Chapter 7
PISTOL.--i, _couper gorge_, _par ma foi_, _paysan_, à moins que tu ne me donnes des écus, et de bons écus, ou je te mets en pièces avec cette épée que voilà.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! je vous supplie, pour l'amour de Dieu, de me pardonner. Je suis un gentilhomme de bonne maison: gardez ma vie, et je vous donnerai deux cents écus.
PISTOL.--Qu'est-ce qu'il dit?
LE PAGE.--_Il vous prie d'épargner sa vie, parce qu'il est un homme de bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa rançon, deux cents écus._
PISTOL.--Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je prendrai ses écus.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Petit monsieur, que dit-il?_
LE PAGE.--_Encore qu'il est contre son jurement de pardonner aucun prisonnier: néanmoins, pour les écus que vous promettez, il est content de vous donner la liberté et le franchissement._
LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Sur mes genoux, je vous donne mille remercîments, et je m'estime heureux d'être tombé entre les mains d'un chevalier, je pense, le plus brave, et le plus distingué seigneur de l'Angleterre._
PISTOL.--Interprète-moi cela, page.
LE PAGE.--Il dit qu'il vous fait à genoux mille remercîments, et qu'il s'estime très-heureux d'être tombé entre les mains d'un seigneur, à ce qu'il croit, le plus brave, le plus généreux et le plus distingué de toute l'Angleterre.
PISTOL.--Comme il est vrai que je respire, je veux montrer quelque clémence. Allons, suis-moi!
LE PAGE.--_Suivez_, _vous_, _le grand capitaine_. (_Le soldat et Pistol s'en vont._) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une voix aussi bruyante sortir d'un coeur aussi vide: aussi cela vérifie bien le proverbe qui dit: Que les tonneaux vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym avaient cent fois plus de courage que ce diable de hurleur qui, comme celui de nos antiques farces, se rogne les ongles avec un poignard de bois. Tout le monde en peut faire autant. Ils sont pourtant tous deux pendus: et il y a longtemps que celui-ci aurait été leur tenir compagnie, s'il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui. Il faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont la garde du bagage de notre camp. Les Français feraient un beau butin sur nous, s'ils le savaient; car il n'y a personne pour le garder que des enfants.
(Il sort.)
SCÈNE V
Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.
LE CONNÉTABLE, LE DUC D'ORLÉANS, BOURBON LE DAUPHIN ET RAMBURE.
LE CONNÉTABLE.--O diable!
LE DUC D'ORLÉANS.--_Ah! seigneur! le jour est perdu, tout est perdu!_
LE DAUPHIN.--_Mort de ma vie!_ tout est détruit: tout! La honte se pose avec un rire moqueur sur nos panaches, et nous couvre d'un opprobre éternel. _O méchante fortune!_--Ne nous abandonne pas.
(Bruit de guerre d'un moment.)
LE CONNÉTABLE.--Allons, tous nos rangs sont rompus.
LE DAUPHIN.--O honte qui ne passera point! Poignardons-nous nous-mêmes. Sont-ce là ces misérables soldats dont nous avons joué le sort aux dés?
LE DUC D'ORLÉANS.--Est-ce là le roi à qui nous avons envoyé demander sa rançon?
BOURBON.--Opprobre! éternel opprobre! Partout la honte!--Mourons à l'instant.--Retournons encore à la charge; et que celui qui ne voudra pas suivre Bourbon se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main comme un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu'un esclave aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements la plus belle de ses filles.
LE CONNÉTABLE.--Que le désordre, qui nous a perdus, nous sauve maintenant! Allons par pelotons offrir notre vie à ces Anglais.
LE DUC D'ORLÉANS.--Nous sommes encore assez d'hommes vivants dans cette plaine pour étouffer les Anglais dans la presse, au milieu de nous, s'il est possible encore de rétablir un peu d'ordre.
BOURBON.--Au diable l'ordre, à présent!--Je vais me jeter dans le fort de la mêlée. Abrégeons la vie: autrement notre honte durera trop longtemps.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Autre partie du champ de bataille.
_Bruits de guerre_. LE ROI HENRI _entre avec ses soldats, puis_ EXETER _et suite_.
LE ROI.--Nous nous sommes conduits à merveille, braves compatriotes: mais tout n'est pas fait; les Français tiennent encore la plaine.
EXETER.--Le duc d'York se recommande à Votre Majesté.
LE ROI.--Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace d'une heure, je l'ai vu terrassé, et trois fois se relever et combattre. De son casque à son éperon, il n'était que sang.
EXETER.--C'est en cet état, le brave guerrier, qu'il est couché, engraissant la plaine; et à ses côtés sanglants est aussi gisant le noble Suffolk, compagnon fidèle de ses honorables blessures! Suffolk a expiré le premier et York, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soulevant sa tête par sa chevelure, il baise les blessures ouvertes et sanglantes de son visage, et lui crie: «Arrête encore, cher Suffolk, mon âme veut accompagner la tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends la mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans cette plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous sommes restés unis en chevaliers.» Au moment où il disait ces mots, je me suis approché et je l'ai consolé. Il m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la mienne, il m'a dit:--Cher lord, recommande mes services à mon souverain. Ensuite il s'est retourné, et il a jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk, et a baisé ses lèvres; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son sang le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieusement fini. Cette noble et tendre scène m'a arraché ces pleurs que j'aurais voulu étouffer; mais j'ai perdu le mâle courage d'un homme; toute la faiblesse d'une femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux un torrent de larmes.
LE ROI.--Je ne blâme point vos armes; car, à votre seul récit, il me faut un effort pour contenir ces yeux couverts d'un nuage, et prêts à en verser aussi. (_Un bruit de guerre._) Mais écoutons! Quelle est cette nouvelle alarme? Les Français ont rallié leurs soldats épars! Allons, que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en l'ordre dans les rangs.
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Autre partie du champ de bataille.
_On voit entrer_ FLUELLEN ET GOWER.
FLUELLEN.--Comment! on a tué les enfants et le bagage! C'est contre les lois expresses de la guerre; c'est un trait de bassesse aussi grand, voyez-vous, qu'on en puisse offrir dans le monde. En votre conscience, là, n'est-ce pas?
GOWER.--Il est certain qu'il n'est pas resté un seul de ces jeunes enfants en vie; et ce sont ces infâmes poltrons qui se sauvent de la bataille qui ont fait ce carnage: ils ont encore, outre cela, brûlé ou emporté tout ce qui était dans la tente du roi; aussi le roi a-t-il, très à propos, ordonné à chaque soldat d'égorger chacun leurs prisonniers. Oh! c'est un brave roi!
FLUELLEN.--Il est né à Monmouth, capitaine Gower. Comment appelez-vous la ville où Alexandre _le gros_ est né?
GOWER.--Alexandre le Grand, vous voulez dire?
FLUELLEN.--Quoi, je vous prie, est-ce que _le gros_ et _le grand_ ne sont pas la même chose? Le gros, ou le grand, ou le puissant, ou le magnanime, reviennent toujours au même, sinon que la phrase varie un peu.
GOWER.--Je crois qu'Alexandre le Grand est né en Macédoine. Son père s'appelait.... Philippe de Macédoine, à ce que je crois.
FLUELLEN.--Je crois aussi que c'est en Macédoine qu'Alexandre est né. Je vous dirai, capitaine, si vous cherchez dans les cartes du monde, je vous assure que vous trouverez, en comparant Macédoine avec Monmouth, que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux les mêmes. Il y a une rivière en Macédoine, il y en a une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth s'appelle Wye; mais pour le nom de l'autre rivière, cela m'a passé de la cervelle; mais ça n'y fait rien; c'est aussi semblable l'un à l'autre, comme mes doigts sont avec mes doigts, et elles ont toutes deux du saumon. Si vous faites bien attention à la vie d'Alexandre, la vie de Henri de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi, dans ses rages et dans ses furies, et dans ses emportements et dans ses colères, et dans ses humeurs et dans ses chagrins, et dans ses indignations; et aussi étant un peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa fureur, tué son meilleur ami Clitus.
GOWER.--Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-là; car il n'a jamais tué aucun de ses amis.
FLUELLEN.--Cela n'est pas bien de votre part, voyez-vous, de m'arracher la parole de la bouche avant que mon conte soit fait et fini. Je ne parle qu'en figures et en comparaisons de l'histoire: de même qu'Alexandre tua son ami Clitus étant dans son vin et à boire, de même aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sens et sain de jugement, a chassé le gros et gras baron, qui avait ce gros ventre, celui qui était si plein de bons mots, de plaisanteries, de bons tours et de bouffonneries.... j'ai oublié son nom....
GOWER.--Quoi! le chevalier Falstaff?
FLUELLEN.--Précisément, c'est lui-même. Je vous dis qu'il y a de braves gens nés à Monmouth.
GOWER.--Voilà Sa Majesté.
(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester, Exeter, Fluellen, etc. Fanfare.)
LE ROI.--Depuis que j'ai posé le pied en France, je ne me suis senti en colère que dans cet instant. Prends ta trompette, héraut: vole à ces cavaliers que tu vois là-bas sur la colline. S'ils veulent combattre, dis leur de descendre, sinon qu'ils évacuent la plaine: leur vue nous offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre parti, nous irons les trouver, et nous les précipiterons de cette colline, aussi rapidement que la pierre lancée par les frondes de l'antique Assyrie. En outre, nous couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas un de ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde.--Va le leur dire.
(Entre Montjoie.)
EXETER.--Voici le héraut de France, mon prince, qui vient vers nous.
GLOCESTER.--Son regard est plus humble que de coutume.
LE ROI.--Quoi donc! Que veut dire ceci, héraut? Ne sais-tu pas que j'ai dévoué ces ossements au payement de ma rançon? Viens-tu encore me parler de rançon?
MONTJOIE.--Non, grand roi. Je viens te demander, au nom de l'humanité, la permission de parcourir cette plaine sanglante, d'y compter nos morts pour les ensevelir, et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les vils paysans baignent leurs membres dans le sang des princes; et nombre de princes, ô malédiction sur cette journée! sont noyés dans un sang vil et mercenaire, tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu'au poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur, foulent sous leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà morts, et les tuent deux fois. O permets-nous, grand roi, d'errer en sûreté dans la plaine, et de disposer de leurs cadavres!
LE ROI.--Je te dirai franchement, héraut, que je ne sais pas si la victoire est à nous, ou non; car je vois encore de nombreux escadrons de vos cavaliers galoper sur la plaine.
MONTJOIE.--La victoire est à vous.
LE ROI.--Louanges en soient rendues à Dieu, et non pas à notre force!--Comment appelle-t-on ce château, qui est tout près d'ici?
MONTJOIE.--On l'appelle Azincourt.
LE ROI.--Nous nommerons donc ce combat la bataille d'Azincourt, donnée le jour des saints Crépin et Crépinien.
FLUELLEN.--Plaise à Votre Majesté, votre grand-père, de fameuse mémoire, et votre grand-oncle, Edouard le Noir, prince de Galles, à ce que j'ai lu dans les chroniques, ont soutenu une bien brave bataille ici en France.
LE ROI.--Il est vrai, Fluellen.
FLUELLEN.--Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Majesté s'en souvient, les Gallois ont été bien utiles dans un jardin où il y avait des poireaux, en portant des poireaux à leurs bonnets à la Monmouth; ce que Votre Majesté sait bien être encore aujourd'hui une marque honorable de ce service-là; et je crois bien aussi que Votre Majesté ne dédaigne pas, sans doute, de porter aussi le poireau à la Saint-David.
LE ROI.--Je le porte, sans doute, en signe d'un honneur mémorable; car je suis Gallois aussi moi-même, vous le savez, mon cher compatriote.
FLUELLEN.--Toute l'eau de la rivière Wye ne laverait pas le sang gallois qui coule dans les veines de Votre Majesté; je peux vous dire cela. Dieu vous bénisse, et vous conserve autant qu'il plaira à Sa Grâce et à Sa Majesté aussi.
LE ROI.--Je te rends grâces, mon cher compatriote.
FLUELLEN.--Par mon Jésus! je suis le compatriote de Votre Majesté, le sache qui voudra; je l'avouerai à toute la terre, je n'ai pas lieu de rougir de Votre Majesté. Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un honnête homme.
LE ROI.--Dieu veuille me conserver tel. (_Montrant le héraut de France._) Que nos hérauts l'accompagnent. Rapportez-moi au juste le nombre des morts de l'une et l'autre armée. (_Le roi montrant Williams._) Qu'on m'appelle ce soldat que voilà.
EXETER.--Soldat, venez parler au roi.
LE ROI.--Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau?
WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est le gage d'un homme avec lequel je dois me battre, s'il est encore en vie.
LE ROI.--Est-ce un Anglais?
WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est un drôle avec qui j'ai eu dispute la nuit dernière, et à qui, s'il est en vie et si jamais il ose réclamer ce gant-là, j'ai juré d'appliquer un soufflet; ou bien, si je puis apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi de soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai sauter de la tête d'une belle manière.
LE ROI.--Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?--Est-il à propos que ce soldat tienne son serment?
FLUELLEN.--C'est un fanfaron et un lâche s'il ne le fait pas; plaise à Votre Majesté, en conscience.
LE ROI.--Peut-être que son ennemi est un homme d'un rang supérieur, qui n'est pas dans le cas de lui faire raison.
FLUELLEN.--Quand il serait aussi bon gentilhomme que le diable, que Lucifer et Belzébuth lui-même, il est nécessaire, voyez-vous, sire, qu'il tienne son voeu et son serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa réputation serait celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et conscience.
LE ROI.--Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand tu rencontreras ce drôle-là.
WILLIAMS.--Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que je vis.
LE ROI.--Sous qui sers-tu?
WILLIAMS.--Sous le capitaine Gower, sire.
FLUELLEN.--Gower est un bon capitaine, et qui a son bon savoir et une bonne littérature dans la guerre.
LE ROI.--Va le chercher, soldat, et me l'amène.
WILLIAMS.--J'y vais, sire.
(Williams sort.)
LE ROI.--Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi, et mets-la à ton chapeau. Tandis qu'Alençon et moi nous étions par terre, j'ai arraché ce gant de son casque. Si quelqu'un le réclame, il faut que ce soit un ami d'Alençon, et notre ennemi par conséquent: ainsi, si tu le rencontres, arrête-le si tu m'aimes.
FLUELLEN.--Votre Grâce me fait un aussi grand honneur que puisse en désirer le coeur de ses sujets. Je voudrais, de toute mon âme, trouver l'homme planté sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce gant: voilà tout; mais je voudrais bien le voir une fois. Dieu veuille, de sa grâce, que je le voie!
LE ROI.--Connais-tu Gower?
FLUELLEN.--C'est mon cher ami, sous le bon plaisir de Votre Majesté.
LE ROI.--Je t'en prie, va donc le chercher, et amène-le à ma tente.
FLUELLEN.--Je pars.
LE ROI.--Lord Warwick, et vous, mon frère Glocester, suivez de près Fluellen: le gant que je lui ai donné comme une faveur pourrait bien lui attirer un affront. C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'après la convention, porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick. Si le soldat le frappait, comme je présume à son maintien brutal qu'il tiendra sa parole, il pourrait en arriver quelque malheur soudain; car je connais Fluellen pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif comme le salpêtre: il sera prompt à lui rendre injure pour injure. Suivez-le, et veillez à ce qu'il n'arrive aucun malheur entre eux deux. Venez avec moi, vous, mon oncle Exeter.
SCÈNE VIII
Devant la tente du roi.
_Entrent_ GOWER ET WILLIAMS.
WILLIAMS.--Je gage que c'est pour vous faire chevalier, capitaine.
(Arrive Fluellen.)
FLUELLEN.--La volonté de Dieu soit faite et son bon plaisir. Capitaine, je vous supplie, venez-vous-en bien vite chez le roi; il se prépare peut-être plus de bien pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous imaginer.
WILLIAMS.--Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?
FLUELLEN.--Ce gant-là? Je sais que ce gant est un gant.
WILLIAMS.--Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme je le réclame.
(Il le frappe.)
FLUELLEN.--Sang-Dieu! voilà un traître s'il y en a un dans le monde universel, en France ou en Angleterre.
GOWER.--O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (_A Williams._) Vous, misérable....
WILLIAMS.--Croyez-vous que je veuille être parjure?
FLUELLEN.--Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en vais le traiter, le traître, comme il le mérite, et je l'arrangerai d'importance, je vous assure.
WILLIAMS.--Je ne suis point un traître.
FLUELLEN.--C'est un mensonge: qu'il t'étrangle. Je vous ordonne à vous présent, et au nom de Sa Majesté, de l'arrêter. C'est un ami du duc d'Alençon.
(Entrent Warwick et Glocester.)
WARWICK.--Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là? De quoi s'agit-il?
FLUELLEN.--Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une des plus contagieuses trahisons qui vient de se découvrir, voyez-vous, que vous puissiez voir dans le plus beau jour d'été.--Voici Sa Majesté.
(Entrent le roi Henri et Exeter.)
LE ROI.--Comment? De quoi s'agit-il donc ici?
FLUELLEN.--Sire, voici un scélérat, un traître, qui a, voyez-vous, sire, frappé le gant que Votre Majesté a arraché du casque d'Alençon.
WILLIAMS.--Sire, c'était là mon gant, car voilà le pareil, et celui à qui je l'ai donné en échange m'a promis de le porter à son bonnet: je lui ai promis de le frapper s'il osait le faire; j'ai rencontré cet homme avec mon gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.
FLUELLEN.--Or, écoutez à présent, sire, sous le bon plaisir de votre vaillance, quel misérable maraud c'est là. J'espère que Votre Majesté assurera, attestera, témoignera, et protestera bien, que c'est là le gant d'Alençon que Votre Majesté m'a donné, en votre conscience, là.
LE ROI.--Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le pareil. C'est moi, je te l'assure, que tu as promis de frapper, et tu peux te ressouvenir que tu t'es servi de termes très-durs à mon égard.
FLUELLEN.--Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la tête en réponde s'il y a des lois martiales dans le monde.
LE ROI.--Comment peux-tu me faire satisfaction pour cette offense?
WILLIAMS.--Toutes les offenses, mon prince, viennent du coeur, et je proteste qu'il n'est jamais rien sorti du mien qui puisse offenser Votre Majesté.
LE ROI.--C'est nous-même cependant que tu as insulté.
WILLIAMS.--Vous ne vous êtes pas présenté alors sous les traits de Votre Majesté; vous ne m'avez paru que comme un soldat ordinaire, témoin la nuit qu'il faisait, votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre Altesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le regarder comme votre faute et non comme la mienne; car si vous eussiez été ce que je vous croyais, il n'y avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie Votre Altesse de me pardonner.
LE ROI.--Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant d'écus, et donnez-le à ce soldat.--Garde-le, soldat, et porte-le à ton bonnet comme une marque d'honneur, jusqu'à ce que je le réclame: donnez-lui les écus. (_A Fluellen._) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses amis.
FLUELLEN.--Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là a du courage et du feu dans le ventre. Tiens, voilà un écu pour toi, et je te recommande de servir bien Dieu, et de te préserver des brouilleries, des vacarmes et des querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en trouveras mieux.
WILLIAMS.--Je ne veux point de votre argent.
FLUELLEN.--C'est de bon coeur: moi je te dis que cela te servira pour raccommoder ton havre-sac: allons, pourquoi faire le honteux comme cela? Ton havre-sac n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou bien attends, je le changerai.
(Entre un héraut.)
LE ROI.--Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?
LE HÉRAUT.--Voici la liste de ceux de l'armée française.
LE ROI.--Digne oncle, quels sont les prisonniers de marque que nous avons faits?
EXETER.--Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean, duc de Bourbon, et le seigneur Boucicaut, et des autres seigneurs, barons, chevaliers, gentilshommes, quinze cents, sans compter les soldats.
LE ROI.--Cette liste porte dix mille Français morts restés sur le champ de bataille. Dans ce nombre, il y en a cent vingt-six, tant princes que nobles, portant bannière; ajoutez huit mille quatre cents, tant chevaliers, écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a cinq cents qui n'ont été faits chevaliers que d'hier; en sorte que, dans les dix mille hommes qu'ils ont perdus, il n'y a que six cents mercenaires: le reste sont tous princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et gentilshommes de naissance et de qualité. Les noms de leurs nobles qui ont été tués: Charles d'Albret, grand connétable de France; Jacques Châtillon, amiral de France; le grand maître des arbalétriers; le seigneur Rambure; le brave Guichard Dauphin, grand maître de France; Jean, duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne; Edouard, duc de Bar; parmi les hauts comtes: Grandpré, Roussi, Fauconberg et de Foix, Beaumont, Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà une société de morts illustres.--Où est la liste des morts anglais? (_Le héraut lui présente un autre papier._) Edouard, duc d'York; le comte de Suffolk; sir Richard Kelty; David Gam, écuyer, point d'autre de marque; et des soldats, vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est signalé ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons rendre tout l'honneur de cette journée! Quand jamais a-t-on vu, dans la mêlée d'une bataille rangée, et sans ruse ni stratagème, une si grande perte d'un côté, une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur, grand Dieu, car il t'appartient tout entier.
EXETER.--Cela est miraculeux!
LE ROI.--Allons, marchons en procession au village prochain, et proclamons dans notre armée la défense, sous peine de mort, de se vanter de cette victoire, et d'en enlever à Dieu l'hommage; il n'appartient qu'à lui seul.
FLUELLEN.--Ne peut-on pas sans crime, s'il plaît à Votre Majesté, dire le nombre des morts?
LE ROI.--Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a combattu pour nous.
FLUELLEN.--Oui, sur ma conscience, il nous a fait grand bien.
LE ROI.--Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on chante le _Non nobis_[34] et le _Te Deum_. Après avoir pieusement enseveli les morts, nous marcherons vers Calais, et de là en Angleterre, où jamais n'abordèrent de France des mortels plus fortunés que nous.
(Ils sortent.)
[Note 34: Dans le psaume _In exitu_, que le roi fit chanter après la victoire, se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par _Non nobis_, _Domine_.]
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
LE CHOEUR.