Chapter 2
Mme Bernard reconnut bientôt par elle-même que la jeune ouvrière méritait réellement tout ces éloges, trouva toujours en elle un petit être doux, timide, laborieux, touchant, et, pour lui marquer son intérêt, lui assura trois journées de travail par semaine. Elle prit l'habitude, quand elle traversait le petit salon, de voir, près de la fenêtre, cette gentille tête blonde penchée sur son ouvrage, et elle s'arrêtait souvent pour adresser à Henriette quelques paroles encourageantes. Il y avait même apparemment un charme qui émanait de cette enfant, car lorsque Mme Bernard ne la voyait pas à sa place accoutumée, elle songeait, avec une nuance de regret:
--Tiens! ce n'est pas son jour.
C'était ainsi depuis quelques mois, quand Mme Bernard reçut une lettre d'une orthographe incertaine et d'une écriture maladroite, par laquelle Henriette prenait congé d'elle, la remerciait de ses bontés et lui annonçait qu'elle avait trouvé un emploi régulier chez une couturière en vogue.
--Cette petite aurait bien pu venir m'annoncer cela elle-même, se dit Mme Bernard, un peu choquée. Il me semble que j'ai été assez bonne pour elle... Après tout, le temps de ces gens-là est précieux. C'est leur gagne-pain. Tant mieux si elle a trouvé une bonne place.
Et elle n'y pensa plus.
Mais, quelques jours plus tard, étant entrée dans la chambre de son fils pour renouveler les fleurs des jardinières, elle vit une lettre tombée sur le tapis, la ramassa pour la poser sur le bureau, jeta machinalement un regard sur l'enveloppe, y lut le nom d'Armand Bernard et reconnut avec stupéfaction la calligraphie enfantine de l'ouvrière. Un soupçon soudain lui glaça le cœur. Avait-elle ou non le droit de lire cette lettre? Elle ne s'arrêta pas même trois secondes devant ce scrupule. Il s'agissait de son fils, pour qui elle eût commis un parjure, un meurtre, n'importe quel crime. Elle arracha vivement le papier de son enveloppe, le déplia, et ces mots lui éclaboussèrent et lui brûlèrent les yeux, comme un jet de vitriol.
«Mon Armand bien aimé, viens _m'attendre_ ce soir à la sortie du magasin. Nous passerons la _soirée_ ensemble.
Je t'adore,
HENRIETTE»
Congestionnée, foudroyée, une sensation de brûlure à la racine de chacun de ses cheveux, les genoux cassés par le choc de l'émotion, Mme Bernard tomba, s'écroula dans le fauteuil de travail de son fils.
Ainsi, ce qu'elle redoutait, ce qu'elle osait à peine prévoir,--et seulement dans un lointain avenir,--était un fait accompli. Son fils avait une maîtresse. Et laquelle? La couturière de la maison! Pourquoi pas la bonne, la laveuse de vaisselle? Oui! son Armand que, la veille encore, elle croyait pur comme une primevère, son exquis et aristocratique enfant, pâle et mince, ayant l'air d'un petit prince de sang royal, appartenait à cette gamine des faubourgs, à cette fille du ruisseau de Paris. Il l'aimait sans doute, et il avait peut-être couvert de baisers cette horrible lettre, qui était écrite comme une note de blanchisseuse. Et elle n'avait rien vu, elle ne s'était méfiée de rien! Oh! l'aveugle, la stupide!
Comment! c'était elle-même qui, par imbécile bonté, avait laissé pénétrer sous son toit, protégé cette drôlesse? Mais voilà qui était plus fort. A présent, elle se rappelait avoir attiré l'attention d'Armand sur l'ouvrière, avoir parlé d'elle devant lui avec sympathie. Alors, c'était pour cela qu'elle avait consacré à Armand toutes les minutes de son existence, pour cela qu'elle avait supporté sans une plainte les longues années d'outrage et d'abandon de son mariage, pour cela qu'elle avait renoncé à l'espoir, à la certitude du bonheur en éloignant le colonel de Voris! C'était pour que cet enfant surveillé comme un trésor d'avare, soigné comme une fleur de serre, pour que ce chef-d'œuvre maternel, sorti et créé de ses entrailles, de son dévouement, de son amour, devînt, en un instant, au premier appel du sexe, à la première poussée des sens, le régal d'une grisette, le caprice et l'amusement d'une fille! Et elle avait eu la naïveté, la bêtise de le croire meilleur, plus délicat que les autres hommes! Allons donc! Il l'avait bien dans les veines, le sang de son père, le sang de vice et de débauche qui donnait au gros Bernard des apoplexies de désir devant la pire des maritornes. Eh bien, là, vraiment! c'était du propre!
Brisée, navrée, un cloaque d'amertume et de dégoût dans le cœur, Mme Bernard des Vignes restait assise, les yeux sur la fatale lettre, dans cette jolie chambre, où tout,--les meubles élégants, la lumière discrète, les livres bien reliés, jusqu'au fin parfum des menus objets en cuir de Vienne placés en ordre sur le bureau,--tout lui rappelait les habitudes raffinées, l'enfance pure et studieuse de son fils. Et cette lettre qu'elle tenait à la main, cette lettre pareille à un crapaud rencontré dans le sable ratissé d'un parc anglais, cette lettre qui puait le peuple, bousillée sur du papier acheté chez l'épicier, avec ses deux grossières fautes d'orthographe et sa vulgaire écriture d'enfant des écoles primaires, faisait monter une nausée aux lèvres de l'honnête femme.
Tout à coup, Armand entra, son portefeuille d'étudiant sous le bras, insoucieux, léger, une belle flamme de jeunesse dans les yeux, et, surpris de trouver sa mère chez lui:
--Tiens! tu es ici! s'écria-t-il joyeusement. Bonjour, maman.
Mais Mme Bernard s'était levée, raide, toute pâle. Elle jeta la lettre d'Henriette sur le bureau, la montra à son fils d'un doigt frémissant; et, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, d'une voix sonnant le métal et chargée d'insulte et de colère:
--J'ai lu, dit-elle. Une autre fois, aie soin de ne pas laisser traîner les lettres de ta maîtresse.
Elle ajouta encore, comme suffoquant:
--Une pareille fille!
Et, laissant le jeune homme stupéfait et pourpre de honte, la mère irritée sortit en faisant claquer la porte.
V
Pourtant ces pauvres enfants étaient bien excusables.
Tout comme sa mère, Armand, quand il traversait le petit salon, s'était intéressé à ce gentil profil, qui s'inclinait légèrement pour le saluer. Mais il n'avait pas vu, l'innocent qu'il était, le regard vite détourné, mais si tendre, qu'on lui jetait au passage, ni la rougeur qui montait alors au visage de l'ouvrière. Quant à elle, la première fois qu'elle avait aperçu Armand,--oh! du premier choc, sans se défendre,--elle était tombée amoureuse de lui, et ce beau et fin jeune homme, aux gestes harmonieux, aux yeux si ardents et si doux, lui était apparu comme un être d'une essence supérieure. Henriette était sage, non pas ignorante. Dès l'apprentissage, les conversations entre camarades l'avaient instruite. Mais jamais son désir n'eût été assez audacieux pour s'élever jusqu'à l'objet de son naissant amour.
A ses yeux, Armand était un «riche», un de ceux que les pauvres ne peuvent connaître, ne voient que de loin. Elle était sûre qu'il avait une «bonne amie», car on ne suppose pas, au faubourg, qu'un homme puisse demeurer pur jusqu'à vingt ans;--mais celle qu'il aimait devait être une femme de son monde, une «belle dame», et, sans la connaître, mais ne doutant pas de son existence, Henriette la trouvait bien heureuse et lui enviait la joie de passer ses doigts chargés de bagues dans la noire et rebelle chevelure, toujours un peu en désordre, du jeune patricien. Elle, la pauvre fille! devait se contenter de l'admirer à distance, respectueusement. Quand il lui disait en passant: «Bonjour, mademoiselle», c'était quelque chose d'exquis qu'Henriette sentait se fondre dans son cœur. Mais s'imaginer qu'elle pût fixer l'attention d'Armand, lui paraître jolie!... Non! elle n'était pas si folle.
Il la trouvait délicieuse. Il était entraîné vers elle par toutes ses curiosités, toutes ses ardeurs d'ingénu en qui venait d'éclater et de s'épanouir avec violence la fleur intacte du désir. Sans doute, il était resté chaste, n'ayant connu ni les turpitudes des dortoirs de collège, ni les brutales initiations de la Cythère vénale. Mais l'heure de la crise avait sonné. A la seule pensée que cette charmante fille était là, sous le même toit que lui, Armand succombait sous le poids d'une soudaine langueur, devenait incapable de tout travail. Laissant brusquement ses livres ouverts, il trouvait hypocritement pour lui-même un prétexte de circuler dans l'appartement, de traverser la pièce où se tenait Henriette assise et cousant, de l'envelopper d'un rapide regard, de recevoir l'éclair fugitif de ses yeux. Puis il rentrait dans sa chambre d'étudiant, se jetait avec fatigue sur son canapé et restait là, accablé, le front chaud, les mains inquiètes, avec des bâillements et des envies de pleurer.
Mieux informée sur la vie, Henriette finit par s'apercevoir du trouble du jeune homme en sa présence. Était-ce possible? Elle lui plaisait! Ce «petit monsieur», si délicat, si «mignon», comme elle se le disait en pensée dans son langage populaire, cet Armand qui lui semblait être d'une autre race qu'elle-même, qui lui faisait l'effet d'une sorte de demi-dieu, daignait prendre garde à elle! Dans son humilité sincère, elle en fut d'abord toute confuse. Puis une tendresse infinie inonda son cœur.
Ah! Armand n'avait qu'à faire un signe. Tout ce qu'il voudrait, tout de suite! Très simple, purement instinctive, elle ignorait la coquetterie, les manèges d'amour. Oui! sur un clin d'œil, elle était prête à s'offrir, elle et sa jeunesse fleurie, prête à donner son cœur surtout, au fond duquel elle sentait une force mystérieuse, irrésistible, qui la soulevait, qui la poussait dans les bras d'Armand. Déjà, elle se reprochait de ne pas lui faire les premières avances. Elle le voyait si timide, elle aurait voulu l'encourager. Mais elle ne pouvait vaincre un reste obstiné de pudeur. C'eût été si facile pourtant de répondre au regard d'Armand par un regard, à son sourire par un sourire. La sotte! Maintenant, quand il passait près d'elle, elle n'avait même plus le courage de lever la tête. De sorte que les jours et les jours s'écoulaient sans que le jeune homme adoré se doutât qu'il le fût, et sans que ce maladroit Daphnis comprît qu'il était attendu comme Jupiter.
VI
Mais la catastrophe était inévitable.
Par un beau dimanche,--on était à la fin du mois de mai,--par un dimanche de ciel bleu, de soleil et de robes claires, Armand, qui devait dîner chez un de ses camarades, avait pris congé de sa mère vers quatre heures et était allé se promener au hasard.
Une fois dehors, malgré l'air tiède et l'éclatante lumière, il se sentit affreusement triste. Il enviait tout le petit monde qui passait par couples, avec un air de fête. Quel Parisien, dans les heures troublées de la prime jeunesse, n'a pas connu ces flâneries épuisantes, cette sensation si douloureuse de solitude et d'angoisse au milieu de la foule?
Il remonta, en traînant ses pas, toute la rue des Saints-Pères jusqu'au bout, tourna à droite par la rue de Sèvres, dépassa le square planté de platanes, les devantures fermées du Bon Marché, et continua son chemin sur le spacieux trottoir qui longe le vieux mur de l'hôpital Laënnec. A cette heure-là, le dimanche, en été, cette large rue du faubourg clérical est à peu près déserte. Les boutiques d'objets de piété sont closes. Les dévotes et les bandes d'orphelines sont déjà revenues des vêpres. Quelques rares passants, ouvriers et petits bourgeois endimanchés. Ça et là, deux pioupious gantés de blanc, la soutane noire d'un prêtre qui se hâte. C'est tout. Et de dix minutes en dix minutes, au milieu de la chaussée, l'omnibus passe avec de lourds cahots, comme endormi.
Mais, autour de la porte de l'hôpital, les mesquins étalages de fleurs, de biscuits et d'oranges, l'entrée et la sortie des visiteurs, entretiennent un peu d'animation. Ce fut au milieu de ce rassemblement que, tout à coup, Armand aperçut Henriette à quelques pas devant lui.
Elle était vêtue d'une robe de rien du tout, bleue à pois blancs, mais qui moulait sa souple et svelte taille. Sur son méchant chapeau de paille brune frissonnait un gentil bouquet de bleuets, et, de sa main bien gantée, elle tenait sur son épaule son ombrelle ouverte. Elle était charmante ainsi, la Parisienne, et c'était la jeunesse même. En reconnaissant Armand, elle devint toute rose, et sa bouche épanouie, ses dents étincelantes, ses yeux de myosotis mouillés de rosée, sa chevelure blonde où pétillaient des points d'or, jusqu'à son humble et fraîche toilette, tout en elle sembla sourire.
Armand avait soulevé son chapeau, et, bien que son cœur battît à coups profonds, il allait passer outre, le niais! Mais elle lui adressa un si gracieux: «Bonjour, monsieur», qu'il s'arrêta, et, voulant engager la conversation, ne sachant trop que dire, il lui demanda, d'une voix un peu frémissante, d'où elle venait ainsi.
Elle lui répondit avec un égal embarras, parlant pour parler, très vite.
Elle sortait de cet hôpital, où elle était allée porter quelques douceurs à sa tante, malade depuis quinze jours. Mais ce ne serait rien. La bonne femme allait déjà mieux et devait être envoyée bientôt à l'asile des convalescents. Henriette s'en réjouissait, car c'était bien triste pour elle de trouver tous les soirs, comme elle disait, «la maison seule».
Ils ne pensaient, ni l'un ni l'autre, à leurs paroles. Ils se regardaient au fond des yeux, émus à en trembler. Cette rencontre, cet entretien, leur paraissaient à tous deux un événement extraordinaire. Parler ainsi, en pleine rue, à cette jeune fille, qu'après tout il connaissait à peine, était pour Armand l'action la plus téméraire de sa vie; et quant à la grisette amoureuse, elle était éperdue comme une bergère de conte féerique à qui le fils du roi vient, en grand équipage, demander sa main.
Sans s'en apercevoir, les deux jeunes gens s'étaient mis à marcher côte à côte. Armand, la bouche sèche, un battement de sang aux deux tempes, cherchait vainement quelque chose à dire.
--Et alors, mademoiselle... à présent... vous allez vous promener?
--Oh! mon Dieu, non, monsieur. Je vais rentrer tout doucement à la maison, faire mon petit dîner... Allez! ce ne sera pas long... Et puis on se couchera de bonne heure. Il faut que je sois levée à sept heures du matin, vous savez bien.
Armand frémit à la pensée qu'elle allait le quitter, s'éloigner, n'être plus là. Un projet, d'une audace énorme de sa part, lui traversa la pensée; et, tout en balbutiant, pris de l'héroïsme des poltrons:
--Vous me disiez tout à l'heure, mademoiselle, que c'était bien triste pour vous de passer la soirée toute seule. Eh bien, puisque vous êtes libre... si vous vouliez me faire un grand plaisir... oh! mais, je vous assure, un très grand plaisir... vous viendriez... dîner avec moi.
Henriette eut un étourdissement de surprise et de joie. Elle croyait rêver. Le conte de fée continuait.
--Comment! vous voudriez, monsieur Armand?...--et déjà une nuance d'intimité s'établissait entre eux par ce prénom d'Armand qu'elle prononçait pour la première fois.--C'est sérieusement?... vous m'invitez à dîner?
Il crut qu'elle allait refuser, et cette crainte l'enhardit encore.
--Mais oui. Dînons ensemble... Là, comme deux camarades... Je suis attendu chez un ami. Mais qu'importe! Je m'excuserai. J'enverrai un mot, du restaurant... Oh! acceptez. Vous me rendrez si heureux.
Puis il ajouta, perdant la tête:
--Vous êtes si charmante! Je voudrais tant vous connaître mieux, devenir un peu votre ami!...
Et il osa lui offrir le bras.
Henriette le prit. Elle se sentait défaillir, et ravie, livrant aussi son secret, elle murmura:
--Quel bonheur! Moi qui ne fais que penser à vous!
Pauvres enfants! Depuis un quart d'heure à peine, ils pouvaient se parler librement, et déjà, dans leur sincérité naïve, ils avaient échangé leurs aveux. Ébahis et muets de bonheur, ils allaient devant eux, sans savoir où. Ils avaient atteint le boulevard Montparnasse, où circulaient de nombreux promeneurs, et les bonnes gens se retournaient avec un sourire pour suivre ce joli couple si bien appareillé, si gracieux et si jeune. Mais les amoureux n'y prenaient pas garde, absorbés qu'ils étaient dans leur joie intime. Ils se remirent à causer. Ils se rappelèrent les jours de timidité et de contrainte.
--Ainsi, c'est vrai? demandait Armand. Vous aviez depuis longtemps un peu de sympathie pour moi?
--C'est-à-dire, répondait Henriette, que je ne vivais plus que pour les minutes où vous traversiez le petit salon... Quand je voyais seulement le bouton de la porte qui tournait... allez! je devinais bien si c'était vous... Oh! si vous saviez!...
--Est-ce possible?... Et je ne me suis aperçu de rien!
--Oh! moi, disait alors Henriette avec une toute petite malice dans le regard, j'avais bien remarqué que vous passiez près de moi souvent.
--Et dire, reprenait Armand qui s'exaltait, que les choses auraient pu durer toujours ainsi, et que, sans notre rencontre de ce soir... Mais c'est fini, tout cela, heureusement! C'est bien fini! Quel bon hasard que je vous aie rencontrée!... Pour un rien, j'allais passer sans vous dire un mot. Je suis si peu hardi! Mais j'ai vu tout de suite dans vos yeux qu'il fallait vous parler, que cela vous ferait plaisir... Nous nous connaissons, à présent, n'est-ce pas? Et nous allons nous arranger pour nous revoir... souvent, oh! le plus souvent possible!... et vous deviendrez ma petite amie, voulez-vous?
Et la fillette, avec sa franchise populaire, qu'un sceptique eût prise pour de l'effronterie, mais qui semblait adorable à Armand, répondait, la voix sourde et les yeux baissés:
--Vous le voyez bien... que je veux!
VII
Près de la gare Montparnasse, ils entrèrent au restaurant Lavenue, qu'Armand connaissait un peu pour y avoir déjeuné avec des amis de l'École de Droit, et ils s'installèrent dans le prétendu jardin, qui n'est guère planté que de candélabres à gaz et de patères à chapeaux, mais où, ce jour-là, un acacia fleuri du voisinage répandait son parfum printanier. Armand envoya d'abord, par un commissionnaire, un billet d'excuse dans la maison où il était invité, puis il commanda, ou, pour mieux dire, accepta le menu qui lui fut imposé par un maître d'hôtel plein d'autorité. Qu'importait aux deux jeunes gens la sole Joinville ou le filet Rossini? Ils étaient assis l'un en face de l'autre, se dévorant des yeux, bavardant comme les oiseaux chantent, et, dans les phrases les plus banales qu'ils échangeaient: «De l'eau, tout plein, je vous prie», ou «Encore un peu de poisson», il y avait du désir et de la tendresse.
Armand fit causer sa nouvelle amie. Elle lui conta son humble histoire. Non, bien sûr, elle n'avait pas été élevée dans du coton. Pourtant, quand elle était toute petite, la vie n'avait pas été trop dure. Son père,--un veuf,--bon ouvrier mécanicien, gagnait un assez gros salaire et pouvait subvenir aux besoins de sa petite fille et d'une vieille sœur à lui, qui prenait soin de l'enfant. Mais, un jour, le pauvre homme était pris, déchiré dans un engrenage, mourait misérablement. Et la voilà toute seule avec sa tante, une femme de la campagne, qui n'avait pas d'état. L'ancien patron du père servait bien une petite pension à l'orpheline; la vieille femme faisait des ménages. Mais, tout de même, on avait été bien malheureux. L'enfant, qui venait de faire sa première communion, avait dû tout de suite entrer en apprentissage, quitter l'école, où, du reste, elle n'avait pas appris grand'chose.
--Oh! monsieur Armand, si vous voyiez mon griffonnage, et les vilaines fautes que je fais... J'en ai honte!
Et elle disait les longues années de vache enragée, le pauvre petit luxe du ménage s'en allant pièce à pièce, la pendule si souvent mise au Mont-de-Piété pour acheter un pot-au-feu, les anxiétés périodiques à l'approche du terme. Par bonheur, elle était devenue assez vite très habile dans son métier, et maintenant on avait de quoi vivre, oh! tout juste, mais enfin on vivait. Et puis son sort allait probablement s'améliorer encore. On avait parlé d'elle à Mme Paméla, la grande couturière, chez qui il y avait une place libre; et, dans peu de jours, demain peut-être, elle avait l'espoir d'entrer dans cette fameuse maison, où elle pourrait gagner des cent cinquante, deux cents francs par mois.
Armand l'écoutait, ému de pitié pour cette enfant qui avait déjà tant travaillé, tant souffert. A cette existence de privations, dont la jeune fille racontait les pires heures presque avec gaîté, il comparait son enfance si choyée et si facile. Il songeait que le louis dont il allait payer le dîner eût suffi jadis à Henriette et à sa tante pour vivre toute une semaine. Armand avait un excellent cœur, et des larmes lui montaient aux yeux, tandis que l'ouvrière, en son langage pittoresque et plein de détails douloureux et vrais, lui révélait les vertus d'habitude et les résignations quotidiennes du bon peuple, si vaillant, si ingénieux dans sa misère.
Le jour tombait, quand on leur servit le café. Ils sortirent du restaurant. Les flammes blêmes du gaz s'allumaient sur le couchant rouge. Quand Henriette reprit le bras d'Armand tout naturellement, avec un geste confiant et conjugal, il éprouva une sensation très douce.
Mais un cocher de Victoria, arrêtant son cheval au bord du trottoir, leur fit signe.
--La soirée est bien belle, dit l'étudiant. Si nous allions faire un tour au Bois?
--Oh! oui, s'écria joyeusement la grisette. C'est si bon de voir de vrais arbres!
Elle lui avoua qu'elle ne s'était pas promenée quatre fois dans sa vie, peut-être, en voiture découverte. Aussi elle s'en amusa d'abord beaucoup et bavarda comme une gamine.
La campagne? Elle ne la connaissait pour ainsi dire pas. En été, le dimanche soir, quand il faisait beau, sa tante emportait dans un panier une bouteille d'eau rougie et quelque chose de froid, et elles allaient dîner, en respirant le «bon air», sur les fortifications.
--Mais, n'est-ce pas, disait-elle, tant qu'il y a des cloches à melons et des grands tuyaux d'usines, ce n'est pas la vraie campagne?
Quant au bois de Boulogne, elle y avait vu des sauvages très laids, au Jardin d'Acclimatation. Il y avait trop de foule, trop de poussière, et puis, il fallait attendre si longtemps pour reprendre le tramway! Mais, le soir, cela devait être charmant.
Ils arrivèrent, à la nuit close, au rond-point de l'Arc de Triomphe, et lorsque Henriette aperçut devant elle, sous le vaste ciel étoilé, la large et ténébreuse avenue de l'Impératrice, où d'innombrables lanternes de voitures glissaient comme d'énormes feux follets, elle poussa un long soupir d'admiration et se tut, émerveillée.
Armand se rapprocha de son amie et lui prit la main. Comme elle la retirait, il craignit d'abord une résistance. Mais Henriette se déganta, lui abandonna doucement ses deux mains nues, et, à ce premier contact, ils eurent un frisson de volupté. L'air fraîchissait, un souffle forestier qui sentait la verdure leur caressait le visage. Le roulement de toutes les voitures en marche, où le trot rythmique des chevaux mettait une cadence confuse, les berçait mollement, et ils se sentaient emportés comme par un flot. Alors le jeune homme se pencha vers l'oreille d'Henriette et murmura avec ardeur: «Je vous aime!» Puis il chercha dans l'ombre le regard de son amie, qui se fixa sur le sien, tendre et pensif.
Henriette songeait. Cette heure était la plus exquise, mais aussi la plus grave de sa vie. Tout à l'heure, Armand la reconduirait jusqu'à sa maison, dans Vaugirard, au bout de la rue Lecourbe. La vieille tante n'était pas là; et, s'il lui demandait de l'accompagner jusque dans son logis, elle ne dirait pas non, elle n'aurait pas la force de lui rien refuser. D'ailleurs, ce soir même, ou demain, ou plus tard,--qu'importe!--elle allait être à lui.