Chapter 5
LE ROI.--Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes pas, et dis à ton roi:--Qu'en ce moment je ne le cherche pas, et que je serais bien aise de marcher sans empêchement jusqu'à Calais. Car, pour avouer la vérité, quoique la prudence défende un pareil aveu devant un ennemi rusé, qui sait prendre avantage de tout, mes soldats sont considérablement affaiblis par la maladie[25]; leur nombre est diminué, et le peu qui m'en reste ne vaut guère mieux qu'un pareil nombre de Français.--Tant que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je te dis, héraut, que je croyais voir sur deux jambes anglaises marcher trois Français.--Que Dieu me pardonne si je me vante à ce point. C'est votre air de France qui souffle ce vice en moi; et je dois pourtant me le reprocher.--Pars, et dis à ton maître que tu m'as trouvé ici: ma rançon est ce corps frêle et chétif, mon armée n'est plus qu'une garde faible et consumée par la maladie. Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons en avant, quand le roi de France lui-même, ou tout autre voisin, s'opposerait à notre passage. (_Il lui remet une bourse._) Voilà pour te payer ton message, Montjoie. Va: dis à ton maître de bien se consulter. Si nous pouvons passer, nous passerons; si l'on veut nous en empêcher, nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. Adieu, Montjoie. En deux mots, voici notre réponse: Dans l'état où nous sommes, nous n'irons pas chercher le combat: et dans l'état où nous sommes, nous déclarons que nous ne l'éviterons pas. Rends cette réponse à ton roi.
[Note 25: L'armée anglaise était attaquée de la dysenterie.]
MONTJOIE.--Elle sera fidèlement rendue. Je remercie Votre Majesté.
(Montjoie s'en va.)
GLOCESTER.--J'espère qu'ils ne viendront pas nous attaquer à présent.
LE ROI.--Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et non pas dans les leurs.--Marchez au pont: la nuit s'approche.--Nous camperons au delà de la rivière; et demain matin, ordonnez qu'on marche en avant.
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Le camp français, à Azincourt.
_Entrent_ LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC D'ORLÉANS, LE DAUPHIN, RAMBURES, ET AUTRES SEIGNEURS.
LE CONNÉTABLE.--Par Dieu! j'ai bien la meilleure armure du monde. Que n'est-il jour!
LE DUC D'ORLÉANS.--J'avouerai que vous avez une excellente armure; mais aussi vous rendrez justice à mon cheval.
LE CONNÉTABLE.--Oh! cela est vrai; c'est le meilleur cheval de l'Europe.
LE DUC D'ORLÉANS.--Le matin n'arrivera-t-il donc jamais!
LE DAUPHIN.--Duc d'Orléans, et vous seigneur connétable, vous parlez de cheval et d'armure?....
LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! en fait de ces deux meubles, vous êtes aussi bien pourvu qu'aucun prince du monde.
LE DAUPHIN.--Que cette nuit est longue!--Je ne changerais pas mon cheval pour aucun qui ne marche que sur quatre pieds; il bondit au-dessus de terre comme une balle garnie de crin: c'est le _cheval volant_, le Pégase _aux narines de feu_. Une fois en selle, je vole, je suis un faucon; il trotte dans l'air, et la terre résonne quand il la touche: oui, la corne de son sabot est plus musicale et plus harmonieuse que la flûte d'Hermès.
LE DUC D'ORLÉANS.--Il est couleur de muscade.
LE DAUPHIN.--Et chaud comme le gingembre. C'est un coursier digne de Persée: il n'est formé que d'air et de feu. Si l'on découvre en lui quelque mélange des grossiers éléments de la terre et de l'eau, ce n'est que dans sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte. C'est là ce qui s'appelle un cheval; et tous les autres, auprès de lui, ne méritent que le nom de bêtes de somme.
LE CONNÉTABLE.--Oui, prince, on peut dire que c'est le cheval le plus accompli et le plus excellent qu'il y ait.
LE DAUPHIN.--C'est le prince des coursiers: son hennissement ressemble à la voix impérieuse d'un monarque, et son port majestueux vous force à lui rendre hommage....
LE DUC D'ORLÉANS.--Allons, en voilà assez sur ce sujet, mon cousin.
LE DAUPHIN.--Je dis plus encore, il faut n'avoir pas l'ombre d'esprit pour n'être pas en état, depuis le lever de l'alouette jusqu'au coucher de l'agneau, de chanter les louanges de mon cheval sans se répéter: c'est un sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut les occuper toutes. Il est digne d'être loué par un souverain et monté par le souverain d'un souverain. Enfin, il mérite que tout l'univers, connu et inconnu, ne fasse autre chose que de l'admirer. J'ai fait un jour un sonnet à sa louange, qui commençait ainsi: _Merveille de la nature_.
LE DUC D'ORLÉANS.--J'ai vu un sonnet pour une maîtresse qui commençait de même.
LE DAUPHIN.--Eh bien, ils auront donc imité celui que j'ai composé pour mon coursier, car mon cheval est ma maîtresse.
LE DUC D'ORLÉANS.--Votre maîtresse porte bien.
LE DAUPHIN.--Oui, moi seul; c'est là le mérite, la perfection exigée d'une bonne maîtresse.
LE CONNÉTABLE.--Ma foi, l'autre jour il m'a semblé que votre maîtresse vous a durement mené.
LE DAUPHIN.--Peut-être la vôtre en a fait de même.
LE CONNÉTABLE.--La mienne n'était pas bridée.
LE DAUPHIN.--Elle était donc vieille et tranquille, et vous galopâtes comme un kerne d'Irlande[26], sans votre haut-de-chausse français et avec des caleçons étroits.
[Note 26: Kerne, chevalier irlandais.]
LE CONNÉTABLE.--Vous vous connaissez en équitation.
LE DAUPHIN.--Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui chevauchent ainsi et sans précaution tombent dans de sales fondrières: je préfère mon cheval à ma maîtresse.
LE CONNÉTABLE.--J'aimerais autant que ma maîtresse fût une rosse.
LE DAUPHIN.--Je te dis, connétable, que ma maîtresse porte ses propres cheveux.
LE CONNÉTABLE.--Je pourrais en dire autant si j'avais une truie pour maîtresse.
LE DAUPHIN.--_Le chien est retourné à son vomissement, et la truie lavée au bourbier[27]._ Tu te sers de tout.
[Note 27: Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce que nous mettons en italiques.]
LE CONNÉTABLE.--Cependant je ne me sers pas de mon cheval pour maîtresse, ou d'un pareil proverbe mal à propos.
RAMBURE.--Seigneur connétable, sont-ce des étoiles ou des soleils qui brillent sur l'armure que j'ai vue ce soir dans votre tente?
LE CONNÉTABLE.--Ce sont des étoiles.
LE DAUPHIN.--Il en tombera quelques-unes demain, j'espère.
LE CONNÉTABLE.--Et cependant mon ciel n'en manquera pas encore pour cela.
LE DAUPHIN.--Cela peut bien être, car vous en avez tant de superflues! et cela vous ferait plus d'honneur qu'il y en eût quelques-unes de moins.
LE CONNÉTABLE.--C'est comme votre cheval qui porte tant de louanges, et qui n'en trotterait pas moins bien quand quelques-unes de vos forfanteries seraient démontrées.
LE DAUPHIN.--Ne fera-t-il donc jamais jour?--Je veux trotter demain l'espace d'un mille, et que mon chemin soit pavé de faces anglaises.
LE CONNÉTABLE.--Moi je n'en dirai pas autant de peur qu'on ne me fît en face l'affront de me démentir; mais je voudrais en effet de tout mon coeur qu'il fît jour, pour bien frotter les oreilles aux Anglais.
LE DAUPHIN.--Qui veut courir avec moi le risque de leur faire une vingtaine de prisonniers?
LE CONNÉTABLE.--Il faut que vous commenciez par vous exposer au risque de l'être vous-même.
LE DAUPHIN.--Allons, il est minuit: je vais m'armer.
(Il sort.)
LE DUC D'ORLÉANS.--Le dauphin soupire après le jour.
RAMBURE.--Il meurt d'envie de manger les Anglais.
LE CONNÉTABLE.--Je crois qu'il peut bien manger tous ceux qu'il tuera.
LE DUC D'ORLÉANS.--Par la blanche main de ma dame, c'est un aimable prince.
LE CONNÉTABLE.--Jurez plutôt par son pied, afin qu'elle puisse d'un pas effacer le serment.
LE DUC D'ORLÉANS.--Tout ce qu'on peut dire de lui, c'est que c'est peut-être l'homme de France le plus actif.
LE CONNÉTABLE.--Agir c'est être actif, et il sera toujours agissant.
LE DUC D'ORLÉANS.--Je n'ai jamais ouï dire qu'il ait fait de mal à personne.
LE CONNÉTABLE.--Et je vous jure qu'il ne commencera pas encore demain; il conservera cette bonne réputation.
LE DUC D'ORLÉANS.--Je sais qu'il a du courage.
LE CONNÉTABLE.--Je me suis laissé dire la même chose par quelqu'un qui le connaît mieux que vous.
LE DUC D'ORLÉANS.--Qui cela?
LE CONNÉTABLE.--Pardieu! c'est lui-même qui me l'a dit, et il a ajouté qu'il ne se souciait pas qu'on le sût.
LE DUC D'ORLÉANS.--Il n'a pas besoin de cette précaution; son mérite n'est point caché.
LE CONNÉTABLE.--Sur ma foi, très-caché. Il n'y a jamais eu que son laquais qui l'ait vu; mais sa valeur est comme le faucon encore coiffé de son chaperon: quand on le lâchera, on verra son essor.
LE DUC D'ORLÉANS.--Jamais la haine n'a dit du bien de son ennemi.
LE CONNÉTABLE.--Je payerai ce proverbe d'un autre: Jamais l'amitié n'est exempte de flatterie.
LE DUC D'ORLÉANS.--Et moi je répondrai par cet autre: Rendez même au diable ce qui lui est dû.
LE CONNÉTABLE.--C'est bien dit. Vous avez votre âme pour jouer le rôle du diable. Je riposte à ce proverbe par ces mots: La peste du diable!
LE DUC D'ORLÉANS.--Vous êtes le plus fort de nous deux aux proverbes. Le trait d'un fou est bientôt lancé.
LE CONNÉTABLE.--Vous avez lancé le vôtre de travers.
LE DUC D'ORLÉANS.--Ce n'est pas la première fois que vous avez été manqué.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Seigneur connétable, les Anglais ne sont plus qu'à quinze cents pas de votre tente.
LE CONNÉTABLE.--Qui en a mesuré l'espace?
LE MESSAGER.--Le seigneur Grandpré.
LE CONNÉTABLE.--C'est un brave homme, et qui a une grande expérience.--Je voudrais qu'il fît jour. Hélas! le pauvre Henri d'Angleterre ne soupire pas comme nous, je crois, après la naissance du jour.
LE DUC D'ORLÉANS.--Qui est donc ce maussade et pauvre roi d'Angleterre, pour venir rêver avec ses stupides Anglais si loin des lieux de sa connaissance?
LE CONNÉTABLE.--Si les Anglais avaient un grain de bon sens, ils se sauveraient.
LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! c'est de bon sens qu'ils manquent; car si leurs cervelles avaient la moindre défense intellectuelle, jamais ils ne pourraient porter des casques si pesants.
RAMBURE.--Il faut avouer que cette île d'Angleterre produit de valeureuses créatures: leurs dogues, par exemple, sont d'un courage sans pareil.
LE DUC D'ORLÉANS.--Oh! pardieu! oui; voilà d'excellents chiens qui vont se jeter les yeux fermés dans la gueule d'un ours, qui leur écrase la tête d'un coup de dent comme des pommes cuites. C'est comme si vous disiez que c'est une mouche bien courageuse que celle qui ose aller prendre son déjeuner sur les lèvres d'un lion.
LE CONNÉTABLE.--Précisément: vous avez raison, et les hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs dogues dans leur manière lourde et pesante d'attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes; car donnez-leur bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis fournissez-les de fer et d'acier, ils dévoreront comme des loups, et se battront comme des diables.
LE DUC D'ORLÉANS.--Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement à court de boeuf.
LE CONNÉTABLE.--Eh bien, s'il en est ainsi, vous verrez que demain ils n'auront d'appétit que pour manger, et point du tout pour se battre: allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous équiper?
LE DUC D'ORLÉANS.--Il est deux heures.--Eh bien, avant qu'il en soit dix, nous aurons chacun une centaine d'Anglais.
(Ils partent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
LE CHOEUR.
Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on n'entend plus qu'un faible murmure, où les aveugles ténèbres remplissent l'immense vaisseau de l'univers. De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le bourdonnement des deux armées diminue par degrés. Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s'entendent presque parler. Les feux des deux camps se répondent, et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier menace le coursier, et perce l'oreille engourdie de la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups précipités, achèvent ou polissent l'armure des chevaliers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une fée difforme et boiteuse, se traîne à pas si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr comme des victimes, sont assis et mornes auprès de leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers du lendemain. A leur triste maintien, à leurs visages hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef royal de ces troupes délabrées, marchant de garde en garde, et d'une tente à l'autre, crie en le voyant: Louange et gloire sur sa tête! Il visite sans cesse toute son armée; et adresse à tous le salut du malin, avec un modeste sourire, les appelant: mes frères, mes amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer à l'armée formidable dont il est environné; nulle impression de pâleur ne trahit ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise l'espérance et la force. Ainsi que le soleil, son oeil généreux verse dans tous les coeurs une douce influence qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands, contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent l'ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons déshonorer le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule pantomime de combat! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vérité au moyen d'une imitation imparfaite.
(Le choeur sort.)
SCÈNE I
Le camp anglais, près d'Azincourt.
LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.
LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes dans un grand péril: notre courage doit donc devenir plus grand encore. (_Au duc de Bedford._) Bonjour, mon frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque dose de bien repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes se donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin qui est si près de nous nous rend diligents et matinaux; et c'est à la fois très-salutaire à la santé et d'une bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre devoir: elle nous avertit de nous bien préparer pour notre but. C'est ainsi que l'homme peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de l'enfer lui-même. (_Entre Erpingham._) Bonjour, vieux sir Thomas Erpingham; un bon coussin pour cette tête à cheveux blancs te siérait mieux que l'aride gazon de France.
ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me plaît davantage, puisque je puis dire: je suis couché comme un roi.
LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple d'autrui à chérir ses peines: cela soulage l'âme; et quand le coeur est excité, les organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, débarrassés de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. (_A Bedford et Glocester._) Mes deux frères, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp: saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans ma tente.
GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.
ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?
LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frères, trouver les lords d'Angleterre: nous avons, mon âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je serai bien aise d'être seul.
ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses bénédictions, noble Henri!
LE ROI.--Grand merci, coeur fidèle; tes paroles rendent l'assurance.
(Ils sortent.)
(Entre Pistol.)
PISTOL.--Qui va là?
LE ROI.--Ami.
PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou es-tu d'extraction basse et populaire?
LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.
PISTOL.--Portes-tu la pique guerrière?
LE ROI.--Précisément. Et vous, qui êtes-vous?
PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.
LE ROI.--Vous êtes donc plus que le roi?
PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or: c'est un brave homme, un vrai fils de la gloire, de bonne famille, et d'un bras robuste et vaillant. Je baise son soulier crotté, et du plus profond de mon âme. J'aime cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?
LE ROI.--Henri _le Roi_.
PISTOL.--_Le Roi?_ Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu de ce pays-là?
LE ROI.--Non, je suis Gallois.
PISTOL.--Connais-tu Fluellen?
LE ROI.--Oui.
PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son poireau, le jour de Saint-David.
LE ROI.--Prenez garde, vous-même, de ne pas porter votre poignard trop près de votre chapeau, de peur qu'il ne vous en frotte la vôtre.
PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?
LE ROI.--Et son parent aussi.
PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.
LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!
PISTOL.--Je m'appelle Pistol.
(Il s'en va.)
LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air bouillant.
(Entrent Fluellen et Gower.)
GOWER.--Capitaine Fluellen....
FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez plus bas: il n'y a rien dans le monde de plus étonnant que de voir qu'on n'observe pas les anciennes prérogatives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le Grand, vous verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de bavardage, ni d'enfantillage dans le camp de Pompée; je vous assure que vous verriez les cérémonies de la guerre, et les soins de la guerre, et les formes de la guerre être tout autrement.
GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez entendu toute la nuit?
FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un âne, un sot, un bavard fanfaron, faut-il, croyez-vous, que nous soyons aussi, voyez-vous, âne, sot, et bavard et fanfaron? En bonne conscience, que pensez-vous?
GOWER.--Je parlerai plus bas.
FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.
(Ils s'en vont.)
LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille méthode, il y a beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce Gallois.
(Entrent John Bates, Court et Williams.)
COURT.--Frère John Bates, n'est-ce pas là le jour qui pointe là-bas?
BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons pas sujet de souhaiter l'arrivée du jour.
WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour que nous voyons là-bas; mais en verrons-nous la fin? Qui va là?
LE ROI.--Ami.
WILLIAMS.--De quelle compagnie?
LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.
WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le plus excellent des hommes. Et que pense-t-il, je vous prie, de notre présente situation?
LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jetés sur un banc de sable par un coup de vent, et qui n'attendent plus que la prochaine marée pour être tout à fait engloutis.
BATES.--Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?
LE ROI.--Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit cette confidence; car, je vous le dis, même à vous, que je regarde le roi, après tout, comme n'étant qu'un homme comme moi. La violette n'a pas d'autre odeur pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi; enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens des autres hommes. Mettez à part cette pompe qui l'environne; une fois dépouillé et nu, vous ne verrez plus en lui qu'un homme; et quoique ses affections soient montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles étaient montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a sujet d'appréhender, comme nous le voyons, il n'est pas douteux que la crainte doit produire chez lui la même sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne conviendrait pas que personne lui inspirât la moindre alarme, de peur que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décourageât son armée.
BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra, je gage que, malgré tout le froid qu'il fait cette nuit, il ne serait pas fâché de se voir plongé dans la Tamise jusqu'au cou; pour moi, je vous assure que je voudrais l'y voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu que nous fussions hors d'ici.
LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'après ma conscience, ce que je pense du roi. Je crois, sur mon honneur, qu'il ne souhaite pas de se voir ailleurs que là où il est.
BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul: cela ferait qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela sauverait la vie à bien des pauvres malheureux.
LE ROI.--Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas assez de mal pour souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout ce que vous dites là, j'en suis sûr, n'est que pour sonder les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant à moi, il me semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun autre endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa cause étant aussi juste, et sa querelle aussi honorable.
WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.
BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer; car tout ce que nous avons besoin de savoir, c'est que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste, l'obéissance que nous lui devons efface pour nous le crime, et nous en absout.
WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement, et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d'autres sans payer leurs dettes, d'autres laissant leurs enfants orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués dans une bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de quelque chose, quand ils n'ont que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous les devoirs d'un sujet.