Chapter 3
Hélas! elle ne se faisait pas d'illusions, la fille du peuple. Ce jeune homme, qu'elle jugeait à présent bien plus innocent qu'elle n'avait cru naguère, était épris d'elle, sans doute. Mais combien de temps l'aimerait-il? Elle n'avait à lui donner que sa jeunesse et son pauvre cœur. Certainement, il aurait bientôt honte d'une amie si simple, si «ordinaire». C'est seulement dans les contes de grand'mères que les princes Charmants épousent les Peau-d'Âne et les Cendrillons. Dût-elle même lui inspirer plus et mieux qu'un caprice, l'attacher à elle par un sentiment durable, malgré tout, il faudrait, tôt ou tard, se séparer.
C'était l'histoire de beaucoup de ses petites amies. Une, deux, trois belles années de folie avec un amant aux mains blanches, et puis, adieu pour toujours! Non! ce n'était pas sage, ce qu'elle faisait là. Un jour, elle serait quittée comme les autres, ses camarades d'atelier. La plupart d'entre elles, les paresseuses, les gourmandes, les coquettes, étaient devenues de «vilaines femmes». Quelques-unes, plus raisonnables, avaient fini par se marier avec un homme de leur condition, un ouvrier vulgaire et mal embouché, qui faisait le lundi et, quelquefois, les battait.
Mais pourquoi se forger du chagrin d'avance? Sa destinée n'était-elle pas, après tout, celle de presque toutes les pauvres filles? La jeunesse passait comme une fleur, et puis, toute la vie à trimer! Heureuses celles qui avaient eu un peu d'amour pas trop brutal, quelques brèves joies dans leur avril, un gentil roman! Henriette devait même s'estimer une des plus favorisées; car, au moins, elle était jolie, assez jolie pour plaire à ce beau jeune homme qui lui serrait les mains si fort et lui soufflait si doucement dans le cou des paroles brûlantes. Comme tout la séduisait, comme tout flattait ses délicatesses de femme, dans ce fils de famille, dans cet enfant de riche, au teint mat et pur, à la voix caressante, aux élégantes attitudes!
Il ne se doutait pas qu'il fût à ce point désiré, le maladroit débutant, l'écolier d'amour, trop content déjà de toucher cette chair, de sentir cette odeur de femme. La vierge sans ignorance vers qui montait son désir était encore plus enivrée que lui. Elle aurait voulu l'embrasser, l'étreindre, le respirer comme un bouquet. Elle se contraignit longtemps; mais enfin, n'y tenant plus, après s'être assurée, par un regard circulaire dans l'ombre, que personne, parmi le défilé des voitures, ne les observait, Henriette posa silencieusement ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, et les deux amants, inaperçus dans la foule nocturne, échangèrent leur premier baiser sous la solennelle rêverie des étoiles.
VIII
Ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit.
Il revint du fond de Vaugirard, enivré de son premier triomphe d'amour, et, par la claire nuit de mai, ses pas victorieux éveillaient les échos des rues silencieuses.
L'inoubliable soirée! Il était encore, par le souvenir, confondu de son audace. Était-ce bien lui qui avait osé demander à Henriette de monter chez elle? Était-ce bien lui qu'elle avait guidé, en le tenant par la main, à travers l'escalier ténébreux?
Oh! ce logis, il ne l'oublierait jamais. Elles étaient pourtant bien pauvres, les deux chambres au quatrième étage. Bien laide, cette salle à manger exiguë, qu'encombraient un poêle à tuyau coudé, une table ronde, une machine à coudre et le lit-canapé, replié dans un coin, de la vieille tante absente. Bien misérable aussi, le réduit de la grisette, où deux images coloriées,--Gambetta et Garibaldi,--souvenir des opinions politiques du défunt père, faisaient bon ménage avec le crucifix de cuivre et le rameau de buis flétri, suspendus au-dessus de l'étroite couchette.
Mais, dans ce taudis de misère, Armand avait vu s'ouvrir pour lui un paradis inconnu. Il en sortait; il vibrait encore du mystère révélé, et il emportait dans ses vêtements, sur ses mains, dans sa barbe naissante, le voluptueux parfum de cette jeune femme amoureuse, qui, tout à l'heure, dans un charmant désordre, les yeux brillants de bonheur et de larmes, l'enlaçait sur le seuil pour le retenir un dernier moment et prolongeait sur sa bouche l'ardent baiser du départ.
Les amants s'étaient promis de se revoir le plus tôt possible. Mais Henriette ne pourrait plus recevoir Armand chez elle à l'avenir. En y consentant, elle avait même commis une grave imprudence. S'il ne s'était agi que d'elle, ah! mon Dieu, elle se serait pas mal moquée des voisins et du qu'en dira-t-on. Mais sa tante allait bientôt revenir de l'asile des convalescents, rentrer au logis; et c'était une excellente femme, qu'elle respectait et à qui elle ne voulait pas faire de peine.
Armand devait donc, sans retard, se mettre en quête d'un abri pour ses amours. Par bonheur, sa bourse d'étudiant studieux et rangé était assez bien garnie; mais il n'en était pas moins embarrassé, dans son ignorance des ressources de Paris en pareille matière. Il prit le parti de s'adresser à l'un de ses camarades de l'École de Droit, nommé Théodore Verdier.
Cet aimable garçon, un peu plus âgé qu'Armand, avait l'habitude de le plaisanter sur ses mœurs austères, et parfois l'appelait en riant: «Mademoiselle Bernard». Il demeurait, lui aussi, chez ses parents. Mais c'était un fils trop chéri, à qui l'indulgence maternelle laissait toute liberté, et qui, naturellement, en abusait. Déjà répandu au quartier Latin, il fumait d'innombrables cigarettes, faisait des vers selon la dernière formule décadente, paraissait à Bullier le «jour chic», était même fameux dans plusieurs tavernes style Louis XIII où des femmes trop bruyantes servaient d'exécrable bière; et, quoiqu'il fût bien élevé et sût garder, quand il le fallait, le ton de la bonne compagnie, il avait tout d'abord éveillé chez Mme Bernard des Vignes une méfiance instinctive, et souvent elle avait dit à son fils:
--Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami... Il m'a tout l'air d'un mauvais sujet.
Dès le lendemain de son aventure, Armand courut chez Théodore Verdier, et le trouva en train de chercher, dans le dictionnaire, une quatrième rime en «erbe» pour un sonnet inflammatoire, destiné à rendre rêveuse une forte brune du nom de Flo,--abréviation de Florestine,--laquelle embellissait, pour le quart d'heure, une petite brasserie de la rue Monsieur-le-Prince, décorée dans le goût japonais et fréquentée par un groupe de jeunes poètes symbolistes.
Théodore accueillit par un joyeux éclat de rire la demi-confidence que lui fit, en rougissant, son camarade.
--Bravo! «mademoiselle»! s'écria-t-il. Tous mes compliments!... Tu tombes bien, d'ailleurs. Mon avant-dernière maîtresse était précisément en puissance de jaloux, et si notre asile d'autrefois--quartier lointain, maison discrète--est encore disponible, c'est absolument ce qu'il te faut. Allons voir ça.
C'était une chambre assez vaste, propre, suffisamment meublée, où l'air et la lumière pénétraient par deux fenêtres donnant sur une des larges avenues qui environnent les Invalides, «une chambre d'officier supérieur», suivant l'expression de la logeuse qui avait souvent affaire à des militaires. Sur le conseil de Théodore, Armand fit enlever de la muraille un affligeant «chromo» représentant M. Thiers désigné, par trois cents bras de députés, comme le libérateur du territoire; il donna l'ordre d'ajouter au mobilier, afin de le rendre plus intime et plus confortable, deux lampes, un tapis, quelques plantes vertes; puis, ayant payé le premier mois d'avance et après avoir remercié son ami avec effusion, il rentra chez lui, ravi de s'être assuré de ce gîte.
La concierge lui remit la première lettre d'Henriette.
Bonne nouvelle! Elle venait d'obtenir l'emploi qu'elle désirait chez Paméla, la grande couturière; elle y entrerait dès le lendemain, mardi.--Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle était bien contente aussi de n'avoir plus à reparaître chez Mme Bernard, car elle n'aurait pu revoir la mère d'Armand sans mourir de honte.--Si, à huit heures et demie du soir, quand elle sortirait de l'atelier, Armand était libre, elle le rejoindrait sous les arcades de la rue de Rivoli, devant l'Hôtel Continental. La lettre finissait par quelques mots d'amour et de caresse qu'Armand lut avec un délicieux battement de cœur et sans se soucier, croyez-le bien! de l'orthographe indépendante et de l'écriture de nourrice.
Armand sortait rarement le soir. Pour que sa mère ne s'étonnât point de le voir changer d'habitudes, il mentit, hélas! pour la première fois de sa vie, inventa le prétexte d'une conférence, d'une réunion d'étudiants; et, le lendemain, il fut exact au rendez-vous.
Henriette avait passé toute la journée à travailler dans le célèbre atelier de la rue Castiglione, que connaissent bien les élégantes. Mais, dès que le repas fut terminé,--les ouvrières étaient nourries,--elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, plié sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir à tout le monde, et, filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, légers comme en rêve, vers leur nid d'amour.
Pendant une quinzaine, ils se retrouvèrent ainsi presque tous les soirs et ils vécurent des heures enchantées.
Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'était pas seulement la Femme, la Chimère qui incendie de son vol de flamme les rêves de tous les adultes, et qu'il avait enfin saisie et conquise. Elle était déjà la bien-aimée, la seule aimée, celle qu'on évoque, quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le souvenir à toute heure vous poursuit, vous possède, vous court dans le sang et vous enveloppe le cœur. Tout émouvait l'étudiant, tout le touchait dans la personne de sa chère maîtresse. A ses ardeurs de jeune coq, à l'enthousiasme de ses désirs devant ce corps féminin, si frêle et si pur, où flottait encore une grâce d'enfance, s'ajoutait un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de généreuse pitié, pour cette vierge naïve et désintéressée, sans calcul et sans défense, qui lui avait donné, dès le premier sourire, comme on donne une rose, son unique trésor, la fleur de ses vingt ans. Et il se jurait, le droit et honnête enfant, de l'aimer pour toute la vie.
Quant à Henriette, elle s'abandonnait à son amour avec cette précieuse faculté de ne vivre que pour l'heure présente, avec cette insouciance pleine de sagesse, privilège des simples et des ignorants. Le jour, l'inévitable jour où elle serait séparée d'Armand, eh bien, il n'y aurait plus au monde de bonheur pour elle, voilà tout! En attendant, elle en jouissait éperdument, de ce bonheur. Et il était tel que, parfois, cela lui semblait trop beau. C'était comme un objet d'un grand prix, qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle eût ignoré l'usage. Pauvre fille! elle restait stupéfaite comme un mendiant à qui l'on ferait l'aumône d'une étoile.
Adorée comme la plus chérie des maîtresses, elle gardait la soumission craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu se décider à tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gaîté, et c'était pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais d'Henriette pour devenir plus familière. Quand, dans un moment d'expansion, elle lui avait donné un nom d'amitié un peu vulgaire, quand elle avait lâché un «mon chéri», ou même un «mon trésor», qui sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant très doux, elle était soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle avait si peur de n'être pas assez «comme il faut» pour lui! Malgré la possession, elle savait bien qu'elle n'était pas son égale. Bien souvent elle lui prenait doucement la main, sa fine et nerveuse main d'aristocrate; elle la considérait longuement, avec la sensation de toucher quelque chose de très rare, d'extraordinaire, et elle finissait toujours par la porter à ses lèvres et par y mettre un délicat, un respectueux baiser.
Et, la voyant si humble, si timide, si désarmée devant la vie, l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une fierté attendrie, que cette faible créature était à lui, dépendait de lui, et que c'était désormais son devoir de la défendre et de la protéger.
Comme ils s'aimaient! Qu'ils étaient heureux! Pour augmenter leur enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle eût pour milieu et pour décor de sublimes nuits d'été, où le sombre azur découvrait ses profondeurs infinies, où, parmi des fleuves de lait lumineux, les planètes brillaient comme des phares, où les astres développaient leurs légions étincelantes.
Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et Armand reconduisait Henriette du côté de son logis, par les boulevards de la banlieue, larges et vides. L'air était tiède, les longues files d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur fraîche. Le dôme des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les écailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille, quel silence! Enlacés, marchant à pas très lents, délicieusement las, les amoureux s'avançaient dans les solitudes. La plénitude de leur bonheur était telle qu'ils croyaient que toute la nature devait s'y associer; et, quand ils s'arrêtaient pendant un moment, il leur semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les hauts édifices, les profonds feuillages et le Zodiaque épanouissant ses fleurs de lumière, poussaient en même temps qu'eux un immense soupir de joie et de volupté.
IX
C'est à ce beau rêve qu'Armand venait d'être brusquement arraché.
Sa mère savait tout, sa mère admirable, qu'il aimait de tout son cœur, mais dont il connaissait bien le caractère jaloux, les sentiments despotiques et passionnés. Il eut la prévision que ce serait terrible, qu'il allait souffrir et faire souffrir.
En effet, la lutte s'engagea tout de suite.
Un peu avant l'heure du dîner, Armand, selon son habitude, alla rejoindre sa mère dans son boudoir. Il y entra, pour la première fois, ce jour-là, les yeux baissés, le front lourd, le cœur plein d'angoisse et de confusion. Mais, lorsqu'il vit Mme Bernard assise à sa place ordinaire, devant son canevas de tapisserie, il revécut, dans un éclair d'imagination et de mémoire, toute son heureuse enfance; et, ne pouvant supporter l'idée qu'il y avait un obstacle, un rempart entre sa mère et lui, et qu'il n'était plus le fils unique et bien aimé d'autrefois, il s'élança vers elle, les bras tendus, les mains tremblantes, avec un regard qui demandait pardon.
Mais elle l'arrêta d'un geste bref, d'un geste de refus, et lui jeta un «non, je t'en prie», qui rappela le jeune homme à la douloureuse réalité et lui glaça le sang dans les veines.
Le domestique ayant annoncé que le dîner était servi, ils passèrent dans la salle à manger et se mirent silencieusement à table.
Ce repas du soir avait toujours été pour eux un bon moment. Ils y parlaient des menus faits du jour, faisaient des projets pour le lendemain, se reposaient en une douce et confiante causerie. Mais, ce jour-là, deux convives invisibles, la colère et la honte, avaient pris place à la table de famille. Le fils et la mère touchèrent à peine aux plats qu'on leur servit, et ne s'adressèrent pas une parole.
Ils revinrent au boudoir, où deux lampes, allumées trop tôt, brillaient faiblement dans le crépuscule triste des longs jours; et quand le domestique, après avoir servi le café, les eut laissés seuls, Mme Bernard rompit brusquement le silence et dit à son fils, d'une voix amère:
--Tu vas, ce soir, à ta conférence, n'est-ce pas?
Il avait, en effet, rendez-vous avec Henriette, et, rougissant dans l'ombre, il ne sut que balbutier, dans son trouble:
--Ma mère!...
Alors, Mme Bernard éclata.
--Va, s'écria-t-elle en tremblant d'indignation, va retrouver ta maîtresse! Désormais, pour cela, tu n'auras plus besoin de mentir. Car tu m'as menti, tu m'as indignement trompée! Ah! cela commence bien, tes amours! Cette fille t'a déjà fait commettre une bassesse. Je frémis en me demandant ce que cette malheureuse fera de toi, et jusqu'où elle pourra te mener. Va la retrouver, mon garçon. Je ne te retiens pas.
Mais elle s'interrompit en entendant son fils qui sanglotait.
--Tu pleures! dit-elle d'une voix plus douce.
Il se jeta à ses pieds, lui couvrit les mains de baisers et de larmes.
--Pardonne-moi, ma mère chérie, murmura-t-il. Pardonne-moi, maman, de te faire de la peine... Mais, si tu savais!... Je l'aime!...
Ce mot arrêta net, chez Mme Bernard, l'attendrissement qui commençait à la gagner.
--Tu l'aimes! dit-elle,--et son accent vibrait d'une farouche ironie,--tu aimes ma couturière! Mais, malheureux enfant, ce n'est pas sérieux. Tu es fou!... J'avais espéré, oui, j'avais eu la niaiserie de croire que tu passerais purement et fièrement ta première jeunesse, jusqu'au jour où je t'aurais marié à quelque belle jeune fille. Cela, c'était mon illusion, je l'avoue, et tu la brises bien cruellement. Pourtant, je n'étais pas déraisonnable. J'étais prête à comprendre, à excuser un entraînement, un coup de passion. Vingt ans sont vingt ans, je le sais bien... Mais toi! toi! suivre le premier jupon venu! Faire attention à cette ouvrière, si commune, à peine jolie! Vraiment, je t'aurais cru plus dégoûté!... En voilà assez! Je compromettrais ma dignité de mère et d'honnête femme à parler plus longtemps d'une telle turpitude. Avec ta permission, nous n'ouvrirons plus la bouche sur ce sujet. J'ai même eu tort de m'emporter, de te faire des reproches. Laisse-moi espérer que tu ne tarderas pas à t'en adresser toi-même, et de plus sévères que les miens... Une drôlesse pour qui j'ai eu de la bonté! Une misérable petite intrigante que j'avais protégée, attirée chez moi, et qui débauche mon fils!... Non! Armand, ce n'est pas sérieux. Tu ne sais ce que tu dis. Et bientôt, demain peut-être, quand tu auras un peu réfléchi, quand ton détestable caprice aura passé, tu rougiras d'avoir osé me dire que tu aimais cette fille!
Comme elle s'y prenait mal, la pauvre femme! Comme elle avait tort d'offenser son fils dans son amour! Déjà, il n'était plus à ses genoux, il ne pleurait plus sur ses mains, avec des cajoleries de petit enfant. Tout frémissant, il s'était relevé, et, respectueux, mais les yeux secs, la voix enrouée:
--Je t'en supplie, ma mère, lui disait-il, ne parle plus ainsi! Tu ne connais pas la pauvre fille, tu es injuste pour elle!... Et, puisque je ne puis la défendre qu'en t'avouant tout... sache donc... que je suis le premier...
Mais il ne put achever sa phrase. Mme Bernard venait d'éclater d'un rire insultant, épouvantable. Puis, se redressant de toute sa taille, hautaine, impérieuse, le regard noir et méchant:
--Plus un mot là-dessus, ordonna-t-elle, entendez-vous, mon fils?--Et ce «vous», qu'elle lui disait pour la première fois, frappa le jeune homme comme un coup de couteau.--Plus un mot là-dessus! Je vois que vous êtes encore plus dupé, plus aveuglé que je ne supposais. Gardez pour vous vos confidences, et laissez-moi. Cette demoiselle vous attend, sans doute, et un gentleman ne doit jamais être en retard.
Et laissant Armand prostré de douleur, Mme Bernard s'enfuit dans sa chambre à coucher.
Elle y resta assez longtemps, dans les ténèbres. Elle sentait monter, gronder, dans son cœur et dans son cerveau, un soulèvement de colère, une tempête de haine contre cette Henriette, contre cette femme de rien qui lui avait pris l'innocence et aussi, croyait-elle, l'amour de son fils. A présent, elle revoyait par le souvenir le joli profil de l'ouvrière, son air de réserve, sa grâce naturelle. Non! cette petite n'était ni laide, ni vulgaire. Elle pouvait plaire, être aimée. Cette pensée remplissait de rage la mère au cœur exigeant, la veuve autrefois dédaignée par son mari. Elle détestait Henriette comme une ennemie, comme une rivale.
Alors, pendant quelques instants, Mme Bernard des Vignes, la femme pieuse et bien élevée, qui avait vécu dans le monde et brillé jadis à la cour, redevint la sauvage paysanne des maquis de Sartène, la fille du vieil Antonini, et sentit courir dans ses veines le sang corse, le sang brûlé de rancune et prompt à la _vendetta_. Si, par impossible, elle avait vu paraître à ses yeux, en ce moment, la maîtresse de son fils, elle se serait jetée sur elle comme une bête furieuse; et lui aurait balafré le visage d'une croix au stylet.
Ce désir affreux la réveilla en sursaut, pour ainsi dire. Elle le chassa avec horreur, eut dégoût et pitié d'elle-même. Puis elle pensa tout à coup à son fils avec une soudaine indulgence, une faiblesse toute maternelle. Elle avait été trop sévère. Il faut que jeunesse se passe. Son Armand était bon, l'aimait, malgré tout. Quand même il aurait un petit sentiment pour cette Henriette, cela ne pouvait durer. D'ailleurs, jamais elle n'admettrait qu'Armand eût été le premier amant de cette fille. Une ouvrière en journées, allant où elle veut, sortant quand elle veut! A Paris! Allons donc! Son fils se lasserait vite d'une pareille liaison. Les goûts, les habitudes de cette faubourienne le choqueraient tôt ou tard.
Qui sait? C'est peut-être déjà fait. Et puis, n'est-il pas capable de sacrifier ce caprice au repos de sa mère? Mais oui, cent fois oui! Peut-être y songe-t-il déjà? Peut-être, tandis qu'elle se désole, est-il encore là, à deux pas d'elle, dévoré de regrets, le pauvre enfant! et prêt à promettre, à jurer que c'est bien fini?
Grisée de cette subite espérance, elle retourne, elle court à son boudoir. Armand n'y est plus. Et comme le domestique arrive, apportant les journaux du soir:
--Monsieur Armand est donc sorti? demande-t-elle, espérant qu'on lui dira non, qu'il est encore à la maison, qu'il vient de rentrer dans sa chambre.
--Oui, madame, lui répond la voix froide du laquais. Monsieur Armand est sorti, il y a un quart d'heure.
Profondément découragée, Mme Bernard se laisse tomber alors sur sa chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble--et c'est une sensation presque physiquement douloureuse--que quelque chose s'est écroulé et brisé dans son cœur. Sur le panneau, devant elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baigné d'ombre, elle voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beauté. Pourquoi donc lui passe-t-il par la tête, le prélude de cette valse de Strauss, qu'on jouait le jour où son père l'a présentée au bal des Tuileries?...
Allons! du courage! Il faut secouer cet accablement, penser à autre chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le déplie, mais, sur la première page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait tressaillir.
Le colonel de Voris, qui est actuellement au Tonkin, où il commande une des colonnes du corps expéditionnaire, vient d'être nommé général, à la suite d'une série de brillants faits d'armes contre les Pavillons-Noirs.