Henriette

Chapter 4

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M. de Voris! Comme elle a été dure pour ce noble soldat, pour ce parfait gentilhomme! Elle se rappelle sa longue fidélité, sa respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approché de son cœur. Et pourtant, à cause d'Armand, elle l'a repoussé, exilé loin d'elle. Qu'est-il allé chercher sous ce climat meurtrier, dans cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-être la mort. Un de ces jours,--oh! c'est affreux!--elle apprendra que ce héros qui l'a tant aimée est mort là-bas dans les fétides marécages, lentement consumé par la fièvre, ou bien qu'il a été hideusement torturé et mutilé par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute, à elle! Car c'est elle qui a désespéré M. de Voris, pour se dévouer toute à ce fils ingrat qui l'abandonne aujourd'hui.

Ah! cruel enfant!

Elle touche le fond de la mélancolie. Elle a laissé tomber le journal sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurité qui le transfigure, le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et sévères, semble pleurer sur elle et lui reprocher d'avoir ainsi perdu, gâché sa vie. Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son éternel murmure. Et Mme Bernard revient encore à son idée fixe. A cette heure, quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une maîtresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout à coup le visage dans ses mains, la pauvre mère pleure à chaudes larmes.

Hélas! hélas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des forces, ses plumes ont poussé, ses ailes frémissent. Impatient de liberté, il se penche au bord du nid, et, malgré les petits cris de sa mère éperdue, il s'envole, il s'est envolé!

X

Des jours, des semaines ont passé, et la douloureuse situation reste le même entre Mme Bernard et Armand.

En apparence, ils ont fait la paix. La seconde fois qu'elle l'a vu revenir vers elle, les bras ouverts, elle n'a pas eu le cœur de le repousser. Ils se donnent le baiser du matin et du soir. Mais, pour l'un comme pour l'autre, ce baiser est maintenant un supplice. Elle ne peut se défendre d'un frisson de répugnance au contact des lèvres de son fils, pourtant si fraîches sous la barbe légère. Elle croit y trouver, elle y trouve le goût des caresses de «l'autre», de cette femme qu'elle hait tant. Parfois, elle a besoin de se contenir pour ne pas s'essuyer la figure. Quant à lui, lorsqu'il embrasse sa mère, il ne sent plus la bonne et cordiale chaleur d'autrefois sur ce pâle visage, sur cette joue insensible qu'on lui présente d'un air contraint, presque résigné.

Mme Bernard ne parle plus à son fils de sa liaison. Elle ne prononce jamais le nom d'Henriette. Pourquoi? Par pudeur de femme, par fierté maternelle? Par politique aussi, peut-être. Elle craint d'irriter le jeune homme, d'augmenter encore la désunion qui s'est mise entre eux; elle estime plus sage de se taire, de prendre patience. Elle ne lui parle jamais de ses amours; mais il devine, il sait qu'elle ne pense qu'à cela, qu'elle y pense sans cesse, et dans les moindres paroles de sa mère il soupçonne un double sens, une allusion, croit découvrir une plainte ou une ironie.

Un moment est surtout pénible. C'est le soir, après le dîner, à cette même heure où ils ont eu leur première explication. Mme Bernard s'assied à son éternelle tapisserie, et, sans lever les yeux de son ouvrage, elle dit à Armand d'une voix étouffée, où il y a de la crainte et de la prière:

--Tu sors?...

Le plus souvent, il répond doucement:

--Non, maman.

Car il a espacé ses rendez-vous avec Henriette. Oui, il a eu ce courage. Il a donné pour raison à son humble amie, qui consent à tout, accepte tout, les études de droit négligées depuis quelque temps à cause d'elle, un examen à préparer. Mais Mme Bernard semble ne savoir aucun gré à son fils de cette concession, qu'il juge héroïque cependant, et elle a l'air de trouver tout simple qu'il reste au logis.

D'ailleurs, ils n'ont plus rien à se dire, ils échangent des paroles quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine même, que cet entretien d'où la confiance est bannie.

Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire:

--Adieu, maman, je vais travailler.

Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, plein d'ennui, dans sa chambre.

Mais, comme Henriette est occupée tout le jour chez Paméla, il ne peut la voir que dans la soirée; et, bien des fois, à la redoutable question: «Tu sors?» il est obligé de répondre: «Oui». Sa mère pousse alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va sachant qu'il la laisse solitaire et désolée, et s'accusant d'être un mauvais fils.

Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux. Dès qu'il arrivait au rendez-vous, dès qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous les arcades et souriant de loin,--ah! il faut bien le dire,--tout était oublié. Il ne vivait plus que pour les heures adorables qu'il passait auprès de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas l'inquiéter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa mère. Mais deux amants vraiment épris peuvent-ils garder longtemps un secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le cœur trop gros, il confia tout à Henriette.

Elle fut consternée. Entre elle et Mme Bernard la lutte lui semblait trop inégale. Elle se rappelait avec terreur cette mère imposante, cette belle dame aux yeux sévères, qu'elle avait offensée, après tout, et qui devait avoir tant de moyens de ramener son fils à l'obéissance et de la vaincre, elle, la pauvre petite. Certes, Armand protestait de sa constance, lui jurait de l'aimer toujours, malgré tous les obstacles. Néanmoins, il ne parlait jamais de sa mère qu'avec une grande tendresse, un respect profond. Elle aurait toujours sur lui beaucoup d'influence, finirait, un jour ou l'autre, par le décider à une rupture. A cette pensée, Henriette se sentait mourir. Ne plus voir Armand! le perdre! Mais ce serait, pour elle, comme si on éteignait le soleil!

Cependant elle cachait ses craintes, s'efforçait de ne jamais montrer à son amant qu'un visage joyeux. Puis, il était si bon, si aimant. Peu à peu, elle se rassura. Enfin, une épreuve décisive--l'absence--lui permit de mesurer l'étendue de son pouvoir sur le cœur d'Armand.

On était au commencement du mois d'août. L'étudiant venait de subir avec succès son deuxième examen de droit, et l'époque était venue où Mme Bernard des Vignes et son fils devaient, comme tous les ans, aller passer trois mois aux Trembleaux, propriété considérable qu'ils possédaient dans la Mayenne.

Les deux femmes attendaient avec anxiété l'heure de cette séparation. C'était pour la mère un motif d'espérance, pour la maîtresse un sujet d'inquiétude.

--S'il l'oubliait? songeait l'une, dans une minute de sombre joie.

--S'il m'oubliait? se disait l'autre, le cœur soudain gonflé d'un sanglot.

Armand avait doucement préparé Henriette à ce départ. C'était aussi cruel, aussi dur pour lui que pour sa maîtresse de renoncer aux haltes délicieuses dans le réduit d'amour, aux chères promenades à deux dans l'hospitalière bonté des nuits d'étoiles. Et comme il serait long, cet exil! Mais le fils soumis ne pouvait se dispenser d'accompagner sa mère, et, après une soirée d'adieux où furent échangées d'ardentes promesses et versées de bien douces larmes, il dut partir.

Oh! comme elle s'ennuie, comme elle est triste, la pauvre Henriette, dans ce Paris sec et brûlé de la canicule, aux rues presque vides, aux maisons muettes et aveugles! Qu'elle est monotone, qu'elle est fastidieuse, cette interminable journée de travail dans l'atelier à l'atmosphère de bain russe, où les ouvrières en sueur chantonnent ensemble, à demi-voix, une bête et traînarde romance de café-concert! Aujourd'hui pourtant, la grisette n'a plus hâte de s'en aller, après le repas du soir. Personne ne l'attend sous les arcades. Où donc est son «chéri», à présent? Que fait-il? Pense-t-il à elle? Pour regagner sa demeure, elle prend encore par le plus long, par le chemin qu'elle suivait au bras d'Armand, par _leur_ chemin. Mais il a perdu tout son charme. Elle les trouvait si beaux, naguère, dans le soleil couchant, le décor triomphal de la place de la Concorde, le grand fleuve coulant sous le pont monumental, la vaste esplanade dominée par le gigantesque casque d'or des Invalides! Ce n'est plus qu'une fatigue pour elle, maintenant, ce long chemin à faire.

A la nuit tombante, elle passe devant la maison où elle a vécu les seules belles heures de son existence. Elle s'arrête un instant, lève les yeux sur les volets fermés de _leur_ chambre. Ah! les âmes du Purgatoire doivent avoir ce regard-là devant la porte close du Paradis! Il lui semble qu'il y a une éternité qu'Armand est parti, et cependant--oui, elle compte sur ses doigts--cela fait seulement huit jours. Quand remonteront-ils encore tous deux, en s'embrassant, l'escalier obscur? Quand s'enfermeront-ils à double tour dans «la chambre de l'officier supérieur», comme le disait Armand par plaisanterie, en répétant le mot de la logeuse? Quand reverra-t-elle le meuble de velours rouge, revêtu d'ornements au crochet, et le Galilée de la pendule qui indique une sphère terrestre de son doigt de zinc doré? Quand reconnaîtra-t-elle, sur la muraille, dans leurs cadres piqués des mouches, la _Veille d'Austerlitz_ et les _Adieux de Fontainebleau_?

Puis, comme les becs de gaz s'allument, elle se remet en marche. Parfois, un jeune lieutenant en bourgeois, qui vient du côté de l'École militaire et descend dans Paris en quête d'amour, ralentit le pas en croisant cette gentille Parisienne; mais, quand il voit ses yeux si tristes, il passe outre, sans tenter l'aventure. Et Henriette continue son chemin par les avenues désertes, où le souffle chaud du vent d'orage fait courir et voltiger autour d'elle les premières feuilles sèches, les feuilles mortes si mélancoliques du précoce automne de Paris.

Elle s'étiolerait, elle finirait par tomber malade de chagrin, si, toutes les semaines, elle ne recevait une lettre d'Armand. Il ne peut la lui adresser chez elle, à cause de la vieille tante. Mais, chaque dimanche, Henriette, qui est libre ce jour-là, court chercher sa lettre, sa chère lettre, à la poste restante, devant le Petit-Luxembourg, et va bien vite la lire dans le jardin. Ah! les calicots endimanchés qui se promènent de ce côté-là peuvent se montrer en riant cette jolie fille, absorbée dans sa lecture. Henriette se soucie bien d'eux! Marchant lentement sous les marronniers à demi dépouillés, le long des terrasses florentines, devant des reines de marbre, elle lit, elle relit vingt fois les quatre pages où l'absent bien aimé a répandu toutes ses tendresses. C'est son soutien, son viatique, à la pauvre fille, cette lettre dont chaque mot lui caresse le cœur. Elle la gardera dans son corset toute la semaine, et la relira, chaque soir, avant de s'endormir.

La grosse affaire, par exemple, c'est de répondre. Du Luxembourg, Henriette retourne chez elle, et, dans l'après-midi, pendant que la tante est aux vêpres, elle s'installe sur un coin de la table à manger, dispose le papier, la petite bouteille d'encre, choisit une plume neuve, la mouille entre ses lèvres, puis tombe dans une rêverie et ne sait que dire. Elle n'a plus tant de honte, à présent, de sa grosse écriture et de ses fautes d'orthographe. Armand lui a dit tant de fois qu'il les aimait, qu'il aimait tout ce qui venait d'elle! Mais, comme lui, elle ne saura jamais inventer ces jolis mots, ces mignonnes façons de dire: «Je t'aime!» Aussi les premières lignes de sa réponse sont toujours maladroites, embarrassées. Mais bientôt elle se laisse entraîner par son sentiment, elle écrit à son amoureux comme s'il était là, comme si elle lui parlait; et alors, au hasard de la plume, sans s'en douter, elle rencontre de saisissantes images, de charmantes trouvailles de style. Ainsi,--un jour qu'elle veut rassurer Armand, qui, presque jaloux dans son exil, lui a demandé avec inquiétude: «Es-tu vraiment bien à moi?»--elle répond, éloquente de passion: «Je suis à toi, mon bien-aimé, comme un couteau que tu aurais dans ta poche, bon pour tuer un homme ou pour éplucher un fruit».

Comme elle serait heureuse, si elle savait à quel point, là-bas, aux Trembleaux, Armand languit et souffre d'être privé d'elle! Car le fidèle enfant, lui aussi, compte les journées et les heures. C'est à cause d'Henriette qu'il s'isole, qu'il refuse autant que possible d'aller aux fêtes des châteaux voisins, où sa mère voudrait qu'il parût. C'est avec le souvenir de sa chère petite amie qu'il s'enferme dans la vieille bibliothèque et marche de long en large devant les rayons poudreux, ou qu'il erre, pendant des après-midi entières, sous les hêtres solennels du grand parc. C'est parce que Henriette est loin qu'il n'aime plus ce beau paysage et cet ancien logis, qui lui rappellent pourtant les plus doux souvenirs de son enfance; c'est parce que Henriette est absente que le gracieux château de la Renaissance, dont l'élégante façade se mire dans un étang où nagent deux cygnes, semble à Armand lugubre et morne comme une prison ceinte de fossés.

Quant à Mme Bernard des Vignes, elle est toujours malheureuse et troublée. Armand est pour elle plein d'égards, mais elle sent qu'il pense toujours à sa maîtresse, que cette séparation n'a rien changé à l'état de son cœur, que l'ennemie n'est pas vaincue. La mère jalouse en est désespérée. Plusieurs fois, en causant avec son fils, elle a essayé d'aborder de nouveau ce pénible sujet, d'y faire au moins allusion. Mais Armand s'est alors enfermé dans un silence respectueux et sournois, a seulement rougi et baissé les yeux.

Cependant septembre a rempli les vergers de fruits mûrs. Les raisins se sont dorés sur les treilles. Octobre arrive avec ses brumes matinales. Il passe, il s'écoule. Déjà les arbres ont des feuilles jaunes. Puis, un matin, voici les pluies de la Toussaint, les pluies d'automne, lourdes et froides.

Mme Bernard n'a plus de raisons à donner à son fils pour le retenir davantage à la campagne. Les cours de l'École de Droit vont rouvrir. Il faut revenir à Paris, rentrer dans l'appartement du quai Malaquais.

Et, dès le lendemain du retour, la lutte sourde recommence.

On vient de se lever de table; Mme Bernard s'assied à sa tapisserie.

--Tu sors?

--Oui, maman.

Son fils est toujours l'amant de cette Henriette!... Oh! comme elle la hait!

XI

Mais il s'agit bien d'amour aujourd'hui. Armand est malade, gravement malade! Armand est en péril de mort!

Cela lui a pris, six semaines après son retour à Paris. Mme Bernard se rappelle parfaitement que, depuis quelques jours, il avait l'air inquiet, excité. Il a commencé par se plaindre de migraines, par porter à chaque instant sa main à son front, comme s'il lui devenait par trop pesant.

--Qu'est-ce que tu as donc? lui disait sa mère effrayée. Tu as trop de couleurs... Je n'aime pas cela... Ce n'est pas naturel.

Mais il répondait insoucieusement: «Bah! cela se passera», secouait sa belle chevelure comme pour chasser le mal, et, malgré les observations réitérées de sa mère, continuait à sortir le soir pour aller retrouver cette Henriette,--oh! cette fille!--et cela par la boue humide, par le temps pourri de décembre.

Enfin, l'autre matin,--n'était-il pas encore rentré à plus de minuit, le malheureux enfant?--il a sonné Louis, le valet de chambre, dès le petit jour, et il lui a dit, en parlant avec effort:

--J'ai passé une mauvaise nuit... Je ne suis pas bien, décidément... Allez chercher ma mère... J'ai soif, j'ai la fièvre... Oh! comme ma tête me fait mal.

Aussitôt prévenue, Mme Bernard a passé un peignoir à la hâte et est accourue auprès de son fils. Il avait le visage très rouge, le front brûlant, et il grelottait sous les couvertures, claquant des dents, secoué de continuels frissons.

La fièvre typhoïde! Si c'était la fièvre typhoïde! En ce moment, elle est à Paris, à l'état épidémique. Mme Bernard a lu cela dans les journaux, elle s'en souvient maintenant. Et l'affreuse maladie s'attaque surtout aux très jeunes gens, est particulièrement redoutable pour les personnes affaiblies. Si c'était cela? Seigneur, mon Dieu! Si c'était cela?

Mme Bernard se pend aux sonnettes. La maison est sens dessus dessous.

--Léontine! crie-t-elle à la vieille femme de charge qui arrive en boutonnant son corsage. Léontine, vite, sautez dans un fiacre!... Allez chercher le docteur Forly. Qu'il vienne tout de suite, tout de suite!

Et elle reste là, impuissante, ne sachant que faire, regardant son fils qui se cache la tête dans l'oreiller et pousse de gros soupirs de souffrance.

Enfin, au bout d'un quart d'heure, Léontine reparaît, suivie du médecin de la famille, qu'elle a eu la chance d'attraper juste au moment où il montait en voiture pour aller à son hôpital.

C'est un vieux praticien aux façons méthodiques et un peu surannées, qui écrit solennellement en tête de ses ordonnances: «Je conseille», et qui ne manque pas de terminer ses formules par les trois lettres cabalistiques M.S.A. (_misce secundum artem_). Mais il est fameux pour la sûreté de son diagnostic, pour son coup d'œil médical.

Il s'assied auprès du lit en ôtant ses gants avec lenteur, tâte le pouls du malade, l'examine, l'interroge, puis il se lève, en déclarant d'une voix cordiale:

--J'en ai vu bien d'autres. Nous viendrons bien à bout de ça.

Mais sa bonne humeur sonne faux, et dès qu'il a tourné la tête, Mme Bernard a vu qu'il fronçait le sourcil. Haletante, elle l'entraîne dans la chambre voisine.

Oh! l'horreur! C'est bien ce qu'elle redoutait! C'est la fièvre typhoïde! Le vieux et prudent médecin est forcé de l'avouer à Mme Bernard, dans l'intérêt du malade, pour qu'on ne néglige aucune précaution. Et la maladie, ajoute-t-il, se déclare avec une extrême violence. Puis il rédige ses prescriptions et promet de revenir dans quelques heures.

Et, depuis dix jours, dix épouvantables et mortels jours, la fièvre augmente, le malade s'affaiblit. Et le petit thermomètre que sa mère lui met d'heure en heure sous l'aisselle,--oh! le pauvre enfant! le moindre mouvement l'épuise!--l'impitoyable thermomètre marque toujours d'effrayants degrés de température. Trente-neuf! Quarante! Quarante et un! Et, au delà, ce sera la mort! Mais ces médecins sont donc tous des ânes bâtés! Ils ne peuvent donc rien! Jusqu'à ce docteur Forly, en qui Mme Bernard avait toute confiance! S'il se trompait, pourtant? S'il manquait de prudence,--ou d'énergie? Il revient à présent plusieurs fois par jour, le docteur, et il a toujours l'air plus sombre, et il ordonne son éternel sulfate de quinine. Des doses énormes! Si c'était trop,--ou pas assez? Ce traitement par les bains glacés dont on parle tant, qui a fait des miracles, à ce qu'il paraît, pourquoi le docteur Forly n'en essaye-t-il pas? Mme Bernard veut voir d'autres médecins, appeler au secours les célébrités, les grands guérisseurs.

Il en vient trois à la fois, enveloppés de lourdes pelisses, dans leurs coupés confortables. Et la mère en détresse veut voir luire l'éclair du génie dans leurs yeux fatigués, sur leurs faces mornes de savants; elle veut prendre confiance dans la grosse rosette de leur boutonnière, dans leurs titres ronflants de professeurs et d'académiciens, dans leurs noms connus de toute la France. Mais, dès qu'ils sont en présence du malade, elle épie et découvre sur leurs visages cette légère moue, cette grimace presque imperceptible qu'elle connaît chez le docteur Forly et qui lui donne froid dans les os. Les médecins passent gravement au salon pour se consulter entre eux, et, derrière la porte fermée, elle écoute, raide d'angoisse, le murmure confus de leurs voix. Sainte Vierge! si tout à l'heure ils pouvaient lui affirmer qu'Armand n'est pas en si grand péril, qu'ils répondent de sa vie! Ah! quelle joie! A en mourir! Mais non. Ils reparaissent avec leur air de sphinx, leur physionomie murée. Elle n'obtient d'eux que des phrases banales: «Il faut attendre... Une réaction favorable peut se produire...», et quelques froides paroles d'espoir. Misère de misère! Est-ce que son fils va mourir?

Car il va plus mal, elle s'en aperçoit bien. Les accès de délire sont continuels. Dans cette chambre surchauffée et puant la pharmacie, Mme Bernard passe des journées de vingt-quatre heures, tenue toujours éveillée par l'épouvante, au chevet de ce lit qui semble exhaler une vapeur de fièvre et dans lequel le malade s'agite et gémit faiblement. Les nuits surtout sont terribles. Courbée dans son fauteuil par la fatigue et la douleur, la pauvre femme tâche quelquefois de prier. Car, tout d'abord, devant son enfant en danger, la Corse avait retrouvé, au fond d'elle-même, toutes les dévotions italiennes de son enfance. A Saint-Thomas d'Aquin, on dit chaque jour plusieurs messes pour Armand, et Léontine court sans cesse à travers Paris pour faire brûler des cierges à tous les saints spéciaux, à tous les autels privilégiés. Mais vœux ni neuvaines n'ont donné aucun résultat, et Mme Bernard, qui, dans ce moment même, roule distraitement entre ses doigts un chapelet bénit par le Pape, a le cœur soulevé de révolte et de blasphème.

Quelquefois, quand le malade s'apaise, c'est, dans la chambre funèbre, à peine éclairée par la lueur pâle de la veilleuse, un silence noir, épais, profond. Seule, la vieille pendule de Saxe, sur la cheminée, fait entendre sa palpitation rapide. Tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac. Et, machinalement, Mme Bernard l'écoute. Comme le temps va vite! Comme elles courent, les secondes haletantes! Comme elles se précipitent! Et vers quel but inconnu? Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Quelle est donc l'heure fatale qu'elles ont tant de hâte d'atteindre? tic-tac, tic-tac, tic-tac. Qui donc les attend au rendez-vous vers lequel elles galopent de ce train enragé?--Si c'était la mort?

Mais, brusquement, Mme Bernard s'est levée. Son fils vient de remuer un peu, il a fait entendre une plainte légère. Elle se penche sur lui, anxieuse, avec un geste qui le couve.

--Comment te sens-tu, mon petit Armand?... As-tu soif, mon mignon?... Que veux-tu?... Dis, je t'en prie!...

Le malade au maigre visage, à la barbe sèche, aux narines pincées, ouvre alors ses yeux qui regardent sans voir, ses yeux démesurément agrandis par la fièvre, et, du fond de son délire, dans un murmure à peine distinct, dans une sorte de soupir où il y a encore de la tendresse, il exhale un nom de femme:

--Henriette!

Mme Bernard étouffe un cri de fureur. Henriette! Il pense encore à cette Henriette! Il la revoit dans ses cauchemars; il l'appelle dans son agonie! Mais s'il meurt, c'est elle qui en sera cause. Oui! c'est elle, la débaucheuse, la libertine, qui s'est emparée de ce misérable enfant par les sens, qui l'a mis en folie, épuisé d'amour, et qui l'a livré sans force, éreinté, vidé, à la peste qui passait! Les médecins l'ont déclaré. La maladie a trouvé chez Armand un terrain trop favorable. Il était anémié, exsangue, quand il a pris cette fièvre. Sans cela, il serait déjà en convalescence, guéri, sauvé! Et elle, la mère, il faut qu'elle entende son fils moribond appeler cette Henriette! N'est-ce pas à faire bouillir le sang? Oh! la fille maudite! Oh! la chienne qui lui a tué son enfant!

XII

Cependant les amis de la famille Bernard des Vignes ont eu connaissance de la maladie d'Armand. Un groupe important de la société parisienne, le monde du second empire, où Mme Bernard est fort estimée et respectée, s'est ému de cette triste nouvelle et s'empresse de faire parvenir ses témoignages de sympathie. A chaque instant, des voitures s'arrêtent devant la maison du quai Malaquais. Le valet de pied saute lestement du siège, entre chez la concierge, demande des nouvelles et dépose une carte.