Henri VIII

Chapter 2

Chapter 219,527 wordsPublic domain

Une chambre du palais.

_Entre_ LE LORD CHAMBELLAN _lisant une lettre_.

«Milord, j'avais mis tout le soin dont je suis capable à m'assurer que les chevaux que demandait Votre Seigneurie fussent bien choisis, bien dressés, et bien équipés. Ils étaient jeunes et beaux, et de la meilleure race du nord. Mais au moment où ils étaient prêts à partir pour Londres, un homme au service de milord cardinal, muni d'une commission et d'un plein pouvoir me les a enlevés, en me donnant pour raison que son maître devait être servi avant un sujet, si même il ne devait pas l'être avant le roi; et cela nous a fermé la bouche, milord.» Je crains en effet que cela n'arrive bientôt.--À la bonne heure, qu'il les prenne; il prendra tout, je crois.

(Entrent les ducs de Norfolk et de Suffolk.)

NORFOLK.--Charmé de vous rencontrer, mon bon lord chambellan.

LE CHAMBELLAN.--Je souhaite le bonjour à Vos Grâces.

SUFFOLK.--Que fait le roi?

LE CHAMBELLAN.--Je l'ai laissé seul, plein de troubles et de tristes pensées.

NORFOLK.--Quelle en est la cause?

LE CHAMBELLAN.--Il paraît que son mariage avec la femme de son frère serre sa conscience de près.

SUFFOLK.--Non, c'est sa conscience qui serre de trop près une autre femme.

NORFOLK.--Précisément. C'est une oeuvre du cardinal, du cardinal-roi. Ce prêtre, aveugle comme le fils aîné de la fortune, change les choses à son gré. Le roi apprendra un jour à le connaître.

SUFFOLK.--Priez Dieu que cela arrive: autrement il ne cessera jamais de se méconnaître.

NORFOLK.--Qu'il agit saintement dans tout ce qu'il entreprend! et avec quel zèle! Maintenant qu'il a rompu l'alliance formée entre nous et l'empereur, le puissant neveu de la reine, il s'insinue dans l'âme du roi; y répand les doutes, les alarmes, les remords de conscience, les craintes, les désespoirs, et tout cela à propos de son mariage; et ensuite pour l'en délivrer, il lui conseille le divorce, il lui conseille la perte de cette femme, qui, comme un joyau précieux, a été vingt années suspendue à son cou, sans rien perdre de son lustre; de celle qui l'aime de cet amour parfait dont les anges aiment les hommes de bien; de celle qui, même lorsque le plus grand revers de fortune l'accablera, bénira encore le roi: n'est-ce pas là une oeuvre pieuse?

LE CHAMBELLAN.--Le Ciel me préserve de prendre part à tout cela! Il est vrai que cette nouvelle est répandue partout. Toutes les bouches la répètent, et tous les coeurs honnêtes en gémissent. Tous ceux qui osent pénétrer dans ces mystères en voient le grand but, la soeur du roi de France. Le Ciel ouvrira un jour les yeux du roi, qui se laisse depuis si longtemps endormir sur cet homme audacieux et pervers.

SUFFOLK.--Et nous délivrera de son esclavage.

NORFOLK.--Nous aurions grand besoin de prier, et avec ferveur, pour notre prompte délivrance, ou de princes que nous sommes, cet homme impérieux viendra à bout de faire de nous ses pages: toutes nos dignités sont là devant lui comme une masse indistincte, qu'il façonne à sa guise.

SUFFOLK.--Quant à moi, milords, je ne l'aime, ni ne le crains; voilà ma profession de foi: comme j'ai été fait ce que je suis sans lui, sans lui je me maintiendrai si le roi le trouve bon. Ses malédictions me louchent autant que ses bénédictions: ce sont des paroles auxquelles je ne crois point. Je l'ai connu, et je le connais, et je l'abandonne à celui qui l'a élevé de cette sorte, au pape.

NORFOLK.--Entrons, et cherchons, par quelque autre préoccupation, à distraire le roi de ces tristes réflexions qui prennent trop d'empire sur lui.--Milord, voulez-vous nous accompagner?

LE CHAMBELLAN.--Excusez-moi. Le roi m'envoie ailleurs: et de plus vous allez voir que vous prenez mal votre moment pour l'interrompre.--Je salue Vos Seigneuries.

NORFOLK.--Mille grâces, mon bon lord chambellan.

(Le lord chambellan sort.)

(Norfolk ouvre une portière qui laisse voir le roi assis et lisant d'un air mélancolique.)

SUFFOLK,--Qu'il a l'air sombre! Sûrement, il est cruellement affecté.

LE ROI HENRI.--Qui est là? Ah!

NORFOLK.--Prions Dieu qu'il ne soit pas fâché.

LE ROI HENRI.--Qui donc est là, dis-je?--Comment osez-vous vous immiscer dans mes secrètes méditations? Qui suis-je donc? Eh! vraiment...

NORFOLK.--Un bon roi, qui pardonne toutes les offenses où la volonté n'a point de part. Ce qui nous fait manquer au respect qui vous est dû, c'est une affaire d'État: nous venons prendre les ordres de Votre Majesté.

LE ROI HENRI.--Vous êtes trop hardis.--Retirez-vous: je vous ferai savoir vos heures de travail. Est-ce là le moment de s'occuper des affaires temporelles? Quoi donc?... (_Entrent Wolsey et Campeggio_.) Qui est là? Ah! mon bon lord cardinal?--Ô mon cher Wolsey, toi qui remets le calme dans ma conscience malade, tu es fait pour guérir un roi. (_À Campeggio_.) Vous êtes le bienvenu dans notre royaume, savant et vénérable prélat; disposez-en ainsi que de nous.--(_À Wolsey_.) Cher lord, ayez soin qu'on ne me prenne pas pour un donneur de paroles.

WOLSEY.--Sire, cela ne peut être.--Je désirerais que Votre Majesté voulût nous accorder seulement une heure d'entretien en particulier.

LE ROI HENRI, _à Norfolk et à Suffolk_.--Nous sommes en affaires: retirez-vous.

NORFOLK, _à part_.--Ce prêtre n'a pas d'orgueil!

SUFFOLK.--Non, cela ne vaut pas la peine d'en parler.--Je ne voudrais pas pour sa place en être aussi malade que lui: mais cela ne peut pas durer.

NORFOLK.--Si cela dure, je me hasarderai à lui porter quelque coup.

SUFFOLK.--Et moi un autre.

(Sortent Suffolk et Norfolk.)

WOLSEY.--Votre Grâce a donné un exemple de sagesse au-dessus de tous les princes de l'Europe, en vous rapportant librement de votre scrupule au jugement de la chrétienté. Qui pourrait maintenant s'offenser? Quel reproche pourrait vous atteindre? L'Espagnol, qui tient à la reine par les liens du sang et de l'affection, doit avouer aujourd'hui, s'il est de bonne foi, la justice et la noblesse de cette discussion solennelle. Tous les clercs, c'est-à-dire tous les clercs instruits et savants des royaumes chrétiens ont la liberté du suffrage: Rome, la gardienne de toute sagesse, sur l'invitation qu'elle en a reçue de votre auguste personne, nous a envoyé un interprète universel, cet excellent homme, cet ecclésiastique intègre et savant, le cardinal Campeggio, que je présente de nouveau à Votre Majesté.

LE ROI HENRI.--Et de nouveau je lui exprime, en le serrant dans mes bras, ma joie de le voir, et je remercie le saint conclave de l'amitié qu'il me témoigne en m'envoyant un homme tel que je pouvais le désirer.

CAMPEGGIO.--Votre Grâce ne peut manquer, par la noblesse de sa conduite, de mériter l'amour de tous les étrangers. Je présente à Votre Majesté le brevet de ma commission, en vertu duquel (de l'autorité de la cour de Rome), vous, milord cardinal d'York, vous êtes associé à moi, son serviteur, pour le jugement impartial de cette affaire.

LE ROI HENRI.--Deux hommes d'égale force.--La reine va être informée tout à l'heure du sujet de votre mission.--Où est Gardiner?

WOLSEY.--Je sais que Votre Majesté l'a toujours trop tendrement aimée pour lui refuser ce que la loi accorderait à une femme d'un rang inférieur au sien, des jurisconsultes qui puissent librement défendre sa cause.

LE ROI HENRI.--Oui, elle en aura, et les plus habiles; et ma faveur est pour celui qui la défendra le mieux: Dieu me préserve qu'il en soit autrement.--Cardinal, je te prie, fais-moi venir mon nouveau secrétaire, Gardiner; il est propre à cette commission.

(Wolsey sort.)

(Rentre Wolsey avec Gardiner.)

WOLSEY.--Donnez-moi la main; je vous souhaite beaucoup de bonheur et de faveur: vous êtes maintenant au roi.

GARDINER, _à part_.--Pour rester aux ordres de Votre Grâce, dont la main m'a élevé.

LE ROI HENRI.--Approchez, Gardiner.

(Il lui parle bas.)

CAMPEGGIO.--Milord d'York, n'était-ce pas un docteur Pace, qui avait auparavant cette place?

WOLSEY.--Oui, c'était lui.

CAMPEGGIO.--Ne passait-il pas pour un savant homme?

WOLSEY.--Oui, certainement.

CAMPEGGIO.--Croyez-moi, il s'est élevé sur votre compte une opinion qui ne vous est pas favorable, lord cardinal.

WOLSEY.--Comment! sur moi?

CAMPEGGIO.--On ne manque pas de dire que vous avez été jaloux de lui; et que, craignant qu'il ne s'élevât par son rare mérite, vous l'avez toujours tenu étranger aux affaires, ce qui l'a tant affecté, qu'il en a perdu la raison, et qu'il en est mort.

WOLSEY.--Que la paix du ciel soit avec lui! C'est tout ce qu'un chrétien peut faire pour son service. Quant aux vivants qui tiennent des propos, il y a pour eux des lieux de correction.--C'était un imbécile qui voulait à toute force être vertueux.--Pour cet honnête garçon qui le remplace, dès que je le commande il suit mes ordres à la lettre. Je ne veux pas avoir si près du roi des gens d'une autre espèce. Retenez bien ceci, frère, il ne faut pas nous laisser contrarier par des subalternes.

LE ROI HENRI, _à Gardiner_.--Exposez cela à la reine avec douceur. (_Gardiner sort_.) Le lieu le plus convenable que je puisse imaginer, pour la réunion de tant de science, c'est Black-Friars. C'est là que vous vous assemblerez pour examiner cette importante affaire.--Mon cher Wolsey, ayez soin que tout ce qui est nécessaire s'y trouve disposé.--Ô milord! quel homme capable de sentiment ne serait pas affligé de quitter une si douce compagne? mais la conscience, la conscience! Oh! c'est une partie bien délicate!--Et il faut que je la quitte!

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Une antichambre des appartements de la reine.

_Entrent_ ANNE BOULEN ET UNE VIEILLE DAME.

ANNE.--Ni à ce prix non plus.--Voilà ce qui blesse le coeur: Sa Majesté a vécu si longtemps avec elle et elle est si vertueuse, que jamais une seule voix n'a pu l'accuser.--Sur ma vie, elle n'a jamais su ce que c'est que de faire le mal.--Ô Dieu! après avoir vu sur le trône tant de soleils achever leur cours, toujours croissant en grandeur et en majesté! il est dix mille fois plus douloureux de quitter cette gloire, qu'il n'y a de douceur à l'acquérir!.... Après une telle suite d'années la rejeter, c'est une pitié à émouvoir un monstre.

LA VIEILLE DAME.--Aussi les coeurs les plus durs s'attendrissent et déplorent son sort.

ANNE.--O volonté de Dieu! il vaudrait mieux qu'elle n'eût jamais connu la grandeur. Quoique la grandeur soit temporelle, cependant si dans cette bagarre, la fortune vient à la séparer de celui qui en était revêtu, c'est une angoisse aussi cruelle que la séparation de l'âme et du corps.

LA VIEILLE DAME.--Hélas! pauvre dame! la voilà redevenue étrangère.

ANNE.--On doit la plaindre d'autant plus. Je le jure avec vérité, il vaut mieux être né en bas lieu et se trouver au nombre de ceux qui vivent contents dans l'obscurité, que de se voir élevé dans d'éclatantes afflictions, et revêtu d'une tristesse dorée.

LA VIEILLE DAME.--Le contentement est notre plus grand bien.

ANNE.--Sur ma foi et mon honneur[7], je ne voudrais pas être reine.

[Note 7: _Maiden head_.]

LA VIEILLE DAME.--Foin de moi, je voudrais bien l'être, moi, et j'aventurerais bien mon honneur pour cela, et vous en feriez tout autant, malgré ces airs sucrés d'hypocrisie. Vous qui possédez à un très-haut degré les attraits d'une femme, vous avez aussi un coeur de femme; et le coeur d'une femme a toujours été charmé par l'élévation, l'opulence et la souveraineté; et pour dire la vérité, ce sont des choses très-désirables, et quoique vous fassiez la petite bouche, la complaisante capacité de votre conscience, pour peu qu'il vous plaise de l'élargir, se prêterait fort bien à recevoir ce présent.

ANNE.--Non, en vérité.

LA VIEILLE DAME.--Je vous dis que si en vérité, et en vérité.--Vous ne voudriez pas être reine?

ANNE.--Non, non, pour tous les trésors qui sont sous le ciel.

LA VIEILLE DAME.--Cela est étrange: pour moi, toute vieille que je suis, une pièce de trois sous qui viendrait me faire la révérence suffirait pour me gagner à partager la royauté. Mais dites-moi, je vous prie, et celui de duchesse, qu'en pensez-vous? Êtes-vous de force à porter le poids d'un pareil titre?

ANNE.--Non, en vérité.

LA VIEILLE DAME.--En ce cas, vous êtes d'une constitution bien faible. Retranchons encore quelque chose: pour plus que je n'oserais dire, je ne voudrais pas, si j'étais un jeune comte, me trouver dans votre chemin.--Pour ce fardeau, si vous n'avez pas les reins assez forts pour le porter, vous serez trop faible aussi pour faire jamais un garçon.

ANNE.--Que venez-vous donc me conter là! Je jure une seconde fois que je ne voudrais pas être reine pour le monde entier.

LA VIEILLE DAME.--En vérité, seulement pour la petite île d'Angleterre, vous devriez risquer le paquet; moi je le ferais pour le comté de Carnarvon; oui, quand ce serait la seule dépendance de la couronne. Tenez! qui vient à nous?

(Entre le lord chambellan.)

LE CHAMBELLAN.--Bonjour, mesdames: qu'est-ce qu'il en coûterait pour savoir le secret de votre entretien?

ANNE.--Pas même la peine de le demander, mon bon lord; cela ne vaut pas la question. Nous nous affligions des chagrins de notre maîtresse.

LE CHAMBELLAN.--C'était une généreuse occupation, et bien digne de femmes qui ont un bon coeur. Il faut espérer que tout ira bien.

ANNE.--_Amen_, s'il plaît à Dieu.

LE CHAMBELLAN.--Vous avez une belle âme, et les bénédictions du Ciel suivent les personnes comme vous; et pour vous faire connaître, belle dame, que je dis la vérité, et qu'on fait un grand cas de vos nombreuses vertus, Sa Majesté vous témoigne par moi toute son estime, et ne se propose pas moins que de vous décorer du titre de marquise de Pembroke, et à ce titre il ajoute de sa grâce mille livres de revenu annuel.

ANNE.--Je ne sais pas quel genre de dévouement je pourrais offrir. Tout ce que je suis, et beaucoup plus encore, n'est rien. Mes prières ne sont pas d'une vertu assez sainte, et mes voeux ne sont guère que de vaines paroles, et cependant mes prières et mes voeux sont tout ce que je peux offrir en retour. Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien être l'interprète de ma reconnaissance et de mes soumissions, et de tous les sentiments que peut exprimer à Sa Majesté une fille timide qui prie le Ciel pour ses jours et sa couronne.

LE CHAMBELLAN.--Madame, je ne manquerai pas de confirmer l'opinion avantageuse que le roi a conçue de vous. (_À part_.)--Je l'ai bien considérée: l'honneur et la beauté sont si heureusement assorties en elle qu'elles ont pris le coeur du roi. Et qui sait encore s'il ne pourra pas sortir de cette lady un brillant qui éclaire toute cette île de sa splendeur? _(Haut.)_--Je vais aller trouver le roi, et lui dire que je vous ai parlé.

ANNE.--Mon très-honorable lord....

(Sort le chambellan.)

_LA_ VIEILLE DAME.--Oui, voilà le monde: voyez, voyez! J'ai mendié seize ans les faveurs de la cour, et je suis encore une mendiante de cour, et quelque argent que j'aie sollicité, je n'ai jamais pu trouver le joint entre trop tôt et trop tard; et vous, ce que c'est que la destinée! vous qui êtes tout fraîchement débarquée ici (maudit soit ce bonheur qui vous arrive malgré vous!), on vous remplit la bouche avant que vous l'ayez seulement ouverte.

ANNE.--Cela me paraît bien étrange.

LA VIEILLE DAME.--Quel goût cela a-t-il? Est-ce bien amer? Un demi-noble que non.--Il y eut jadis une dame (c'est une vieille histoire) qui ne voulait pas être reine; non, qui ne le voulait pas pour tout le limon d'Egypte.--Avez-vous entendu parler de cela?

ANNE.--Allons, vous êtes une railleuse.

LA VIEILLE DAME.--Je pourrais, sur votre sujet, m'élever plus haut que l'alouette. Marquise de Pembroke! mille livres sterling par an! et cela par pure estime, sans avoir d'ailleurs rien fait pour le mériter! Oh! sur ma vie, ce début promet bien d'autres mille livres: la robe de la Fortune a la queue plus longue que le devant.--A présent, je commence à voir que vous aurez assez de reins pour porter une duchesse.--Dites-moi, ne vous sentez-vous pas un peu plus forte que vous n'étiez?

ANNE.--Ma bonne dame, cherchez dans votre imagination quelque autre sujet qui vous égaye, et laissez-moi de côté: je veux n'avoir jamais existé si cette faveur m'a le moins du monde ému le coeur: je le sens manquer quand je songe aux suites. La reine est sans consolation, et nous nous oublions trop longtemps loin d'elle.--Je vous prie, ne lui parlez pas de ce que vous avez entendu ici.

LA VIEILLE DAME.--Quelle idée avez-vous de moi?

SCÈNE IV

Une vaste salle dans Black-Friars.

_Trompettes, symphonies, cors. Entrent d'abord deux huissiers, portant de courtes baguettes d'argent; suivent_ DEUX SECRÉTAIRES, _en robe de docteurs; après vient l'archevêque_ de _Canterbéry seul; il est suivi des évêques de Lincoln, d'Ely, de Rochester, et de Saint-Asaph. A quelque distance marche un gentilhomme portant la bourse, le grand sceau et un chapeau de cardinal; ensuite deux prêtres portant chacun une croix d'argent; suit le gentilhomme introducteur, tête nue, accompagné d'un sergent d'armes, portant une masse d'argent, ensuite deux gentilshommes portant deux grandes colonnes d'argent; marchent ensuite, l'un à côté de l'autre, les cardinaux_ WOLSEY _et_ CAMPEGGIO; _deux nobles, portant l'épée et la masse. Entrent ensuite_ LE ROI _et_ LA REINE, _et leur suite. Le roi prend place sous le dais, les deux cardinaux s'asseyent au-dessous de lui, comme juges. La reine se place à quelque distance du roi, les évêques se rangent sur chacun des côtés, en forme de consistoire; au-dessous d'eux sont les secrétaires. Les lords se placent à la suite des évêques._ LE CRIEUR _et le reste des personnages présents se tiennent debout, selon leur rang, autour de la salle_.

WOLSEY.--Qu'on ordonne le silence, tandis qu'on fera lecture de la commission de la cour de Rome.

LE ROI HENRI.--Qu'avons-nous besoin de cette lecture? Elle a déjà été faite publiquement; et les deux parties ont également reconnu son autorité; c'est une perte de temps que vous pouvez nous épargner.

WOLSEY.--A la bonne heure. (_Au secrétaire_.) Faites votre office.

LE SECRÉTAIRE, _au crieur_.--Dites à Henri, roi d'Angleterre, de venir à cette cour, etc.

LE CRIEUR.--Henri, roi d'Angleterre, etc.

LE ROI HENRI.--Je suis présent.

LE SECRÉTAIRE.--Dites à Catherine, reine d'Angleterre, de venir à cette cour.

LE CRIEUR.--Catherine, reine d'Angleterre, etc.

(La reine ne fait point de réponse; mais elle se lève de son siége, traverse la cour, va au roi, et, se jetant à ses pieds, elle lui adresse ce discours.)

CATHERINE.--Sire, je vous en conjure, rendez-moi justice, et accordez-moi votre pitié; car je suis une femme bien malheureuse, et une faible étrangère, née hors de votre empire, n'ayant ici aucun juge désintéressé, ni aucune assurance d'une amitié impartiale et d'un jugement équitable. Hélas! sire, en quoi vous ai-je offensé? Quel motif de mécontentement a pu vous donner ma conduite, pour que vous procédiez ainsi à me renvoyer, et que vous me retiriez vos bonnes grâces? Le Ciel m'est témoin que j'ai été pour vous une épouse fidèle et soumise, toujours prête à me conformer à votre volonté, toujours en crainte d'exciter en vous le moindre déplaisir, docile à votre physionomie, triste ou gaie, selon que je vous y voyais enclin. Quand est-il jamais arrivé que j'aie contredit vos désirs, ou que je n'en aie pas fait les miens? Quel est celui de vos amis que je ne me sois pas efforcée d'aimer, même lorsque je savais qu'il était mon ennemi? et qui de mes amis a conservé mon affection lorsqu'il s'était attiré votre colère, ou même n'a pas reçu de moi des marques de mon éloignement? Sire, rappelez à votre souvenir que j'ai été votre femme avec soumission, pendant plus de vingt années, et que le Ciel m'a accordé la joie de vous donner plusieurs enfants. Si, dans tout le cours de cette longue durée d'années, vous pouvez citer et prouver quelque chose qui soit contraire à mon honneur, au lien du mariage, à l'amour et au respect que je dois à votre personne sacrée, au nom de Dieu, renvoyez-moi, et que le mépris le plus ignominieux ferme la porte sur moi, et m'abandonne à la justice la plus sévère. Souffrez que je vous le dise, sire: le roi votre père était renommé pour un des princes les plus prudents, d'un esprit et d'un jugement incomparables; Ferdinand, mon père, roi d'Espagne, passait aussi pour le prince le plus sage qui eût rempli ce trône depuis bien des années: on ne peut révoquer en doute qu'ils aient assemblé autour d'eux, dans chaque royaume, un conseil éclairé, choisi dans chaque royaume, qui a discuté cette affaire, et qui a jugé notre mariage légitime: ainsi je vous conjure humblement, sire, de m'épargner, jusqu'à ce que je puisse envoyer en Espagne consulter mes amis dont je vais implorer les conseils. Si vous le refusez, au nom de Dieu, que votre volonté s'accomplisse!

WOLSEY.--Vous avez devant vous, madame, et de votre choix, ces respectables prélats, des hommes d'un savoir et d'une intégrité rares, l'élite du pays, qui sont assemblés ici pour défendre votre cause. Il est donc sans avantage pour vous de demander la prolongation de ce procès, et je le dis autant pour votre repos que pour rectifier ce qui trouble la conscience du roi.

CAMPEGGIO.--Ce que Sa Grâce vient de vous dire est sage et raisonnable; ainsi, madame, il convient que cette session royale procède de suite, et que, sans aucun délai, les moyens soient produits et entendus.

CATHERINE, _à Wolsey_.--Lord cardinal, c'est à vous que je parle.

WOLSEY.--A vos ordres, madame.

CATHERINE.--Cardinal, je suis prête à pleurer; mais dans l'idée que je suis une reine (ou du moins j'ai rêvé longtemps que je l'étais) et dans la certitude que je suis fille d'un roi, je veux changer mes larmes en traits de flamme.

WOLSEY.--Veuillez être patiente.

CATHERINE.--Je le serai quand vous serez humble; mais non auparavant, ou Dieu me punirait. Je crois, et j'ai de fortes raisons de le croire, que vous êtes mon ennemi, et je réclame ici la loi pour vous récuser; vous ne serez point mon juge; car c'est vous qui avez allumé ces charbons entre mon seigneur et moi. Que la rosée de Dieu puisse les éteindre! Je le répète de toute la force de mon âme, je vous déteste et récuse[8] pour mon juge, vous qu'encore une fois je regarde comme mon plus cruel ennemi, et que je ne crois nullement ami de la vérité.

[Note 8: C'est la formule de récusation: _Detestor et recuso_.]

WOLSEY.--Je déclare ici que ce discours est indigne de vous, madame, de vous qui jusqu'ici ne vous êtes jamais écartée de la charité, et qui avez toujours montré un caractère plein de douceur et une sagesse supérieure aux facultés d'une femme. Madame, vous me faites injure; je n'ai aucune haine contre vous, aucun sentiment injuste contre vous ni contre personne; tout, ce que j'ai fait jusqu'ici, et tout ce que je ferai dans la suite, a pour garantie une commission émanée du consistoire, de tout le consistoire de Rome. Vous m'accusez d'avoir soufflé les charbons: je le nie. Le roi est présent; s'il sait que mes paroles contredisent ici mes actions, combien il lui est aisé de confondre, et avec bien de la justice, ma fausseté! Oui, il le peut, aussi bien que vous avez pu accuser ma véracité. S'il est convaincu que je suis innocent de ce que vous m'imputez, il voit également que je ne suis pas à l'abri de votre injustice. Ainsi il dépend de lui d'y apporter remède, et le remède c'est d'éloigner ces pensées de votre esprit; et avant que Sa Majesté se soit expliquée sur ce point, je vous conjure, gracieuse dame, d'abjurer dans votre âme vos paroles et de n'y rien ajouter de pareil.

CATHERINE.--Milord, milord, je suis une simple femme, beaucoup trop faible pour lutter contre tous vos artifices; votre bouche est pleine de douceur et d'humilité; vous étalez l'extérieur humble et doux qui convient à vos fonctions et à votre ministère; mais votre coeur est gonflé d'arrogance, de haine et d'orgueil; votre fortune et les bontés de Sa Majesté vous ont fait agilement franchir les premiers degrés, et aujourd'hui vous voilà monté à une hauteur où le pouvoir est à vos ordres; vos paroles sont à votre service et secondent vos desseins, selon l'emploi qu'il vous plaît de leur imposer. Je dois vous dire que vous êtes beaucoup plus occupé de l'élévation de votre personne, que de la grandeur de vos fonctions spirituelles; je persiste à vous refuser pour mon juge, et ici en présence de vous tous, je fais mon appel au pape; je veux porter ma cause entière devant Sa Sainteté et être jugée par lui.

(Elle fait un salut au roi, et va pour sortir.)

CAMPEGGIO.--La reine est obstinée, rebelle à la justice; prompte à l'accuser, elle dédaigne de se soumettre à sa décision; cette conduite n'est pas louable: elle s'en va.

LE ROI HENRI.--Qu'on la rappelle.

LE CRIEUR.--Catherine, reine d'Angleterre, paraissez devant la cour.

GRIFFITH.--Madame, on vous somme de revenir.

CATHERINE.--Qu'avez-vous besoin d'y faire attention? Je vous prie, songez à vos affaires, et quand on vous appellera, retournez. Que Dieu veuille me secourir! Ils me vexent au point de me faire perdre patience.--Je vous prie, avancez; je ne veux point rester. Non, et jamais on ne me reverra une autre fois comparaître dans aucune de leurs cours pour cette affaire.

(Sortent la reine, Griffith et le reste de sa suite.)

LE ROI HENRI.--Fais ce que tu voudras, Catherine.--S'il se trouve un homme dans le monde entier qui ose avancer qu'il possède une meilleure épouse, qu'il ne soit jamais cru en rien pour avoir avancé un mensonge en ce point. Si tes rares qualités, ton aimable douceur, ton angélique et céleste résignation, cet art d'une épouse d'obéir avec dignité, et tes vertus souveraines et religieuses pouvaient parler et te peindre, tu serais toi seule la reine de toutes les reines de la terre. Sa naissance est illustre, et elle s'est toujours conduite à mon égard d'une manière digne de sa haute noblesse.

WOLSEY.--Gracieux souverain, je requiers très-humblement Votre Majesté de vouloir bien déclarer en présence de toute cette assemblée (car il est juste que je sois dégagé au lieu même où j'ai été lié et dépouillé, quoique je n'y reçoive pas une entière satisfaction), si jamais j'ai entamé la proposition de cette affaire à Votre Majesté, ou jeté dans votre chemin quelque scrupule qui pût vous amener à la mettre en question, ou si jamais, autrement qu'avec des actions de grâces à Dieu pour nous avoir donné une telle reine, je vous ai parlé d'elle et dit le moindre mot qui pût porter préjudice à sa grandeur actuelle, ou faire tort à sa vertueuse personne.

LE ROI HENRI.--Milord cardinal, je vous décharge du reproche; oui, sur mon honneur, je vous en absous pleinement. Vous n'avez pas besoin d'être averti que vous avez beaucoup d'ennemis qui ne savent pas pourquoi ils le sont, mais qui, comme les roquets d'un village, aboient lorsqu'ils entendent leurs camarades en faire autant; quelques-uns d'eux auront irrité la reine contre vous. Vous voilà excusé; mais voulez-vous être encore plus amplement justifié? J'ajouterai que vous avez toujours souhaité qu'on assoupît cette affaire; jamais vous n'avez désiré qu'on l'entreprît; et même souvent, et très-souvent, vous avez opposé des obstacles à ses progrès.--C'est sur mon honneur que je dis ce qui en est de milord cardinal sur cet article, et qu'ainsi je le lave de toute imputation.--À présent, pour ce qui m'a porté à cette démarche, j'oserai vous demander de me donner quelques moments et votre attention. Suivez l'enchaînement des choses: voici comme cela est venu.--Faites bien attention.--D'abord ma conscience a été atteinte d'une alarme, d'un scrupule, d'une syndérèse, sur certains mots prononcés par l'évêque de Bayonne, alors ambassadeur de France, qui avait été envoyé ici pour traiter d'un mariage entre le duc d'Orléans et notre fille Marie. Pendant la négociation de cette affaire, avant que rien fût résolu, il demanda (je parle de l'évêque) un délai pendant lequel il pût avertir le roi son maître de consulter si notre fille était légitime, étant sortie de notre mariage actuel avec une douairière qui avait été l'épouse de notre frère. Ce délai demandé ébranla l'intérieur de ma conscience avec une force capable de la déchirer, et fit trembler toute la région de mon coeur. Cette idée s'ouvrit ainsi une si large route, que, sous ses auspices, une foule de considérations accumulées vint se presser dans mon âme. D'abord je m'imaginai que le Ciel avait cessé de me sourire: il avait ordonné à la nature que le sein de mon épouse, s'il venait à concevoir de moi un enfant mâle, ne lui prêtât pas plus de vie que le tombeau n'en donne aux morts. Ses enfants mâles étaient tous morts là où ils avaient été conçus, ou peu de temps après avoir respiré l'air de ce monde. Il me vint donc en pensée que c'était un jugement de Dieu sur moi, et que mon royaume, qui mérite bien le plus digne héritier de l'univers entier, ne devait pas obtenir de moi une pareille joie. Par une suite toute naturelle, je considérai le danger où j'exposais mes royaumes par ce défaut de lignée, et cette pensée me fit souffrir des transes cruelles. Ainsi ballotté sur la mer orageuse de ma conscience, je dirigeai ma marche vers ce remède dont l'objet nous rassemble ici en ce jour: c'est-à-dire que je voulus éclairer ma conscience que je sentais cruellement malade, et qui n'est pas bien guérie encore, en demandant l'avis de tous les vénérables pères et des savants docteurs de ce pays.--Et d'abord, j'eus une première conférence privée avec vous, milord de Lincoln: vous vous souvenez de quel poids accablant j'étais oppressé lorsque je commençai à vous en faire la première ouverture.

LINCOLN.--Je m'en souviens très-bien, mon souverain.

LE ROI HENRI.--J'ai parlé longtemps.--Veuillez dire vous-même jusqu'à quel point vous avez éclairé mes doutes.

LINCOLN.--Avec le bon plaisir de Votre Majesté, la question me frappa tellement au premier abord, à cause de son extrême importance, et de ses dangereuses conséquences, que je confiai au doute mes plus hardis conseils, et que je pressai Votre Majesté de prendre la marche que vous suivez dans cette cour.

LE ROI HENRI.--Je m'adressai ensuite à vous, milord de Cantorbéry, et j'obtins de vous la permission de faire cette convocation.--Je n'ai laissé aucun des membres respectables de cette cour sans lui demander son avis; et je procédai d'après votre consentement particulier à tous, signé de votre main et scellé de votre sceau. Ainsi, allez en avant; car je n'ai point été poussé à ceci par aucun dégoût contre la personne de la bonne reine, mais par la force poignante des motifs que je viens d'exposer. Prouvez que notre mariage est légitime, et sur notre vie, sur notre dignité royale, nous sommes satisfaits d'achever le reste du cours de notre vie mortelle avec elle, avec Catherine, notre reine, et nous la préférons à la plus parfaite créature choisie entre toutes celles de la terre.

CAMPEGGIO.--Avec la permission de Votre Majesté, la reine étant absente, il est d'une indispensable convenance que nous ajournions cette cour à un autre jour: et dans cet intervalle il faut faire à la reine une sommation pressante de se désister de l'appel qu'elle se propose de faire à Sa Sainteté.

(Les prélats se lèvent pour s'en aller.)

LE ROI HENRI, _à part_.--Il m'est aisé d'apercevoir que ces cardinaux me jouent; j'abhorre ces lenteurs dilatoires et les détours de la politique de Rome. O Cranmer, mon serviteur chéri et plein de lumières, reviens, je t'en conjure. À mesure que tu te rapproches de moi, je le sens, la consolation rentre dans mon âme. (_Haut_.) Rompez l'assemblée: je vous l'ai dit, retirez-vous.

(Ils sortent tous dans l'ordre dans lequel ils sont entrés.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

Le palais de Bridewell.--Une pièce des appartements de la reine.

LA REINE _et quelques-unes des femmes occupées à des ouvrages de leur sexe_.

CATHERINE, _à une de ses femmes_.--Jeune fille, prends ton luth. Mon âme se sent toujours plus accablée de ses ennuis: chante et dissipe-les, si tu peux; quitte ton ouvrage.

CHANT.

/* Orphée avec son luth obligea les arbres Et les cimes des montagnes glacées À s'incliner lorsqu'il chantait. À ses accens, plantes et fleurs Ne cessaient d'éclore. Comme le soleil et les pluies, Il donnait aux lieux qu'il habitait un éternel printemps. Toutes choses, en écoutant ses accords, Les vagues de la mer elles-mêmes, Penchaient leur tête, et s'arrêtaient autour de lui, Tant est grand le pouvoir de la douce musique. Elle tue les soucis; et les chagrins du coeur Expirent, ou s'assoupissent à sa voix. */

(Entre un gentilhomme.)

CATHERINE.--Qu'y a-t-il?

LE GENTILHOMME.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, les deux vénérables cardinaux attendent dans la salle d'audience.

CATHERINE.--Veulent-ils me parler?

LE GENTILHOMME.--Ils m'ont chargé de vous l'annoncer, madame.

CATHERINE.--Priez Leurs Grâces d'entrer. (_L'officier sort_.) Quelle affaire peuvent-ils avoir avec moi, pauvre et faible femme, tombée dans la disgrâce? Maintenant que j'y pense, je n'aime point ces visites de leur part. Ce devraient être des hommes honnêtes: leurs fonctions sont respectables, mais le capuchon ne fait pas le moine.

(Entrent Wolsey et Campeggio.)

WOLSEY.--Que la paix soit avec Votre Majesté!

CATHERINE.--Vos Grâces me trouvent ici faisant la ménagère: je voudrais en être une au risque de tout ce qui peut m'arriver de pis.--Que désirez-vous de moi, mes vénérables seigneurs?

WOLSEY.--Veuillez, ma noble dame, passer dans votre cabinet particulier, nous vous y exposerons le sujet de notre visite.

CATHERINE.--Dites-le-moi ici. Je n'ai rien fait encore, sur ma conscience, qui m'oblige à rechercher les coins: et je voudrais que toutes les autres femmes pussent en dire autant, d'une âme aussi libre que je le fais! Milords, je ne crains point (et en cela je suis plus heureuse que bien d'autres) que mes actions soient mises à l'épreuve de toutes les langues, exposées à tous les yeux, que l'envie et la mauvaise opinion des hommes exercent leur force contre elles, tant je suis certaine que ma vie est pure! Si votre objet est de m'examiner dans ma conduite d'épouse, déclarez-le hardiment. La vérité aime qu'on agisse ouvertement.

WOLSEY.--_Tanta est erga te mentis integritas, regina serenissima...._

CATHERINE.--O mon bon seigneur, pas de latin: je n'ai pas été assez paresseuse, depuis que je suis venue en Angleterre, pour n'avoir pas appris la langue dans laquelle j'ai vécu. Une langue étrangère me rend la manière dont on traite ma cause plus étrange, plus suspecte. De grâce, expliquez-vous en anglais; il y a ici quelques personnes, qui, pour l'amour de leur pauvre maîtresse, vous remercieront si vous dites la vérité: croyez-moi, elle a été bien cruellement traitée! Lord cardinal, le péché le plus volontaire que j'aie jamais commis peut s'absoudre en anglais.

WOLSEY.--Noble dame, je suis fâché que mon intégrité et mon zèle pour servir Sa Majesté et vous fassent naître en vous de si graves soupçons, quand ils devraient produire la confiance. Nous ne venons point en accusateurs entacher cet honneur que bénit la bouche de tous les gens de bien, ni vous attirer traîtreusement aucun chagrin; vous n'en avez que trop, vertueuse dame! Mais nous venons savoir à quelles dispositions votre âme s'est arrêtés dans l'importante question qui s'est élevée entre vous et le roi, vous donner, en hommes honnêtes et libres de tout intérêt, notre opinion sincère, et les moyens consolants qui peuvent appuyer votre cause.

CAMPEGGIO.--Ma très-honorée dame, milord d'York, suivant son noble caractère, et guidé par le zèle et le respect qu'il a toujours portés à Votre Grâce, oubliant, en homme de bien, la censure qui vous est dernièrement échappée contre sa personne et sa véracité, et que vraiment vous avez poussée trop loin, vous offre ainsi que moi, en signe de paix, ses services et ses conseils.

CATHERINE, à _part_.--Pour me trahir!--(_Haut_.) Milords, je vous rends grâces à tous deux de votre bonne volonté. Vous parlez comme des hommes de bien; je prie Dieu que vous le soyez en effet. Mais en vérité je ne sais comment, avec le peu d'esprit que je possède, donner sur-le-champ, à des hommes de votre savoir et de votre gravité, une réponse sur un point de cette importance, et qui intéresse de si près mon honneur (et peut-être, je le crains, encore plus ma vie). J'étais à travailler avec mes filles, et je ne songeais guère, Dieu le sait, ni à une pareille visite ni à une pareille affaire. Au nom de ce que j'ai été (car je sens déjà la dernière crise de ma grandeur), mes bons seigneurs, laissez-moi du temps et le loisir de me procurer des avis, pour défendre ma cause: hélas! je suis une femme, sans amis, sans espoir.

WOLSEY.--Madame, vous outragez par ces frayeurs la tendresse du roi: vous avez beaucoup d'espérances et beaucoup d'amis.

CATHERINE.--Ce que j'en ai en Angleterre m'est de bien peu d'avantage. Pouvez-vous penser, milords, qu'aucun Anglais ose me donner conseil? ou s'il s'en trouvait quelqu'un qui fût assez insensé pour me servir loyalement, pensez-vous, lorsqu'on saurait qu'il me soutient contre la volonté de Sa Majesté, qu'il vécût longtemps sous sa domination? Non, non, mes amis, ceux qui doivent par leurs conseils écarter mes afflictions, ceux à qui doit s'attacher ma confiance, ne vivent point ici; ils sont, ainsi que toutes mes autres consolations, loin d'ici, dans mon pays, milords.

CAMPEGGIO.--Je voudrais que Votre Majesté voulût faire trêve à ses chagrins et accepter mon conseil.

CATHERINE.--Quel conseil, milord?

CAMPEGGIO.--Remettez votre cause à la protection et à la bonté du roi. Il vous aime, il est généreux: votre honneur et votre cause y gagneraient beaucoup; car si vous la perdez devant la loi, vous vous séparez de lui disgraciée.

WOLSEY.--Le cardinal vous parle avec sagesse.

CATHERINE.--Vous m'apprenez ce que vous souhaitez tous deux, ma ruine. Est-ce là votre conseil chrétien?--Loin de moi, tous deux! Le ciel est encore au-dessus de tout. Là siége un juge qu'aucun roi ne peut corrompre.

CAMPEGGIO.--Votre colère vous trompe sur nos intentions.

CATHERINE.--La honte en est à vous. Je vous ai pris pour deux saints personnages; oui, sur mon âme, deux vertus cardinales; mais vous êtes, je le crains bien, des péchés cardinaux, et des coeurs faux. Par l'honneur! amendez-vous, milords.--Sont-ce là vos consolations, le cordial que vous apportez à une malheureuse femme, à une femme sans secours au milieu de vous, raillée, outragée? Je ne vous souhaiterai pas la moitié de mes misères: j'ai plus de charité: mais souvenez-vous que je vous ai avertis: prenez garde, au nom du ciel, prenez garde qu'enfin le poids de mes chagrins ne retombe tout à la fois sur vous.

WOLSEY.--Madame, c'est un vrai délire. Vous tournez à mal le bien que nous vous offrons.

CATHERINE.--Et vous, vous me réduisez à rien. Malheur sur vous, et sur tous les hypocrites tels que vous! Voudriez-vous (si vous aviez quelque sentiment de justice, quelque pitié, si vous étiez autre chose que des habits d'hommes d'église), voudriez-vous que je remisse ma faible cause entre les mains de celui qui me hait? Hélas! il m'a déjà bannie de son lit, et il y avait longtemps qu'il m'avait bannie de son coeur. Je suis vieille, milords, et ne suis plus sa compagne que pour l'obéissance? Que puis-je craindre de pis qu'un état si misérable? Étudiez-vous donc à me faire un malheur qui l'égale.

CAMPEGGIO.--Vos craintes vont plus loin.

CATHERINE.--Ai-je donc (laissez-moi parler pour moi, puisque la vertu ne trouve point d'ami), ai-je vécu si longtemps son épouse, son épouse fidèle, et j'ose le dire sans vaine gloire, exempte du plus léger soupçon! ai-je toujours accueilli le roi d'un coeur plein de tendresse! l'ai-je, après le ciel, aimé plus que tout au monde! lui ai-je obéi sans réserve! ai-je porté pour lui la tendresse jusqu'à la superstition, oubliant presque mes prières pour le soin de lui complaire! et cela pour m'en voir ainsi récompensée? Cela n'est pas bien, milords. Trouvez-moi une femme toujours constante dans l'affection de son époux, une femme qui n'ait jamais eu, même en songe, un plaisir qui ne fût pas le sien, et au mérite de cette femme, lorsqu'elle aura fait tout ce qui est possible, j'ajouterai encore une vertu.... une extrême patience.

WOLSEY.--Madame, vous vous écartez du but avantageux que nous vous proposons.

CATHERINE.--Milord, je n'ose me rendre coupable du crime d'abandonner volontairement le noble titre auquel m'a unie votre maître; la mort seule pourra me séparer de ma dignité.

WOLSEY.--Je vous prie, écoutez-moi.

CATHERINE.--Plût au ciel que mes pas n'eussent jamais foulé cette terre anglaise, que je n'eusse jamais éprouvé les flatteries qui y voient le jour! Vous avez des visages d'anges; mais le ciel connaît vos coeurs. Que vais-je maintenant devenir, infortunée que je suis? Je suis la femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde. _(A ses femmes.)_ Hélas! mes pauvres amies, quel est votre sort maintenant, naufragées sur un royaume où je ne trouve ni pitié, ni ami, ni espoir, aucun parent qui pleure sur moi, où l'on m'accorde à peine un tombeau, où, comme la tige du lis, qui fleurissait jadis reine de la prairie, je vais pencher la tête et mourir?

WOLSEY.--Si Votre Grâce voulait seulement se laisser persuader que nos vues sont honnêtes, vous trouveriez plus de consolation. Pourquoi voudrions-nous, vertueuse dame, vous faire tort dans cette affaire? à quelle fin? Hélas! nos places et le caractère de notre état, tout repousse cette idée. Nous sommes destinés à guérir de tels chagrins et non à les faire naître. Au nom de la vertu, considérez ce que vous faites; combien vous vous nuisez à vous-même et vous exposez à vous voir séparée tout à fait du roi par cette conduite. Le coeur des rois caresse l'obéissance tant ils en sont amoureux! mais ils se soulèvent contre les esprits opiniâtres et se montrent terribles comme la tempête. Je sais que vous avez un doux et noble caractère, une âme égale comme le calme; je vous en conjure, daignez nous croire ce que nous faisons profession d'être, des médiateurs de paix, vos amis et vos serviteurs.

CAMPEGGIO.--Madame, vous l'éprouverez. Vous faites tort à vos vertus par ces craintes d'une faible femme. Une âme noble, telle que vous a été donnée la vôtre, rejette toujours loin d'elle de pareilles défiances, comme une monnaie trompeuse. Le roi vous aime; prenez bien garde de perdre cet avantage. Quant à nous, s'il vous plaît de vous confier à nos soins dans cette affaire, nous sommes prêts à déployer tous nos efforts pour votre service.

CATHERINE.--Faites ce que vous jugerez à propos, milords, et je vous en supplie, pardonnez-moi si je ne me suis pas conduite comme je l'aurais dû. Vous le savez, je suis une femme dépourvue de l'esprit nécessaire pour faire une réponse convenable à des hommes tels que vous. Je vous prie, portez mes hommages à Sa Majesté, il a encore mon coeur, et il aura mes prières, tant que ma vie m'appartiendra. Venez, vénérables prélats, gratifiez-moi de vos avis, elle vous les demande aujourd'hui celle qui ne songeait guère, lorsqu'elle mit les pieds dans cette cour, qu'elle dût un jour payer si cher ses grandeurs!

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une antichambre de l'appartement du roi.

_Entrent_ LE DUC DE NORFOLK, LE DUC DE SUFFOLK, LE COMTE DE SURREY ET LE LORD CHAMBELLAN.

NORFOLK.--Si vous voulez maintenant unir vos plaintes, et les presser avec constance, il est impossible que le cardinal y résiste; mais si vous négligez l'occasion que vous offrent les circonstances, je ne réponds pas que vous ne subissiez de nouvelles disgrâces, ajoutées à celles qui vous oppriment déjà.

SURREY.--J'accueille avec joie la plus légère occasion que je puisse rencontrer de me venger de lui, en mémoire du duc, mon beau-père[9].

[Note 9: Shakspeare a fait dans cette scène un double emploi du même personnage. Le duc de Surrey, gendre du duc de Buckingham, était à cette époque duc de Norfolk. Son père, le duc de Norfolk, que l'on voit paraître au commencement de la pièce, était mort en 1525, quatre ans avant la chute du cardinal.]

SUFFOLK.--Quel est celui des pairs qui ait échappé à ses affronts, ou du moins à la plus étrange négligence? Quand a-t-il respecté en personne, si ce n'est en lui-même, le caractère de la dignité?

LE CHAMBELLAN.--Milords, vous parlez à votre gré; ce qu'il mérite de vous et de moi, je le sais; mais que nous puissions faire quelque chose contre lui, quoique ce moment-ci nous en offre l'occasion, j'en doute beaucoup. Si vous ne pouvez pas lui fermer l'accès auprès du roi, ne tentez jamais de l'attaquer; car il y a, dans sa langue, un charme infernal qui maîtrise le roi.

NORFOLK.--Oh! cessez de le craindre, son charme est détruit. Le roi a trouvé contre lui des faits qui ont gâté pour jamais le miel de son langage. Non, il est enfoncé dans la disgrâce de manière à ne s'en relever jamais.

SURREY.--Duc, ce serait une joie pour moi d'entendre le récit de ces nouvelles une fois par heure!

NORFOLK.--Croyez-moi, elles sont certaines. Ses doubles intrigues, dans l'affaire du divorce, sont découvertes; et il s'y montre sous l'aspect que je pourrais souhaiter à mon ennemi.

SURREY.--Et comment ses pratiques sont-elles parvenues à la lumière?

SUFFOLK.--De la manière la plus étrange.

SURREY.--Oh! comment, comment?

SUFFOLK.--La lettre que le cardinal écrivait au pape s'est égarée; elle est venue sous les yeux du roi, qui y a lu comment le cardinal persuadait à Sa Sainteté de suspendre le jugement du divorce. «S'il avait lieu, disait-il, je m'aperçois que mon roi a le coeur pris d'amour pour une créature de la reine, lady Anne Boulen.»

SURREY.--Le roi a lu cela?

SUFFOLK.--Vous pouvez en être sûr.

SURREY.--Cela fera-t-il son effet?

LE CHAMBELLAN.--Le roi voit par quelle marche couverte et ondoyante il se dirige vers son but particulier; mais, dans ce point, toutes ses mesures ont échoué, et il apporte le remède après la mort du malade. Le roi a déjà épousé cette belle.

SURREY.--Je voudrais bien que cela fût vrai.

SUFFOLK.--Puisse, milord, l'accomplissement de ce souhait faire votre bonheur; car je puis vous assurer que la chose est ainsi.

SURREY.--Oh! que toute ma joie accompagne cette union!

SUFFOLK.--Je lui dis _amen_.

NORFOLK.--Tout le monde en fait autant.

SUFFOLK.--Les ordres sont donnés pour son couronnement; mais cette nouvelle est bien jeune encore, et il n'est pas besoin de la raconter à toutes les oreilles.--Mais en vérité, milords, c'est une charmante créature, et parfaite d'âme et de figure. Je me persuade que le Ciel, par son moyen, fera tomber sur ce pays quelque bienfait dont il célébrera la mémoire.

SURREY.--Mais le roi digérera-t-il la lettre du cardinal? Le Ciel nous en préserve!

SUFFOLK.--Je dis encore _amen_. Non, non, d'autres guêpes qui bourdonnent encore devant son visage ne lui feront que mieux sentir la piqûre de celle-ci. Le cardinal Campeggio est reparti furtivement pour Rome: il n'a pris congé de personne; il a laissé l'affaire du roi toute démanchée, et il s'est mis en route comme agent de notre cardinal pour appuyer toute son intrigue. Je sais certainement qu'à cette nouvelle le roi a crié, ah!

LE CHAMBELLAN.--Dieu veuille l'irriter de plus en plus, et lui faire crier, ah! encore plus fort.

NORFOLK.--Mais, milord, quand revient Cranmer?

SUFFOLK.--Il est de retour, dans les mêmes opinions qui, ainsi que celles de presque tous les collèges célèbres de la chrétienté, ont tranquillisé le roi sur son divorce. Je crois que ce second mariage ne tardera pas à être déclaré, et que le couronnement suivra de près. Catherine n'aura plus le titre de reine, mais celui de princesse douairière, veuve du prince Arthur.

NORFOLK.--Ce Cranmer est un digne homme, et il s'est donné beaucoup de peine dans l'affaire du roi.

SUFFOLK.--Beaucoup: aussi, pour sa récompense, nous le verrons archevêque.

NORFOLK.--C'est ce que j'ai ouï dire.

SUFFOLK.--Oui, n'en doutez pas. Le cardinal....

(Entre Wolsey et Cromwell.)

NORFOLK, _aux autres lords_.--Observez-le, observez-le: il a de l'humeur.

WOLSEY. Le paquet, Cromwell, l'avez-vous donné au roi?

CROMWELL.--Remis entre ses mains, dans sa chambre à coucher.

WOLSEY.--A-t-il jeté les yeux sur ce qu'il contenait?

CROMWELL.--Il l'a ouvert sur-le-champ; et le premier papier qui s'est trouvé sous sa main, il l'a lu de l'air le plus sérieux: l'attention était peinte dans toute sa contenance, et il m'a chargé de vous dire de l'attendre ici ce matin.

WOLSEY.--Est-il prêt à sortir.

CROMWELL.--Je crois qu'il va sortir dans l'instant.

WOLSEY.--Laisse-moi un moment. (_Cromwell sort_.) Ce sera la duchesse d'Alençon, la soeur du roi de France: il faut qu'il l'épouse.--Anne Boulen? non, je ne veux point d'Anne Boulen pour lui. Il y a ici quelque chose de plus qu'un beau visage. Boulen! non, point de Boulen.--Je voudrais bien recevoir promptement des nouvelles de Rome.--La marquise de Pembroke!

NORFOLK.--Il est mécontent.

SUFFOLK.--Peut-être sait-il que le roi aiguise sa vengeance contre lui.

SURREY.--Qu'elle s'aiguise assez, mon Dieu, pour faire justice!

WOLSEY.--Une fille d'honneur de la dernière reine, la fille d'un chevalier, être la maîtresse de sa maîtresse, la reine de la reine!--Cette chandelle n'éclaire pas bien; il faut la moucher, et en même temps nous l'éteindrons.--Que m'importe qu'elle soit vertueuse et pleine de mérite? Je la connais aussi pour une luthérienne acharnée, et il ne serait pas salutaire pour nos intérêts qu'elle reposât sur le sein de notre roi, déjà difficile à gouverner. Et voilà encore un hérétique, un archi-hérétique qui s'élève, Cranmer, un homme qui s'est insinué dans la faveur du roi, et qui est aujourd'hui son oracle.

NORFOLK.--Quelque idée le tourmente.

SURREY.--Je voudrais que ce fût une idée qui fût capable d'user la fibre, la maîtresse corde de son coeur.

(Entrent le roi, lisant un papier, et Lovel.)

SUFFOLK.--Le roi, le roi.

LE ROI HENRI.--Quel amas de richesses il a accumulées pour son lot! Et quels flots de dépense semblent s'écouler continuellement à chaque heure de ses mains! Par la fortune! comment a-t-il pu amasser tout cela? Ah! c'est vous, milords. Avez-vous vu le cardinal?

NORFOLK.--Seigneur, nous étions là à l'observer: il y a quelque étrange commotion dans son cerveau; il mord ses lèvres, tressaille; puis il s'arrête tout à coup, regarde la terre, et ensuite porte son doigt à son front. Un moment après il se met à marcher précipitamment, puis s'arrête encore, se frappe violemment le sein, et aussitôt adresse ses regards à la lune: nous l'avons vu prendre les postures les plus étranges.

LE ROI HENRI.--Cela pourrait être: il y a du trouble dans son âme.--Ce matin il m'a envoyé des papiers d'État que je lui avais demandés à lire. Et savez-vous ce que j'y ai trouvé? Sur ma conscience, c'est bien par inadvertance qu'il l'y avait mis. J'y ai trouvé un état qui contenait le détail de son argenterie, de son trésor, des riches étoffes et ameublements de sa maison; et je trouve que cela monte à un excès de faste qui passe de beaucoup les bornes de la fortune d'un sujet[10].

[Note 10: Cette aventure des papiers livrés au roi par mégarde est une pure invention du poëte qui a transporté au cardinal Wolsey ce qui arriva à l'évêque de Durham, à l'égard de ce même cardinal Wolsey. Thomas Ruthall, évêque de Durham, membre du conseil privé de Henri VIII, fut chargé par ce prince de lui établir un compte rendu de l'état du royaume. L'évêque ayant fait ce travail, fit relier le volume qui le contenait de la même manière qu'un autre volume où il avait exposé très en détail le compte de sa propre fortune. Le roi lui ayant fait demander le compte dont il l'avait chargé, le cardinal l'envoya chercher dans sa bibliothèque par son secrétaire qui se trompa, et donna l'un pour l'autre: le cardinal, aussitôt qu'il se fut aperçu de la méprise, porta le livre au roi, lui insinuant que, lorsqu'il aurait besoin d'argent, il avait un trésor tout trouvé dans les coffres de l'évêque. Celui-ci, apprenant ce qui lui était arrivé, en conçut un tel chagrin qu'il mourut peu de temps après.

Le poëte a encore enchéri sur ce fait, et ajouté dans le paquet remis au roi par inadvertance, une lettre de Wolsey au pape.]

NORFOLK.--C'est un coup du ciel: quelque esprit aura mis ce papier dans le paquet pour vous faire la grâce de le placer sous vos yeux.

LE ROI HENRI.--Si nous pouvions croire que ses méditations s'élèvent au-dessus de la terre et sont fixées sur quelque objet spirituel, je le laisserais plongé dans ses rêveries; mais j'ai bien peur que ses pensées ne rampent bien au-dessous du firmament, et qu'elles ne méritent pas une contemplation aussi sérieuse.

(Il s'assied, et parle bas à Lovel, qui va ensuite aborder Wolsey.)

WOLSEY.--Que le Ciel me pardonne.--(_Il s'avance vers le roi_.) Que Dieu favorise Votre Majesté!

LE ROI HENRI.--Mon bon lord, vous êtes plein des choses du ciel, et c'est dans votre âme que réside l'inventaire de vos plus grands trésors. C'étaient eux sans doute que vous étiez là occupé à passer en revue: à peine pouvez-vous prendre sur vos soins spirituels un moment de loisir pour tenir vos comptes temporels. Sûrement dans ceux ci, je vous crois un assez mauvais économe, et je suis bien aise que vous me ressembliez sur ce point.

WOLSEY.--Sire, j'ai distribué mon temps de la sorte; une partie pour les saints offices de mon ministère, une autre pour vaquer à la part que j'ai dans les affaires de l'État: la nature réclame aussi ses heures pour sa conservation; et moi, son faible enfant, comme les mortels mes frères, je suis forcé de me prêter à ses besoins.

LE ROI HENRI.--Vous avez parlé à merveille.

WOLSEY.--Et je souhaite que Votre Majesté, comme j'espère lui en donner occasion, fasse toujours marcher pour moi le bien faire avec le bien dire.

LE ROI HENRI.--C'est encore bien dit; et c'est en effet une sorte de bonne action que de bien dire. Cependant les paroles ne sont pas les actions. Mon père vous aimait, il me disait qu'il vous aimait, et il confirmait sa parole par ses actions en votre faveur. Depuis que je possède ma dignité, je vous ai tenu tout près de mon coeur: je ne me suis pas contente de vous placer dans les emplois dont vous pouviez retirer de grands profits, mais j'ai même pris sur mes revenus actuels pour verser sur vous mes bienfaits.

WOLSEY, _à part_.--Où peut tendre ce discours?

SURREY, _à part_.--Dieu fasse prospérer ce début.

LE ROI HENRI.--N'ai-je pas fait de vous le premier homme de l'État? Je vous prie, dites-moi, si ce que j'avance ici vous paraît vrai, et, si vous en convenez, dites-moi alors si vous devez m'être attaché ou non. Que répondez-vous?

WOLSEY.--Mon souverain, je confesse que vos grâces royales, répandues sur moi chaque jour, ont été au delà de ce que j'en pouvais payer par mes efforts les plus assidus; cela aurait surpassé les forces de l'homme. Mes efforts, quoique toujours restés bien au-dessous de mes désirs, ont égalé toute l'étendue de mes facultés. Je n'ai de vues personnelles que celles qui peuvent tendre au bien de votre auguste personne, et à l'avantage de l'État. Quant aux grandes faveurs que vous avez accumulées sur moi, pauvre indigne que je suis, je ne puis vous rendre en retour que d'humbles actions de grâces, et mes prières au ciel pour vous, et ma loyale fidélité, qui a toujours augmenté et qui ne fera que croître de jour en jour, jusqu'à ce que l'hiver de la mort vienne la glacer.

LE ROI HENRI.--Très-bien répondu. C'est par là que s'illustre un sujet loyal et soumis; l'honneur de son attachement en est la récompense, comme l'infamie, s'il le trahit, en est la punition. Je présume que comme ma main s'est libéralement ouverte pour vous, que mon coeur vous a prodigué son affection, que ma puissance a fait pleuvoir les honneurs sur votre tête, plus que sur aucun autre de mes sujets, en retour vos mains, votre coeur, votre intelligence, et toutes les facultés de votre âme, devraient, indépendamment du devoir d'un sujet, m'appartenir à moi, votre ami, par un sentiment particulier, plus qu'à un autre.

WOLSEY.--Je proteste ici que j'ai toujours travaillé pour les intérêts de Votre Majesté, beaucoup plus que pour les miens; voilà ce que je suis, ce que j'ai été et ce que je serai, quand tous les autres briseraient les liens du devoir qui les attachent à vous, et qu'ils le rejetteraient de leur coeur; quand les dangers m'environneraient, aussi nombreux que la pensée peut les imaginer, et m'apparaîtraient sous les formes les plus effrayantes; alors, de même qu'un rocher affronte la fureur des flots, mon devoir briserait les vagues de ce courant furieux, et conserverait inébranlable mon attachement pour vous.

LE ROI HENRI.--C'est parler avec noblesse.--Retenez bien, milords, qu'il a un coeur loyal: vous venez de le voir s'ouvrir devant vous.--(_Remettant, à Wolsey les papiers qu'il tenait dans sa main_.) Lisez ceci, et ensuite ceci: puis vous irez déjeuner avec tout ce qu'il vous restera d'appétit.

(Le roi sort, en lançant un regard de courroux sur le cardinal.--Les lords se pressent sur ses pas et le suivent, en se parlant tout bas et en souriant.)

WOLSEY.--Que signifie ceci? d'où vient ce courroux inattendu? Comment me le suis-je attiré? Il m'a quitté avec un regard menaçant, comme si ma ruine s'élançait de ses yeux. Tel est le regard que lance le lion furieux sur le chasseur téméraire qui l'a irrité, puis il l'anéantit.--Il faut que je lise ce papier qui m'apprendra, je le crains bien, le sujet de sa colère.--Oh! c'est cela, ce papier m'a perdu!--Voilà l'état de tout cet amas de richesses que j'ai amoncelées pour mes vues, pour gagner la papauté, et pour soudoyer mes amis dans Rome. O négligence qui n'était permise qu'à un imbécile! Quel démon ennemi m'a fait mêler cet important secret au paquet que j'envoyais au roi?--N'y a-t-il donc point de remède à cette imprudence? Nul expédient nouveau pour lui retirer cette pensée de la tête? Je vois bien qu'elle l'émeut violemment.--Cependant je sais un moyen qui, bien employé, peut, en dépit de la fortune, me tirer encore d'affaire.--Quel est cet autre papier?--(_Il lit l'adresse.) Au pape_. Quoi! sur ma vie, la lettre que j'adressais à Sa Sainteté, et où je lui faisais part de toute l'affaire! Puisqu'il en est ainsi, adieu. J'ai atteint le faîte de mes grandeurs, et, de ce plein midi de ma gloire, je me précipite maintenant vers mon déclin: je tomberai, comme une brillante exhalaison du soir, et personne ne me reverra plus.

(Rentrent les ducs de Norfolk et de Suffolk, le comte de Surrey et le lord chambellan.)

NORFOLK.--Cardinal, écoutez les ordres du roi; il vous commande de remettre sur-le-champ dans nos mains le grand sceau, et de vous retirer dans le château d'Esher, appartenant à l'évêché de Winchester, jusqu'à ce que Sa Majesté vous fasse savoir ses intentions.

WOLSEY.--Un instant: où est votre commission, milords? Des paroles ne peuvent avoir une si grande autorité.

SUFFOLK.--Qui osera les contredire, lorsqu'elles portent la volonté expresse du roi émanée de sa propre bouche.

WOLSEY.--Jusqu'à ce qu'on me montre quelque chose de plus que vos paroles, et la volonté que vous avez de satisfaire votre haine, sachez, lords officieux, que j'ose et dois m'y refuser. Je vois maintenant de quel ignoble élément vous êtes pétris, c'est l'envie. Avec quelle ardeur vous poursuivez ma disgrâce, comme pour vous en repaître! Comme on vous trouve coulants et faciles sur tout ce qui peut amener ma ruine! Suivez le cours de vos envieux projets, hommes de malice; le christianisme vous y autorise, et nul doute que vous ne receviez en son temps une juste récompense. Ce sceau que vous me redemandez avec tant de violence, le roi, mon maître et le vôtre, me l'a donné de sa propre main; il m'a ordonné d'en jouir, ainsi que de la place et des honneurs qui y sont attachés, pendant la durée de ma vie, et pour m'assurer la possession de ses bontés, il les a confirmées par des lettres patentes. Maintenant qui me les ôtera?

SURREY.--Le roi qui vous les a données.

WOLSEY.--Il faut donc que ce soit lui-même.

SURREY.--Prêtre, tu es un traître bien orgueilleux.

WOLSEY.--Orgueilleux lord, tu mens. Il n'y a pas quarante heures encore, que Surrey aurait moins tremblé de brûler sa langue, que de me parler ainsi.

SURREY.--Vice écarlate, c'est ton ambition qui a enlevé de cette terre gémissante le noble Buckingham, mon beau-père; les têtes de tous tes confrères cardinaux avec la tienne, attachées ensemble, et tout ce que tu as de meilleur, ne valaient pas un cheveu de la sienne. Malédiction sur votre politique! Vous m'avez envoyé vivre en Irlande, loin des lieux où j'aurais pu venir à son secours, loin du roi, loin de tous ceux qui pouvaient obtenir sa grâce du crime que tu lui as imputé; tandis que votre grande bonté par une pieuse compassion se hâtait de l'absoudre avec la hache.

WOLSEY.--Ma réponse à ce reproche et à tout ce que ce lord babillard peut inventer contre ma réputation, c'est que rien n'est plus faux. La loi a rendu au duc la justice qu'il méritait. Son noble jury, et la noirceur de son crime témoignent assez combien, dans l'affaire qui lui a coûté la vie, j'étais innocent de toute haine particulière contre lui. Si j'aimais les longs discours, lord, je vous dirais que vous avez aussi peu d'honnêteté que d'honneur, et qu'en fait de loyauté et de fidélité envers le roi, toujours mon royal maître, j'oserais défier un homme plus solide que ne peuvent l'être et Surrey et tous ceux qui partagent ses folies.

SURREY.--Par mon âme! prêtre, votre longue robe vous protège: sans quoi vous sentiriez le fer de mon épée dans la source de votre vie.--Milords, pouvez-vous endurer tant d'arrogance? et de la part d'un tel homme? Si nous nous conduisons avec cette molle faiblesse, et que nous nous laissions surmener par un manteau d'écarlate, adieu la noblesse; en ce cas, que Sa Grâce poursuive, et nous fasse de son chapeau rouge un épouvantail comme pour les alouettes.

WOLSEY.--Toute bonté devient poison pour toi.

SURREY.--Oui, la bonté qui glane et amasse dans vos mains toutes les richesses du royaume en un seul monceau, par d'odieuses extorsions, la bonté qui vous fait écrire au pape contre le roi cette lettre interceptée dans votre paquet, votre bonté, puisque vous me provoquez, sera mise dans tout son jour.--Milord de Norfolk, si vous êtes vraiment noble, si vous aimez le bien public, les prérogatives de notre noblesse méprisée, et de nos enfants, qui, s'ils vivent, se verront à peine de simples gentilshommes, produisez à la lumière la somme énorme de ses péchés, le recueil des articles de sa vie.--Je veux vous faire trembler plus que la cloche du saint sacrement lorsqu'elle vient à passer tandis que votre brune maîtresse est dans vos bras à vous caresser, lord cardinal.

WOLSEY.--Combien, à ce qu'il me semble, je pourrais mépriser cet homme, si je n'étais retenu par le devoir de la charité!

NORFOLK.--Ce recueil, milord, est dans les mains du roi: ce que nous en savons, c'est qu'il est bien odieux.

WOLSEY.--Mon innocence n'en sortira que plus pure et plus éclatante lorsque le roi connaîtra ma fidélité.

SURREY.--Cela ne vous sauvera pas.... Ah! grâce à ma mémoire, je me rappelle encore quelques-uns des articles et ils seront produits. Maintenant si vous êtes capable de rougir et de vous dire coupable, cardinal, vous nous montrerez du moins quelque reste d'honnêteté.

WOLSEY.--Dites, monsieur: j'ose braver toutes vos imputations. Si je rougis, c'est de voir un noble choquer toutes les bienséances.

SURREY.--Il vaut mieux manquer de politesse et conserver sa tête.--Répondez à cette attaque. D'abord sans le consentement et à l'insu du roi, vous êtes parvenu à vous faire nommer légat, et vous avez abusé de ce pouvoir, pour mutiler la juridiction de tous les évêques.

NORFOLK.--Ensuite, dans toutes les lettres que vous avez écrites à Rome et aux princes étrangers, vous employez toujours cette formule: _ego et rex meus_, en sorte que vous représentiez le roi comme votre serviteur.

SUFFOLK.--Ensuite, à l'insu du roi et du conseil, lorsque vous êtes allé en qualité d'ambassadeur vers l'empereur, vous avez eu l'audace de porter en Flandre le grand sceau.

SURREY.--_Item_. Vous avez envoyé d'amples pouvoirs à Grégoire de Cassalis pour conclure, sans l'aveu du roi, ou l'autorisation de l'État, une ligue entre Sa Majesté et Ferrare.

SUFFOLK.--Par pure ambition, vous avez fait frapper l'empreinte de votre chapeau de cardinal sur la monnaie du roi.

SURREY.--Vous avez fait passer à Rome des sommes innombrables (quant à savoir comment vous les avez acquises, c'est un soin que je laisse à votre conscience), pour soudoyer Rome, et vous aplanir les chemins aux dignités, à la ruine entière du royaume. Il y a bien d'autres faits encore dont je ne souillerai pas ma bouche, parce qu'ils sont relatifs à vous et odieux.

LE CHAMBELLAN.--Ah! milord, ne poussez pas trop durement un homme qui tombe; c'est vertu de l'épargner. Ses fautes sont soumises aux lois, que ce soit elles et non pas vous qui le punissent. Mon coeur gémit de le voir réduit à si peu de chose, de si grand qu'il était.

SURREY.--Je lui pardonne.

SUFFOLK.--Lord cardinal, comme tous les actes que vous avez faits dernièrement dans ce royaume, en vertu des pouvoirs de légat, se trouvent dans le cas d'un _præmunire_, l'intention du roi est encore qu'on sollicite contre vous un acte qui confisque tous vos biens, vos terres, vos domaines, vos châteaux, tout ce qui vous appartient, et vous mette hors de la protection du roi. Telle est ma charge.

NORFOLK.--Et, sur ce, nous vous laissons à vos méditations sur les moyens de vivre mieux à l'avenir. Quant à votre refus obstiné de nous remettre le grand sceau, le roi en sera instruit, et sans doute il vous en remerciera; et ainsi, adieu, mon bon petit lord cardinal.

(Ils sortent tous, excepté Wolsey.)

WOLSEY, _seul_.--Et ainsi, adieu à la petite bonne volonté que vous me portez: adieu, long adieu à toutes mes grandeurs! Voilà la destinée de l'homme: aujourd'hui pointent en lui les tendres feuilles de l'espérance; demain les fleurs, dont les touffes épaisses le couvrent de leur parure rougissante: le troisième matin survient une gelée, une gelée meurtrière, qui, au moment où dans sa simple bonhomie il croit ses grandeurs en pleine marche vers la maturité, le dessèche jusqu'à la racine; alors il tombe comme je le fais.--Comme ces enfants étourdis qui nagent soutenus sur des vessies enflées, je me suis aventuré, pendant une longue suite d'étés, sur un océan de gloire, j'ai été trop loin. A la fin, mon orgueil, gonflé outre mesure, s'est dérobé sous moi, et il me laisse maintenant, fatigué et vieilli dans les travaux, à la merci d'un courant impétueux qui va m'engloutir pour jamais, vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais! Je sens mon coeur nouvellement ouvert. Oh! qu'il est misérable le pauvre malheureux qui dépend de la faveur des rois! Entre ce sourire auquel nous aspirons, ce doux regard d'un monarque et le coup dont ils nous précipitent, il y a plus de transes et d'angoisses que n'en cause la guerre et que n'en éprouvent les femmes; et lorsqu'il tombe, il tombe comme Lucifer pour ne plus espérer jamais. (_Cromwell entre d'un air consterné_.) Eh bien, Cromwell, qu'y a-t-il?

CROMWELL.--Je n'ai pas la force de parler, milord.

WOLSEY.--Quoi! confondu à la vue de mes infortunes? Ton courage doit-il donc s'étonner de la chute d'un homme puissant? Ah! si vous pleurez, je suis déchu en effet.

CROMWELL.--Comment se trouve Votre Grâce?

WOLSEY.--Moi? bien. Jamais je n'ai été si véritablement heureux, mon bon Cromwell. Je me connais à présent moi-même, et je sens au dedans de moi une paix au-dessus de toutes les dignités terrestres, une conscience calme et tranquille. Le roi m'a guéri: j'en remercie humblement Sa Majesté; il a, par pitié, ôté de dessus ces épaules, colonnes ruinées, un poids capable de faire submerger une flotte, ma trop grande élévation. Oh! c'est un fardeau, Cromwell, un fardeau trop pesant pour un homme qui espère le ciel!

CROMWELL.--Je suis bien aise de voir que Votre Grâce ait fait un si bon usage de tout ceci.

WOLSEY.--J'espère que j'en ai fait bon usage. Je pourrais maintenant, ce me semble, au courage que je sens dans mon âme, supporter plus de misères encore, et de beaucoup plus grandes misères que le lâche coeur de mes ennemis ne peut oser m'en faire subir.--Quelles nouvelles dans le monde?

CROMWELL.--La plus importante et la plus fâcheuse, c'est votre disgrâce auprès du roi.

WOLSEY.--Dieu le conserve!

CROMWELL.--La seconde, c'est que sir Thomas More est choisi lord chancelier à votre place.

WOLSEY.--Cela est un peu précipité.--Mais c'est un homme instruit. Puisse-t-il jouir longtemps de la faveur de Sa Majesté, et rendre la justice pour l'honneur de la vérité et le repos de sa conscience, afin que, lorsqu'il aura terminé sa course et qu'il s'endormira dans le sein des félicités, ses cendres soient honorées d'un monument des larmes des orphelins! Que dit-on encore?

CROMWELL.--Que Cranmer est de retour; il a été très-bien reçu, et il est installé lord archevêque de Cantorbéry.

WOLSEY.--Voilà des nouvelles en effet!

CROMWELL.--La dernière, c'est que lady Anne, que le roi a depuis longtemps épousée en secret, a été vue aujourd'hui publiquement avec tous les honneurs de reine, et l'on ne parle à présent que de son couronnement prochain.

WOLSEY.--C'est là le poids qui a précipité ma chute. Oh! Cromwell! le roi m'a entièrement abandonné: en cette femme seule est allée se perdre toute ma gloire: le soleil n'annoncera plus ma puissance, et ne dorera plus de sa lumière la noble foule qui s'empressait pour attendre mes sourires.--Va, quitte-moi, Cromwell; je ne suis plus qu'un pauvre disgracié, et indigne à présent d'être ton protecteur et ton maître. Va trouver le roi (je prie le ciel que cet astre ne s'éclipse jamais!), je lui ai dit qui tu es, et combien tu es fidèle; il t'avancera. Un reste de souvenir de moi l'engagera (je connais son généreux naturel) à ne pas laisser périr aussi tes services si pleins d'espérances. Bon Cromwell, ne le néglige point: tires-en parti et pourvois à ta sûreté à venir.

CROMWELL.--Ah! milord, faut-il donc que je vous quitte? Faut-il que j'abandonne un si bon, si généreux et si noble maître? Soyez témoins, vous tous qui n'avez pas un coeur de fer, avec quelle douleur Cromwell se sépare de son maître. Le roi aura mes services; mais mes prières seront à jamais, oui, à jamais pour vous.

WOLSEY.--Cromwell, je ne croyais pas que tous mes malheurs pussent m'arracher une larme; mais tu m'as forcé, par ton honnête fidélité, à sentir la faiblesse d'une femme. Essuyons nos yeux; et écoute encore ceci, Cromwell: lorsque je serai oublié, comme je vais l'être, et qu'endormi sous un marbre froid et insensible, il ne sera plus mention de moi dans ce monde, dis que je t'ai donné une utile leçon; dis que Wolsey, qui marcha jadis dans les sentiers brillants de la gloire, qui sonda toutes les profondeurs, tous les écueils des dignités, t'a découvert, dans son naufrage, un chemin pour t'élever, une route sûre et infaillible, quoiqu'il l'ait manquée pour lui-même. Remarque seulement ma chute, et ce qui a causé ma ruine. Cromwell, je te le recommande, repousse loin de toi l'ambition. C'est par ce pêché que tombèrent les anges; comment donc l'homme, image de son Créateur, peut-il espérer de prospérer par elle? Sois le dernier dans ta propre affection: chéris les coeurs qui te haïssent. La corruption ne profite pas plus que l'honnêteté. Porte toujours la paix dans ta main droite pour faire taire les langues envieuses: sois juste, et ne crains rien. N'aie pour but dans toutes tes actions, que ton pays, ton Dieu et la vérité. Et alors si tu tombes, ô Cromwell, tu tomberas en bienheureux martyr. Sers le roi; et je t'en prie, rentre avec moi: viens faire un inventaire de tout ce que je possède jusqu'à la dernière obole; tout cela est au roi: ma robe et la pureté de ma foi sont maintenant tout ce que j'ose dire à moi. O Cromwell, Cromwell, si j'avais servi mon Dieu seulement avec la moitié autant de zèle que j'ai servi mon roi, il ne m'aurait pas, dans ma vieillesse, exposé nu à la fureur de mes ennemis!

CROMWELL.--Mon bon seigneur, ayez patience.

WOLSEY.--J'en ai aussi. Adieu, espérances de cour: mes espérances habitent dans le ciel.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Une rue du quartier de Westminster.

DEUX BOURGEOIS _entrent chacun de leur côté_.

PREMIER BOURGEOIS.--Je suis bien aise de vous rencontrer encore ici.

SECOND BOURGEOIS.--Et je m'en félicite aussi.

PREMIER BOURGEOIS.--Vous venez pour prendre votre place et voir passer lady Anne au retour de son couronnement?

SECOND BOURGEOIS.--C'est là tout mon objet. A notre dernière entrevue, c'était le duc de Buckingham qui revenait de son jugement.

PREMIER BOURGEOIS.--Cela est vrai; mais alors c'était un jour de deuil: aujourd'hui c'est un jour d'allégresse publique.

SECOND BOURGEOIS.--Oui, les citoyens de Londres, je n'en doute pas, auront déployé toute l'étendue de leur attachement pour leurs rois. Pourvu que leurs droits soient respectés, ils s'empressent toujours de célébrer un pareil jour par des spectacles, de pompeuses décorations, et autres démonstrations de respect.

PREMIER BOURGEOIS.--Jamais on n'en vit de si brillantes, et jamais, je peux vous assurer, de mieux placées.

SECOND BOURGEOIS.--Oserai-je vous demander ce que contient ce papier que vous tenez là?

PREMIER BOURGEOIS.--Oui; c'est la liste de ceux qui font valoir les privilèges de leurs charges en ce jour, d'après le cérémonial du couronnement. Le duc de Suffolk est à la tête, et réclame les fonctions de grand maître de la maison du roi; ensuite le duc de Norfolk, qui prétend à celles de grand maréchal: vous pouvez lire les autres.

(Il lui offre la liste.)

SECOND BOURGEOIS, _le remerciant_.--Je vous rends grâces; si je n'étais pas au fait de ces cérémonies, votre liste m'aurait été fort utile. Mais dites-moi, de grâce, que devient Catherine, la princesse douairière? Comment vont ses affaires?

PREMIER BOURGEOIS.--Je peux vous l'apprendre. L'archevêque de Cantorbéry, accompagné de plusieurs savants et vénérables prélats de son rang, a tenu dernièrement une cour à Dunstable, à six milles d'Ampthill, où était la princesse; elle fut citée plusieurs fois à cette cour, mais elle n'y comparut point: bref, pour défaut de comparution et par suite des scrupules qu'avait dernièrement conçus le roi, le divorce entre elle et lui a été prononcé sur l'avis de la plus grande partie de ces savants personnages, et ce premier mariage déclaré nul. Depuis le jugement, elle a été transférée à Kimbolton où elle est actuellement, et malade.

SECOND BOURGEOIS.--Hélas! vertueuse dame! _(Fanfares.)_--Mais j'entends les trompettes. Serrons-nous: la reine va passer.

ORDRE DU CORTÈGE.

1° Deux juges.

2° Le lord chancelier, devant lequel on porte la bourse et la masse.

3° Un choeur de chanteurs.

4° Le maire de Londres, portant la masse. Ensuite le héraut Garter, vêtu de sa cotte d'armes, et portant sur sa tête une couronne de cuivre doré.

5° Le marquis de Dorset, portant un sceptre d'or, et sur sa tête une demi-couronne d'or. Avec lui marche le comte de Surrey, portant la baguette d'argent avec la colombe, et couronné d'une couronne de comte, avec les colliers de l'ordre des chevaliers.

6° Le duc de Suffolk, dans sa robe de cérémonie, sa couronne ducale sur la tête, et une longue baguette blanche à la main, en qualité de grand maître. Avec lui marche de front le duc de Norfolk, avec la baguette de grand maréchal, et la couronne ducale sur la tête, et les colliers de l'ordre des chevaliers.

7° Ensuite paraît un dais porté par quatre des barons des cinq ports. Sous ce dais marche la reine, parée des ornements de la royauté, la couronne sur la tête, et les cheveux ornés de perles précieuses. A ses côtés, sont les évêques de Londres et de Winchester.

8° La vieille duchesse de Norfolk, avec une petite couronne d'or, travaillée en fleurs, conduisant le cortège de la reine.

9° Différentes dames et comtesses, avec de simples petits cercles d'or sans fleurs.

SECOND BOURGEOIS.--Un cortège vraiment royal, sur ma parole!--Je connais ceux-ci.--Mais quel est celui qui porte le sceptre?

PREMIER BOURGEOIS.--Le marquis de Dorset; et l'autre, le comte de Surrey avec la baguette d'argent.

SECOND BOURGEOIS.--Un brave et hardi gentilhomme.--Celui-là doit être le duc de Suffolk?

PREMIER BOURGEOIS.--C'est lui-même: le grand maître.

SECOND BOURGEOIS.--Et celui-ci milord de Norfolk?

PREMIER BOURGEOIS.--Oui.

SECOND BOURGEOIS.--Que Dieu te comble de ses bénédictions! Tu as la plus aimable figure que j'aie jamais vue.--Sur mon âme, c'est un ange. Notre roi peut se vanter de posséder tous les trésors de l'Inde, et bien plus encore quand il embrasse cette dame: je ne puis blâmer sa conscience.

PREMIER BOURGEOIS.--Ceux qui portent le dais d'honneur au-dessus d'elle sont quatre barons des cinq ports.

SECOND BOURGEOIS.--Ils sont bien heureux, ainsi que tous ceux qui sont près d'elle.--J'imagine que celle qui conduit le cortège est cette noble dame, la vieille duchesse de Norfolk?

PREMIER BOURGEOIS.--C'est elle: et toutes les autres sont des comtesses.

SECOND BOURGEOIS.--Leurs petites couronnes l'annoncent.--Ce sont des étoiles et quelquefois des étoiles tombantes.

PREMIER BOURGEOIS.--Laissons cela. _(La procession disparaît au son d'une bruyante fanfare_.--_Entre un troisième bourgeois.)_ Dieu vous garde, monsieur; où vous êtes-vous fourré?

TROISIÈME BOURGEOIS.--Parmi la foule, dans l'abbaye; on n'y aurait pas glissé un doigt de plus: je suis suffoqué des épaisses exhalaisons de leur joie.

SECOND BOURGEOIS.--Vous avez donc vu la cérémonie?

TROISIÈME BOURGEOIS.--Oui, je l'ai vue.

PREMIER BOURGEOIS.--Comment était-elle?

TROISIÈME BOURGEOIS.--Très-digne d'être vue.

SECOND BOURGEOIS.--Racontez-la nous, mon cher monsieur.

TROISIÈME BOURGEOIS.--Je le ferai de mon mieux. Ces flots brillants de seigneurs et de dames ayant conduit la reine au siége qui lui était préparé se sont ensuite écartés à quelque distance d'elle; la reine est demeurée assise pour se reposer une demi-heure environ, sur un riche et magnifique trône, offrant toutes les grâces de sa personne aux libres regards du peuple. Oh! croyez-moi, c'est la plus belle femme qui soit jamais entrée dans le lit d'un homme! Lorsqu'elle a paru ainsi en plein aux regards du public, il s'est élevé un bruit tel que celui des cordages à la mer par une violente tempête, tout aussi fort, et composé d'autant de tons divers: les chapeaux, les manteaux, et, je crois, les habits aussi ont volé en l'air; et si leurs visages n'avaient pas tenu, ils les auraient aussi perdus aujourd'hui. Jamais je n'ai vu tant d'allégresse. Des femmes grosses, et qui n'en ont pas pour la moitié d'une semaine, comme les béliers dont les anciens se servaient à la guerre, frappaient la foule de leur ventre et faisaient tout chanceler devant elles; pas un homme n'eût pu dire: celle-ci est ma femme; tant on était étrangement agencé les uns avec les autres comme un seul morceau.

SECOND BOURGEOIS.--Mais, je vous prie, que s'est-il passé ensuite?

TROISIÈME BOURGEOIS.--À la fin, Sa Grâce s'est levée, et d'un pas modeste elle s'est avancée vers l'autel; là elle s'est mise à genoux, et, comme une sainte, elle a levé ses beaux yeux vers le ciel, et a prié dévotement. Ensuite elle s'est relevée et a fait une inclination au peuple. C'est alors qu'elle a reçu de l'archevêque de Cantorbéry tous les signes qui consacrent une reine, comme l'huile sainte, la couronne d'Édouard le Confesseur, la baguette et l'oiseau de paix, et tous les autres attributs noblement déposés sur elle: les cérémonies achevées, le choeur, composé des plus célèbres musiciens du royaume, a chanté le _Te Deum_. Alors elle est sortie de l'église, et elle est revenue dans la même pompe à York-place, où se donne la fête.

PREMIER BOURGEOIS.--Vous ne devez plus nommer ce palais York-place, depuis la chute du cardinal il a perdu ce nom; il appartient au roi, et s'appelle désormais White-Hall.

TROISIÈME BOURGEOIS.--Je le sais: mais le changement est si nouveau que l'ancien nom est encore tout frais dans ma mémoire.

SECOND BOURGEOIS.--Quels étaient les deux vénérables évêques qui marchaient à côté de la reine?

TROISIÈME BOURGEOIS.--Stokesly et Gardiner: celui-ci évêque de Winchester (siége où il a été tout récemment élevé, de secrétaire du roi qu'il était): l'autre évêque de Londres.

SECOND BOURGEOIS.--Celui de Winchester ne passe pas pour être trop ami de l'archevêque, du vertueux Cranmer.

TROISIÈME BOURGEOIS.--Tout le monde sait cela: cependant la brouillerie n'est pas considérable: et si elle s'envenimait, Cranmer trouverait un ami qui ne l'abandonnerait pas au besoin.

SECOND BOURGEOIS.--Qui, s'il vous plaît?

TROISIÈME BOURGEOIS.--Thomas Cromwell. Un homme singulièrement estimé du roi, et vraiment un digne et fidèle ami. Le roi l'a fait grand maître des joyaux de la couronne, et il est déjà membre du conseil privé.

SECOND BOURGEOIS.--Son mérite le mènera plus loin encore.

TROISIÈME BOURGEOIS.--Oh! sûrement; cela n'est pas douteux.--Allons, messieurs, venez avec moi; je vais au palais, et vous y serez mes hôtes. J'y ai quelque crédit; et, chemin faisant, je vous raconterai d'autres détails.

PREMIER ET SECOND BOURGEOIS _ensemble_.--Nous sommes à vos ordres, monsieur.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

A Kimbolton.

_Entre_ CATHERINE _reine douairière, malade et soutenue par_ GRIFFITH ET PATIENCE.

GRIFFITH.--Comment se trouve Sa Grâce?

CATHERINE.--O Griffith, malade à mort! Mes jambes, comme des branches surchargées, ploient vers la terre, pressées de déposer leur fardeau. Avancez un siége.--Comme cela. A présent, il me semble que je me sens un peu plus à mon aise.--Ne m'as-tu pas dit, Griffith, en me conduisant, que ce puissant fils de la fortune, le cardinal Wolsey, était mort?

GRIFFITH.--Oui, madame. Mais je crois que Votre Grâce souffre trop en ce moment pour m'écouter.

CATHERINE.--Je t'en prie, bon Griffith, raconte-moi comment il est mort. S'il a fait une bonne fin, il m'a heureusement précédée pour me servir d'exemple.

GRIFFITH.--Le bruit public est qu'il a fait une bonne fin, madame.--Car lorsque le grand comte de Northumberland l'eut arrêté à York, et voulut l'amener pour être interrogé comme un homme violemment prévenu, il tomba malade subitement, et son mal devint si violent qu'il ne pouvait rester assis sur sa mule.

CATHERINE.--Hélas, le pauvre homme!

GRIFFITH.--Enfin, à petites journées il arriva à Leicester, et logea dans l'abbaye, où le révérend père abbé avec tous ses religieux le reçut honorablement. Le cardinal lui adressa ces paroles: _O père abbé, un vieillard brisé par les orages de la cour vient déposer parmi vous ses membres fatigués: accordez-lui par charité un peu de terre_. Il se mit au lit, où sa maladie fit des progrès si violents que, la troisième nuit après son arrivée, vers huit heures, qu'il avait prédit lui-même devoir être sa dernière heure, plein de repentir, plongé dans de continuelles méditations, au milieu des larmes et des soupirs, il rendit au monde ses dignités, au ciel son âme bienheureuse, et s'endormit dans la paix.

CATHERINE.--Qu'il y repose doucement, et que ses fautes lui soient légères!--Cependant permets-moi, Griffith, de dire ce que j'en pense, et pourtant sans blesser la charité.--C'était un homme d'un orgueil sans bornes, toujours voulant marcher l'égal des princes; un homme qui, par son despotisme, a enchaîné tout le royaume. La simonie lui paraissait légitime, sa propre opinion était sa loi, il vous niait en face la vérité, et fut toujours double dans ses paroles comme dans ses desseins. Jamais il ne montrait de pitié que lorsqu'il méditait votre ruine; ses promesses étaient ce qu'il était alors, riches et puissantes; mais l'exécution était ce qu'il est aujourd'hui, néant. Il usait mal de son corps et donnait au clergé un mauvais exemple.

GRIFFITH.--Ma noble dame, le mal que font les hommes vit sur l'airain; nous traçons leurs vertus sur l'onde. Votre Altesse me permettrait-elle de dire à mon tour le bien qu'il y avait en lui?

CATHERINE.--Oui, cher Griffith. Autrement je serais méchante.

GRIFFITH.--Ce cardinal, quoique issu d'une humble tige, fut cependant incontestablement formé pour parvenir aux grandes dignités. A peine sorti du berceau, c'était déjà un savant mûr et judicieux. Il était singulièrement éclairé, d'une éloquence persuasive. Hautain et dur pour ceux qui ne l'aimaient pas, mais doux comme l'été à ceux qui le recherchaient. Et s'il ne pouvait se rassasier d'acquérir des richesses (ce qui fut un péché), en revanche, madame, il était, à les répandre, d'une générosité de prince. Portez éternellement témoignage pour lui, vous deux, fils jumeaux de la science, qu'il a élevée on vous, Ipswich et Oxford, dont l'un est tombé avec lui ne voulant pas survivre au bienfaiteur à qui il devait sa naissance, et l'autre, quoique imparfait encore, est cependant déjà si célèbre, si excellent dans la science, et si rapide dans ses progrès continuels, que la chrétienté ne cessera d'en proclamer le mérite.--Sa ruine lui a amassé des trésors de bonheur, car ce n'est qu'alors qu'il s'est senti et connu lui-même, et qu'il a compris combien étaient heureux les petits; et pour couronner sa vieillesse d'une gloire plus grande que celle que les hommes peuvent donner, il est mort dans la crainte de Dieu.

CATHERINE.--Après ma mort, je ne veux pas d'autre héraut, d'autre narrateur des actions de ma vie, pour garantir mon honneur de la calomnie, qu'un historien aussi honnête que Griffith. Celui que j'avais le plus haï vivant, tu as su, par ta religieuse candeur et par ta modération, me le faire honorer dans sa cendre. Que la paix soit avec lui!--Patience, tiens-toi près de moi.--Place-moi plus bas: je n'ai pas encore longtemps à te fatiguer.--Bon Griffith, dis aux musiciens de me jouer cet air mélancolique que j'ai nommé ma cloche funèbre, tandis qu'assise ici, je méditerai sur l'harmonie des célestes concerts, où je vais bientôt me rendre.

(On joue une musique lente et mélancolique.)

GRIFFITH.--Elle s'est endormie. Bonne fille, asseyons-nous et restons tranquilles, de crainte de la réveiller.--Doucement, chère Patience.

UNE VISION.

On voit entrer en procession l'un après l'autre, et d'un pas léger, six personnages vêtus de robes blanches, portant sur leur tête des guirlandes de lauriers, des masques d'or sur leurs visages, avec des branches de laurier ou de palmier dans les mains. D'abord ils s'approchent de la reine et la saluent, ensuite ils dansent. Et, dans certaines figures, les deux premiers tiennent une guirlande suspendue sur sa tête, pendant que les quatre autres lui font de respectueux saluts. Ensuite les deux premiers, qui tenaient la guirlande, la passent aux deux qui les suivent, et qui commencent la même cérémonie: enfin la guirlande passe aux deux derniers, qui répètent la chose. Et alors on voit la reine, comme dans une inspiration, donner dans son sommeil plusieurs signes de joie, et lever ses mains vers le ciel. Ensuite les esprits disparaissent en dansant et emportant la guirlande avec eux. La musique continue.

LA REINE, _en s'éveillant_.--Esprits de paix, où êtes-vous? Êtes-vous tous évanouis, et me délaissez-vous ici dans cette vie de misères?

GRIFFITH.--Madame, nous sommes ici.

CATHERINE.--Ce n'est pas vous que j'appelle. N'avez-vous vu entrer personne depuis que je me suis assoupie?

GRIFFITH.--Personne, madame.

CATHERINE.--Non? Quoi! vous n'avez pas vu, dans l'instant même, une troupe d'esprits célestes m'inviter à un banquet? Leurs faces, brillantes comme le soleil, jetaient sur moi mille rayons. Ils m'ont promis le bonheur éternel, et m'ont présenté des couronnes, que je ne me sens pas digne encore de porter, Griffith, mais je le deviendrai; oui, assurément.

GRIFFITH.--Je me réjouis beaucoup, madame, de voir votre imagination remplie de songes si agréables.

CATHERINE.--Dis à la musique de cesser: ses sons me deviennent fatigants et pénibles.

(La musique cesse.)

PATIENCE, _à Griffith_.--Remarquez-vous comme Sa Grâce a changé tout à coup; comme sa figure s'est allongée; comme elle est devenue pâle et froide comme la terre? Regardez ses yeux.

GRIFFITH.--Elle s'en va, ma fille: prions, prions.

PATIENCE.--Que le ciel l'assiste!

(Entre un messager.)

LE MESSAGER.--Sous le bon plaisir de Votre Grâce....

CATHERINE.--Vous êtes bien insolent. Ne méritons nous pas plus de respect[11]?

[Note 11: Il avait négligé de mettre le genou en terre, selon l'usage, en abordant les rois et reines d'Angleterre.]

GRIFFITH.--Vous êtes blâmable, sachant qu'elle ne veut rien perdre de son ancienne grandeur, de lui manquer d'égards à ce point. Allez vous mettre à genoux.

LE MESSAGER.--J'implore humblement le pardon de Votre Altesse; c'est l'empressement qui m'a fait manquer au respect. Un gentilhomme, venant de la part du roi pour vous voir, est là qui attend.

CATHERINE.--Faites-le entrer, Griffith: mais, pour cet homme, que je ne le revoie jamais. (_Griffith sort avec le messager, et rentre avec Capucius_.) Si la faiblesse de ma vue ne me trompe pas, vous devez être l'ambassadeur de l'empereur, mon royal neveu, et votre nom est Capucius?

CAPUCIUS.--Lui-même, madame, et votre serviteur.

CATHERINE.--Ah! seigneur, les temps et les titres sont étrangement changés pour moi, depuis que vous m'avez connue pour la première fois! Mais, je vous prie, que désirez-vous de moi?

CAPUCIUS.--Noble dame, d'abord de rendre mes devoirs à Votre Grâce; ensuite, le roi a désiré que je vinsse vous voir: il est sensiblement affligé de l'affaiblissement de votre santé; il me charge de vous porter ses royales assurances d'attachement, et vous prie instamment de ne pas vous laisser abattre.

CATHERINE.--O mon bon seigneur! ces consolations viennent trop tard; c'est comme la grâce après l'exécution. Ce doux remède, s'il m'eût été donné à temps, m'eût guérie; mais à présent je suis hors de la puissance de toute consolation, si ce n'est celle des prières.--Comment se porte Sa Majesté?

CAPUCIUS.--Bien, madame.

CATHERINE.--Puisse-t-il continuer de même... et régner florissant, lorsque j'habiterai avec les vers, et que mon pauvre nom sera banni du royaume!--Patience, cette lettre que je vous avais chargée d'écrire est-elle envoyée?

PATIENCE.--Non, madame.

(Patience remet la lettre à Catherine.)

CATHERINE.--Monsieur, je vous prie humblement de remettre cette lettre au roi, mon seigneur.

CAPUCIUS.--Très-volontiers, madame.

CATHERINE.--J'y recommande à sa bonté l'image de nos chastes amours, sa jeune fille. Que la rosée du ciel tombe sur elle, abondante en bénédiction! Je le prie de lui donner une vertueuse éducation. Elle est jeune, et d'un caractère noble et modeste: j'espère qu'elle saura bien mériter; je lui demande de l'aimer un peu en considération de sa mère, qui l'a aimé, lui, le ciel sait avec quelle tendresse! Ensuite ma seconde et humble prière est que Sa Majesté prenne quelque pitié de mes femmes désolées, qui ont si longtemps et si fidèlement suivi mes fortunes diverses: il n'y en a pas une seule parmi elles, je puis le déclarer (et je ne voudrais pas mentir à cet instant), qui par sa vertu et par la beauté de son âme, par l'honneur et la décence de sa conduite, ne puisse prétendre à un bon et honnête mari, fût-ce un noble; et sûrement ceux qui les auront pour épouses seront des maris heureux.--Ma dernière prière est pour mes domestiques.--Ils sont bien pauvres; mais la pauvreté n'a pu les détacher de moi.--Qu'ils aient leurs gages exactement payés, et quelque chose de plus pour se souvenir de moi. S'il avait plu au ciel de m'accorder une plus longue vie et quelques moyens de les récompenser, nous ne nous serions pas séparés ainsi.--Mon bon seigneur, au nom de ce que vous aimez le mieux dans ce monde, et si vous désirez chrétiennement le repos des âmes trépassées, soyez l'ami de ces pauvres gens, et pressez le roi de me rendre cette dernière justice.

CAPUCIUS.--Par le ciel, je le ferai, ou puisse-je n'être plus considéré comme un homme!

CATHERINE.--Je vous remercie, honnête seigneur. Rappelez-moi en toute humilité à Sa Majesté; dites-lui que ses longs déplaisirs vont s'éloigner de ce monde. Dites-lui que je l'ai béni à l'instant de ma mort, car je le ferai.--Mes yeux s'obscurcissent... Adieu, seigneur.--Griffith, adieu.--Non, pas à vous, Patience, vous ne devez pas me quitter encore.--Conduisez-moi à mon lit.--Appelez d'autres femmes.--Quand je serai morte, chère fille, ayez soin que je sois traitée avec honneur; couvrez-moi de fleurs virginales, afin que l'univers sache que je fus une chaste épouse jusqu'à mon tombeau: qu'on m'y dépose après m'avoir embaumée. Quoique dépouillée du titre de reine, cependant qu'on m'enterre comme une reine et la fille d'un roi. Je n'en peux plus...

(Ils sortent tous conduisant Catherine.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Une galerie du palais.

GARDINER, _évêque de Winchester, paraît précédé d'un_ PAGE _qui porte un flambeau. Il est rencontré par_ SIR THOMAS LOVEL.

GARDINER.--Il est une heure, page; n'est-ce pas?

LE PAGE.--Elle vient de sonner.

GARDINER.--Ces heures appartiennent à nos besoins et non à nos plaisirs. C'est le temps de réparer la nature par un repos rafraîchissant, et il n'est pas fait pour qu'on le perde à des inutilités.--Ah! bonne nuit, sir Thomas. Où allez-vous si tard?

LOVEL.--Venez-vous de chez le roi, milord?

GARDINER.--Oui, sir Thomas, et je l'ai laissé jouant à la prime avec le duc de Suffolk.

LOVEL.--Il faut que je me rende aussi auprès de lui, avant son coucher. Je prends congé de vous.

GARDINER.--Pas encore, sir Thomas Lovel. De quoi s'agit-il? Vous paraissez bien pressé? S'il n'y a rien là qui vous déplaise trop fort, dites à votre ami un mot de l'affaire qui vous tient éveillé si tard. Les affaires qui se promènent la nuit (comme on dit que font les esprits) ont quelque chose de plus inquiétant que celles qui se dépêchent à la clarté du jour.

LOVEL.--Milord, je vous aime et j'ose confier à votre oreille un secret beaucoup plus important que l'affaire qui m'occupe en ce moment. La reine est en travail, et, à ce que l'on dit, dans un extrême danger: on craint qu'elle ne meure en accouchant.

GARDINER.--Je fais des voeux sincères pour le fruit qu'elle va mettre au monde: puisse-t-il vivre et avoir d'heureux jours! mais pour l'arbre, sir Thomas, je voudrais qu'il fût déjà mangé des vers.

LOVEL.--Je crois que je pourrais bien vous répondre _amen_. Et cependant ma conscience me dit que c'est une bonne créature, et qu'une jolie femme mérite de nous des voeux plus favorables.

GARDINER.--Ah! monsieur, monsieur!..--Écoutez-moi, sir Thomas. Vous êtes dans nos principes; je vous connais pour un homme sage et religieux: permettez-moi de vous dire que jamais cela n'ira bien.... Cela n'ira jamais bien, sir Thomas Lovel, retenez cela de moi, que Cranmer, Cromwell, les deux bras de cette femme, et elle, ne soient endormis dans leurs tombeaux.

LOVEL.--Savez-vous que vous parlez là des deux plus éminents personnages du royaume? Car Cromwell, outre la charge de grand maître des joyaux de la couronne, vient d'être fait garde des rôles de la chancellerie et secrétaire du roi, il est sur le chemin, et dans l'attente encore de plus grandes dignités que le temps accumulera sur sa tête. L'archevêque est la main et l'organe du roi. Qui osera proférer une syllabe contre lui?

GARDINER.--Oui, oui, sir Thomas, il s'en trouvera qui l'oseront; et moi-même, je me suis hasardé à déclarer ce que je pense de lui; aujourd'hui même, je puis vous le dire, je crois être parvenu à échauffer les lords du conseil. Je sais, et ils le savent aussi, que c'est un archi-hérétique, une peste qui infecte le pays, et ils se sont déterminés à en parler au roi, qui a si bien prêté l'oreille à notre plainte que, daignant prendre en considération dans sa royale prévoyance, les affreux périls que nous avons mis devant ses yeux, il a donné ordre qu'il fût cité demain matin devant le conseil assemblé. C'est une plante venimeuse, sir Thomas, et il faut que nous la déracinions. Mais je vous retiens trop longtemps loin de vos affaires. Bonne nuit, sir Thomas.

LOVEL.--Mille bonnes nuits, milord! Je reste votre serviteur.

(Sortent Gardiner et son page.)

(Lovel va pour sortir, le roi entre avec le duc de Suffolk.)

LE ROI HENRI.--- Charles, je ne joue plus cette nuit: mon esprit n'est point au jeu, vous êtes trop fort pour moi.

SUFFOLK.--Sire, jamais je ne vous ai gagné avant ce soir.

LE ROI HENRI.--Ou fort peu, Charles, et vous ne me gagnerez pas quand mon attention sera à mon jeu.--Eh bien, Lovel, quelles nouvelles de la reine?

LOVEL.--Je n'ai pu lui remettre moi-même le message dont vous m'avez chargé: mais je me suis acquitté de votre message par une de ses femmes, qui m'a rapporté les remercîments de la reine, dans les termes les plus humbles; elle demande ardemment à Votre Majesté de prier pour elle.

LE ROI HENRI.--Que dis-tu? Ah! de prier pour elle? Quoi, est-elle dans les douleurs?

LOVEL.--Sa dame d'honneur me l'a dit, et m'a ajouté qu'elle souffrait tellement, que chaque douleur était presque une mort.

LE ROI HENRI.--Hélas, chère femme!

SUFFOLK.--Que Dieu la délivre heureusement de son fardeau et par un travail facile, pour gratifier Votre Majesté du présent d'un héritier!

LE ROI HENRI.--Il est minuit: Charles, va chercher ton lit, je te prie; et dans tes prières souviens-toi de l'état de la pauvre reine. Laisse-moi seul, car cette pensée qui va m'occuper n'aimerait pas la compagnie.

SUFFOLK.--Je souhaite à Votre Majesté une bonne nuit, et je n'oublierai pas ma bonne maîtresse dans mes prières.

LE ROI HENRI.--Bonne nuit, Charles. _(Suffolk sort. Entre sir Antoine Denny_.) Eh bien, que voulez-vous?

DENNY.--Sire, j'ai amené milord archevêque, comme vous me l'avez commandé.

LE ROI HENRI.--Ah! de Cantorbéry?

DENNY.--Oui, mon bon seigneur.

LE ROI HENRI.--Cela est vrai.--Où est-il, Denny?

DENNY.--Il attend les ordres de Votre Majesté.

LE ROI HENRI.--Va: qu'il vienne.

(Denny sort.)

LOVEL, _à part_.--Il s'agit sûrement de l'affaire dont l'évêque m'a parlé: je suis venu ici fort à propos.

(Rentre Denny avec Cranmer.)

LE ROI HENRI.--Videz la galerie. (_A Lovel qui a l'air de vouloir rester_.) Eh bien, ne vous l'ai-je pas dit? Allons, sortez: qu'est-ce donc?

(Lovel et Denny sortent.)

CRANMER.--Je suis dans la crainte.--Pourquoi ces regards sombres? Il a son air terrible.--Tout ne va pas bien.

LE ROI HENRI.--Eh bien, milord, vous êtes curieux de savoir pourquoi je vous ai envoyé chercher?

CRANMER.--C'est mon devoir d'être aux ordres de Votre Majesté.

LE ROI HENRI.--Je vous prie, levez-vous, mon cher et honnête lord de Cantorbéry. Venez, il faut que nous fassions un tour ensemble: j'ai des nouvelles à vous apprendre. Allons, venez: donnez-moi votre main.--Ah! mon cher lord, j'ai de la douleur de ce que j'ai à vous dire, et je suis sincèrement affecté d'avoir à vous faire connaître ce qui va s'ensuivre. J'ai dernièrement, et bien malgré moi, entendu beaucoup de plaintes graves; oui, milord, des plaintes très graves contre vous: après examen, elles nous ont déterminé, nous et notre conseil, à vous faire comparaître ce matin devant nous. Et je sais que vous ne pouvez vous disculper assez complètement, pour que, durant la procédure à laquelle donneront lieu ces charges sur lesquelles vous serez interrogé, vous ne soyez pas obligé, appelant la patience à votre aide, de faire votre demeure à la Tour. Vous ayant pour confrère dans notre conseil, il convient que nous procédions ainsi, autrement nul témoin n'oserait se produire contre vous.

CRANMER.--Je remercie humblement Votre Majesté, et je saisirai, avec une véritable joie, cette occasion favorable d'être vanné à fond, en telle sorte que le son et le grain se séparent entièrement; car je sais que personne autant que moi, pauvre homme, n'est en butte aux discours de la calomnie.

LE ROI HENRI.--Lève-toi, bon Cantorbéry. Ta fidélité, ton intégrité, ont jeté des racines en nous, en ton ami.--Donne-moi ta main: lève-toi.--Je te prie, continuons de marcher.--Mais, par Notre-Dame, quelle espèce d'homme êtes-vous donc? Je m'attendais, milord, que vous me demanderiez de prendre la peine de confronter moi-même vos accusateurs et vous, et de vous laisser vous défendre sans aller en prison.

CRANMER.--Redouté seigneur, l'appui sur lequel je me fonde, c'est ma loyauté et ma probité. Si elles viennent à me manquer avec mes ennemis, je me réjouirai de ma chute, ne m'estimant plus moi-même dès que je ne posséderais plus ces vertus.--Je ne redoute rien de ce qu'on peut avancer contre moi.

LE ROI HENRI.--Ne savez-vous donc pas quelle est votre position dans le monde et avec tout le monde? Vos ennemis sont nombreux, et ce ne sont pas de petits personnages; leurs trames secrètes doivent être en proportion de leur force et de leur pouvoir; et la justice, la bonté d'une cause, n'emportent pas toujours un arrêt tel qu'on le leur doit. Ne savez-vous pas avec quelle facilité des âmes corrompues peuvent se procurer des misérables corrompus comme elles pour prêter serment contre vous? Ces exemples se sont vus. Vous avez à lutter contre des adversaires puissants et contre des haines aussi puissantes. Vous imaginez-vous avoir meilleure fortune contre des témoins parjures, que ne l'eut votre Maître, dont vous êtes le ministre, lorsqu'il vivait ici-bas sur cette terre criminelle? Allez, allez; vous prenez un précipice affreux pour un fossé qu'on peut franchir sans danger, et vous courez au-devant de votre ruine.

CRANMER.--Que Dieu et Votre Majesté protègent donc mon innocence, ou je tomberai dans le piège dressé sous mes pas!

LE ROI HENRI.--Soyez tranquille: ils ne peuvent remporter sur vous qu'autant que je le leur permettrai. Prenez donc courage et songez à comparaître ce matin devant eux. S'il arriva que leurs accusations soient de nature â vous faire conduire en prison, ne manquez pas de vous en défendre par les meilleures raisons possibles, et avec toute la chaleur que pourra vous inspirer la circonstance. Si vos représentations sont inutiles, donnez-leur cet anneau, et alors, formez devant eux appel à nous. Voyez, il pleure cet excellent homme! il est honnête, sur mon honneur. Sainte mère de Dieu! je jure qu'il a un coeur fidèle, et qu'il n'y a pas une plus belle âme dans tout mon royaume.--Allez, et faites ce que je vous ai recommandé. (_Sort Cranmer_.) Ses larmes ont étouffé sa voix.

(Entre une vieille dame.)

UN DES GENTILSHOMMES, _derrière le théâtre_.--Revenez sur vos pas. Que voulez-vous!

LA VIEILLE DAME.--Je ne retourne point sur mes pas. La nouvelle que j'apporte rend ma hardiesse convenable. Que les bons anges volent sur la tête royale, et ombragent ta personne de leurs saintes ailes!

LE ROI HENRI.--Je lis déjà dans tes yeux le message que tu viens m'apporter. La reine est-elle délivrée? Dis oui; et d'un garçon.

LA VIEILLE DAME.--Oui, oui, mon souverain, et d'un charmant garçon. Que le Dieu du ciel la bénisse à présent et toujours! c'est une fille qui promet des garçons pour la suite. Sire, la reine désire votre visite, et que vous veniez faire connaissance avec cette étrangère: elle vous ressemble, comme une cerise à une cerise.

LE ROI HENRI.--Lovel!

(Entre Lovel.)

LOVEL.--Sire?

LE ROI HENRI.--Donnez-lui cent marcs. Je vais aller voir la reine.

(Sort le roi.)

LA VIEILLE DAME.--Cent marcs! Par cette lumière, j'en veux davantage! Ce cadeau est bon pour un valet; j'en aurai davantage, ou je lui en ferai la honte. Est-ce là payer le compliment que je lui ai fait, que sa fille lui ressemblait? J'en aurai davantage, ou je dirai le contraire: et tout à l'heure, tandis que le fer est chaud, je veux en avoir raison.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Un vestibule précédant la salle du conseil.

UN HUISSIER DE SERVICE, DES VALETS; _entre_ CRANMER.

CRANMER.--J'espère que je ne suis pas en retard, et cependant le gentilhomme qui m'a été envoyé de la part du conseil m'a prié de faire la plus grande diligence.--Tout fermé! Que veut dire ceci?--Holà! qui est ici de garde? Sûrement, je suis connu de vous?

L'HUISSIER.--Oui, milord; et cependant je ne peux vous laisser entrer.

CRANMER.--Pourquoi?

L'HUISSIER.--Il faut que Votre Grâce attende qu'on l'appelle.

(Entre le docteur Butts, médecin du roi.)

CRANMER, _à l'huissier._--Soit.

BUTTS.--C'est un méchant tour qu'on veut lui faire! Je suis bien aise d'avoir passé si à propos: le roi en sera instruit à l'heure même.

(Sort Butts.)

CRANMER, _à part_.--C'est Butts, le médecin du roi! avec quel sérieux il attachait ses regards sur moi en passant! Dieu veuille que ce ne fût pas pour sonder toute la profondeur de ma disgrâce!--Ceci a été arrangé à dessein, par quelques-uns de mes ennemis, pour me faire outrage. Dieu veuille changer leurs coeurs! je n'ai jamais en rien mérité leur haine. S'il en était autrement, ils devraient rougir de me faire ainsi attendre à la porte; un de leurs collègues au conseil, parmi les pages, les valets et la livrée! Mais il faut se soumettre à leur volonté, et j'attendrai avec patience.

(Le roi et Butts paraissent à une fenêtre.)

BUTTS.--Je vais montrer à Votre Majesté une des plus étranges choses...

LE ROI HENRI.--Qu'est-ce que c'est, Butts?

BUTTS.--J'imagine que Votre Majesté a vu cela fort souvent?

LE ROI HENRI.--Par ma tête, dites-moi donc de quel côté?

BUTTS.--Là-bas, mon prince: voyez le haut rang où l'on vient de faire monter Sa Grâce de Cantorbéry, qui tient sa cour à la porte, parmi les suivants, les pages et les valets de pied.

LE ROI HENRI.--Ah! c'est lui, en vérité. Quoi? est-ce là l'honneur qu'ils se rendent les uns aux autres? Fort bien. Il y a heureusement quelqu'un au-dessus d'eux tous.--Je croyais qu'il y aurait eu entre eux assez d'honnêteté réciproque, de politesse au moins, pour ne pas souffrir qu'un homme de son rang, et si avant dans nos bonnes grâces, demeurât à faire le pied de grue en attendant le bon plaisir de leurs seigneuries, et à la porte encore comme un messager chargé de paquets. Par sainte Marie! Butts, il y a ici de la méchanceté.--Laissons-les et fermons le rideau; nous en entendrons davantage dans un moment.

(Entrent le lord chancelier, le duc de Suffolk, le comte de Surrey, le lord chambellan, Gardiner et Cromwell. Le chancelier se place au haut bout de la table du conseil, à la gauche: reste un siége vide au-dessus de lui, comme pour être occupé par l'archevêque de Cantorbéry. Les autres se placent en ordre de chaque côté. Cromwell se met au bas bout de la table, en qualité de secrétaire.)

LE CHANCELIER.--Maître greffier, appelez l'affaire qui tient le conseil assemblé.

CROMWELL.--Sous le bon plaisir de vos seigneuries, la principale cause est celle qui concerne Sa Grâce l'archevêque de Cantorbéry.

GARDINER.--En a-t-il été informé?

CROMWELL.--Oui.

NORFOLK.--Qui est présent?

L'HUISSIER.--Là dehors, mes nobles lords?

GARDINER.--Oui.

L'HUISSIER.--Milord archevêque; il y a une demi-heure qu'il attend vos ordres.

LE CHANCELIER.--Faites-le entrer.

L'HUISSIER, _à l'archevêque_.--Votre Grâce peut entrer à présent.

(Cranmer entre et s'approche de la table du conseil.)

LE CHANCELIER.--Mon bon lord archevêque, je suis sincèrement affligé de siéger ici dans ce conseil, et de voir ce siège vacant. Mais nous sommes tous des hommes, fragiles de notre nature; et par le seul fait de la chair, il y en a bien peu qui soient des anges. C'est par une suite de cette fragilité et d'un défaut de sagesse que vous, qui étiez l'homme fait pour nous donner des leçons, vous vous êtes égaré vous-même dans votre conduite, et assez grièvement, d'abord contre le roi, ensuite contre ses lois, en remplissant tout le royaume, et par vos enseignements et par ceux de vos chapelains (car nous en sommes informés), d'opinions nouvelles, hétérodoxes et dangereuses qui sont des hérésies, et qui, si elles ne sont pas réformées, pourraient devenir pernicieuses.

GARDINER.--Et cette réforme doit être prompte, mes nobles lords; car ceux qui façonnent un cheval fougueux ne prétendent pas l'adoucir et le dresser en le menant à la main; mais ils entravent sa bouche d'un mors inflexible, et le châtient de l'éperon jusqu'à ce qu'il obéisse au manège. Si nous souffrons par notre mollesse et par une puérile pitié, pour l'honneur d'un seul homme, que ce mal contagieux s'établisse, adieu tous les remèdes; et quelles en seront les conséquences? des secousses, des bouleversements, et l'infection générale du royaume, comme dernièrement nos voisins de la haute Allemagne nous en ont donné à leurs dépens un exemple dont le déplorable souvenir est encore tout frais dans notre mémoire.

CRANMER.--Mes bons lords, jusqu'ici pendant tout le cours de ma vie et de mes fonctions, j'ai travaillé, et non sans une grande application, à diriger mes enseignements et la marche ferme de mon autorité, dans une route sûre et uniforme dont le but a toujours été d'aller au bien; et il n'y a pas un homme au monde (je le dis avec un coeur sincère, milords) qui abhorre plus que moi et qui, soit dans l'intérieur de sa conscience, soit dans l'administration de sa place, repousse plus que je ne le fais, les perturbateurs de la paix publique. Je prie le Ciel que le roi ne rencontre jamais un coeur moins rempli de fidélité. Les hommes qui se nourrissent d'envie et d'une perfide malice, osent mordre les meilleurs. Je demande instamment à Vos Seigneuries que, dans cette cause, mes accusateurs, quels qu'ils soient, me soient opposés face à face, et qu'ils articulent librement leurs accusations contre moi.

SUFFOLK.--Eh! milord, cela ne se peut pas. Vous êtes membre du conseil; repoussé par cette dignité, nul homme n'oserait se porter votre accusateur.

GARDINER.--Milord, comme nous avons des affaires plus importantes, nous abrégerons avec vous. L'intention de Sa Majesté et notre avis unanime est que, pour mieux approfondir votre procès, on vous fasse conduire de ce pas à la Tour. Là, redevenant homme privé, vous verrez plusieurs personnes vous accuser sans crainte, de plus de choses, j'en ai peur, que vous n'êtes en état d'en repousser.

CRANMER.--Ah! mon bon lord de Winchester, je vous rends grâces; vous fûtes toujours un excellent ami. Si votre avis passe, je trouverai en vous un juge et un témoin, tant vous êtes miséricordieux. Je vois votre but; c'est ma perte. La charité, la douceur, milord, sied mieux à un homme d'église que l'ambition. Cherchez à ramener par la modération les âmes égarées, n'en rebutez aucune.--Faites peser sur ma patience tout ce que vous pourrez; je me justifierai, j'en fais aussi peu de doute que vous vous faites peu de conscience de commettre chaque jour l'injustice. Je pourrais en dire davantage, mais le respect que je porte à votre état m'oblige à me modérer.

GARDINER.--Milord, milord, vous êtes un sectaire: voilà la pure vérité. Le fard brillant dont vous vous colorez ne laisse apercevoir à ceux qui savent vous démêler que des mots et de la faiblesse.

CROMWELL.--Milord de Winchester, permettez-moi de vous le dire, vous êtes un peu trop dur: des hommes d'un si noble caractère, fussent-ils tombés en faute, devraient trouver du respect pour ce qu'ils ont été. C'est une cruauté que de surcharger un homme qui tombe.

GARDINER.--Cher maître greffier, j'en demande pardon à votre honneur; vous êtes, de tous ceux qui s'asseyent à cette table, celui à qui il est le moins permis de parler ainsi.

CROMWELL.--Pourquoi, milord?

GARDINER.--Ne vous connais-je pas pour un fauteur de cette nouvelle secte? Vous n'êtes pas pur.

CROMWELL.--Pas pur?

GARDINER.--Non, vous n'êtes pas pur, vous dis-je.

CROMWELL.--Plût à Dieu que vous fussiez la moitié aussi honnête! vous verriez s'élever autour de vous les prières des hommes et non leurs craintes.

GARDINER.--Je me souviendrai de l'audace de ce propos.

CROMWELL.--Comme il vous plaira. Souvenez-vous aussi de l'audace de votre conduite.

LE CHANCELIER.--C'en est trop. Contenez-vous, milords: n'avez-vous pas de honte?

GARDINER.--J'ai fini.

CROMWELL.--Et moi aussi.

LE CHANCELIER.--Quant à vous, milord, il est arrêté, à ce qu'il me paraît, par toutes les voix, que vous serez sur-le-champ conduit prisonnier à la Tour, pour y rester jusqu'à ce qu'on vous fasse connaître le bon plaisir du roi.--N'êtes-vous pas tous de cet avis, milords?

TOUS.--C'est notre avis.

CRANMER.--N'y a-t-il donc point d'autre moyen d'obtenir miséricorde que d'être conduit à la Tour, milords?

GARDINER.--Quelle autre voudriez-vous attendre? Vous êtes étrangement fatigant. Qu'on fasse venir ici un homme de la garde.

(Entre un garde.)

CRANMER.--Pour moi! Faut-il donc que j'y sois conduit comme un traître?

GARDINER, _au garde_.--On vous le consigne pour le conduire sûrement à la Tour.

CRANMER.--Arrêtez, mes bons lords: j'ai encore un mot à vous dire. Jetez les yeux ici, milords. Par la vertu de cet anneau, j'arrache ma cause des serres d'hommes cruels, et je la remets dans les mains d'un beaucoup plus noble juge, dans celles du roi mon maître.

LE CHANCELIER.--C'est l'anneau du roi!

SURREY.--Ce n'est pas un anneau contrefait?

SUFFOLK.--C'est vraiment l'anneau royal, par le ciel? Je vous l'ai dit à tous, lorsque nous avons mis en mouvement cette dangereuse pierre, qu'elle retomberait sur nos têtes.

NORFOLK.--Croyez-vous, milords, que le roi souffre qu'on blesse seulement le petit doigt de cet homme?

LE CHANCELIER.--C'est maintenant trop certain; et combien sa vie ne lui est-elle pas précieuse! Je voudrais bien être tiré de ce pas.

CROMWELL.--En cherchant à recueillir les propos et les informations contre cet homme dont la probité ne peut avoir d'ennemis que le diable et ses disciples, le coeur me disait que vous allumiez le feu qui brûle; maintenant songez à vous.

(Entre le roi qui lance sur eux un regard irrité; il prend sa place.)

GARDINER.--Redouté souverain, combien nous devons tous les jours rendre de grâces au Ciel qui nous a donné un prince non-seulement si bon et si sage, mais encore si religieux; un roi qui, en toute obéissance, fait de l'Église le soin principal de sa gloire, et qui, pour fortifier ce pieux devoir, vient, par un tendre respect, assister de sa personne royale au jugement de la cause qui s'agite entre elle et ce grand coupable!

LE ROI HENRI.--Évêque de Winchester, vous fûtes toujours excellent pour les compliments improvisés; mais sachez que je ne viens point ici aujourd'hui pour m'entendre adresser ces flatteries en face: elles sont trop basses et trop transparentes pour cacher les actions qui m'offensent. Ne pouvant atteindre jusqu'à moi, vous faites le chien couchant, et vous espérez me gagner par des mouvements de langue; mais de quelque façon que vous vous y preniez avec moi, je suis certain d'une chose, c'est que vous êtes d'un naturel cruel et sanguinaire.--_(A Cranmer_.) Homme de bien, asseyez-vous à votre place. A présent, voyons si le plus fier d'entre eux, le plus hardi, remuera seulement contre vous le bout du doigt: Par tout ce qu'il y a de plus sacré, il vaudrait mieux pour lui mourir de misère, que d'avoir seulement un instant la pensée que cette place ne soit pas faite pour vous.

SURREY.--S'il plaisait à Votre Majesté...

LE ROI HENRI.--Non, monsieur, il ne me plaît pas.... J'avais cru que je possédais dans mon conseil des hommes de quelque sagesse et de quelque jugement; mais je n'en trouve pas un. Était-il sage et décent, lords, de laisser cet homme, cet homme de bien (il en est peu parmi vous qui méritent ce titre), cet homme d'honneur, attendre comme un gredin de valet à la porte de la chambre, lui votre égal? Eh quoi! quelle honte est-ce là? Ma commission vous ordonnait-elle de vous oublier jusqu'à cet excès? Je vous ai donné pouvoir de procéder envers lui comme envers un membre du conseil, et non pas comme envers un valet de pied. Il est quelques hommes parmi vous, je le vois, qui, bien plus animés par la haine que par un sentiment d'intégrité, ne demanderaient pas mieux que de le juger à la dernière rigueur s'ils en avaient la faculté, que vous n'aurez jamais tant que je respirerai.

LE CHANCELIER.--Votre Grâce veut-elle bien permettre, mon très-redouté souverain, que ma voix vous présente notre excuse à tous. Si l'on avait proposé son emprisonnement, c'était (s'il est quelque bonne foi dans le coeur des hommes), c'était beaucoup plutôt pour sa justification et pour faire éclater publiquement son innocence, que par aucun dessein de lui nuire: j'en réponds du moins pour moi.

LE ROI HENRI.--Bien, bien.--Allons, milords, respectez-le. Recevez-le parmi vous, pensez bien de lui, soyez bien pour lui, il en est digne. J'irai même jusqu'à dire sur son compte que si un roi peut être redevable à son sujet, je le suis, moi, envers lui pour son attachement et ses services. Ne venez plus me tourmenter, mais embrassez-le tous: soyez amis; ou ce serait une honte, milords.--Milord de Cantorbéry, j'ai à vous présenter une requête que vous ne devez pas rejeter: il y a ici une belle jeune fille qui n'a pas encore reçu le baptême; il faut que vous soyez son père spirituel, et que vous répondiez pour elle.

CRANMER.--Le plus grand monarque aujourd'hui existant se glorifierait de cet honneur: comment puis-je le mériter, moi, qui ne suis qu'un de vos obscurs et humbles sujets?

LE ROI HENRI.--Allons, allons, milord, je vois que vous voudriez bien vous épargner les cuillers[12]. Vous aurez avec vous deux nobles compagnes, la vieille duchesse de Norfolk et la marquise de Dorset: vous plaisent-elles pour commères?--Encore une fois, milord de Winchester, je vous enjoins d'embrasser et d'aimer cet homme.

[Note 12: L'usage était de faire présent à l'enfant qu'on tenait sur les fonts de baptême de cuillers dorées, qu'on appelait _les cuillers des apôtres_. Les gens magnifiques en donnaient douze sur chacune desquelles était la figure d'un apôtre. De moins généreux se réduisaient aux quatre évangélistes. Quand on n'en donnait qu'une, elle était consacrée au patron de l'enfant.]

GARDINER.--Du coeur le plus sincère, et avec l'amour d'un frère.

CRANMER.--Que le Ciel me soit témoin combien cette assurance de votre