Henri IV en Gascogne (1553-1589)
Part 23
Les calvinistes de Guienne et de Gascogne ne semblaient plus avoir à redouter les entreprises de Mayenne et de Matignon, et l'on vient de voir que leurs affaires s'étaient fort améliorées entre La Rochelle et Saint-Jean-d'Angély; mais le maréchal de Biron, à la tête d'une troisième armée, venait de traverser le Poitou et d'arriver en Saintonge. Le roi de Navarre, qui connaissait par expérience la vigueur et le talent de cet adversaire, envoya La Trémouille rassembler des forces dans le Bas-Poitou, pour les joindre à celles dont il disposait et être prêt à tenir la campagne contre le nouvel arrivant. Il le fut, dès la fin du mois de mai. En juin, Biron, ayant avec lui cinq ou six mille hommes, débuta par le siège de Marans. Il l'investit puissamment, à grand renfort de travaux extraordinaires, et paya si bien de sa personne qu'il eut une main mutilée par une arquebusade. Néanmoins, Marans, qui ne semblait pas pouvoir lui échapper, ne fut pas pris: Henri et Biron conclurent inopinément une trêve, aux termes de laquelle le maréchal, laissant Marans au roi, avec la faculté d'y mettre un gouverneur, qui fut La Force, le propre gendre de Biron, fit reculer son armée au delà de la Charente et poussa la condescendance jusqu'à renoncer à toute entreprise sur Tonnay-Charente. Cette trêve fit accuser Biron de connivence avec le roi de Navarre, et il faut convenir que cette accusation ne manquait pas de vraisemblance. On pouvait supposer, en effet, que Biron, par les avantages qu'il accordait à Henri, voulait s'assurer, dans l'avenir, la bienveillance de la «seconde personne du royaume»; mais la véritable cause de l'entente subite qui s'établit entre le roi de Navarre et le maréchal fut le désir exprimé par Henri III, inquiet des progrès de la Ligue, de négocier une fois de plus avec son beau-frère, comme il en était question depuis plusieurs mois. Une entrevue de ce prince avec Catherine de Médicis avait été projetée, dès l'année précédente: elle n'eut lieu qu'au mois de décembre 1586. Le roi de Navarre lui-même ne laissait échapper aucune occasion de faire tenir à Henri III des exhortations dans le sens de la paix. «Sur la fin de ce mois (juin 1586)», note P. de L'Estoile, «La Marsilière, secrétaire du roi de Navarre, vint trouver le roi à Paris, par commandement de son maître, qui tâchait à divertir le roi de la guerre, lui proposant beaucoup d'inconvénients qui pouvaient lui en arriver et lui donnant des expédients très beaux et très sûrs pour se défaire et se dépêtrer de la Ligue et des ligueux. Mais le roi, qu'on avait peine à faire sortir d'une cellule de capucin, tant plus il y pense et plus il trouve de faiblesse de son côté et d'avancement aux affaires de la Ligue: tellement que, comme si le duc de Guise l'eût déjà tenu par le collet, la générosité lui manque et le cœur lui fault. Et s'en retourna ledit La Marsilière avec réponse aussi froide comme était douteuse et tremblante la résolution de ce prince.»
Libre dans Marans, après comme avant le siège, le roi de Navarre s'y transporta vers la mi-juin, et, au retour, le 17, il en envoyait à la comtesse de Gramont cette description, qui a pris place parmi les chefs-d'œuvre épistolaires du XVIe siècle: «C'est une île renfermée de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les canaux de toutes largeurs; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée; passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de maisons qui n'entrent de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre mont vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues; infinis moulins et métairies insulées; tant de sortes d'oiseaux qui chantent; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. De poisson, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le prix; une grande carpe, trois sols, et cinq un brochet. C'est un lieu de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et très beaux. L'on y peut être plaisamment en paix, et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plaindre une absence. Ha! qu'il y fait bon chanter!»--Le roi de Navarre perdit Marans en 1587, à la reprise des hostilités.
Le 25 juin, Henri ayant reçu d'Angleterre une copie des lettres adressées par la reine Elisabeth au roi de France et à la reine-mère, au sujet du traité de Nemours, communiquait ces curieux documents à la comtesse de Gramont. Voici quelques extraits de la lettre de la reine d'Angleterre à Henri III; ils viennent à leur place dans ce livre, car les prophétiques pensées qu'ils expriment étaient, vers le milieu de l'année 1586, déjà justifiées en partie par des faits éclatants.
«Je m'étonne, disait Elisabeth, de vous voir trahi en votre conseil même, voire de la plus proche qu'ayez au monde (Catherine de Médicis), et qu'êtes si aveugle de n'en sentir goutte...»--Contre les Guises et la Ligue: «Je prie Dieu qu'ils veulent _finir là_; je ne le crois, car _rarement on voit les princes vivre, qui sont si subjugués... Dieu vous garde d'en faire la preuve_...»--Elle lui offre ses bons offices: «S'il vous plaît user de mon aide, vous verrez que nous leur ferons ressentir avec la plus grande honte que jamais rebelles eurent...» Salutation finale: «... Priant le Créateur vous assister de sa sainte grâce et _vous relever les esprits_.--Très bonne sœur et cousine, très assurée et fidèle, ELISABETH.»
Pendant que la trêve conclue avec Biron permettait au roi de Navarre de fortifier ses places et de remettre ses troupes sur un bon pied, l'armée de Mayenne, appuyée d'une partie des troupes de Matignon, s'acheminait vers Castillon, où elle mit le siège, du 10 au 12 juillet. Cette entreprise fut une affaire de famille. Au double point de vue militaire et politique, la prise de Castillon ne pouvait être que d'une médiocre importance; Mayenne aurait dû attaquer plutôt Sainte-Foy et surtout Bergerac. Mais Castillon appartenait à Henriette de Savoie, sa femme, dont il trouva bon de recouvrer le bien avant de guerroyer dans le seul intérêt de l'Etat. La place était défendue par le baron de Savignac et Alain, un des meilleurs officiers de siège de l'époque. La garnison se composait de neuf cents hommes d'une valeur éprouvée. Il fallut, pendant un mois et demi, l'effort de toute l'armée de Mayenne pour briser la résistance des assiégés, que soutenaient, à l'extérieur, les escarmouches de nombreux détachements dirigés par Turenne contre les assiégeants. Les munitions ayant manqué à ceux-ci, et la peste s'étant mise dans leurs rangs, Mayenne était sur le point de lever le siège, lorsque Matignon parvint à décourager les défenseurs de la place, réduits à un très petit nombre par la maladie et les combats, en empêchant l'entrée d'un secours envoyé par Turenne et en se procurant des poudres que lui vendirent des marchands de La Rochelle, «plus adonnés, dit Mézeray, à leur profit particulier qu'à l'intérêt de la cause commune». Castillon capitula le 31 août 1586[48]. Mayenne lui fit de dures conditions, et le parlement de Bordeaux, appliquant les édits dans toute leur rigueur, condamna à mort ceux des habitants de Castillon qui furent livrés à sa justice. Ce nouvel exploit de Mayenne lui attira plus de sarcasmes que de louanges, si l'on en juge par une note de L'Estoile: «Au commencement de septembre (1586), arrivèrent à Paris les nouvelles de Castillon rendu, lorsque les assiégés désespérant plutôt d'y pouvoir vivre que de le défendre, toute composition étant honorable à ceux qui ne pouvaient plus combattre et que la peste avait tellement abattus que les médicaments leur étant faillis et les chirurgiens morts, il n'y avait plus que deux femmes pour secourir les malades, qui leur servaient de garde, de chirurgien et de médecin. La ville fut donnée au pillage, mais on n'y trouva que quelques vieux haillons pestiférés: en quoi on remarqua la bonne affection du duc de Mayenne à l'endroit de l'armée du roi, à laquelle il bailla libéralement la peste en pillage. Et ici finirent les trophées de ce grand duc, lequel (comme dit Chicot à son maître, lorsqu'on lui en apporta les nouvelles): «S'il ne prend, ce dit-il, que tous les ans trois villes sur les huguenots, on en a encore pour longtemps.»
[48] Appendice: XXXV.
Le premier chagrin passé de la prise de Castillon, le roi de Navarre eut de quoi se consoler en voyant que le siège de cette place avait achevé la ruine de l'armée de Mayenne. Décimée par les combats et par la peste, mal payée, condamnée à courir de grands risques pour de minces profits, cette armée se désagrégea rapidement, malgré les efforts de Mayenne et de la Ligue pour obtenir du roi qu'elle fût fortifiée d'hommes et d'argent. A l'entrée de l'automne, il n'en restait pas quatre compagnies intactes, et le duc, jetant feu et flammes contre la cour et contre Matignon, quitta la partie et le pays en emmenant de vive force, comme son plus précieux trophée, Anne de Caumont, jeune et riche héritière qu'il destinait à son fils. Mais cette entreprise elle-même ne réussit pas dans la suite. Sur la plainte de M. de La Vauguyon, tuteur de la jeune femme, Henri III refusa d'autoriser le mariage rêvé par Mayenne, et Anne de Caumont épousa plus tard le comte de Saint-Pol. Le jugement de L'Estoile sur la campagne qui s'acheva par cet enlèvement est devenu celui de l'histoire: «Le duc de Mayenne n'avait rien fait qu'accroître la réputation du roi de Navarre et diminuer la sienne». Il fut poursuivi jusque dans Paris par un brocard huguenot qui n'avait rien d'excessif: «N'ayant pu prendre la Guienne, il a pris une fille». Mais un semblable avortement n'était pas du goût de la Ligue et de la Maison de Lorraine. Aussi, de retour à Paris, le duc de Mayenne fit-il publier une pompeuse relation de ses faits et gestes; par malheur pour lui, les calvinistes avaient des plumes expertes, et la relation fut bafouée par Du Plessis-Mornay en personne[49].
[49] Appendice: XXXVI.
CHAPITRE III
Les ambassadeurs des princes protestants à Paris.--Leur requête et la réponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Méfiance des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement et reprise des négociations.--Catherine de Médicis et Turenne.--Perfidie de la reine-mère.--Rentrée en campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succès du roi de Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'armée du duc de Joyeuse et ses succès.--Joyeuse retourne à la cour.--Expédition de Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince de Conti entrent à son service.--Henri rétrograde jusqu'en Poitou.--Les trois nouvelles armées royales.--Henri III à Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre.
La trêve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou plutôt accordée gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait été suggérée par Henri III, effrayé des entreprises de la Ligue et de la perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mère et du roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frère en le ramenant à la religion catholique, et Catherine se proposait, au pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des pièges familiers à sa diplomatie. La reine-mère était déjà venue en Poitou, au mois de juillet; mais elle n'avait pu décider le roi de Navarre à se prêter à une négociation personnelle. L'arrivée à Paris des ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus hautaines des chefs de la Ligue déterminèrent Catherine à faire de nouvelles instances auprès de Henri. La démarche des princes protestants avait un caractère comminatoire qu'il faut expliquer.
Ces princes, sollicités depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient pris enfin la résolution d'intervenir en France. «Très difficiles à échauffer, dit Mézeray, et ne s'émouvant que par des raisons de grand poids, ils différaient toujours à se mêler des affaires de leurs voisins, jusqu'à ce qu'il leur eût manifestement paru qu'il s'agissait purement de la religion, et non pas de l'obéissance des sujets envers leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informés par les édits mêmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur eût fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait porter en ce pays-là par Ségur-Pardaillan, que sur les promesses de la reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugèrent à propos de députer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les édits de pacification; croyant que si les prières de tant de princes et d'Etats ses anciens alliés ne trouvaient point de lieu auprès de lui, au moins elles témoigneraient que leur envie n'était pas de faire la guerre à un roi de France de gaîté de cœur, mais de secourir les opprimés et de maintenir la religion qu'ils professaient.»
Henri III s'efforça d'abord d'éconduire les ambassadeurs en affectant de quitter Paris, de séjourner à Lyon, de voyager en divers lieux, pendant qu'ils l'attendaient à deux pas du Louvre. Il lassa la patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put éviter les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manière générale au rétablissement des édits de pacification et contenaient des reproches sur le peu de foi qu'il avait gardé aux huguenots. Le roi n'accueillit qu'avec une extrême hauteur reproches, conseils et souhaits, et congédia définitivement les ambassadeurs après une seule audience. Il y eut quelque chose de légitime dans la fierté dont fit preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent à reconnaître qu'il lui eût été facile de faire sentir son autorité et de maintenir sa dignité, sans jeter le gant à des princes dont il pouvait déconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins provoquante.
Après le départ des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec une vivacité nouvelle du côté du roi de Navarre. Catherine de Médicis, malgré la goutte qui l'incommodait, se rendit à Poitiers et obtint enfin, non sans une série de contre-temps et de laborieuses négociations, qu'une conférence aurait lieu entre elle et le roi de Navarre. Le rendez-vous fut pris au château de Saint-Brice, près de Cognac, pour la mi-décembre. Henri et Condé, assistés de plusieurs conseillers, s'y entourèrent de toutes les précautions imaginables. Le château appartenait à un de leurs amis; mais cette sûreté ne leur suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils exigèrent la présence dans le voisinage de quatre de leurs régiments, dont un gardait le château, pendant chaque séance. Par-dessous leurs habits de gala, Henri, Condé, Turenne et d'autres chefs calvinistes affectèrent de porter des armes défensives, et la reine-mère s'en étonnant, Condé répondit: «C'est encore trop peu, Madame, d'un plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont faussé les édits du roi. Nos biens ayant été mis à l'encan, il ne nous reste plus que des armes, et nous les avons prises pour défendre nos têtes proscrites.» Henri lui-même se départit de ses allures confiantes, dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la reine-mère voulait entretenir à part Henri, Condé ou Turenne, les deux autres gardaient la porte eux-mêmes, comme le régiment gardait le château. Catherine de Médicis était accompagnée des ducs de Montpensier et de Nevers, du maréchal de Biron et de quelques officiers ou gentilshommes dévoués à Henri III, mais non inféodés à la Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants, s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pensée leur en vint, ainsi que le raconte Mézeray: «Mais Henri, qui avait dans le fond de l'âme, non pas à l'intérieur seulement, les véritables sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lâchetés, qu'il ne put consentir à celle-là, et crut indigne de sa générosité de se servir des moyens qu'il avait si souvent reprochés à ses ennemis.»
L'histoire a recueilli sur la conférence de Saint-Brice un grand nombre de détails qui peignent en traits pittoresques la situation et les caractères. Voici, d'après l'historiographe Pierre Mathieu, la plus grande partie du dialogue de la reine-mère et du roi de Navarre dans la première entrevue:
«La reine-mère, après les révérences, embrassements et caresses dont elle était fort libérale, parla en cette sorte: «Eh bien, mon fils, ferons-nous quelque chose de bon?
--«Il ne tiendra pas à moi; c'est ce que je désire, repartit le roi de Navarre.
--«Il faut donc que vous me disiez ce que vous désirez pour cela.
--«Mes désirs, Madame, ne sont que ceux de Votre Majesté.
--«Laissons ces cérémonies, et me dites ce que vous demandez.
--«Madame, je ne demande rien, et ne suis venu que pour recevoir vos commandements.
--«Là, là, faites quelque ouverture.
--«Madame, il n'y a point ici d'ouverture pour moi.
--«Mais quoi, ajoute la reine, voulez-vous être la cause de la ruine de ce royaume, et ne considérez-vous point qu'autre que vous après le roi n'y a plus d'intérêt?
--«Madame, ni vous, ni lui ne l'ont pas cru, ayant dressé huit armées pour cuider me ruiner.
--«Quelles armées, mon fils? Vous vous abusez. Pensez-vous que si le roi vous eût voulu ruiner, il ne l'eût pas fait! La puissance ne lui a pas manqué, mais il n'en a jamais eu la volonté.
--«Excusez-moi, Madame, ma ruine ne dépend point des hommes: elle n'est ni au pouvoir du roi ni au vôtre.
--«Ignorez-vous la puissance du roi et ce qu'il peut?
--«Madame, je sais bien ce qu'il peut, et encore mieux ce qu'il ne pourrait faire.
--«Eh quoi donc! ne voulez-vous pas obéir à votre roi?
--«J'en ai toujours eu la volonté, j'ai désiré de lui en témoigner les effets, et l'ai souvent supplié de m'honorer de ses commandements, pour m'opposer, sous son autorité, à ceux de la Ligue, qui s'étaient élevés en son royaume, au préjudice de ses édits, pour troubler son repos et la tranquillité publique.»
«Là-dessus la reine toute en colère: «Ne vous abusez point, mon fils, ils ne sont point ligués contre le royaume; ils sont Français, et tous les meilleurs catholiques de France, qui appréhendent la domination des huguenots, et pour le vous dire tout en un mot, le roi connaît leur intention, et trouve bon tout ce qu'ils ont fait. Mais laissons cela; ne parlez que pour vous, et demandez tout ce vous voulez: le roi vous l'accordera.
--«Madame, je ne vous demande rien; mais si vous me demandez quelque chose, je le proposerai à mes amis et à ceux à qui j'ai promis de ne rien faire ni traiter sans eux.
--«Or bien, mon fils, puisque vous le voulez comme cela, je ne vous dirai autre chose, sinon que le roi vous aime et vous honore, et désire vous voir auprès de lui, et vous embrasser comme son bon frère.
--«Madame, je le remercie très humblement, et vous assure que jamais je ne manquerai au devoir que je lui dois.
--«Mais quoi, ne voulez-vous dire autre chose?
-«Et n'est-ce pas beaucoup que cela?
--«Vous voulez donc continuer d'être cause de la misère, et à la fin de la perte de ce royaume?
--«Moi, Madame, je sais qu'il ne sera jamais tellement ruiné qu'il n'y en ait toujours quelque petit coin pour moi.
--«Mais ne voulez-vous pas obéir au roi? Ne craignez-vous point qu'il ne s'enflamme et s'irrite contre vous?
--«Madame, il faut que je vous dise la vérité: il y a tantôt dix-huit mois que je n'obéis plus au roi.
--«Ne dites pas cela, mon fils.
--«Madame, je le puis dire; car le roi, qui m'est comme père, au lieu de me nourrir comme son enfant et ne me perdre, m'a fait la guerre en loup; et quant à vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.
--«Eh quoi! ne vous ai-je pas toujours été bonne mère?
--«Oui, Madame; mais ce n'a été qu'en ma jeunesse: car depuis six ans je reconnais votre naturel fort changé.
--«Croyez, mon fils, que le roi et moi ne demandons que votre bien.
--«Madame, excusez-moi, je reconnais tout le contraire.
--«Mais, mon fils, laissons cela; voulez-vous que la peine que j'ai prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse, après m'avoir tenue si longtemps à baguenauder?
--«Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause; au contraire, c'est vous. Je ne vous empêche que vous reposiez en votre lit; mais vous, depuis dix-huit mois, m'empêchez de coucher dans le mien.
--«Et quoi! serai-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que le repos?
--«Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit; si vous étiez en repos, vous ne sauriez vivre longuement.
--«Comment, je vous ai vu autrefois si doux et si traitable, et à présent je vois sortir votre courroux par les yeux, et l'entends par vos paroles.
--«Madame, il est vrai que les longues traverses et les fâcheux traitements dont vous avez usé à mon endroit m'ont fait changer et perdre ce qui était de mon naturel.
--«Or bien, puisque ne pouvez faire de vous-même, regardons à faire une trêve pour quelque temps, pendant lequel vous pourrez conférer et communiquer avec vos ministres et vos associés, afin de faciliter une bonne paix, sous bons passeports, qui à cette fin vous seront expédiés.
--«Eh bien! Madame, je le ferai.
--«Eh quoi, mon fils, vous vous abusez! Vous pensez avoir des reîtres, et vous n'en avez point.
--«Madame, je ne suis pas ici pour en avoir nouvelles de vous.»
Par cette première entrevue, qui se passa toute en semblables propos, la reine-mère se convainquit de la difficulté de sa mission. Il était évident que le roi de Navarre venait à elle plutôt avec le parti pris de ne pas s'accommoder qu'avec des idées de conciliation. Elles étaient, en effet, loin de son esprit, parce que derrière la reine-mère ou derrière le roi de France, non irréconciliables, comme la suite le prouva, Henri et ses amis voyaient la Ligue, leur ennemie mortelle, dont la destruction seule pouvait assurer leur existence. Catherine pourtant ne s'avoua pas vaincue; elle eut encore deux entrevues avec le roi de Navarre. Dans la seconde, elle lui demanda de contremander la levée allemande, et insista sur le changement de religion, première condition d'un accord et d'une paix durables. «Madame, répondit Henri, le respect du roi et ses commandements m'ont fait demeurer faible et donner aux ennemis, avec la force, l'audace qui est la fièvre de l'Etat. Votre accusation est comme celle du loup à l'agneau; car mes ennemis boivent à la source des grandeurs. Vous ne me pouvez accuser que de trop de fidélité; mais moi je me puis plaindre de votre mémoire, qui a fait tort à votre foi.» Il se défendit de toute concession au sujet de la levée allemande, faisant sentir à la reine qu'il pénétrait l'arrière-pensée cachée sous cette demande, et qu'il n'était pas homme à se désarmer, quand on s'efforçait de l'accabler de toutes parts. Et quant au changement de religion: «Comment, ajouta-t-il, ayant tant d'entendement, êtes-vous venue de si loin pour me proposer une chose tant détestée et de laquelle je ne puis délibérer avec conscience et honneur que par un légitime concile auquel nous nous soumettrons, moi et les miens?»