Henri VI (1/3)

Chapter 7

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TALBOT.--Où est ma seconde vie?--C'est fait de la mienne.--Oh! où est le jeune Talbot? où est le vaillant Jean? O mort glorieuse ternie par la captivité, la valeur du jeune Talbot fait que je te reçois en souriant. Lorsqu'il m'a vu chanceler et tomber sur mes genoux, il a brandi au-dessus de ma tête son épée sanglante, et comme un lion affamé, il a commencé avec furie les plus terribles exploits. Mais lorsque mon défenseur courroucé s'est vu seul, ne protégeant plus que ma vie expirante, et sans ennemis qui le vinssent assaillir, alors les yeux étincelants, le coeur saisi de rage, il s'est élancé soudain de mes côtés dans le plus épais des bataillons français, et dans cette mer de sang mon enfant a éteint sa vie et son âme sublime, et là est mort dans son noble orgueil mon Icare, ma fleur.

(On apporte Jean Talbot mort.)

UN DES SERVITEURS DE TALBOT.--O mon cher maître! voyez: c'est votre fils qu'ils portent.

TALBOT.--O mort hideuse, qui te fais un jeu de nous insulter ici, bientôt affranchis de ton insolente tyrannie, et unis par les liens de l'immortalité, les deux Talbot voleront ensemble au travers des cieux légers, et en dépit de toi échapperont au néant de l'oubli.--(_A son fils_.)--O toi dont les blessures annoncent une mort si dure, parle à ton père avant de rendre ton dernier soupir! brave encore la mort en parlant, qu'elle veuille ou ne veuille pas t'écouter; traite-la comme un Français, comme ton ennemi.--Pauvre enfant! il me semble qu'il sourit, comme s'il voulait dire: «Si la mort avait été un Français, la mort serait morte aujourd'hui!» Approchez, approchez, et mettez-le dans les bras de son père. Mon âme ne peut plus supporter tant de douleurs. Soldats! adieu: j'ai ce que je voulais avoir, et mes vieux bras sont le tombeau du jeune Jean Talbot!

(Il meurt.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Toujours devant Bordeaux.

_Entrent_ CHARLES, ALENÇON, LE DUC DE BOURGOGNE, LE BATARD D'ORLÉANS ET LA PUCELLE.

CHARLES.--Si York et Somerset avaient envoyé du renfort ici, nous aurions eu une journée sanglante.

LE BATARD.--Avec quelle furie le jeune nourrisson de Talbot abreuvait de sang français son épée novice!

LA PUCELLE.--Je l'ai attaqué une fois en lui disant: «Toi, jeune homme, sois vaincu par une jeune fille.» Mais, avec un fier et majestueux dédain, il m'a répondu: «Le jeune Talbot n'est pas fait pour se commettre avec une prostituée;» et, s'élançant dans le sein des bataillons français, il m'a quittée avec mépris, comme un adversaire indigne de lui.

LE DUC DE BOURGOGNE.--Certes, il aurait fait un brave chevalier. Tenez, le voici enseveli dans les bras de son père, sanguinaire auteur de ses exploits meurtriers.

LE BATARD.--Taillons-les en pièces, hachons les cadavres de ces deux ennemis, la gloire de l'Angleterre et la terreur de la France.

CHARLES.--Oh! non! arrêtez; n'outrageons pas morts ceux que nous avons fuis vivants.

(Entre sir William Lucy précédé d'un héraut.)

LUCY.--Héraut, conduis-moi à la tente du Dauphin, à qui est resté l'avantage de cette journée.

CHARLES.--Quelle soumission est l'objet de ton message?

LUCY.--Soumission, Dauphin! ce mot est purement français; nous autres soldats anglais, nous ignorons ce qu'il signifie.--Je viens savoir quels prisonniers vous avez faits et reconnaître nos morts.

CHARLES.--Tu redemandes des prisonniers? nos prisons, c'est l'enfer.--Mais qui cherches-tu?

LUCY.--Où est le grand Hercule du champ de bataille, le vaillant lord Talbot, comte de Shrewsbury, créé, pour récompense de ses rares exploits, grand comte de Washford, de Waterford et de Valence, lord Talbot de Goodrig et d'Urchinfield? Où sont le lord Strange de Blachmore, le lord Vernon d'Alton, le lord Cromwell de Wingfield, le lord Furnival de Sheffield, le lord Faulconbridge, illustre par trois victoires, chevalier de l'ordre de Saint-George, de Saint-Michel et de la Toison d'Or, grand maréchal de notre roi Henri V dans toutes ses guerres de France?

LA PUCELLE.--Voilà un style bien impertinent et bien magnifique. Le grand sultan, qui domine sur cinquante-deux royaumes, ne s'exprime pas d'un ton si fastueux.--Vois; celui que tu pares de tous ces titres est ici gisant à nos pieds, cadavre impur et la proie des vers!

LUCY.--Talbot est donc tué, le fléau des Français, la terreur et la sombre Némésis de votre nation! Oh! que mes deux yeux ne peuvent-ils se changer en balles! comme je les lancerais contre vous! Que ne puis-je rappeler ces morts à la vie? c'en serait assez pour effrayer toute la France. Oui, l'image seule de Talbot suffirait pour épouvanter le plus fier d'entre vous.--Cédez-moi leurs corps, que je les emporte de ce lieu, et que je leur donne la sépulture qui convient à leur mérite.

LA PUCELLE.--Je crois que ce fanfaron est l'ombre du vieux Talbot, il parle d'un ton si orgueilleux et si hautain. Au nom de Dieu, qu'il prenne ces cadavres, qu'il les emporte d'ici; ils ne serviraient qu'à infecter l'air de notre patrie.

CHARLES.--Tu peux enlever ces corps.

LUCY.--Oui, je vais les enlever d'ici; mais de leurs cendres renaîtra un phénix qui fera trembler la France.

CHARLES.--Délivre-nous de leur vue, et fais après ce que tu voudras.--Marchons vers Paris sans délai, et suivons le cours de nos conquêtes; tout va fléchir devant nous, à présent que le terrible Talbot est mort.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

A Londres.--Une salle du palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, GLOCESTER ET EXETER.

LE ROI.--Avez-vous vu les lettres du pape, de l'empereur et du comte d'Armagnac?

GLOCESTER.--Oui, mon prince, et voici ce qu'elles contiennent: ils demandent en grâce à Votre Majesté qu'une bienheureuse paix soit conclue entre la France et l'Angleterre.

LE ROI.--Et que pensez-vous de cette demande?

GLOCESTER.--Je l'approuve, mon prince, comme le moyen d'arrêter l'effusion du sang chrétien et de rétablir la tranquillité dans les deux royaumes.

LE ROI.--Allons, j'y consens, mon oncle; car j'ai toujours pensé que c'était une chose impie et contre nature, que d'entretenir ces barbares et sanglantes querelles entre des nations qui professent la même foi.

GLOCESTER.--De plus, sire, pour accélérer et affermir encore plus le noeud de cette alliance, le comte d'Armagnac, proche parent de Charles, et homme d'un grand poids en France, propose à Votre Majesté sa fille en mariage, avec une riche et magnifique dot.

LE ROI.--En mariage? Hélas! mon oncle, je suis bien jeune encore: mon cabinet et mes livres vont mieux à mon âge que l'amour et le choix d'une femme. Cependant, qu'on fasse entrer les ambassadeurs, et que chacun d'eux reçoive la réponse que vous jugerez convenable; je serai satisfait de toute résolution qui tendra à la gloire de Dieu et au bien de mon pays.

(Entrent un légat et deux ambassadeurs, avec Winchester, revêtu du chapeau de cardinal.)

EXETER, _à part_.--Quoi! voilà donc le lord Winchester élevé à la dignité de cardinal[16]! Ah! je commence à voir que ce qu'a prédit un jour Henri V pourra bien s'accomplir: _«Si jamais_, disait-il, _Winchester parvient à être cardinal, il fera de son chapeau le rival de la couronne_.»

[Note 16: Shakspeare a oublié ici que dans les premières scènes de cette tragédie il avait déjà, à diverses reprises, qualifié Winchester de cardinal; du reste, c'est en lui donnant trop tôt ce titre qu'il s'est trompé; l'évêque de Winchester ne reçut en effet le chapeau de cardinal que dans la cinquième année du règne de Henri VI.]

LE ROI.--Ambassadeurs, vos différentes demandes ont été examinées et discutées. Votre proposition est juste et sage: aussi nous sommes décidément résolus à dresser les articles d'une paix sincère; et ils seront incessamment présentés à la France par milord Winchester.

GLOCESTER, _à l'ambassadeur du comte d'Armagnac._--Et quant à l'offre particulière du comte votre maître, j'en ai instruit Sa Majesté en détail; et le roi, satisfait des vertus de la princesse, informé de sa beauté, et content de sa dot, a le dessein de la faire reine de l'Angleterre.

LE ROI.--Pour preuve de mes intentions et de mon aveu, portez-lui ce joyau, gage de mon affection. _(Il lui remet un bijou_.) Et vous, lord protecteur, veillez à ce qu'ils soient escortés et conduits en sûreté jusqu'à Douvres; et après qu'ils seront embarqués, remettez-les aux chances de la mer.

(Le roi sort avec sa suite.)

WINCHESTER, _au légat_.--Arrêtez, seigneur légat; vous recevrez d'abord la somme que j'ai promise à Sa Sainteté, en échange de ces ornements vénérables dont elle m'a revêtu.

LE LÉGAT.--J'attendrai votre convenance, milord.

WINCHESTER.--Maintenant Winchester ne se soumettra pas, je pense, et ne le cédera pas au plus fier des pairs.--Humfroy de Glocester, tu reconnaîtras que l'évêque n'est ton inférieur, ni en naissance, ni en autorité, je te ferai plier et fléchir le genou, ou j'abîmerai ce royaume à force de révoltes.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

En France.

_Entrent_ CHARLES, LE DUC DE BOURGOGNE, ALENÇON, LE BATARD, RENÉ ET LA PUCELLE.

CHARLES.--Ces nouvelles, seigneur, doivent ranimer nos esprits abattus. On dit que les fiers Parisiens se révoltent et reviennent au parti des Français.

ALENÇON.--Marchons donc vers Paris, prince, et ne tenons pas ici notre armée dans l'inaction.

LA PUCELLE.--Que la paix soit avec eux, s'ils reviennent à nous! Autrement, que la ruine s'attache à leurs palais!

(Entre un éclaireur.)

L'ÉCLAIREUR.--Succès à notre vaillant général, et prospérité à ses partisans!

CHARLES.--Quelles nouvelles nous envoient nos éclaireurs? Parle.

L'ÉCLAIREUR.--L'armée anglaise, qui était divisée en deux corps, est maintenant réunie en un seul, et se propose de vous livrer bataille à l'instant.

CHARLES.--Cet avis est un peu soudain; mais nous allons nous mettre en état de les recevoir.

LE DUC DE BOURGOGNE.--J'ai confiance; l'ombre de Talbot n'est pas au milieu d'eux: à présent que Talbot n'est plus, seigneur, vous ne devez plus vous alarmer.

LA PUCELLE.--De toutes les passions honteuses, la plus maudite est la peur. Commandez à la victoire, Charles, et la victoire est à vous. Que Henri écume de rage; et que l'univers murmure en voyant nos triomphes.

CHARLES.--Marchons, mes seigneurs. Et que la France soit heureuse!

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Une alarme.--Attaques.

_Entre_ LA PUCELLE.

LA PUCELLE.--Le régent triomphe, et les Français fuient!--Venez à notre secours, paroles magiques, charmes puissants[17]; et vous, esprits d'élite qui m'instruisez de l'avenir et me faites prévoir les événements. (_On entend un coup de tonnerre_.) Vous, génies légers, qui servez sous les lois du souverain monarque du Nord, paraissez, et secondez-moi dans cette entreprise. (_Paraissent des démons_.) À cette prompte apparition, je reconnais votre obéissance ordinaire à ma voix. Maintenant, esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des régions souterraines, assistez-moi aujourd'hui, et faites que la France ait la victoire! (_Les démons se promènent en silence._) Ah! ne gardez pas plus longtemps ce morne silence.--Faut-il vous nourrir de mon propre sang? Je vais me couper un membre et vous le donner pour gage d'un plus riche salaire; consentez donc à m'assister. (_Les démons baissent la tête_.) N'est-il plus d'espoir de secours?--Eh bien, si vous m'accordez ma prière, mon corps sera le prix dont je payerai votre bienfait. (_Les démons secouent la tête_.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance accoutumée? Prenez donc mon âme. Oui, mon corps, mon sang, mon âme, tout, plutôt que de laisser la France succomber sous l'Angleterre. (_Les démons s'évanouissent._) Hélas! ils m'abandonnent!--L'heure est donc venue où la France doit couvrir d'un voile son superbe panache et laisser tomber sa tête dans le giron de l'Angleterre. Mes anciens enchantements sont impuissants, et l'enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C'en est fait, ô France; ta gloire va tomber en poussière.

[Note 17: _Periapts_, amulettes]

(Elle sort.)

(Escarmouches. La Pucelle et York combattent corps à corps. La Pucelle est prise. Les Français fuient.)

YORK.--Damoiselle de France, je crois que je vous tiens.--Déchaînez à présent vos esprits infernaux par vos sortiléges; essayez s'ils peuvent vous remettre en liberté: vous êtes une précieuse prise et qui doit tenter le diable.--Voyez comme cette sorcière hideuse fronce ses sourcils; on dirait que, comme une autre Circé, elle cherche à me faire changer de forme.

LA PUCELLE.--Tu ne peux recevoir une forme plus odieuse que la tienne.

YORK.--Oh! sans doute, le dauphin Charles est un bel homme; nul autre que lui ne peut plaire à votre oeil difficile.

LA PUCELLE.--Que la peste tombe sur Charles et sur toi! et puissiez-vous tous deux être surpris endormis dans votre lit et assaillis par des mains homicides!

YORK.--Farouche et maudite sorcière, retiens ta langue.

LA PUCELLE.--Je t'en conjure, laisse-moi maudire à mon gré.

YORK.--Tu maudiras à ton gré, mécréante, quand tu seras attachée au poteau.

(Ils sortent.)

(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)

SUFFOLK.--Soyez qui vous voudrez, vous êtes ma prisonnière. (_Il la regarde_.) Ô la plus belle de toutes les belles, ne crains rien, ne songe pas à fuir: je ne te toucherai que d'une main respectueuse; et je les pose doucement sur ton coeur. Je baise ces doigts en signe d'une paix éternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende l'hommage qui t'est dû.

MARGUERITE.--Marguerite est mon nom: je suis fille d'un roi, du roi de Naples; apprends-le, qui que tu sois toi-même.

SUFFOLK.--Je suis comte, et je m'appelle Suffolk. Merveille de la nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait ma captive; c'est ainsi que le cygne sauve ses petits du danger en les tenant emprisonnés sous ses ailes. Mais si ce droit de la guerre t'offense, va, sois libre comme l'amie de Suffolk. _(Marguerite va pour s'éloigner.)_--Ah! reste.--Je ne me sens pas le pouvoir de la laisser partir: ma main voudrait la laisser libre, mais mon coeur dit non. Telle que l'image du soleil dont les rayons se jouent dans l'onde pure, telle paraît à mes yeux cette beauté ravissante.--Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose lui parler. Je vais demander une plume et de l'encre et lui écrire ma pensée.--Allons donc, Suffolk, aie plus de confiance en toi. N'as-tu pas une langue? n'est-elle pas ta captive? Seras-tu dompté par la vue d'une femme?--Oh! la majesté de la beauté est si souveraine qu'elle enchaîne la langue et confond tous les sens.

MARGUERITE.--Dis, comte de Suffolk, si tel est ton nom, quelle rançon faudra-t-il que je paye pour obtenir ma liberté? car je vois que je suis ta prisonnière.

SUFFOLK, _à part_.--Comment peux-tu être sûr qu'elle dédaignera tes voeux avant d'avoir essayé de gagner son amour?

MARGUERITE.--Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle rançon dois-je payer?

SUFFOLK, _à part_.--Elle est belle, et dès lors faite pour être adorée; elle est femme, et dès lors faite pour être conquise.

MARGUERITE.--Veux-tu accepter une rançon, oui ou non?

SUFFOLK, _à part._--Insensé, souviens-toi que tu as une femme: comment donc Marguerite pourrait-elle être l'objet de ton amour?

MARGUERITE.--Il vaut mieux que je le quitte; car il ne veut point m'entendre.

SUFFOLK, _à part_.--C'est là ce qui renverse tous mes projets; il n'y faut plus songer.

MARGUERITE.--Il parle au hasard: sûrement cet homme est fou.

SUFFOLK, _à part_.--Mais on pourrait obtenir une dispense.

MARGUERITE.--Et cependant je voudrais bien obtenir votre réponse.

SUFFOLK, _toujours à part._--Je veux gagner le coeur de cette belle Marguerite.... Pour qui?--Quoi? pour mon roi.--Ah! c'est une créature de bois.

MARGUERITE.--Il parle de bois: c'est quelque charpentier.

SUFFOLK, _à part._--Mais enfin ce moyen satisferait mon désir, et la paix serait cimentée entre les deux royaumes.--Mais à cela il reste encore un obstacle: car quoique son père soit roi de Naples, duc d'Anjou et du Maine, cependant il est pauvre, et notre noblesse dédaignerait cette alliance.

MARGUERITE.--M'entendez-vous, capitaine?--N'en avez-vous donc pas le loisir?

SUFFOLK.--Cela sera, en dépit de tous leurs dédains. Henri est jeune, il cédera facilement. (_En se rapprochant d'elle._) Madame, j'ai un secret à vous révéler.

MARGUERITE, _à part._--Quoique je sois prisonnière, il me paraît un chevalier, et je ne dois craindre aucune insulte.

SUFFOLK.--Madame, daignez écouter ce que je vous dis.

MARGUERITE, _à part._--Peut-être serai-je délivrée par les Français, et alors je n'ai pas besoin de mendier ses égards.

SUFFOLK.--Aimable dame, donnez-moi votre attention sur un objet important.

MARGUERITE.--Après tout, d'autres femmes ont été captives avant moi.

SUFFOLK.--Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?

MARGUERITE.--Je vous demande merci; ce n'est qu'un prêté rendu[18].

[Note 18: _A quid pro quo_, c'est-à-dire: _Quelque chose, pour quelque chose de pareil_.]

SUFFOLK.--Répondez, aimable princesse; ne regarderiez-vous pas votre esclavage comme un heureux événement, s'il vous faisait reine?

MARGUERITE.--Une reine dans l'esclavage est plus avilie qu'un esclave dans la plus basse servitude: il faut que les princes soient libres.

SUFFOLK.--Et vous le serez, si le roi de la belle Angleterre l'est lui-même.

MARGUERITE.--Quoi? que me fait sa liberté?

SUFFOLK.--J'entreprendrai de te faire la reine de Henri, de placer dans ta main un sceptre d'or, et une riche couronne sur ta tête, si tu veux condescendre à être ma....

MARGUERITE.--Quoi?

SUFFOLK.--L'objet de son amour.

MARGUERITE.--Je suis indigne d'être l'épouse de Henri.

SUFFOLK.--Non, madame, c'est moi qui suis indigne et me sens incapable de faire ma cour à une beauté si céleste, pour la rendre la femme de Henri, sans avoir moi-même aucune part dans ce choix. Eh bien! madame, que répondez-vous? êtes-vous satisfaite?

MARGUERITE.--Oui, je le suis, si mon père y consent.

SUFFOLK.--Allons, assemblons nos officiers et déployons nos enseignes; et, près des murs du château de votre père, faisons sonner un pourparler pour lui demander à conférer avec lui. _(Un trompette sonne un pourparler.--René paraît sur les murs_.) Vois, René, vois ta fille prisonnière.

RENÉ.--De qui?

SUFFOLK.--La mienne.

RENÉ.--Eh bien, Suffolk, quel remède? Je suis un soldat, et ne sais ni pleurer, ni me déchaîner contre l'inconstance de la fortune.

SUFFOLK.--Il est un remède, seigneur. Consentez (et pour votre gloire consentez-y) que votre fille soit mariée à mon roi, c'est avec peine que je suis parvenu à l'y déterminer, et cette captivité si douce aura valu à votre fille la liberté et un trône.

RENÉ.--Suffolk pense-t-il comme il parle?

SUFFOLK.--La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait ni flatter, ni dissimuler, ni tromper.

RENÉ.--Sur ta parole de comte, je descends pour répondre à tes gracieuses offres.

SUFFOLK.--Et moi, je vais t'attendre ici.

(Les trompettes sonnent. Entre René.)

RENÉ.--Brave comte, sois le bienvenu sur notre territoire: commande dans l'Anjou selon qu'il te plaira.

SUFFOLK.--Je te rends grâces, René, heureux père d'une si belle enfant, faite pour devenir la compagne d'un roi. Quelle réponse fais-tu à ma demande?

RENÉ.--Puisque tu daignes rechercher le faible mérite de ma fille pour en faire la royale épouse d'un si grand prince, ma fille appartiendra à Henri s'il veut bien l'accepter, à condition que je jouirai tranquillement de mes duchés du Maine et de l'Anjou, exempt des troubles et de tous les maux de la guerre.

SUFFOLK.--Ton consentement est sa rançon; je lui rends sa liberté; et je me charge d'obtenir pour toi la jouissance paisible de tes deux comtés.

RENÉ.--Et moi, au nom de l'auguste Henri, voyant en toi le représentant et l'envoyé de ce puissant roi, je te donne sa main pour gage de sa foi.

SUFFOLK.--René de France, je te rends grâces au nom du roi; car c'est ici un pacte convenu pour les intérêts du roi. _(A part_.) Et cependant il me semble que je serais avec plaisir, dans cet accord, mon propre mandataire.--Je vais partir pour l'Angleterre avec cette nouvelle et hâter la célébration de ce mariage. Adieu, René: dépose ce diamant dans un palais, ainsi qu'il convient.

RENÉ.--Je t'embrasse, comme j'embrasserais le pieux roi Henri s'il était ici.

MARGUERITE, _à Suffolk_.--Adieu, milord. Suffolk peut compter toute sa vie sur les voeux, les prières et les louanges de Marguerite.

(Elle va pour se retirer.)

SUFFOLK.--Adieu, ravissante dame.--Eh quoi! Marguerite, ne me chargerez-vous d'aucun compliment pour mon roi?

MARGUERITE.--Dites-lui de ma part tout ce que peut lui dire une jeune fille, sa servante.

SUFFOLK.--Douces paroles, pleines de grâce et de modestie! Mais, madame, il faut que je vous importune encore: quoi! nul gage d'amour pour Sa Majesté?

MARGUERITE.--Excusez-moi, mon cher lord: je lui envoie un coeur pur et sans tache, que n'a jamais profané l'amour.

SUFFOLK, _en l'embrassant_.--Et ce baiser aussi....

MARGUERITE.--Que ceci soit pour vous.--Je n'aurais pas la présomption d'envoyer à un roi des gages si téméraires.

(Sortent René et Marguerite.)

SUFFOLK.--Oh! si tu étais pour moi!.... Mais, arrête, Suffolk; ne t'engage pas dans ce dangereux labyrinthe: là sont cachés des monstres dévorants et d'horribles trahisons.--Éveille plutôt l'amour de Henri par les louanges de la charmante Marguerite; grave dans ta mémoire ses ravissantes vertus et ses grâces naturelles si supérieures à l'art: retrace-toi souvent son image en traversant les mers, afin qu'arrivé aux pieds de Henri tu puisses troubler sa raison et l'enivrer d'admiration.

(Il sort.)

SCÈNE V

Camp du duc d'York, en Anjou.

_Entrent_ YORK, WARWICK, UN BERGER, LA PUCELLE.

YORK.--Amenez cette sorcière, qui est condamnée au feu.

LE BERGER.--Ah! Jeanne, ce coup donne la mort au coeur de ton père. N'ai-je donc parcouru tant de pays, et ne te retrouvé-je à présent que pour être témoin de ta mort cruelle et prématurée? Ah! Jeanne, ma chère fille, je veux mourir avec toi.

LA PUCELLE.--Vieillard décrépit, ignoble et vil mendiant, je suis sortie d'un plus noble sang que le tien: tu n'es point mon père, ni mon ami.

LE BERGER.--Ah! malheureuse!.... Milord, je vous en conjure, cela n'est pas. Je suis son père: toute la paroisse le sait; sa mère vit encore et peut attester qu'elle fut le premier fruit de ma jeunesse.

WARWICK.--Ingrate, veux-tu donc renier tes parents?

YORK.--On peut juger par là quel genre de vie elle a menée, honteuse et criminelle; sa mort répond à sa vie.

LE BERGER.--C'est une honte, Jeanne, de vouloir ainsi démentir ton père. Dieu sait que tu es formée de ma chair, et que pour toi j'ai versé bien des larmes: ne me méconnais pas, chère fille, je t'en conjure.

LA PUCELLE.--Loin de moi, paysan. _(Aux Anglais_.) Vous avez suborné cet homme pour flétrir ma noble origine.

LE BERGER.--Il est vrai que je donnai un _noble_[19] au prêtre le jour où j'épousai sa mère.--Mets-toi à genoux, ma chère fille, et reçois ma bénédiction. Quoi, tu ne veux pas? Eh bien, maudit soit l'instant de ta naissance! je voudrais que le lait que tu suçais sur le sein de ta mère fût devenu un poison pour toi; ou bien je voudrais que dans le temps où tu gardais mes moutons dans les champs, quelque loup affamé t'eût dévorée: tu renies ton père, infâme prostituée? Brûlez-la! brûlez-la! le gibet serait un supplice trop doux pour elle.

(Il sort.)

[Note 19: Jeu de mots sur _noble_, noble, et un _noble_, monnaie du temps.]

YORK.--Qu'on l'emmène; elle a vécu trop longtemps pour semer dans l'univers ces vices odieux.