Chapter 8
LA PUCELLE.--Laissez-moi d'abord vous dire qui vous condamnez. Je ne suis point la fille d'un obscur berger: je suis issue de la race des rois; vierge chaste et sacrée, choisie par le Ciel, inspirée par sa grâce, et appelée à opérer sur la terre les plus grands miracles. Jamais je n'eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous, hommes corrompus par la débauche, souillés du sang des innocents, chargés d'iniquités et de vices, parce que vous êtes privés de la grâce dont d'autres ont reçu les dons, vous jugez impossible d'opérer des merveilles, si ce n'est par le secours des démons. Non! cette Jeanne d'Arc, que méconnaît votre ignorance, naquit et vécut vierge depuis sa tendre enfance: elle vécut chaste et sans reproche même dans ses pensées; et son sang pur, que vos mains barbares versent si injustement, criera vengeance contre vous aux portes du Ciel.
YORK.--Oui, oui; allons, qu'on l'entraîne au supplice.
WARWICK, _aux exécuteurs_.--Écoutez; comme elle est fille, allumez un grand bûcher, et placez au-dessus des barils de poix, afin d'abréger ses tourments.
LA PUCELLE.--Rien ne touchera-t-il vos coeurs impitoyables?--Allons, Jeanne, puisqu'il le faut, dévoile donc ta faiblesse qui t'assure le privilége de la loi. Je suis enceinte, homicides sanguinaires; si vous m'entraînez à une mort violente, ne faites pas du moins périr le fruit qui vit dans mon sein.
YORK.--Que le Ciel ne permette pas.... La sainte Pucelle enceinte?
WARWICK.--C'est là le plus grand miracle que tu aies jamais fait. Voilà donc où aboutit la scrupuleuse vertu?
YORK.--Sûrement le dauphin et elle auront eu commerce ensemble. J'avais prévu que ce serait là son dernier refuge.
WARWICK.--Allons, pars: nous ne voulons point sauver la vie à des bâtards, surtout à ceux dont Charles est le père.
LA PUCELLE.--Vous vous trompez; mon enfant n'est point de lui: c'est Alençon qui a eu mon amour.
YORK.--Alençon, cet indigne Machiavel[20]! Elle mourra, eût-elle mille vies à perdre.
[Note 20: Machiavel est postérieur à Henri VI, et cela a fait supposer à quelques critiques que ce vers avait été intercalé par quelque comédien ignorant; mais Shakspeare commet bien souvent de tels anachronismes.]
LA PUCELLE.--Oh! permettez. Je vous ai trompés encore: ce n'est ni Charles ni ce duc que je viens de nommer, c'est René, le roi de Naples, qui a triomphé de ma vertu.
WARWICK.--Un homme marié! Ce crime est intolérable.
YORK.--Bon; nous avons ici une vraie fille: je crois qu'elle ne sait trop lequel accuser, tant elle a eu d'amants!
WARWICK.--C'est une marque qu'elle a été facile et libérale.
YORK.--Et cependant tout à l'heure elle était vierge.--Vile prostituée, tes paroles te condamnent, toi et ton indigne fruit. Cesse les instances; elles sont inutiles.
LA PUCELLE.--Eh bien! emmenez-moi, vous à qui je lègue mes malédictions. Puisse le brillant soleil ne jamais laisser tomber ses rayons sur le pays que vous habitez! que la nuit et les funestes ombres de la mort vous environnent, jusqu'à ce que le malheur et le désespoir vous poussent à vous égorger ou à vous étrangler vous-mêmes!
(Les gardes l'emmènent.)
YORK.--Va tomber en lambeaux et te réduire en cendres, ministre maudit de l'enfer.
(Entre l'évêque de Winchester, cardinal de Beaufort.)
LE CARDINAL.--Lord régent, je salue Votre Grâce, et vous remets des lettres du roi. Apprenez, milord, que les puissances de la chrétienté, émues de pitié à la vue de ces sanglantes querelles, ont sollicité avec les plus vives instances une paix générale entre nous et l'ambitieuse France.--Et voyez le dauphin et sa suite qui s'avancent pour conférer avec nous sur les articles.
YORK.--Est-ce là tout le fruit de notre expédition? Après le meurtre de tant d'illustres lords, de tant de braves guerriers, capitaines et soldats, qui ont été immolés dans cette querelle et ont vendu leur vie pour leur patrie, finirons-nous par conclure une paix honteuse? N'avons-nous pas perdu par trahison, par fraude, la plupart des villes qu'avaient conquises nos illustres ancêtres? O Warwick, Warwick, je prévois avec douleur la perte complète de tout le royaume de France.
WARWICK.--Calmez-vous, York: si nous signons une paix, ce sera à des conditions si rigoureuses et si sévères, que les Français en retireront peu d'avantage.
(Entrent Charles, Alençon, le Bâtard et René.)
CHARLES.--Lords d'Angleterre, puisqu'il est arrêté qu'il sera proclamé une trêve en France, nous venons savoir de vous-mêmes quelles doivent être les conditions du traité.
YORK.--Parlez, Winchester: car la bouillante colère me suffoque et étouffe ma voix à la vue de nos mortels ennemis.
LE CARDINAL.--Charles, et vous, princes de France, voici les clauses: Qu'en reconnaissance de ce que le roi Henri, ému de compassion, et par pure clémence, consent à soulager votre pays des calamités de la guerre, et à vous laisser respirer au sein d'une heureuse paix, vous vous reconnaîtrez les vassaux fidèles de sa couronne. Et vous, Charles, à condition que vous ferez serment de lui payer tribut, et l'hommage de votre soumission, vous serez établi en qualité de vice-roi sous ses ordres, et vous n'en jouirez pas moins de la dignité royale.
ALENÇON.--Quoi! faudra-t-il qu'il ne soit plus que l'ombre de lui-même? qu'il orne son front d'une couronne, et qu'en réalité et en autorité il ne conserve que le privilége d'un simple sujet? Cette offre est absurde et dénuée de toute raison.
CHARLES.--Il est notoire que je suis déjà en possession de plus de la moitié du territoire de la France, et que j'y suis reconnu pour légitime souverain. Irai-je, pour gagner le reste des provinces non encore conquises, ravaler le privilége de ma royauté au point de n'avoir plus que le titre de vice-roi? Non, non, lord ambassadeur; j'aime mieux garder ce que je possède, que de me voir, par un désir trop pressé d'acquérir ce que je n'ai pas encore, dépouillé de l'espoir de devenir maître de tout.
YORK.--Présomptueux Charles! as-tu donc, par de sourdes intrigues, imploré l'intercession de l'Europe pour obtenir une paix, et aujourd'hui qu'on en vient à la conclure, oses tu comparer ton état présent aux conditions que nous t'offrons? Accepte de tenir comme un bienfait de notre roi le titre que tu usurpes, et non comme un droit qui t'appartienne, ou bien nous te poursuivrons d'une guerre éternelle.
RENÉ, _bas au dauphin._--Seigneur, vous avez tort de vous obstiner à chicaner les articles du traité; si vous laissez échapper cette occasion, je gage dix contre un que vous n'en retrouverez jamais une aussi favorable.
ALENÇON, _bas au dauphin._--Il faut convenir qu'il est de votre prudence de sauver vos sujets d'un si cruel carnage, et de tous les barbares massacres qui s'exercent tous les jours dans le cours de nos hostilités. Ainsi, acceptez cette trêve, vous la romprez quand votre intérêt l'exigera.
WARWICK.--Que répondez-vous, Charles? nos conditions tiennent-elles?
CHARLES.--Elles tiendront. Je demande seulement que vous ne conserviez aucune force dans nos villes de garnison.
YORK.--Jure donc foi et hommage à Sa Majesté, et, sur l'honneur d'un chevalier, jure de ne jamais désobéir, de n'être jamais rebelle à la couronne d'Angleterre, ni toi ni ta noblesse. (_Charles et sa suite font acte d'hommage._) A présent, licenciez votre armée quand il vous plaira; suspendez vos étendards, et que vos tambours se taisent, car nous promettons ici d'observer une paix sacrée.
SCÈNE VI
En Angleterre.--Un appartement du palais.
_Entrent_ SUFFOLK _s'entretenant avec_ LE ROI HENRI, GLOCESTER et EXETER.
LE ROI.--Noble comte, votre ravissant portrait de la belle Marguerite m'a saisi d'étonnement. Ses vertus parées des grâces de la beauté éveillent dans mon coeur, auparavant tranquille, toutes les passions de l'amour. Tel qu'un ruisseau dans la tempête, que la fureur des vents soulève et pousse contre la marée, tel mon coeur agité par le récit de son rare mérite se sent invinciblement entraîné, ou vers le naufrage, ou vers le lieu où je pourrai jouir de son amour.
SUFFOLK.--Eh bien, mon bon prince, ce récit superficiel n'est pour ainsi dire que l'exorde des louanges dont elle est digne. Toutes les perfections de cette divine dame, si j'avais assez d'art pour les décrire, formeraient un volume de pages ravissantes qui plongeraient dans l'extase l'imagination la plus insensible; et ce qui vaut mieux encore, c'est qu'avec cette beauté céleste, avec tant de grâces et d'appas, elle proteste, de l'âme la plus humble et la plus modeste, qu'elle est satisfaite d'être à vos ordres, s'ils sont honnêtes et vertueux; qu'elle est prête à aimer et respecter Henri comme son seigneur.
LE ROI.--Et jamais Henri n'osera exiger d'elle autre chose; ainsi, milord protecteur, donnez votre consentement à ce que Marguerite soit la reine de l'Angleterre.
GLOCESTER.--Je consentirais donc à flatter le crime? Vous savez, mon prince, que Votre Majesté est engagée à une autre dame du mérite le plus distingué. Comment vous dispenserez-vous de ce contrat sans souiller votre honneur d'un reproche honteux?
SUFFOLK.--Comme un souverain se dispense d'accomplir des serments illégitimes; ou comme un athlète qui, dans un tournois, ayant fait voeu de combattre, abandonne la lice à cause de l'inégalité de son adversaire. La fille d'un pauvre comte est un parti inégal et dont on peut se dégager sans offense.
GLOCESTER.--Eh quoi, je vous prie, qu'est de plus Marguerite? Son père n'est rien de mieux qu'un comte, malgré tous les titres fastueux dont il se décore.
SUFFOLK.--Milord, son père est un roi, roi de Naples et de Jérusalem; et il a une si grande autorité en France, que son alliance affermira notre paix et tiendra les Français dans l'obéissance.
GLOCESTER.--Et le comte d'Armagnac aura le même pouvoir, car il est le proche parent de Charles.
EXETER.--D'ailleurs son opulence promet une riche dot, tandis que René est plus prêt à recevoir qu'à donner.
SUFFOLK.--Une dot, milords? N'avilissez pas notre monarque à ce point, d'être assez abject, assez pauvre, pour déterminer son choix par la richesse et non par l'amour. Henri est en état d'enrichir une reine, au lieu de chercher une reine qui l'enrichisse. C'est ainsi que les vils paysans marchandent leurs femmes, comme ils marchandent des boeufs, des chevaux ou des moutons. Mais le mariage est une affaire trop importante pour être ainsi traitée par procureur. Ce n'est pas celle que nos intérêts pourraient nous faire préférer, mais celle qui plaît à Sa Majesté, qui doit partager sa couche nuptiale. Ainsi, lords, puisque c'est Marguerite que Henri préfère, c'est là un motif plus puissant que tous les autres qui nous oblige à la préférer aussi. Car qu'est-ce qu'un mariage forcé, sinon un enfer, une vie de discorde et de querelles éternelles, tandis qu'une union libre et volontaire donne le bonheur et fait goûter ici-bas la paix des cieux? Pourrions-nous faire épouser à Henri, qui est roi, une autre que Marguerite qui est la fille d'un roi? Ses incomparables attraits, joints à sa naissance, annoncent qu'elle n'est faite que pour épouser un roi. Son vaillant courage, son âme intrépide à un degré bien au-dessus du courage ordinaire de son sexe, nous promettent tout ce que nos espérances attendent de la lignée d'un roi. Henri, fils d'un conquérant, ne peut manquer d'engendrer des conquérants, si l'amour l'unit avec une femme d'une âme aussi élevée que l'est celle de la belle Marguerite. Rendez-vous donc, milords, et convenez ici avec moi que Marguerite sera notre reine, et nulle autre qu'elle.
LE ROI.--Si c'est l'impression puissante que m'a faite votre récit, mon noble lord Suffolk, ou si c'est que mon jeune coeur n'a jamais encore senti l'atteinte des flammes de l'amour, c'est ce que je ne puis expliquer: mais il est certain que je sens un trouble si violent dans mon âme, de si vives alarmes de crainte et d'espérance, que je suis fatigué et malade du tumulte de mes pensées. Allez donc vous embarquer: pressez votre arrivée en France, convenez de toutes les conditions, et faites tout pour que la belle Marguerite consente à traverser les mers, et vienne en Angleterre se voir couronner la reine fidèle et sacrée du roi Henri. Pour fournir aux dépenses et aux honneurs de votre ambassade, levez un dixième sur le peuple, et partez sans délai, car jusqu'à votre retour je vais être agité de mille soucis.--Et vous, mon cher oncle, bannissez tout reproche; si vous jugez ma faiblesse sur ce que vous fûtes autrefois, et non sur ce que vous êtes aujourd'hui, je suis sûr que vous pardonnerez cette soudaine exécution de ma volonté.--Allez, conduisez-moi dans un lieu où, loin de tout témoin, je puisse me livrer sans contrainte aux pensées qui tourmentent mon âme.
(Il sort.)
GLOCESTER.--Oui, je crains bien que les tourments qui commencent avec ce dessein ne cessent plus désormais.
(Glocester et Exeter sortent.)
SUFFOLK, _seul._--Ainsi, Suffolk l'emporte: et comme autrefois Pâris s'embarqua pour la Grèce, il part aujourd'hui pour la France, avec l'espoir de rencontrer la même fortune en amour, mais de prospérer plus heureusement que ne fit le Troyen. Marguerite sera reine, et gouvernera le roi: et moi je gouvernerai la reine, le roi et le royaume.
(Il sort.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
End of Project Gutenberg's Henri VI (1/3), by William Shakespeare, 1564-1616