Chapter 6
LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire négoce se corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa mission, son crime, suivant votre règle, doit retomber sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore, si un domestique, qui par ordre de son maître, portant une somme d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt chargé d'un amas d'iniquités, vous accuserez le maître d'être l'auteur de la damnation de son domestique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé de répondre des fautes personnelles et particulières de ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni le maître de celles de son domestique: car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur service. De plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à la décider par les armes, de la disputer avec une armée de soldats sans tache et sans reproche. Il y en aura peut-être parmi eux qui seront coupables d'avoir comploté quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à l'abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la paix publique par leurs brigandages et leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois, et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils puissent se sauver des mains des hommes, ils n'ont point d'ailes pour échapper à celles de Dieu. La guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où ils croyaient la sauver. Alors, s'ils meurent sans y être préparés, le roi n'est pas plus coupable de leur damnation qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa conscience de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt dans cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il survit, c'est toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l'avoir passé à cette préparation; et celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point, en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à Dieu de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce jour-là, afin de rendre témoignage à sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.
WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en répondre.
BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique je sois bien déterminé à me battre vigoureusement pour lui.
LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre bouche, qu'il ne voudrait pas être rançonné.
WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur coeur; mais quand notre tête sera tombée de nos épaules, on peut bien le rançonner alors; nous n'en serons pas plus avancés.
LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus à sa parole.
WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander compte; c'est s'exposer au danger de faire éclater un vieux fusil, que de se livrer à un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer de faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une plume de paon en guise d'éventail. «Vous ne vous fierez plus à sa parole.» Allons, sottise que vous avez dite là.
LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop franc, et je m'en fâcherais, si le temps était propice.
WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, que nous viderons, si tu survis.
LE ROI.--Je l'accepte.
WILLIAMS.--Mais comment te reconnaîtrai-je?
LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai à mon chapeau: alors, si tu oses le reconnaître, j'en ferai le sujet de ma querelle.
WILLIAMS.--Tiens, voilà mon gant: donne-moi le tien.
LE ROI.--Le voilà.
WILLIAMS.--Je le porterai aussi à mon chapeau; et si jamais, demain une fois passé, tu oses me venir dire: C'est là mon gant, par la main que voilà, je t'appliquerai un soufflet.
LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en ferai raison.
WILLIAMS.--Tu aimerais autant être pendu.
LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.
WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.
BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous êtes; soyez amis: nous avons assez à démêler avec les Français, si nous savions bien compter.
LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt têtes[28] contre nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est pas trahir l'Angleterre, que de couper des têtes françaises; et demain le roi lui-même se mettra à en rogner. (_Les soldats sortent._) Sur le compte du roi! notre vie, nos âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos péchés, mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc que nous soyons chargés de tout.--O la dure condition, soeur jumelle de la grandeur, que d'être soumis aux propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui de ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de l'âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs sujets! Eh! que possèdent donc les rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n'est ces grandeurs, et ces pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle grandeur? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le privilége est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes adorateurs? Quel est ton produit annuel? quelles sont tes prérogatives? O grandeur! montre-moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains hommages? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres hommes? Et le monarque est plus malheureux d'être craint que ses sujets de le craindre. Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe majesté, la maladie te saisit! commande donc alors à tes grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses? peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le genou, en exiger et obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil, toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée, ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni la robe de pourpre, tissue d'or et de perles, ni l'amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi, ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces flots de pompe qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir d'un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le corps rempli du pain amer de l'indigence, va chercher le repos: jamais il ne voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers: le jour, depuis son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur sous l'oeil de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille Elysée; et le lendemain, à la naissance du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses coursiers à son char, et il suit la même carrière, pendant le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'avantage sur le monarque. Le dernier des sujets, membre qui contribue à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son cerveau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il goûte mieux les douces heures!
[Note 28: Jeu de mots sur _Crown_, tête, couronne, écu, etc., etc.]
(Entre Erpingham.)
ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de votre absence, parcourent le camp pour vous rencontrer.
LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente; j'y serai avant toi.
ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.
(Il sort.)
LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes soldats! Écarte d'eux la peur! Ote-leur la faculté de compter le nombre de leurs ennemis. Ne leur enlève pas aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh! pas aujourd'hui! ne te souviens point de la faute que mon père a commise pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de Richard, et j'ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui, deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le sang répandu: j'ai bâti deux chapelles, où des prêtres austères entonnent leurs chants solennels pour le repos de l'âme de Richard; je ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux faire ne soit d'aucune valeur, et le repentir vient encore implorer de toi le pardon.
(Entre Glocester.)
GLOCESTER.--Mon souverain!
LE ROI.--Est-ce la voix de mon frère Glocester que j'entends?--Oui, je connais le sujet qui vous amène.--Je vais m'y rendre avec vous.--Le jour, mes amis, tout m'attend.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Le camp des Français.
LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE, _et autres_.
LE DUC D'ORLÉANS.--Le soleil dore notre armure; allons, mes pairs.
LE DAUPHIN.--_Montez à cheval._--Mon cheval! Holà, _valets_, _laquais_.
LE DUC D'ORLÉANS.--O noble courage!
LE DAUPHIN.--_Via[29]!_--_Les eaux et la terre_...
[Note 29: Allusion à la chasse du faucon.]
LE DUC D'ORLÉANS.--_Rien puis? L'air et le feu_?...
LE DAUPHIN.--_Ciel_! Cousin Orléans!... (_Entre le connétable_.) Allons, seigneur connétable.
LE CONNÉTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent et appellent leurs cavaliers.
LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de profondes plaies; que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux yeux des Anglais, et les épouvante de l'excès de leur courage. Allons!
RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang à nos chevaux? Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles?
(Arrive un messager.)
LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangés en bataille.
LE CONNÉTABLE.--A cheval, vaillants princes! à cheval sans délai. Jetez seulement un regard sur cette troupe chétive et affamée, et la seule présence de votre belle armée va sucer le reste de leur courage, et ne laisser d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il n'y a pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il dans leurs veines épuisées assez de sang pour teindre d'une marque d'honneur chacune de nos haches; il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de victimes. Le souffle de votre valeur les renversera. Non, n'en doutez pas, mes nobles seigneurs, le superflu de nos valets et nos paysans, peuple inutile qui s'attroupe en tumulte autour de nos escadrons de bataille, suffirait pour purger la plaine de cet ennemi méprisable; et nous pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs oisifs. Mais l'honneur nous le défend. Que dirai-je de plus? Nous n'avons que peu à faire, et tout sera fini. Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et le signal du combat; car notre approche doit répandre une si grande terreur sur le champ de bataille, que les Anglais vont se coucher à terre et se rendre.
(Entre Grandpré.)
GRANDPRÉ.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles seigneurs de France? Là-bas ces cadavres insulaires, presque réduits à leurs os, figurent bien mal, aux clartés du matin, sur un champ de bataille. Leurs enseignes délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre souffle les agite en passant avec mépris. Le farouche Mars semble sans ressource dans leur armée ruinée, et ne jette sur cette plaine qu'un regard indifférent au travers de la visière de son casque rouillé. Leurs cavaliers semblent autant de candélabres immobiles[30] qui portent leurs torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs et la peau sont pendants, laissent tomber la tête; elles ouvrent à demi des yeux pâles et éteints, et la bride, souillée d'herbes remâchées, reste sans mouvement dans leur bouche inanimée: déjà leurs derniers exécuteurs, les funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes, impatients d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point de mots qui puissent rendre la vie d'une telle bataille dans une créature aussi inanimée que cette armée.
[Note 30: Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent des hommes ou des anges.]
LE CONNÉTABLE.--Ils ont récité leurs dernières prières, et n'attendent plus que la mort.
LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la nourriture et des habits neufs aux soldats, et des fourrages à leurs chevaux affamés, et que nous les combattions ensuite?
LE CONNÉTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons, au champ de bataille! Je vais prendre pour étendard la banderole d'une trompette, afin de prévenir tout retard. Allons, partons: le soleil est déjà haut, et nous dépensons le jour dans l'inaction.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Le camp anglais.
_L'armée anglaise_, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, ERPINGHAM, SALISBURY ET WESTMORELAND.
GLOCESTER.--Où est le roi?
BEDFORD.--Il est monté à cheval pour aller reconnaître leur armée.
WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.
EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes fraîches.
SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous! c'est une périlleuse partie! Dieu soit avec vous tous, princes! Je vais à mon poste. Si nous ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher lord Glocester;--et vous, mon digne lord Exeter, et toi, mon tendre parent:--braves guerriers, adieu tous.
BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur t'accompagne!
EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui; mais je te fais injure en t'y exhortant: tu es pétri de valeur.
BEDFORD.--Sa valeur égale sa bonté: ce sont la valeur et la bonté d'un prince.
WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici dix mille de ces hommes qui se reposent aujourd'hui en Angleterre!
(Entre le roi.)
LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin Westmoreland? Non, mon beau cousin: si nous sommes destinés à mourir, nous sommes assez nombreux, et notre patrie perd assez en nous perdant: si nous sommes destinés à vivre, moins nous serons de combattants, plus notre part de gloire sera riche. Que la volonté de Dieu soit faite! je te prie de ne pas souhaiter un seul homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite point l'or, ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens: peu m'importe si d'autres usent mes vêtements: tous ces biens extérieurs ne touchent point mes désirs; mais si c'est un crime de convoiter l'honneur, je suis le plus coupable de tous les hommes qui respirent. Non, non, mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la paix de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont mon coeur est plein, perdre de cette gloire, ce qu'il en faudrait seulement partager avec un homme de plus. Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutôt, Westmoreland, publier, au milieu de mon camp, que celui qui ne se sent pas d'humeur d'être de ce combat, ait à partir: son passe-port sera signé, et sa bourse remplie d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne voudrais pas mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête de Saint-Crépin[31]. Celui qui survivra à cette journée, et retournera dans son pays, sautera de joie, quand on nommera cette fête, et s'enorgueillira au nom de Crépin. S'il voit un long âge, il fêtera tous les ans ses amis, la veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain la Saint-Crépin: et alors il ôtera sa manche, et montrera ses cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient tout le reste, ils se souviendront toujours avec orgueil, et se vanteront avec emphase, des exploits qu'ils auront faits en cette journée; et alors nos noms seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de leur propre famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick et Talbot, Salisbury et Glocester seront toujours rappelés de nouveau, et salués à pleines coupes. Le bon vieillard racontera cette histoire à son fils; et d'aujourd'hui à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera jamais, qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous, petit nombre d'heureux, troupe de frères: car celui qui verse aujourd'hui son sang avec moi sera mon frère. Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va l'anoblir: et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en ce moment dans leur lit se croiront maudits de ne s'être pas trouvés ici. Comme ils se verront petits dans leur estime, quand ils entendront parler l'un de ceux qui auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin!
[Note 31: La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de Saint-Crépin et de Saint-Crépinien.]
(Entre Salisbury.)
SALISBURY.--Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer: les Français sont rangés dans un bel ordre de bataille, et vont nous charger avec impétuosité.
LE ROI.--Tout est prêt, si nos coeurs le sont.
WESTMORELAND.--Périsse l'homme dont le coeur recule en ce moment!
LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à présent de nouveaux secours d'Angleterre?
WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je voudrais que vous et moi tout seuls, sans autre secours, pussions expédier ce combat!
LE ROI.--Allons, tu viens de rétracter ton voeu et de retrancher cinq mille hommes, et cela me plaît bien plus que de nous en souhaiter un seul de plus. (_A tous les chefs._) Vous connaissez tous vos postes: Dieu soit avec vous!
(Fanfares. Entre Montjoie.)
MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi, roi Henri, si tu veux à présent composer pour ta rançon, avant ta ruine certaine: car, tu n'en peux douter, tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y être englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'avertir ceux qui te suivent de songer à se repentir de leurs fautes, afin que leurs âmes puissent, dans une douce et paisible retraite, sortir de ces plaines, où les corps de ces infortunés doivent rester gisants et pourrir.
LE ROI.--Qui t'a envoyé cette fois?
MONTJOIE.--Le connétable de France.
LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma première réponse: dis-leur qu'ils achèvent ma ruine, et qu'alors ils vendent mes ossements. Grand Dieu! pourquoi prennent-ils à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés? Celui qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps, je n'en doute point, trouveront leur tombeau dans le sein de leur patrie; et je me flatte qu'au-dessus d'eux, le bronze attestera aux siècles futurs l'ouvrage de cette journée; et ceux qui laisseront leurs honorables ossements dans la France, mourant en hommes courageux, quoique ensevelis dans votre fange, y trouveront la gloire: le soleil viendra les y saluer de ses rayons, et exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous restera que les parties terrestres pour infecter votre climat et enfanter une peste sur la France[32]. Songe bien à la bouillante valeur de nos Anglais: quoique mourante, comme un boulet amorti qui ne fait plus que glisser sur le sable, elle se relève et détruit encore dans son nouveau cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi fatale. Laisse-moi te parler fièrement.--Dis au connétable que nous sommes des guerriers mal vêtus comme en un jour de travail; que notre éclat et notre dorure sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie, dans vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et c'est, je pense, une assez bonne preuve que nous ne fuirons pas, une seule plume aux panaches, et le temps et l'action ont usé notre parure guerrière. Mais, par la messe, nos coeurs sont parés, et mes pauvres soldats me promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus de robes fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces panaches neufs et brillants qui ornent la tête des Français, et qu'ils les mettront hors d'état de servir. S'ils tiennent leur parole, comme ils la tiendront, s'il plaît à Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut, épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me parler de rançon: ils n'en auront point d'autre, je le jure, que ces membres; et s'ils les ont dans l'état où je compte les laisser, ils n'en retireront pas grande valeur: annonce-le au connétable.
[Note 32: Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se rencontre ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:
_Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros? Has trahe, Cæsar, aquas; hoc, si potes, utere coelo. Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura Eripiunt, camposque tenent victore fugato._
Corneille a imité ce passage dans _Pompée_:
............de chars Sur ses champs empestés confusément épars; Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes; Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.
Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les vers qui précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment arrêté à ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)]
MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends congé de toi: tu n'entendras plus la voix du héraut.
(Il sort.)
LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes encore parler de rançon.
(Entre le duc d'York.)
YORK.--Mon souverain, je vous demande à genoux la grâce de conduire l'avant-garde.
LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons en avant.--Et toi, grand Dieu, dispose à ta volonté de cette journée!
(Ils _sortent_.)
SCÈNE IV
Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.
_Arrivent_ PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, ET _l'ancien_ PAGE _de Falstaff_.
PISTOL.--Rends-toi, canaille!
LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Je pense que vous êtes le gentilhomme de bonne qualité._
PISTOL.--_Qualité_, dis-tu?--Es-tu gentilhomme? Comment t'appelles-tu? Réponds-moi?
LE SOLDAT FRANÇAIS.--_O Seigneur Dieu!_
PISTOL.--_O Seigneur Diou_ doit être un gentilhomme! Fais bien attention à ce que je te vais dire, ô Seigneur Diou, et observe-le. Tu meurs par l'épée, à moins, ô Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Oh! prenez miséricorde._--_Ayez pitié de moi._
PISTOL.--_Moy_ ne fera pas mon affaire; il m'en faut quarante _moys_[33], ou bien je t'arracherai les entrailles sanglantes.
[Note 33: _Moy_, pièce de monnaie. Équivoque qui va être répétée sur le mot _bras_, que l'interlocuteur prend pour _brass_, cuivre.]
LE SOLDAT FRANÇAIS.--_Est-il impossible d'échapper à la force de ton bras?_
PISTOL.--_Brass!_ Roquet! Quoi, du cuivre? Tu m'offres du cuivre à présent, maudit bouc des montagnes?
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! _pardonnez-moi!_
PISTOL.--Ah! est-ce là ce que tu veux dire? Est-ce là une tonne de _moys_? Écoute un peu ici, page, demande pour moi à ce vil Français comment il s'appelle.
LE PAGE, _au Français_.--_Écoutez: comment êtes-vous appelé?_
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Monsieur le Fer.
LE PAGE.--Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.
PISTOL.--Monsieur Fer! Ah! par Dieu, je le ferrerai, je le ferlherai, je le ferrèterai. Rends-lui cela en français.
LE PAGE.--Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, ferreter et ferlher en français.
PISTOL.--Dis-lui qu'il se prépare; car je vais lui couper le cou.
LE SOLDAT FRANÇAIS, _au page_.--_Que dit-il, Monsieur?_
LE PAGE.--_Il me commande de vous dire que vous faites-vous prêt: car ce soldat-ci est disposé, tout à cette heure, à couper votre gorge._