Chapter 4
[Note 19: Fluellen veut dire que l'ennemi a contre-miné douze pieds plus bas que la mine.]
GOWER.--Le duc de Glocester, qui a la conduite du siége, est dirigé par un Irlandais qui est ma foi un brave homme.
FLUELLEN.--Oh! c'est le capitaine Macmorris, n'est-ce pas?
GOWER.--Oui, je crois.
FLUELLEN.--Par Jésus, c'est un âne, s'il y en a un dans le monde; et je le prouverai à sa barbe. Il ne connaît pas plus les vraies disciplines des guerres, voyez-vous, les disciplines des Romains, qu'un petit chien.
(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)
GOWER.--Le voilà qui vient, accompagné du capitaine écossais, le capitaine Jamy.
FLUELLEN.--Le capitaine Jamy est un bien merveilleux et valeureux capitaine: ça n'est pas douteux, et un homme de grande expédition et connaissances dans les anciennes guerres, d'après la science particulière que j'ai moi-même de ses règles. Par Jésus! il soutiendra sa thèse aussi bien qu'aucun militaire dans le monde, sur les disciplines des anciennes guerres des Romains.
JAMY.--Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.
FLUELLEN.--Bonjour à Votre Seigneurie, bon capitaine Jamy.
GOWER.--Oh çà! capitaine Macmorris, venez-vous des mines? Les pionniers ont-ils fini?
MACMORRIS.--Par Jésus, ça ne vaut pas le diable. L'ouvrage est abandonné, la trompette sonnant la retraite; par ma main que voilà, et par l'âme de mon père, je jure que l'ouvrage ne vaut rien. On y a renoncé, sans quoi j'aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne! en moins d'une heure. Oh! c'est fort mal fait, c'est fort mal fait: par ce bras! c'est mal fait.
FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je vous en prie, voudriez-vous bien m'accorder, voyez-vous, quelques petits colloques avec vous, comme qui dirait, pour ainsi dire, touchant, ou comme à l'égard des disciplines de la guerre, les guerres des Romains, par manière de conversation, voyez-vous, et de pure communication d'amitié; et comme qui dirait, pour ainsi dire, pour la satisfaction de mon esprit. Pour à l'égard de ce qui concerne les règles de la discipline militaire, voilà le point....
JAMY.--De bonne foi ce sera la meilleure chose du monde, mes bons capitaines, et je m'en vais profiter de cette occasion pour prendre congé de vous, avec votre permission.
MACMORRIS.--Ce n'est pas ici le temps de discourir, Dieu me pardonne! Le jour est chaud, et le temps, et la guerre, et le roi, et les ducs: ce n'est pas là le temps de discourir: la ville est assiégée, et la trompette nous appelle à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le Christ, nous ne faisons rien; c'est honteux à nous tous tant que nous sommes: Dieu me pardonne! C'est une honte de rester tranquilles, c'est une honte, je le jure; et il y a tant de gorges à couper et d'ouvrages à faire; et il n'y a rien de fait, le Christ me pardonne!
JAMY.--Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que vous voyez soient assoupis, je ferai de la bonne ouvrage, ou je serai sur le carreau: oui, et je travaillerai aussi courageusement que je pourrai; c'est bien sûr cela, en deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi, je serai bien aise d'entendre quelques questions entre vous deux.
FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous, sauf votre correction, qu'il n'y en pas beaucoup de votre nation....
MACMORRIS.--De ma nation? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Est-ce une nation de lâches, de bâtards, de gredins? Qu'est-ce que c'est que ma nation? Qui parle de ma nation?
FLUELLEN.--Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement qu'on ne les dit, capitaine Macmorris, par aventure je pourrais bien penser que vous ne me traitiez pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous devez me traiter, voyez-vous, d'autant que je suis autant que vous, tant dans la discipline de la guerre, que par mon lignage et en tout autre genre.
MACMORRIS.--Je ne vous reconnais pas autant de bravoure qu'à moi, et le Christ me pardonne! Je vous couperai la tête.
GOWER.--Amis, amis! allons, vous vous trompez tous les deux: c'est faute de vous entendre.
JAMY.--Oh! voilà une vilaine sottise.
(On sonne un pourparler.)
GOWER.--La ville demande à parlementer.
FLUELLEN.--Capitaine Macmorris, quand il se trouvera une meilleure occasion, voyez-vous, je prendrai la liberté de vous dire que je connais les disciplines de la guerre; et voilà tout.
(Ils partent.)
SCÈNE III
LE GOUVERNEUR _et quelques citoyens sont sur les remparts; au bas sont les troupes anglaises_. LE ROI HENRI _entre avec sa suite_.
LE ROI.--Quelle est enfin la résolution du gouverneur? Voici le dernier pourparler que nous admettrons encore. Rendez-vous donc à notre clémence; ou, si vous êtes jaloux de votre destruction, défiez notre dernière fureur. Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui, dans mes pensées, est celui qui me sied davantage, si je recommence à battre vos murailles, je ne quitterai plus Harfleur, déjà à demi démoli, qu'il ne soit enseveli sous ses cendres. Les portes de la clémence seront fermées alors, et le soldat, au carnage animé, le coeur endurci et féroce, donnant carrière à sa main sanguinaire, parcourra vos foyers, avec une conscience large comme l'enfer, moissonnant comme l'herbe vos vierges dans l'éclat de leur fraîcheur et vos enfants dans la fleur de leur âge. Que m'importe à moi, si la guerre impie, couronnée de flammes comme le prince des démons, et le front tout noirci de feux, exerce toutes les horreurs barbares qui suivent l'assaut et le pillage? Que m'importe à moi, lorsque vous seuls en êtes la cause, si vos chastes vierges tombent sous la main brûlante du viol effréné? Quel mors peut arrêter la licence et ses fureurs, lorsqu'elle roule abandonnée sur la pente de son cours impétueux? Nous épuiserons en vain nos ordres, pour rappeler des soldats acharnés sur leur proie; autant commander à l'immense Léviathan de venir sur le rivage. Ainsi, habitants d'Harfleur, prenez pitié de votre ville et de votre peuple, tandis que mes soldats sont encore soumis à mes ordres, tandis que le souffle paisible de la clémence écarte encore les nuages impurs et contagieux du meurtre, du pillage et des excès: sinon, attendez-vous à voir dans un moment le soldat aveugle et sanglant, salir d'une main impure les cheveux de vos filles qui pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis par leurs barbes d'argent, et leurs têtes vénérables écrasées contre les murs, et vos enfants empalés nus sur les lances, à la vue de leurs mères égarées et perçant les nuages de leurs hurlements, comme jadis les veuves de Judée poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux d'Hérode. Que répondez-vous? Voulez-vous céder et prévenir ces maux; ou, coupables d'une défense trop obstinée, vous voir détruits?
LE GOUVERNEUR.--Ce jour est le terme de notre attente. Le dauphin, dont nous avions pressé les secours, nous fait répondre que ses troupes ne sont pas encore prêtes, ni en état de faire lever un si grand siége. Ainsi, roi redouté, nous cédons notre ville et notre vie à votre généreuse clémence: entrez dans notre port, disposez de nous et de nos biens; nous ne pouvons nous défendre plus longtemps.
LE ROI.--Ouvrez vos portes.--Allons, cher oncle Exeter, entrez dans Harfleur, restez-y, et fortifiez la ville contre les Français. Faites grâce à tous.--Pour nous, cher oncle, l'hiver qui s'approche, et la maladie qui se répand sur nos soldats, nous déterminent à nous retirer vers Calais. Ce soir nous serons votre hôte dans Harfleur, et demain prêts à nous mettre en marche.
(Fanfares: ils entrent dans la ville.)
SCÈNE IV
Rouen.--Appartement du palais.
_Entrent_ CATHERINE ET ALIX.
CATHERINE.--Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles bien le langage?
ALIX.--Un peu, madame.
CATHERINE.--Je te prie de m'enseigner; il faut que j'apprenne à parler. Comment appelez-vous la main, en anglais?
ALIX.--La main? Elle est appelée _de hand_.
CATHERINE.--Et les doigts?
ALIX.--Les doigts? Ma foi, j'ai oublié les doigts; mais je me souviendrai. Les doigts, je pense qu'ils sont appelés _de fingres_; oui, _de fingres_.
CATHERINE.--La main, _de hand_; les doigts, _de fingres_. Je pense que je suis un bon écolier. J'ai gagné deux mots d'anglais vitement. Comment appelez-vous les ongles?
ALIX.--Les ongles? Nous les appelons _de nails_.
CATHERINE.--_De nails_. Écoutez; dites-moi si je parle bien: _de hand_, _de fingres_, _de nails_.
ALIX.--C'est bien dit, madame; c'est du fort bon anglais.
CATHERINE.--Dites-moi l'anglais pour le bras?
ALIX.--_De arm_, madame.
CATHERINE.--Et le coude?
ALIX.--_De elbow._
CATHERINE.--_De elbow._ Je fais la répétition de tous les mots que vous m'avez appris jusqu'à présent.
ALIX.--C'est trop difficile, madame, je pense.
CATHERINE.--Excusez-moi, Alix. Écoutez; _De hand_, _de fingres_, _de nails_, _de arm_, _de bilbow_.
ALIX.--_De elbow_, madame.
CATHERINE.--O seigneur Dieu! je m'oublie; _de elbow_. Comment appelez-vous le cou?
ALIX.--_De nick_, madame.
CATHERINE.--_De nick?_ Et le menton?
ALIX.--_De chin._
CATHERINE.--_De jin?_ Le cou, _de nick_, le menton, _de jin_.
ALIX.--Oui: sauf votre honneur, en vérité, vous prononcez les mots aussi droit que les natifs d'Angleterre.
CATHERINE.--Je ne doute point d'apprendre par la grâce de Dieu, et en peu de temps.
ALIX.--N'avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai enseigné?
CATHERINE.--Non, je vous le réciterai promptement, _de hand_, _de fingres_, _de mails_.
ALIX.--_De nails_, madame.
CATHERINE.--_De nails_, _de arm_, _de ilbow_.
ALIX.--Sauf votre honneur, _de elbow_.
CATHERINE.--Aussi dis-je _de elbow_, _de neck_ et _de chin_. Comment appelez-vous les pieds et la robe?
ALIX.--_De foot_, madame, et _de coun_.
CATHERINE.--_De foot_, _de coun_[20]? O seigneur Dieu! ce sont des mots d'un son mauvais, corruptible, grossier et impudique, et dont les dames d'honneur ne peuvent user. Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant les seigneurs de France pour tout le monde: il faut _de foot_ et _de coun_ néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon ensemble; _de hand_, _de fingres_, _de nails_, _de arm_, _de elbow_, _de neck_, _de chin_, _de foot_ et _de coun_.
[Note 20: _The gown_, la robe, _et cætera_.]
ALIX.--Excellent, madame.
CATHERINE.--C'est assez pour une fois. Allons-nous-en dîner.
SCÈNE V
Autre salle du même palais.
LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURBON, LE CONNÉTABLE DE FRANCE, ET AUTRES SEIGNEURS.
LE ROI DE FRANCE.--Il est certain qu'il a passé la rivière de Somme.
LE CONNÉTABLE.--Si nous n'allons pas le combattre, mon roi, renonçons donc à vivre en France; abandonnons tout, cédons nos riches vignobles à ce peuple barbare.
LE DAUPHIN.--_O Dieu vivant!_ quelques boutures sorties de nous, le superflu du luxe de nos ancêtres, nos rejetons, entés sur un tronc sauvage et inculte, s'élèveront-ils si rapidement jusqu'aux nues, et surpasseront-ils en hauteur la tige dont ils sont sortis?
BOURBON.--Des Normands; oui, des bâtards normands! Mort de ma vie! s'il faut qu'ils traversent ainsi le royaume sans combat, je veux vendre mon duché pour acheter une chaumière et quelque marais fangeux dans cette île irrégulière d'Albion.
LE CONNÉTABLE.--_Dieu des batailles!_ où donc ont-ils puisé cette ardeur? Leur climat n'est-il pas couvert de brouillards et engourdi par le froid? Le soleil ne jette qu'à regret sur leur île de pâles rayons; il tue leurs fruits de ses sombres regards: leur bière, de l'eau et de l'orge fermentée, boisson faite pour des rosses surmenées, peut-elle donc échauffer à ce degré leur sang épais, et l'enflammer de cette bouillante valeur? Et le sang français, avivé encore par les esprits du vin, paraîtra-t-il glacé auprès du leur? Oh! pour l'honneur de notre patrie, ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaçons que l'hiver suspend au bord de nos toits, tandis qu'un peuple, né dans le berceau des frimas, répand des flots de braves jeunes gens dans nos riches campagnes; pauvres, il faut en convenir, par les maîtres qu'elles nourrissent.
LE DAUPHIN.--Par l'honneur et la foi des chevaliers, nos dames se raillent de nous; elles disent hautement que notre vigueur est épuisée, et qu'elles prodigueront leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour repeupler la France de bâtards belliqueux.
BOURBON.--Elles nous renvoient aux écoles de danse de l'Angleterre, et nous conseillent d'apprendre leurs cabrioles et leurs lavoltes[21], disant que toutes nos grâces sont dans nos talons, et que c'est dans la fuite que nos sublimes talents se déploient.
[Note 21: Espèce de danse.]
LE ROI DE FRANCE.--Où est le héraut Montjoie? Ordonnez-lui de partir sur-le-champ. Qu'il aille saluer l'Anglais d'un insultant défi.--Allons, princes, volez sur le champ de bataille, et que l'honneur et le courage donnent à vos coeurs une trempe plus dure que l'acier de vos épées. Charles d'Albret, grand connétable de France; vous aussi, d'Orléans, Bourbon et Berri, Alençon, Brabant, Bar, Bourgogne; et vous, Jacques Châtillon, Rambure, Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fauconberg, Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais; grands ducs, princes, comtes, barons, lords et chevaliers, grands par vos titres, allez vous laver de ce grand opprobre: arrêtez dans sa course Henri d'Angleterre qui traverse en vainqueur notre royaume, et vengez l'insulte de ses panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son armée comme un torrent de neiges fond sur les vallées dont l'humble profondeur reçoit les flots que vomissent les Alpes! tombez sur lui; vous avez assez de forces: ramenez-le dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur un char victorieux.
LE CONNÉTABLE.--Voilà le rôle qui sied aux grands d'une nation! J'ai un regret, c'est que l'ennemi soit si peu nombreux et si faible, que ses soldats soient épuisés de faim et des fatigues de leur marche: car, j'en suis sûr, aussitôt qu'il verra paraître notre armée, son coeur s'abîmera dans la crainte, et son plus grand exploit sera de nous offrir sa rançon.
LE ROI DE FRANCE.--Allez donc, lord connétable: hâtez le départ de Montjoie; qu'il déclare à l'Anglais que nous envoyons savoir de lui quelle rançon il veut donner. Vous, prince dauphin, vous resterez avec nous dans Rouen.
LE DAUPHIN.--Non, mon père, j'en conjure Votre Majesté.
LE ROI DE FRANCE.--N'insistez point: vous resterez avec nous.--Allons, partez, connétable; et vous aussi, princes, et rapportez-nous promptement la nouvelle du désastre de l'Anglais.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Le camp anglais en Picardie.
GOWER ET FLUELLEN.
GOWER.--Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont?
FLUELLEN.--Je vous assure qu'il y a d'excellente besogne à ce pont.
GOWER.--Le duc d'Exeter est-il en sûreté?
FLUELLEN.--Le duc d'Exeter est aussi magnanime qu'Agamemnon, et c'est un homme que j'aime et que j'honore de toute mon âme, de tout mon coeur, de tout mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et de tout mon pouvoir. Il n'a pas eu (Dieu soit loué et béni!) le plus petit accident du monde. Il a conservé le pont le plus facilement, avec une excellente discipline. Il y a là, au pont, un ancien lieutenant; je crois, sur ma conscience, que c'est un autre Marc Antoine pour la valeur; cependant c'est un homme qui n'a pas la moindre réputation dans le monde; mais je lui ai vu faire des choses vaillantes.
GOWER.--Comment l'appelez-vous?
FLUELLEN.--On l'appelle l'_enseigne Pistol_.
GOWER.--Je ne le connais pas.
(Entre Pistol.)
FLUELLEN.--Le voilà.
PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d'Exeter a beaucoup d'amitié pour toi.
FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que j'ai mérité d'avoir quelque part dans son amitié.
PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, a, par un sort cruel et par un tour furieux de l'inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule sans fin....
FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire entendre que la fortune est aveugle: et on la peint aussi avec une roue, pour vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, qu'elle tourne toujours et qu'elle est inconstante, et qu'elle n'est que mutabilités et vicissitudes: et son pied, voyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule, roule, roule.... A dire vrai, le poëte en fait une très-excellente description: la fortune, voyez-vous, est une excellente morale.
PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le regarde d'un mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il doit être pendu: cela fait une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; mais l'homme devrait en être exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet. Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire de peu de valeur: ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera: empêche que le fil de la vie du pauvre Bardolph ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une manière ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai reconnaissant de ce service.
FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce que vous voulez dire.
PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.
FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas là de quoi dire tant mieux; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et de le faire exécuter; car il faut observer la discipline.
PISTOL.--Meurs, et va à tous les diables, et figue pour ton amitié.
FLUELLEN.--Fort bien.
PISTOL.--Je te souhaite une figue d'Espagne[22]!
(Pistol sort.)
[Note 22: Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance italienne et espagnole.]
FLUELLEN.--Fort bon.
GOWER.--Cet homme-là, c'est le plus fieffé misérable qui fut jamais. Je le remets bien à présent; c'est un infâme entremetteur, un coupe-jarret.
FLUELLEN.--Je vous assure qu'il proférait sur le pont les plus braves paroles qu'on puisse jamais voir dans les plus beaux jours de l'été; mais cela est égal, ce qu'il vient de me dire.... C'est fort bien.... Je vous assure que quand l'occasion se trouvera....
GOWER.--Par Dieu! c'est un filou, un bouffon, un fripon, qui de temps en temps va à la guerre, pour avoir l'avantage, à son retour à Londres, de se parer du costume d'un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé, les noms de tous les chefs d'une armée; ils vous diront par coeur tout ce qui s'est passé dans le service, et où il s'est fait; ils vous nommeront les lieux où il y aura eu la moindre escarmouche: _c'était à tel endroit, à telle brèche, à tel ou tel convoi_; ils vous diront qui s'est distingué, qui fut tué, qui s'est déshonoré, quels étaient les postes de l'ennemi; et ils vous rendent cela dans les meilleurs termes de guerre, qu'ils vous assaisonnent des jurements les plus nouveaux[23]. Et vous ne sauriez vous imaginer l'effet merveilleux que des moustaches taillées sur le patron de celles du général, et d'horribles cris, contrefaisant ceux d'un camp, font parmi des bouteilles fumantes et des esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh! il faut apprendre à connaître ces misérables, qui font la honte du siècle; ou bien vous feriez d'étranges méprises.
[Note 23: On se rappelle ici le passage du _Menteur_:
Ah! le beau compliment à charmer une dame! ............................................ On s'introduit bien mieux à titre de vaillant. Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimaces, Qu'à mentir à propos, _qu'à jurer avec grâce_. ]
FLUELLEN.--Tenez, capitaine Gower, je vous dirai bien une chose, c'est que je m'aperçois bien qu'il n'est pas tout ce qu'il voudrait bien faire accroire au monde qu'il est. A la première occasion que je pourrai trouver le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir ma façon de penser.--Écoutez; voilà le roi qui vient: il faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont. (_Entrent le roi, Glocester, des soldats._) Dieu bénisse Votre Majesté!
LE ROI.--Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont?
FLUELLEN.--Moi! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté. Le duc d'Exeter a très-galamment conservé le pont. Les Français se sont retirés, voyez-vous, et il y a de beaux et libres passages à présent. Par sainte Marie, l'adversaire aurait eu la possession du pont; mais il a été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est le maître du pont. Ah! je peux bien assurer Votre Majesté que c'est un brave homme que ce duc.
LE ROI.--Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen?
FLUELLEN.--La _perdition_ de l'adversaire a été très-grande, fort raisonnablement grande. Sainte Marie! pour moi, je pense que le duc n'a pas perdu un seul homme, sinon un qui a bien l'air d'être pendu pour avoir volé une église, un certain Bardolph.... Si Votre Majesté sait qui c'est; c'est un homme qui a le visage bourgeonné et tout couvert de boutons, et comme une flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le nez, et sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt rouges; mais son nez est expédié à présent, et son feu est éteint; ainsi n'en parlons plus.
LE ROI.--Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous les pillards de son espèce.--Et nous enjoignons expressément que, dans notre marche au travers des campagnes, on n'enlève rien des villages par violence, qu'on ne prenne rien sans le payer, qu'on n'insulte pas le dernier des Français d'aucune parole de mépris ou de reproche. Quand la douceur et la cruauté jouent à qui aura un royaume, c'est le joueur le plus doux qui gagne.
(On entend la trompette du héraut.)
(Montjoie s'avance.)
MONTJOIE.--Vous me reconnaissez à mon habillement[24]?
[Note 24: Le costume du roi d'armes, appelé Montjoie, est décrit dans nos anciens chroniqueurs.]
LE ROI.--Oui, je te reconnais. Qu'as-tu à m'apprendre?
MONTJOIE.--Les intentions de mon maître.
LE ROI.--Déclare-les.
MONTJOIE.--Voici ce que dit mon roi.--«Annonce à Henri d'Angleterre que, quoique nous ayons paru morts, nous n'étions qu'endormis. La prudence est un meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions pu le repousser à Harfleur, mais que nous n'avons pas jugé à propos de venger l'injure qu'elle ne fût à son comble.--Maintenant c'est à notre tour à parler, et notre voix est la voix d'un souverain. L'Anglais se repentira de sa folie; il sentira sa faiblesse et admirera notre patience. Dis-lui de songer à sa rançon: elle doit être proportionnée aux pertes que nous avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons perdus, à l'insulte que nous avons dévorée; et si la réparation égalait la grandeur des offenses, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour payer nos pertes, son trésor est trop pauvre: pour payer l'effusion de notre sang, les troupes de son royaume entier sont un nombre insuffisant. Et quant à l'insulte qui nous a été faite, sa personne même, à nos pieds prosternée, ne serait qu'une faible et indigne satisfaction. A ce discours ajoute le défi; et finis par lui déclarer qu'il a dévoué et perdu ceux qui le suivent, et que leur condamnation est prononcée.»--Ainsi parle le roi mon maître: là finit mon ministère.
LE ROI.--Je connais ton rang. Quel est ton nom?
MONTJOIE.--Montjoie.