Henri IV en Gascogne (1553-1589)

Part 31

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«Sur ces entrefaites, l'armée de Villars, grossie de toute la noblesse de l'Armagnac et des troupes des capitaines Gondrin, Fontenille, Labatut, Poyanne, Lartigue et autres, avait entrepris le siège de Manciet. Le capitaine Mathieu défendit cette ville avec tant de résolution que l'on s'empressa de lui accorder une capitulation honorable, sur le faux avis que le roi de Navarre assiégeait, de son côté, Beaumont-de-Lomagne. Mais il n'était question ici que d'une attaque dirigée par les habitants de cette ville, vers la fin de juin ou au commencement de juillet 1577, contre notre prince en marche sur Montauban, et qu'il repoussa de manière à leur ôter le goût de semblables insultes.

«Il résulterait, d'un passage des Mémoires de Sully, que, dans le cours de cette campagne, Villars «fit quelques tentatives sur Casteljaloux et sur Nérac, mais qu'il trouva partout le roi de Navarre qui déconcerta ses desseins. «Ce prince s'exposait comme le moindre soldat, et fit devant Nérac un coup d'une extrême hardiesse, lorsqu'un gros de cavalerie s'étant détaché pour venir le surprendre, il le repoussa presque seul. Nos prières ne furent point capables de l'engager à prendre plus de soin de sa vie.»

«Rassuré sur ses villes de l'Albret, Henri s'en alla du côté de la Dordogne. Le 2 septembre 1577, il était à Sainte-Foy-la-Grande, d'où il envoya aux consuls de Bergerac et à M. de Meslon, sénéchal d'Albret, des instructions pour assurer la défense de cette contrée. «Ces mesures sont d'autant plus nécessaires, ajoutait-il, que, traitant en ce moment de la paix, il faut empêcher, pour obtenir de meilleures conditions, que l'ennemi ne nous enlève nos places pendant les négociations.» Ces craintes se réalisèrent au sujet de Langon, que les réformés venaient d'enlever au capitaine La Salle du Ciron, et que Largimarie leur reprit et démantela. Seulement ce fait peut se confondre avec la prise de Langon, du 8 avril 1578.

«Jusqu'à la paix dont il est question dans cette lettre, nous ne trouvons plus à dire, pour nos contrées, qu'une petite campagne des réformés de Casteljaloux dans les Landes.» Elle se termina par un engagement des plus meurtriers.

«Les catholiques, forcés au combat, jetèrent leurs arquebusiers dans un bois voisin, et, protégés ainsi sur leur flanc, ils attendirent la charge. Le capitaine de Casteljaloux imita cette manœuvre: il envoya également ses arquebusiers dans le bois, pour ne pas être inquiétés de ce côté, et se formant ensuite en bataille à cent cinquante pas des ennemis, les 45 salades des réformés entamèrent leur charge, dont le succès fut complet, car ils passèrent sur le ventre aux catholiques, et lorsqu'ils tournèrent bride pour achever leur tâche, ils virent ceux qui avaient survécu à genoux et demandant quartier.» Les soldats de Bayonne eurent seuls la vie sauve, et ils furent renvoyés au vicomte d'Orthe avec leurs armes et leurs chevaux.

«Peu de jours après, il vint à Casteljaloux un trompette de Bayonne, chargé de présents en écharpes et en mouchoirs ouvrés, pour toute la garnison; et, plus tard, le roi de Navarre se trouvant, le septième, à une fête que lui donnait La Hilière, successeur du vicomte d'Orthe, dans son gouvernement, les habitants de Bayonne apprirent que le capitaine de Casteljaloux était dans la compagnie de ce prince, et, pour payer sa «courtoisie», ils l'accablèrent de soins et de prévenances.» (_Page 118._)

XVI.

Berger de Xivrey a noté, d'après d'Aubigné, ce curieux incident de la conférence de Nérac:

«La Meausse, gouverneur de Figeac, était un vieux gentilhomme d'un esprit juste et ferme. Lors des conférences de Nérac, il avait d'un seul mot détruit tout l'effet d'une comédie jouée par Catherine de Médicis, et peinte de main de maître par d'Aubigné. «La reine ayant ouï quelques gentilshommes ployer en leurs réponses particulières, les voulut voir et essayer ensemble en sa chambre, et là découpler une harangue curieusement élaborée par Pibrac, auquel on avait recommandé l'éloquence miraculeuse de Pologne, comme à un coup de besoin. Cependant elle, de son côté, avait appris par cœur plusieurs locutions qu'elle appelait consistoriales.

«Pibrac, bien préparé, harangua devant ces fronts d'airain, merveilleux en délicatesse de langage, exprès en ses termes, subtil en raisons, lesquelles il fortifiait et illustrait d'exemples agréables, presque tous nouveaux et curieusement recherchés...

«Il fut si pathétique qu'il rendit comme en extase les plus délicats de ses auditeurs. Adonc la reine, ayant les yeux comme larmoyants, se lève de sa chaire et haussant les mains sur sa tête, s'écria plusieurs fois: «Eh bien! mes amis, donnons gloire au Dieu vivant, faisons choir de ses mains la verge de fer!» Et comme elle eut demandé au nez de quelques-uns: «Que pouvez-vous répliquer?» tout fut muet, jusques au gouverneur de Figeac, nommé La Meausse, qui, comme l'interrogation s'adressait à lui, répondit: «Je dis, Madame, que Monsieur que voilà a bien étudié; mais de payer ses études de nos gorges, nous n'en pouvons comprendre la raison.» (_Page 131._)

XVII.

Ces pages sur les rapports du roi de Navarre avec les Etats de Béarn sont extraites d'une excellente étude, publiée en 1865 par M. Alphonse Pinède, avocat, sous ce titre: _Les Béarnais au temps de Henri IV_. (_Page 137._)

XVIII.

Il est certain que la lettre adressée, le 10 avril 1580, à la reine Marguerite par le roi de Navarre partant pour Cahors, était purement diplomatique. La reine de Navarre connaissait à merveille le projet formé par son mari d'aller se saisir d'une ville sur laquelle il avait, par son mariage, d'incontestables droits; mais il importait, à tous égards, que Marguerite parût avoir ignoré les desseins de son mari, afin surtout de ne pas sembler prendre part à la guerre qui éclatait entre le roi de France et le roi de Navarre. (_Page 144.--Le renvoi n'est pas indiqué._)

XIX.

Berger de Xivrey a longuement commenté la lettre du roi de Navarre à Madame de Batz sur la prise de Cahors. Après avoir relevé cette qualification: «A ma cosine», employée, dit-il, pour cousine, il poursuit en ces termes:

«Ce titre, que le roi de Navarre donne à Madame de Batz, s'explique aisément par l'extraction illustre de cette dame et par celle de son mari. Bertrande de Montesquiou, femme du baron de Batz, descendait des anciens ducs de Gascogne; Manaud de Batz, troisième fils de Pierre de Batz et de Marguerite de Léaumont, tirait son origine des anciens vicomtes du même pays, dignité dont furent revêtus, pendant le dixième siècle et une partie du onzième, les vicomtes de Lomagne, ancêtres directs des barons de Batz. Les preuves de cette descendance furent vérifiées en 1784 par une commission composée de dom Clément et de dom Poirier, religieux bénédictins; de MM. de Bréquigny et Désormeaux, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres; Chérin, généalogiste des ordres du Roi; Ardillier, administrateur général des domaines de la couronne, et Pavillet, premier commis de l'ordre du Saint-Esprit.»

A propos du début de la lettre royale: «Je ne me dépouillerai pas, combien que je sois tout sang et poudre...» Berger de Xivrey fait les remarques suivantes:

«Ces mots, où il n'y a rien d'exagéré, indiquent d'une manière précise la date de cette lettre au moment où finissait le terrible combat de quatre jours, qui venait de réduire Cahors au pouvoir du roi de Navarre. D'Aubigné et Sully ont raconté cet événement avec des détails fort circonstanciés, et néanmoins cette lettre et la suivante ajoutent encore plusieurs notions précieuses à l'_Histoire universelle_ et aux _Economies royales_. Le journal de Faurin nous apprend que cette lutte acharnée du roi de Navarre et des défenseurs de Cahors dura du samedi 28 mai au mardi 31. C'est donc le 31 au soir que dut être écrite cette lettre à Madame de Batz. La prise de Cahors est un événement capital dans l'histoire du roi de Navarre et de son parti. «En toutes ses autres actions, dit Davila, ayant rendu des preuves de sa vivacité merveilleuse, il donna en celle-ci autant d'étonnement à ses gens que de terreur à ses ennemis, leur faisant connaître à quel point il était vaillant et hardi dans les combats.»

* * * * *

Quand on connaît la véritable histoire de la prise de Cahors, on lit, avec un intérêt assaisonné d'une pointe de gaîté, les récits que nous allons reproduire.

Le 4 juin 1580, Daffis, premier président du parlement de Toulouse, adressait à Henri III la lettre suivante, publiée dans les _Archives historiques de la Gironde_ par Tamizey de Larroque:

«Sire,

«Pour la continuation de nos plus grandes misères est survenue la prise de la ville de Cahours _par la prodition et intelligence d'aucuns des principaux habitants d'icelle et autres qui s'y étaient introduits en grand nombre_. Ce n'a été, néanmoins, sans que vos sujets aient fait tous devoir de la conserver. Mais l'entreprise était dressée de si longue main et les forces des adversaires étaient si prêtes, que les pauvres habitants n'y ont pu résister et enfuir; la plupart ont été misérablement massacrés et meurtris. C'était une ville des plus grandes et plus catholiques dans ce ressort, qui s'était toujours bien maintenue. Etant d'ailleurs jugée forte de telle conséquence qu'_on n'en pense point après Toulouse de plus importante_.»

Le récit de P. de L'Estoile est franchement comique:

«Le dimanche 20e _jour_ de mai (1580), partie par surprise, partie _par intelligence_, les huguenots de Gascogne, partisans du roi de Navarre, gagnèrent l'une des portes de la ville de Cahors, et y eut âpre combat, auquel le seigneur de Vesins, sénéchal et gouverneur de Mercy, fut blessé avec plusieurs des siens, et enfin, après avoir vertueusement combattu et soutenu l'assaut, _deux jours_ et _deux nuits_, n'étant le plus fort, se retira à Gourdon. Le roi de Navarre y vint en personne, _dix heures après la première entrée des siens_, usant d'un trait et diligence de Béarnais, s'étant levé de son lit d'auprès de sa femme, avec laquelle il voulut coucher exprès, _afin qu'elle ne se défiât de rien_. Sur quoi ainsi elle osa bien assurer Leurs Majestés _que son mari n'y était pas_, encore qu'il y combattit en personne, y ayant perdu tout plein de bons soldats de sa garde et leur capitaine Saint-Martin, et étant demeuré à la fin maître de la ville.--La friandise du grand nombre de reliques et autres meubles et joyaux précieux étant dedans Cahors fut la _principale occasion_ de l'entreprise.» (_Page 151._)

XX.

La surprise de Mont-de-Marsan, en 1580, est racontée par Pœydavant:

«Bertrand Baylens, sieur de Poyanne, un des plus braves gentilshommes de la Gascogne et gouverneur de Dax, fit une entreprise hardie sur la ville de Mont-de-Marsan, qui appartenait au roi de Navarre, et qui était la meilleure place du pays. Il trouva le secret de gagner le meunier d'un moulin, dont il se saisit et où il entra par escalade avec son lieutenant Lartigue, suivi du reste de sa troupe. A la faveur de cet avantage, il aboutit facilement au pied des murs, près de la porte principale de la haute ville, dans laquelle était le château.

«Il y avait un corps de garde à cette porte qu'on ouvrait chaque nuit pour faire passer la ronde dans le faubourg, qui était clos de murailles. Poyanne se tint si tranquille avec ceux qui l'accompagnaient, que la ronde ayant repassé du faubourg dans la ville, il y entra pêle-mêle, tailla en pièces le corps de garde et se rendit maître de la ville.

«Dupleix ajoute que, pendant le combat qui se fit au corps de garde, un des habitants de la ville alla fermer la porte. Poyanne, qui s'en aperçut, courut l'ouvrir au même instant et, par ce moyen, introduisit le reste de ses soldats.»

Il fit ouvrir une autre porte pour livrer passage à Borda, maire de Dax, qui avait rendez-vous avec lui, à la tête d'un détachement. Les assaillants ne perdirent que vingt-cinq hommes. Poyanne fut blessé. La garnison fut plus éprouvée.

«On doit cet éloge à Poyanne que, quoique ayant sujet d'être irrité contre les ennemis, il ne s'en vengea nullement. Il se contenta seulement de réclamer le secours de Biron pour s'emparer du château, qui résistait encore; mais la retraite de Poudenx, par laquelle la garnison fut affaiblie, le força bientôt à se rendre. Poyanne, ayant été laissé gouverneur de la ville, voulait faire démolir les fortifications; mais le roi de Navarre obtint de son beau-frère (Henri III) la défense de continuer la démolition...» (_Page 157._)

XXI.

Brantôme a porté sur le maréchal de Matignon, qu'il n'aimait pas, le jugement suivant: «Après que mondit maréchal de Biron fut parti de la Guienne, fut en sa place subrogé le maréchal de Matignon, un très fin et trinquat (rusé) Normand, et qui battait froid d'autant que l'autre battait chaud; c'est ce qu'on disait à la cour, qu'il fallait un tel homme au roi de Navarre et au pays de Guienne, car cervelles chaudes les unes avec les autres ne font jamais bonne soupe.»

Les _Archives historiques de la Gironde_ ont publié une très intéressante et très précieuse lettre de Matignon adressée à Henri IV, quinze jours après la mort de Henri III. On voit, dans ce document, que le maréchal mettait au service du nouveau roi de France un zèle et un dévouement sans bornes. La lettre est datée du 18 août 1589. (_Page 158._)

XXII.

Après les négociations relatives au traité de Fleix, Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon, «fut reçu à Bordeaux, dit l'abbé O'Reilly dans son _Histoire_, avec une pompe extraordinaire». Le lendemain de son arrivée, il se rendit au parlement avec le maréchal de Biron et y fut longuement harangué et complimenté. Trois jours après, il y eut une grande procession d'actions de grâce, à laquelle assistaient «toutes les autorités de la ville, tous les fonctionnaires publics, les paroisses avec leur croix, la musique de Saint-André et de Saint-Seurin, l'archevêque portant le Saint-Sacrement, suivi des évêques de Bazas et de Dax; le duc d'Anjou, la reine Marguerite donnant le bras au grand sénéchal; tous les seigneurs et dames de la suite...»

* * * * *

On a remarqué avec raison, dit l'auteur du _Château de Pau_, que tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans le caractère de Henri s'associe naturellement, et par un mélange piquant, à des traits d'une familiarité d'autant plus précieuse à recueillir, qu'elle est le vivant témoignage d'un cœur paternel et d'une sincérité pleine de candeur. Cette familiarité s'explique aussi par les mœurs béarnaises et par les habitudes que le roi avait contractées sous le toit de son aïeul. Il aimait à «se faire petit avec les petits».

On a fait des volumes rien qu'avec les récits des aventures auxquelles nous faisons allusion. Voici une anecdote caractéristique entre toutes, empruntée à la _Notice sur Nérac_ de M. de Villeneuve-Bargemont:

«Le duc d'Anjou, pendant le séjour qu'il fit à Nérac après la paix de Fleix, étant sorti pour aller parcourir les promenades qui ornent la ville, rentre fort mécontent de n'avoir été salué par personne et se plaint amèrement à son beau-frère de cette incivilité, qui était si contraire à tout le bien qu'il lui avait dit de ses sujets. «Je ne conçois rien à cela, dit Henri; mais, ventre saint-gris! venez avec moi, nous éclaircirons la chose.» En effet, dès qu'ils paraissent, la foule se presse autour d'eux. La joie, l'affection, le respect se peignent sur tous les visages. Henri frappe sur l'épaule de l'un, demande à l'autre des nouvelles de sa femme et de ses enfants, serre la main à celui-ci, fait un salut à celui-là, adresse quelques paroles honnêtes à tous, et rentre au château avec un cortège nombreux. «Eh bien! dit-il au duc d'Anjou, vous avais-je rien dit de trop sur l'honnêteté de mes braves bourgeois de Nérac?--Parbleu! je le crois bien: c'est vous qui leur faites presque toujours les avances...--Oh! par ma foi! mon frère, entre Gascons nous ne tirons jamais à la courte paille. Personne ne calcule avec moi, et je ne calcule avec personne; nous vivons à la bonne franquette, et l'amitié se mêle à toutes nos actions.»

«Qui n'a relu avec bonheur, ajoute Bascle de Lagrèze, les touchantes histoires du bon roi entrant incognito dans une chaumière, dans une hôtellerie, pour surprendre dans la bouche du peuple la vérité qu'on pouvait avoir intérêt à ne pas laisser pénétrer jusqu'à lui?» (_Page 158._)

XXIII.

Bascle de Lagrèze a consacré à Catherine de Bourbon un des plus intéressants chapitres du _Château de Pau_. Nous en détachons les lignes suivantes:

«En l'absence de Henri, qui poursuivait au loin ses aventureuses et nobles destinées, _sa très chère et très aimée sœur, Madame la princesse de Navarre, régente et lieutenante-générale_, résidait au château de Pau et s'occupait de la douce mission de faire le bonheur des Béarnais.

«Elle avait partagé avec son frère les tendresses d'une mère dévouée, et reçu comme lui une éducation sérieuse. Dans une sombre allée du parc royal, la reine Jeanne avait fait bâtir un petit castel qu'elle nommait «Castel-Béziat», charmante expression du pays qui devrait se traduire par _château chéri comme un enfant gâté_. Catherine y fut élevée. Le silence et la solitude ne conviennent-ils pas mieux pour l'éducation d'une jeune fille que les bruits de fêtes et d'intrigues dont retentissent les palais des rois?

«Jeanne d'Albret, s'adressant à son fils dans son testament, «lui recommande expressément la tutelle et défense de Madame Catherine sa sœur». Henri aimait trop sa sœur pour ne pas se conformer au vœu de sa mère. Il se hâta d'obtenir pour elle la liberté de rentrer en Béarn, où la ramena Madame de Tignonville, sa gouvernante. C'est dans le palais de Pau que cette noble princesse, d'un esprit supérieur, d'un savoir prodigieux, s'occupa des affaires du pays, consacrant ses loisirs à la culture des arts, à la poésie et à la musique. Elle jouait très bien du luth et chantait encore mieux.

«Elle était aussi bonne que spirituelle. Son frère et elle s'aimaient comme s'étaient aimés Marguerite de Valois et François Ier. Plusieurs lettres de Henri IV prouvent bien tout l'attachement qu'il lui portait. Il lui écrivait un jour: «La racine de mon amitié sera toujours verte pour vous, ma chère sœur». Dans une de ses lettres au roi de France, notre Henri s'excuse d'avoir tout quitté pour accourir à Pau, parce qu'il avait appris que sa sœur était malade.

«Catherine semblait être née pour régner; si elle ne régna pas de droit, elle gouverna de fait nos contrées. Elle remplaçait son frère absent. Elle administrait ses Etats sous le titre de régente, et jamais administration plus douce ne fut plus prospère. Le feu des guerres de religion et les horreurs des discordes civiles qui désolaient la France, n'atteignirent pas le Béarn, et si quelques difficultés surgirent, elle sut les conjurer, en faisant appel à l'affection que lui portait le peuple.

«Catherine restait à Pau sans se marier. Cependant jamais princesse ne se vit recherchée par un plus grand nombre de prétendants. Palma Cayet en a fait la récapitulation détaillée et complète; parmi eux figurent Monsieur, depuis duc d'Alençon, le duc de Lorraine (qui fut plus tard beau-père de Catherine), Philippe roi d'Espagne, le duc de Savoie, le roi d'Ecosse, le duc d'Anhalt, le duc de Montpensier, le comte de Soissons.

«C'est ce dernier prince qui avait inspiré une passion profonde à la sœur de Henri IV, dont le cœur était aussi aimant que celui de son frère. Le comte de Soissons, après avoir plu d'abord au roi de Navarre, encourut sa disgrâce pour toujours. Henri, dont le caractère était ouvert et loyal, ne pouvait souffrir le comte, toujours sérieux et dissimulé. Il l'accusait aussi d'avoir aspiré à se faire subroger à sa place, avec l'aide du pape, de l'Espagne et de la Ligue.

«Rien ne put changer les sentiments de Catherine. Durant vingt-cinq ans elle conserva son premier amour. Elle repoussait tous les prétendants, et attendait. Dans sa douce mélancolie, elle ne laissa jamais échapper une plainte, et semblait se complaire dans sa lointaine espérance.

«Lorsque notre Henri, ce parvenu légitime, fut enfin tranquillement assis sur le trône de France, il appela Catherine auprès de lui, désireux de lui faire oublier, par un mariage convenable, celui dont il avait empêché la réalisation.

«Catherine fut obligée de quitter Pau pour aller rejoindre son frère. La nouvelle de son départ jeta l'alarme dans le cœur des Béarnais. Ils comprenaient la perte immense qu'ils allaient faire. C'était leur dernière princesse qui allait leur être ravie. C'était leur protectrice, leur orgueil et leur amour, qui allait abandonner le château, à jamais déshérité de ses maîtres et de ses rois.

«Henri IV entoura sa sœur unique de soins et d'affection, autant que d'égards et d'honneurs. Elle avait partagé toutes ses idées, il voulut lui faire partager ses nouvelles croyances. Catherine était douée d'une trop grande fermeté de caractère pour abandonner facilement sa nouvelle religion: cependant elle consentit à se faire instruire pour plaire au roi. Elle se décida enfin à un mariage tardif. Les archives du château ont conservé _les pactes de mariage d'entre haut et puissant prince Henry duc de Lorraine, et Madame Catherine, princesse de France et de Navarre, sœur unique du roi_, 1598. C'est le 31 janvier 1599 que le mariage fut célébré. En 1604, Catherine, qui n'avait pas revu sa ville de Pau, mourut à l'âge de 46 ans, précédant de six années son frère dans la tombe.» (_Page 167.--Le renvoi porte XVIII par erreur._)

XXIV.

Nous avons plusieurs fois mentionné, dans notre récit, les diverses négociations du roi de Navarre avec les souverains étrangers. Des détails complémentaires au sujet de ces négociations peuvent offrir quelque intérêt.

Lors du voyage de Ségur à Londres, au mois de juillet 1583, il s'agissait pour Henri, non seulement de travailler, avec les princes protestants, à la création d'une ligue défensive et offensive[54], mais encore d'élaborer un projet de mariage entre Catherine de Bourbon, sa sœur, et Jacques, fils de Marie Stuart, déjà reconnu comme roi d'Ecosse, et à qui devait revenir la couronne d'Angleterre après la mort d'Elisabeth. Ce projet parut avoir, pendant longtemps, des chances d'aboutir, comme on en peut juger par la correspondance de Henri.

[54] Ce fut en ces circonstances que commença, entre le roi de Navarre--ou plutôt Du Plessis-Mornay--et les princes protestants, une très longue correspondance latine. On la trouve dans un livre publié à Utrecht en 1679 sous un titre dont voici les premiers mots: «_Henrici, Navarrorum regis epistolæ_».

Catherine refusa Jacques. «Pour celui-là, disait-elle plus tard à Sully, j'avoue que je fus si sotte, à cause de quelques fantaisies que j'avais lors en tête, que je n'y voulus point entendre.»

* * * * *

En 1585, les Guises, Catherine de Médicis et le roi de Navarre engagèrent une triple négociation auprès des cantons catholiques suisses. M. L. Combes, professeur d'histoire à la Faculté des Lettres de Bordeaux, a publié en 1879, dans les _Annales_ de cette Faculté, les lettres écrites, à ce sujet, par la Maison de Lorraine, par la reine-mère et par Henri. «Les Suisses, dit-il, valaient à eux seuls une armée, avec leur solidité, leur bravoure, leur fidélité.»

Voici l'expression caractéristique de la lettre du roi de Navarre aux cantons, en date du 10 juin 1585, lettre tirée, comme les autres, des archives de Lucerne: