Henri VI (2/3)

Chapter 3

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SIMPCOX.--Il est noir, vraiment, comme du charbon, comme jais.

LE ROI.--Quoi! tu sais donc de quelle couleur est le jais?

SUFFOLK.--Et pourtant je m'imagine qu'il n'a jamais vu de jais.

GLOCESTER.--Mais il a vu bien des manteaux et des habits avant ce jour.

LA FEMME.--Jamais de la vie: pas un avant aujourd'hui.

GLOCESTER.--Dis-moi, l'ami, quel est mon nom?

SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne le sais pas.

GLOCESTER.--Quel est son nom?

(Montrant un autre lord.)

SIMPCOX.--Je ne le sais pas.

GLOCESTER.--Ni le sien?

(En montrant un autre.)

SIMPCOX.--Non, en vérité, monsieur.

GLOCESTER.--Et ton nom, quel est-il?

SIMPCOX.--Saunder Simpcox, ne vous en déplaise, monsieur.

GLOCESTER.--Je te déclare donc, Saunder, ici présent, le plus menteur coquin de toute la chrétienté. Si tu avais été en effet aveugle de naissance, il ne t'aurait pas été plus difficile de connaître ainsi nos noms, que de nommer les différentes couleurs de nos habits. La vue peut, il est vrai, distinguer les couleurs; mais leur donner leurs noms divers la première fois qu'on les voit, cela est impossible. Milords, saint Alban a fait ici un miracle; mais ne pensez-vous pas que ce serait une grande habileté que de rendre à cet estropié l'usage de ses jambes?

SIMPCOX.--Ah! plût à Dieu, monsieur, que vous le pussiez.

GLOCESTER.--Mes amis de Saint-Albans, n'avez-vous pas d'officier de justice dans votre ville, et de ces choses qu'on appelle des fouets?

LE MAIRE.--Oui, milord, si c'est votre bon plaisir.

GLOCESTER.--Envoyez-en chercher un à l'instant.

LE MAIRE.--Allez, et amenez ici sans délai un exécuteur.

(Sort un homme de la suite.)

GLOCESTER.--Maintenant mettez-moi là un escabeau tout près.--Maintenant, l'ami, si vous voulez éviter les coups de fouet, sautez-moi par-dessus cet escabeau et sauvez-vous.

SIMPCOX.--Hélas! monsieur, je ne suis pas en état de me soutenir seul; vous allez me tourmenter en vain.

(Entre l'homme de la suite avec l'exécuteur.)

GLOCESTER.--C'est bon, mon ami, il faut que nous vous fassions retrouver vos jambes. Exécuteur, frappez jusqu'à ce qu'il saute par-dessus l'escabeau.

L'EXÉCUTEUR.--Je vais obéir, milord.--Allons, l'ami, ôtez votre pourpoint.

SIMPCOX.--Hélas! monsieur, que ferais-je? Je ne suis pas en état de me soutenir.

(Au premier coup de fouet, il saute par-dessus l'escabeau et s'enfuit. Le peuple le suit en criant: _Miracle_[9]!)

[Note 9: L'anecdote du miracle de Saint-Albans est rapportée par sir Thomas More qui l'avait entendu raconter à son père. (V. _ses Oeuvres_, p. 134, édit. 1557.)]

LE ROI.--O Dieu, tu vois de telles choses, et tu retiens si longtemps ta colère!

MARGUERITE.--J'ai bien ri de voir courir ce misérable.

GLOCESTER.--Poursuivez le drôle, et emmenez-moi cette malheureuse.

LA FEMME.--Hélas! monsieur, c'est la misère qui nous l'a fait faire.

GLOCESTER.--Qu'ils soient fouettés le long de toutes les villes de marché, jusqu'à Berwick, d'où ils sont venus.

(Sortent l'exécuteur, le maire, la femme, etc.)

LE CARDINAL.--Le duc Humphroy a fait un miracle aujourd'hui!

SUFFOLK.--Il est vrai, il a fait sauter et s'enfuir les boiteux.

GLOCESTER, à _Suffolk_.--Vous avez fait de plus grands miracles que moi, milord: en un seul jour vous avez fait échapper de nos mains des villes entières.

(Entre Buckingham.)

LE ROI.--Quelles nouvelles nous apporte notre cousin Buckingham?

BUCKINGHAM.--Des choses que mon coeur frémit de vous apprendre. Une bande de méchants, adonnés à des oeuvres maudites sous les auspices et dans la compagnie de la femme du protecteur, d'Éléonor, chef et auteur de cette odieuse réunion, se sont livrés à des pratiques criminelles contre Votre Majesté, de concert avec des sorcières et des magiciens, que nous avons pris sur le fait, faisant sortir de terre des esprits pervers, et les interrogeant sur la vie et la mort d'Henri, et d'autres personnages du conseil privé de Votre Majesté, comme on le mettra plus en détail sous les yeux de Votre Grâce.

LE CARDINAL, _bas à Glocester_.--Eh bien, lord protecteur, par ce moyen votre épouse va figurer encore dans Londres. Cette nouvelle, je crois, aura un peu émoussé le fil de votre épée. Il n'y a pas d'apparence, milord, que notre rendez-vous tienne.

GLOCESTER.--Prêtre ambitieux, cesse d'affliger mon coeur. L'accablement et la douleur ont vaincu mon courage; et vaincu que je suis, je te cède comme je céderais au dernier valet.

LE ROI.--O Providence! quels crimes trament les méchants! et toujours pour amener la destruction sur leur propre tête!

MARGUERITE.--Glocester, ton nid est déshonoré; et toi-même, prends bien garde d'être irréprochable, je te le conseille.

GLOCESTER.--Madame, pour moi j'en appelle au Ciel de l'amour que j'ai porté à mon roi et à l'État. Quant à ma femme, j'ignore comment sont les choses. Je suis affligé d'avoir appris ce que je viens d'apprendre. Elle est noble; mais si elle a mis en oubli l'honneur et la vertu, et qu'elle ait eu commerce avec gens dont le contact, semblable à la poix, entache toute noblesse, je la bannis de mon lit et de ma compagnie, et j'abandonne aux lois et à l'opprobre celle qui déshonore l'honnête nom de Glocester.

LE ROI.--Allons, nous coucherons ici cette nuit. Demain nous retournerons à Londres pour examiner cette affaire à fond, interroger ces odieux coupables, et peser leur cause dans les équitables balances de la justice, dont le fléau ne sait point fléchir, et d'où le droit sort triomphant.

(Fanfares. Ils sortent.)

SCÈNE II

Londres.--Jardins du duc d'York.

_Entrent_ YORK, SALISBURY ET WARWICK.

YORK.--Maintenant, mes chers lords de Salisbury et de Warwick, souffrez qu'après notre modeste souper, et dans cette promenade solitaire, je me donne la satisfaction de chercher à vous prouver mon titre incontestable à la couronne d'Angleterre.

SALISBURY.--J'attends avec impatience, milord, que vous nous l'exposiez pleinement.

WARWICK.--Parle, cher York; et si ta réclamation est fondée, les Nevil n'attendent plus que tes ordres.

YORK.--Écoutez donc.--Édouard III, milords, eut sept fils. Le premier fut Édouard, le prince Noir, prince de Galles; le second, William de Hatfield, et le troisième, Lionel, duc de Clarence, que suivait immédiatement Jean de Gaunt, duc de Lancastre; le cinquième fut Edmond Langley, duc d'York; le sixième fut Thomas de Woodstock, duc de Glocester; Guillaume de Windsor fut le septième et le dernier. Édouard, le prince Noir, mourut avant son père, et laissa pour lignée Richard, son fils unique, qui, après la mort d'Édouard III, régna en qualité de roi, jusqu'au jour où Henri Bolingbroke, duc de Lancastre, fils aîné et héritier de Jean de Gaunt, couronné sous le nom d'Henri IV, s'empara du royaume, déposa le roi légitime, envoya la pauvre reine en France, sa patrie, et le roi au château de Pomfret, où, comme vous le savez tous, l'inoffensif Richard fut traîtreusement assassiné.

WARWICK.--Mon père, c'est la vérité que le duc vient de nous dire: ce fut ainsi que la maison de Lancastre obtint la couronne.

YORK.--Qu'aujourd'hui elle retient par force, et non par son droit: car après la mort de Richard, héritier de l'aîné, la postérité de son cadet immédiat devait succéder au trône.

SALISBURY.--Mais ce cadet William Hatfield mourut, comme vous en convenez, sans laisser d'héritier.

YORK.--Le duc de Clarence, troisième des fils et de qui je tiens mes prétentions au trône, laissa une fille, Philippe, qui épousa Edmond Mortimer, comte des Marches; Edmond eut un fils, Roger, comte des Marches; Roger eut des enfants, Edmond, Anne et Éléonor.

SALISBURY.--Cet Edmond, sous le règne de Bolingbroke, fit valoir, ainsi que je l'ai lu, ses prétentions à la couronne, et eût été roi sans Owen Glendower, qui le tint prisonnier jusqu'à sa mort[10].--Mais voyons le reste.

[Note 10: _Jusqu'à sa mort_. Le poëte entend probablement la mort d'Owen Glendower, car on a vu dans la pièce précédente mourir Edmond Mortimer à la Tour de Londres, où cependant il paraît qu'il ne fut jamais renfermé.]

YORK.--Anne, sa soeur aînée et ma mère, héritière de la couronne, épousa Richard, comte de Cambridge, fils d'Edmond Langley, cinquième fils d'Édouard III; et c'est de son chef que je réclame la couronne, car elle était héritière de Roger, comte des Marches, et d'Edmond Mortimer, qui avait épousé Philippe, fille unique de Lionel, duc de Clarence. Ainsi, si la postérité de l'aîné doit succéder avant celle du cadet, c'est moi qui suis roi.

WARWICK.--Quelle filiation directe est plus simple que celle-ci? Henri tire ses prétentions au trône de Jean de Gaunt, quatrième fils d'Édouard: York tire les siennes du troisième. Jusqu'à ce que la branche de Lionel s'éteigne, l'autre ne doit point régner, et cette branche n'a point encore manqué: elle fleurit en vous et dans vos fils, dignes rejetons d'une telle souche. Ainsi, Salisbury, fléchissons tous deux le genou devant lui, et dans ce pacte formé en secret, soyons les premiers à rendre à notre roi légitime les honneurs souverains qui appartiennent à son droit héréditaire!

TOUS DEUX.--Longue vie à notre souverain Richard, roi d'Angleterre!

YORK.--Nous vous remercions, milords; mais je ne suis point votre roi tant que je ne serai pas couronné, que mon épée ne sera pas rougie du sang sorti du coeur de la maison de Lancastre; et cela ne peut s'exécuter par une entreprise soudaine, mais par la prudence et un profond secret; sachez comme moi, dans ces temps dangereux, fermer les yeux sur l'insolence de Suffolk, sur l'orgueil de Beaufort, sur l'ambition de Somerset, sur Buckingham, et sur toute la bande jusqu'à ce qu'ils aient enveloppé dans leurs pièges le gardien du troupeau, ce prince vertueux, le bon duc Humphroy: c'est à cela qu'ils travaillent, et en y travaillant, ils trouveront la mort si York a l'art de prédire.

SALISBURY.--C'en est assez, milord; nous voilà parfaitement instruits de vos intentions.

WARWICK.--Mon coeur m'assure que le comte de Warwick fera un jour du duc d'York un roi.

YORK.--Et moi, je m'assure, Nevil, que Richard vivra pour faire du comte de Warwick le plus grand personnage de l'Angleterre après le roi.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Londres.--Salle du tribunal.

_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, GLOCESTER, YORK, SUFFOLK, SALISBURY; LA DUCHESSE DE GLOCESTER, MARGERY JOURDAIN, SOUTHWELL, HUME ET BOLINGBROOK, _gardés_.

LE ROI.--Avancez, dame Éléonor Cobham, femme de Glocester. Aux yeux de Dieu et aux nôtres, votre crime est grand. Recevez la sentence de la loi, pour des offenses que le livre de Dieu a condamnées à la mort. (_A Margery._) Vous allez tous les quatre retourner en prison, et de là au lieu de l'exécution. La sorcière sera brûlée et réduite en cendres à Smithfield, et les trois autres étranglés sur un gibet. (_A la duchesse._) Vous, madame, en considération de votre naissance, dépouillée d'honneurs pendant votre vie, après trois jours d'une pénitence publique, vous vivrez dans votre pays, mais dans un bannissement perpétuel à l'île de Man, sous la garde de sir John Stanley.

LA DUCHESSE.--J'accepte volontiers l'exil: j'eusse de même accepté la mort[11].

[Note 11: Le procès et la condamnation de la duchesse de Glocester eurent lieu en 1441, trois ans avant le mariage du roi; ainsi le personnage d'Éléonor est un pur anachronisme.]

GLOCESTER.--Tu le vois, Éléonor, la loi t'a jugée; je ne saurais justifier celle que la loi condamne. _(La duchesse et les autres prisonniers sortent environnés de gardes_.) Mes yeux sont pleins de larmes, et mon coeur de douleur. Ah! Humphroy, cet opprobre de ta vieillesse va incliner vers la tombe ta tête chargée de douleur. Je demande à Votre Majesté la liberté de me retirer, ma douleur a besoin de soulagement, et mon âge de repos.

LE ROI.--Demeure un instant, Humphroy, duc de Glocester. Avant de te retirer, remets-moi ton bâton de commandement: Henri veut être son protecteur à lui-même, et Dieu sera mon espoir, mon appui, mon guide, et le flambeau de mes pas; et toi, va en paix, Humphroy, non moins chéri de ton roi que lorsque tu étais son protecteur.

MARGUERITE.--En effet, je ne vois pas pourquoi un roi en âge de régner aurait, comme un enfant, besoin d'un protecteur. Que Dieu et le roi Henri tiennent le gouvernail de l'Angleterre. Remettez ici votre bâton, monsieur, et au roi son royaume.

GLOCESTER.--Mon bâton? Le voilà, noble Henri, mon bâton de commandement; je vous le remets d'aussi bon coeur que me le confia Henri votre père: je le dépose à vos pieds avec autant de satisfaction que l'ambition de quelques autres en auraient à le recevoir. Adieu, bon roi: quand je serai mort et disparu de ce monde, puissent l'honneur et la paix environner ton trône!

(Il sort.)

MARGUERITE.--Enfin Henri est roi, et Marguerite est reine, et Humphroy, duc de Glocester, si rudement mutilé qu'il demeure à peine lui-même. Deux secousses à la fois: sa femme bannie, et un de ses membres enlevé, ce bâton de commandement ressaisi. Qu'il reste où il est, où il lui convient d'être, dans la main d'Henri.

SUFFOLK.--Ainsi ce pin orgueilleux laisse tomber sa tête et pendre ses branches flétries, ainsi meurt l'orgueil naissant d'Éléonor.

YORK.--N'en parlons plus, milords.--Avec la permission de Votre Majesté, voici le jour désigné pour le combat. Déjà l'appelant et le défendant, l'armurier et son apprenti, sont prêts à entrer dans la lice; que Vos Majestés veuillent donc bien venir assister à cette lutte.

MARGUERITE.--Oui, certainement, mon cher lord, car j'ai quitté la cour exprès pour être témoin de cette épreuve.

LE ROI.--Au nom de Dieu, ayez soin que toutes choses soient bien ordonnées selon les règles; qu'ils décident ici leur différend, et Dieu garde le droit!

YORK.--Je n'ai jamais vu, milord, un drôle de plus mauvaise mine, ni plus effrayé de combattre que l'appelant, le valet de cet armurier.

(Entrent d'un côté Horner et ses voisins qui boivent à sa santé, et de telle sorte qu'il est ivre. Il s'avance, précédé d'un tambour, avec son bâton auquel est attaché un sac plein de sable[12]; de l'autre côté Pierre, aussi avec un tambour et un bâton pareil, accompagné d'apprentis qui boivent à sa santé.)

[Note 12: Dans ces sortes d'épreuves, les chevaliers combattaient avec la lance et l'épée, les gens du commun avec un bâton noirci au bout duquel était attaché un sac rempli de sable très-pressé.]

PREMIER VOISIN, _à Horner_.--Allons, voisin Horner, je bois à votre santé un verre de vin d'Espagne: n'ayez pas peur, voisin, vous irez bien.

SECOND VOISIN.--Et voilà, voisin, un verre de malvoisie.

TROISIÈME VOISIN.--Et voilà un pot de bonne double bière; voisin, buvez, et n'ayez pas peur de votre apprenti.

HORNER.--Tout comme on voudra, par ma foi; je vous fais raison à tous, et je me moque de Pierre.

PREMIER APPRENTI.--Allons, Pierre, je bois à toi; n'aie pas peur.

SECOND APPRENTI.--Allons, ami Pierre, ne crains pas ton maître; combats pour l'honneur des apprentis.

PIERRE.--Je vous remercie tous: buvez, et priez pour moi, je vous en prie; car je crois bien que j'ai bu mon dernier coup en ce monde.--Tiens, Robin, si je meurs, je te donne mon tablier.--Et toi, William, tu auras mon marteau.--Et toi, Tom, tiens, prends tout l'argent que j'ai. O Seigneur! assistez-moi, mon Dieu, je vous en prie, car je ne serai jamais en état de tenir tête à mon maître, lui qui apprend l'escrime depuis si longtemps.

SALISBURY.--Allons, cessez de boire et venez aux coups. Toi, quel est ton nom?

PIERRE.--Pierre, vraiment.

SALISBURY.--Pierre! Et encore?

PIERRE.--Tap[13].

SALISBURY.--Tap! Songe donc à bien taper ton maître.

HORNER.--Messieurs, je suis venu ici comme qui dirait à l'instigation de mon apprenti, pour prouver qu'il est un coquin et moi un honnête homme.--Et quant au duc d'York, je jurerai sur ma mort que jamais je ne lui ai voulu aucun mal, ni au roi, ni à la reine. En conséquence, Pierre, prends garde à ce coup que je t'assène avec la fureur dont Bevis de Southampton tomba sur Ascapart[14].

[Note 13: Dans l'original, _Thump_, qui signifie _coup pesant_. Il a fallu y substituer un nom qui permît de conserver dans la traduction la plaisanterie de Salisbury.--Cet homme se nommait en réalité John Davy, et son maître William Calour. La chose se passa comme elle est représentée ici, à cela près que l'armurier ne fut pas tué dans le combat, mais seulement vaincu, et pendu ensuite; il ne s'était cependant pas déclaré coupable, et, selon Hollinshed, l'accusation était fausse.]

[Note 14: _Ascapart_, nom d'un géant fameux dans les récits populaires.]

YORK.--Allons, dépêchez.--La langue de ce drôle commence à bégayer. Sonnez, trompettes, donnez le signal aux combattants.

(Signal. Ils se battent: Pierre, d'un coup, renverse son maître sur le sable.)

HORNER.--Assez, Pierre, assez; je confesse, je confesse.... ma trahison.

(Il meurt.)

YORK.--Emporte son arme. Ami, remercie Dieu, et le bon vin qui s'est trouvé dans le chemin de ton maître.

PIERRE.--O Dieu! j'ai triomphé de mes ennemis en présence de cette assemblée! O Pierre! tu as triomphé dans la bonne cause!

LE ROI.--Allons, qu'on emporte d'ici le corps de ce traître, car sa mort nous a manifesté son crime; et Dieu, dans sa justice, nous a révélé l'innocence et la sincérité de ce pauvre garçon, qu'il espérait faire périr injustement. Viens, suis-nous, pour recevoir ta récompense.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Toujours à Londres.--Une rue.

_Entrent_ GLOCESTER ET SES DOMESTIQUES, _tous vêtus de deuil_.

GLOCESTER.--Ainsi quelquefois le jour le plus brillant se couvre de nuages; et, après l'été, suit invariablement le stérile hiver, avec les rigueurs de son amère froidure; comme les saisons se succèdent, ainsi se précipitent les joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs?

UN SERVITEUR.--Dix heures, milord.

GLOCESTER.--C'est l'heure qui m'a été marquée pour attendre le passage de la duchesse subissant sa punition. On la traîne sans pitié dans les rues: ses pieds délicats ne posent qu'avec une douleur presque insupportable sur le pavé de ces rues. Chère Nell, ton âme noble a peine à supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux fixés sur ton visage, et du rire de l'envie insultant à ta honte; lui qui naguère suivait les roues orgueilleuses de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe à travers les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je veux préparer mes yeux troublés de larmes à voir ses misères.

(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pièce de toile blanche, plusieurs papiers attachés derrière elle, les pieds nus et un flambeau allumé à la main; sir John Stanley, un shérif et des officiers de justice.)

UN DES DOMESTIQUES.--Si Votre Grâce le permet, nous allons l'enlever au shérif.

GLOCESTER.--Non; tenez-vous tranquilles; sous peine de la vie, laissez-la passer.

LA DUCHESSE.--Venez-vous, milord, pour être témoin de ma honte publique? En ce moment, tu fais aussi pénitence. Vois comme ils nous contemplent, comme cette folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent leurs têtes et tournent les yeux sur toi. Ah! Glocester, cache-toi à leurs regards odieux, et, enfermé dans ton cabinet, vas-y pleurer ma honte, et maudire tes ennemis, à la fois les miens et les tiens!

GLOCESTER.--Prends patience, chère Nell: cesse de te rappeler tes douleurs.

LA DUCHESSE.--Ah! Glocester, fais donc que je ne me rappelle plus qui je suis. Car quand je pense que je suis ta femme par mariage, et toi un prince, le protecteur de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas être ainsi conduite à travers les rues, revêtue d'infamie, des écriteaux sur mon dos, et suivie par une vile populace qui se réjouit de voir mes pleurs et d'entendre mes profonds gémissements. La pierre impitoyable déchire mes pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre garde où je marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter ce poids accablant de honte? Crois-tu que je veuille jamais jeter un regard sur ce monde, ou nommer heureux ceux qui jouissent de la lumière du soleil? Non: les ténèbres seront ma lumière, et la nuit sera pour moi le jour; le souvenir de ma grandeur passée sera mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la femme du duc Humphroy, et lui un prince tout-puissant, maître dans ce pays: et que cependant tel a été l'exercice de sa puissance, telle a été sa dignité de prince, qu'il était là tandis que je passais, moi sa femme, abandonnée, livrée en spectacle à leur curiosité, et montrée au doigt par cette canaille fainéante rassemblée à ma suite. Mais continue à te montrer patient, ne rougis pas de ma honte, demeure inactif jusqu'à ce que la hache de la mort se lève sur ta tête, comme, sois-en assuré, elle se lèvera bientôt; car Suffolk, lui qui peut tout obtenir, sur tous les points, de celle qui te hait et qui nous hait tous, et York, et l'impie Beaufort, ce prêtre sans foi, ont englué le buisson où doivent se prendre tes ailes; et, de quelque côté que tu diriges ton vol, ils t'envelopperont dans leurs trames; mais continue de ne rien craindre, et ne prends aucune précaution contre tes ennemis, jusqu'à ce que ton pied soit retenu dans le piége.

GLOCESTER.--Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'égarent. Il faut que je sois coupable avant de pouvoir être condamné. Eussé-je vingt fois autant d'ennemis, et chacun d'eux eût-il vingt fois leur pouvoir, tous ensemble seraient hors d'état de me causer le moindre mal aussi longtemps que je serai loyal, fidèle et exempt de reproche. Voudrais-tu donc que je t'eusse enlevée de force à l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta honte n'eût point été lavée par là, et je me serais mis en danger par l'infraction de la loi. C'est du calme, chère Nell, que tu pourras recevoir le plus de secours. Je t'en prie, forme ton âme à la patience; ces quelques jours de confusion seront bientôt passés.

(Entre un héraut.)

LE HÉRAUT.--Je somme Votre Grâce de se rendre au parlement de Sa Majesté, qui sera tenu le premier du mois prochain.

GLOCESTER.--Jamais ma présence n'y a été requise jusqu'à ce jour. Il y a quelque chose de caché là-dessous.--Il suffit, je m'y rendrai. (_Le héraut sort_.) Mon Éléonor.... il faut nous séparer. Maître shérif, n'ajoutez point à la peine à laquelle le roi l'a condamnée.

LE SHÉRIF.--Avec la permission de Votre Grâce, mes fonctions ne vont pas plus loin, et sir John Stanley est chargé maintenant de l'emmener avec lui dans l'île de Man.

GLOCESTER.--Me promettez-vous, Stanley, de protéger mon épouse dans son exil?

STANLEY.--Ce sont là mes ordres, avec le bon plaisir de Votre Grâce.

GLOCESTER.--Ne la traitez pas plus mal parce que je vous sollicite en sa faveur. Le monde peut me montrer encore un visage riant, et je puis vivre assez pour vous bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur ce, adieu, sir John.

LA DUCHESSE.--Quoi! partir, milord, et sans me dire adieu!

GLOCESTER.--Mes pleurs te disent que je ne puis m'arrêter à parler.

(Sortent Glocester et ses domestiques.)

LA DUCHESSE.--Es-tu donc parti, et toute consolation avec toi, car aucune ne m'accompagne? Ma joie est la mort, la mort dont le nom seul m'a fait frémir tant de fois, parce que je souhaitais l'éternité de ce monde. Stanley, je t'en prie, allons, emmène-moi d'ici; peu m'importe où tu me mèneras, car je ne te demande point d'autre faveur que de me conduire où on te l'a ordonné.

STANLEY.--Vous le savez, madame; c'est à l'île de Man, pour y être traitée selon votre condition.

LA DUCHESSE.--Je le serai donc bien mal, car ma condition, c'est la honte. Serai-je donc traitée honteusement?

STANLEY.--Vous le serez comme une duchesse, comme la femme du duc Humphroy; tel est le traitement qui vous attend.

LA DUCHESSE.--Shérif, sois heureux, et plus que je ne le suis, quoique tu aies dirigé les opprobres que je viens de subir.

LE SHÉRIF.--C'était mon office, madame, et je vous en demande pardon.

LA DUCHESSE.--Oui, oui, adieu, ton office est rempli. Allons, Stanley, partons-nous?