Henri IV en Gascogne (1553-1589)

Part 20

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Le traité de Nemours, dont la France entière connaissait déjà les principales clauses, n'était pas encore signé, mais on a vu que Henri n'avait pas attendu d'en avoir le texte authentique sous les yeux, pour se préparer, de toutes façons, à la lutte. Plus elle était imminente, plus il redoublait d'activité et même d'assurance. Le 8 juillet, au moment, pour ainsi dire, où s'échangeaient les signatures,--elles furent données le 7--il écrivait à Ségur: «La hâte de nos ennemis est aussi grande à nous nuire que leur perfidie et méchanceté. Vous loueriez beaucoup notre résolution, si la voyiez. Nous avons _prou pour nous défendre_; amenez-nous de quoi les battre.» Rien ne vint à temps, et il les battit tout de même. Dans cette crise, où il se dépensait et se multipliait, avec une ardeur prodigieuse, il ne perdit, un seul instant, ni son sang-froid, ni sa gaîté. Sa lettre à Ségur contient un _post-scriptum_ d'une bonne humeur et d'une familiarité bouffonnes: «Excusez-moi, si je ne vous écris de ma main; j'ai tant d'affaires, que je n'ai pas le loisir de me moucher.»

Et pourtant, cet homme, qui sortait à peine de la jeunesse, et que tant d'épreuves, de malheurs et de dangers avaient rendu souple et fort comme l'acier le mieux trempé, ce prince déjà prêt à supporter tous les coups du sort, parce que, ayant triomphé de la plupart d'entre eux, il pensait n'en avoir plus aucun à redouter, ce vaillant, en un mot, eut un instant de terrible angoisse, quand le traité définitif de Nemours lui fut mis sous les yeux. Ce traité, il l'avait jugé odieux et intolérable, d'après ce qui en avait transpiré; mais il n'en connaissait qu'à moitié la formidable économie.

En vertu de ce pacte[42], on rétablissait partout la religion catholique, on retirait aux religionnaires les libertés et les droits assurés par les divers édits de pacification, on bannissait leurs ministres, on supprimait les chambres mi-parties, on donnait aux princes ligués des gardes pour leurs personnes, les places qu'ils demandaient: Châlons, Toul, Verdun, Saint-Dizier, Reims, Soissons, Dijon, Beaune, Rue en Picardie, Dinan et Le Conquet, en Bretagne, et l'argent qu'ils demandaient, plus de quatre cent mille écus. Le traité, signé de Catherine de Médicis, du cardinal de Bourbon, du cardinal et du duc de Guise et du duc de Mayenne, fut approuvé par lettres-patentes, et, sur l'opposition du parlement, enregistré, le 18 juillet, en lit de justice. «J'ai grand'peur, dit Henri III, à la vue de ce document inouï, que, en voulant perdre le prêche, nous ne hasardions fort la messe.» Et, au retour du lit de justice, il ajouta: «Mon autorité vient d'expirer en ce lit, et le parlement en a célébré les funérailles en robes d'écarlate». Le traité de Nemours, c'était d'abord la monarchie «à pied», comme dit L'Estoile, traitant avec la Ligue «à cheval», c'est-à-dire ployant le genou devant les Guises et leur livrant la France; puis, c'était la proscription des calvinistes, et enfin, la guerre civile.

[42] Appendice: XXIX.

L'historiographe Pierre Mathieu dit tenir du roi de Navarre que sa moustache blanchit soudain, après une douloureuse méditation sur le traité de Nemours. Néanmoins, son cœur ne faiblit pas. Dès le 15 juillet, ses lettres partent dans toutes les directions, pour annoncer la grande nouvelle, réconforter les esprits, recommander la vigilance. Un de ces messages doit être particulièrement noté: il s'adressait aux consuls de la ville de Castres, à qui le roi de Navarre conseille de prendre, pour leur sûreté, les bons avis de Montmorency. A dater de ce moment, il s'établit entre le roi et le duc la plus intime et la plus salutaire union. En s'appuyant l'un sur l'autre, ils constituèrent aussitôt, en attendant mieux, une force de résistance pour leur cause.

Si Henri lançait ses courriers sur tous les chemins, à l'adresse des princes étrangers, de ses négociateurs et de ses gouverneurs ou autres officiers, il ne menait pas lui-même une existence de cabinet. De Saintonge en Armagnac, des frontières du Languedoc à celles du Poitou, de Guienne en Béarn, il était toujours en mouvement, à la fois général, sergent d'armes et administrateur; s'assurant du bon état des places, pourvoyant, autant que possible, aux besoins de leur armement, traçant aux troupes leur itinéraire, fixant leurs rendez-vous, réglant enfin tous les détails de l'entrée en campagne; et, sans illusion sur les desseins de la cour et les projets des Guises, il s'efforçait de ne rien laisser au hasard. Sa dernière lettre à Henri III, dans laquelle il mêle encore la discussion à la protestation, est datée de Bergerac, 21 juillet. Il rappelle au roi de France de précédentes déclarations, toutes en sa faveur, à lui, Henri de Bourbon, et qui portent la condamnation de la Ligue et des Guises. Il retrace la situation que lui crée le traité de Nemours, et ajoute: «Je laisse à penser à V. M. en quel labyrinthe je me trouve et quelle espérance me peut plus rester qu'au désespoir. J'ai fait ouvertement à V. M. les plus équitables offres qui se peuvent faire pour la paix publique et générale, pour votre repos et le soulagement de vos sujets.» Il rappelle ces offres, surtout celle de «quitter son gouvernement et toutes ses places, à condition que les Guises et la Ligue fassent le semblable, pour ne retarder la paix de l'Etat». Il revient sur son défi au duc, et termine en disant que, si le sort en est jeté, il le déplore pour la couronne et pour le pays, mais qu'il espère «en la justice de sa cause et en Dieu, qui lui doublera le cœur et les moyens contre tous ses ennemis, qui sont ceux du roi et de la France».

Vers la mi-août, l'Agenais, où s'était déjà manifestée une assez vive agitation, causée par les entreprises de la reine Marguerite, devint le théâtre de la petite guerre à laquelle nous avons fait allusion plus haut. Les dispositions hostiles de la reine de Navarre s'affirmèrent, et ses troupes entrèrent en campagne. Une tentative qu'elles firent sur Tonneins fut châtiée par Henri en personne; il leur tua un capitaine, un enseigne et une centaine de soldats, battant ainsi, du même coup, et sa femme et la Ligue. Marguerite essaya de prendre sa revanche sur Villeneuve, mais elle y échoua honteusement[43]. Rien ne lui réussit, et sa bonne ville d'Agen, où elle s'était établie plutôt de force que de gré, finit par la prendre en haine, elle et les Duras, ses tenants, si bien, que le maréchal de Matignon ayant marché sur Agen, pour avoir raison, au nom du roi de France, des hostilités de la reine de Navarre, cette ville saisit l'occasion et se souleva. Marguerite dut s'enfuir précipitamment, en piètre équipage, avec ses courtisans et ses dames. A dater de cette fuite, la belle Marguerite de Valois sort de l'histoire pour entrer, pour s'abîmer dans la chronique scandaleuse d'un temps si fertile en scandales.

[43] Appendice: XXX.

Le traité de Nemours mettait la monarchie française aux ordres des Guises. Il n'avait cependant pas stipulé que Henri III ferait la guerre au roi de Navarre et au parti calviniste; mais les Guises se sentirent bientôt assez forts pour l'exiger. Il s'était formé dans Paris, d'abord à leur insu, cette association connue dans l'histoire sous le nom de «Ligue des Seize», composée de laïques et d'ecclésiastiques, et qui se proposait un triple but: propager les idées de la Ligue au sein de la population parisienne et dans les provinces, donner une direction à toutes les associations et à tous les actes isolés, et, par la concentration des pouvoirs, accroître, dans d'immenses proportions, les forces de cette puissance factieuse. La Ligue était un Etat dans l'Etat, si même elle ne s'y substituait complètement. Les Seize tendaient à absorber la Ligue, ce qu'ils firent plus tard. Les Guises approuvèrent l'œuvre des Seize, dès que son organisation fut complète, et que les premiers résultats en démontrèrent l'efficacité. Maîtres de Paris, et se croyant en mesure d'avoir bientôt presque toute la France dans leur camp, les Guises agirent alors auprès de Henri III, pour le décider à faire lui-même la guerre au «Béarnais» et à ses alliés.

Le roi de France, avant d'obéir aux sommations de la Ligue, voulut tenter un dernier effort auprès du roi de Navarre. Il lui envoya une députation composée de l'abbé Philippe de Lenoncourt, plus tard cardinal, de M. de Poigny, et du président Brulart de Sillery. «Au départ de cette députation, dit P. de L'Estoile, on faisait déjà à Paris l'épitaphe du roi de Navarre, parce qu'on disait qu'il serait incontinent bloqué et pris; et toutefois beaucoup trouvaient l'instruction étrange qu'on lui voulait donner pour sa conversion, qui était avec l'épée sur la gorge. Aussi madame d'Uzès, voyant qu'à la queue de ceux qu'on y envoyait pour cet effet, il y avait une armée, ne put se tenir de dire au roi, en gossant à sa manière accoutumée, en présence de plusieurs ligueurs qui étaient là, «qu'elle voyait bien que l'instruction du Béarnais était toute faite et qu'il pouvait bien disposer de sa conscience, puisque à la queue des confesseurs qu'on lui envoyait, il y avait un bourreau».

La députation arriva, le 25 août 1585, à Nérac, où se trouvait Henri, accablé de travaux et de préoccupations, mais ferme et confiant. Les députés avaient pour mission de conjurer, une dernière fois, le roi de Navarre de rendre les places de sûreté, de révoquer les ordres qu'il avait donnés pour une levée en Allemagne, et de se faire catholique, dans l'intérêt de la succession au trône, le cas échéant, ou, tout au moins, de suspendre, durant dix mois, l'exercice de la religion réformée. De Thou nous a conservé l'analyse détaillée de la réponse du roi de Navarre au discours de l'abbé de Lenoncourt. «Le roi répondit aux ambassadeurs qu'il était infiniment redevable à S. M. des favorables dispositions où elle était à son égard et des témoignages honorables qu'elle voulait bien lui en donner; qu'au reste, il était sensiblement mortifié de ce que ce prince n'avait pas mieux aimé accepter ses services, comme il l'aurait fait, s'il eût été mieux conseillé, que se livrer au caprice de gens qu'il regardait avec raison comme ennemis de sa personne et de son Etat, et de leur prêter même des armes par sa trop grande bonté, pour l'obliger à entreprendre malgré lui la guerre la plus injuste. Qu'il remerciait S. M. du soin qu'elle paraissait prendre de son salut, mais qu'il la priait de faire réflexion s'il y aurait de la justice ou de l'honneur pour lui d'abandonner, pour des motifs de crainte et d'espérance, une religion dans laquelle il avait été élevé...; que cependant il ne refuserait pas de se faire instruire et de changer, s'il était dans le mauvais chemin, non plus que de se soumettre à la décision d'un concile libre... Que pour ce qui était des villes de sûreté accordées aux protestants, il était inutile de leur en demander la restitution dans un temps où on ne pourrait les accuser d'injustice quand ils en demanderaient de nouvelles, afin de pouvoir se mettre à couvert des fureurs de la guerre pour laquelle les ennemis du repos public faisaient de si grands préparatifs. Qu'enfin il importait peu, pour la tranquillité de l'Etat, qu'il suspendît pour un temps l'exercice de la religion protestante, et qu'elle avait jeté en France des racines trop profondes, à l'abri des précédents édits, pour pouvoir espérer que celui que les factieux venaient d'extorquer de S. M. fût capable de l'exterminer ainsi en un instant.»

Le lendemain, Henri congédiait la députation, en lui remettant pour son beau-frère cette déclaration courtoise, dont la correction irréprochable dut être plus sensible à Henri III que ne l'eût été une violente protestation: «Je penserais offenser la suffisance (capacité) de MM. de Lenoncourt, de Poigny et président Brulart, si je voulais, par cette lettre, discourir et faire entendre à V. M. ce qui s'est passé entre eux et moi. Je suis bien marri que je ne suis accommodé en toutes les choses qu'ils m'ont proposées de la part de V. M., pour laquelle et son contentement je voudrois accommoder et employer ma vie propre; mais je me promets tant de sa bonté et prudence, qu'elle en trouvera les occasions raisonnables.»

Henri, comme on le voit, restait toujours fidèle à sa politique envers la couronne. Jamais il n'avait consenti, et il ne consentit jamais, dans la suite, à répondre en ennemi ou même en adversaire aux actes d'hostilité de Henri III. Il ne gardait pas seulement cette attitude dans ses lettres au roi de France ou dans ses déclarations aux envoyés de ce prince, mais encore dans tous les documents par lesquels il exprimait publiquement sa pensée.

Au commencement du mois d'août, par exemple, il avait eu, à Saint-Paul-Cap-de-Joux, dans le Lauraguais, une entrevue avec le prince de Condé et le duc de Montmorency, d'où il sortit un manifeste signé des deux princes. Dans ce manifeste, il dénonce les visées de la Maison de Lorraine, il fait l'apologie de sa propre conduite, et déclare ne tenir pour ennemis que les chefs de la Ligue, qui sont «ennemis de la Maison de France et de l'Etat, tels que, peu auparavant, le roi les avait déclarés[44]».

[44] Appendice: XXXI.

CHAPITRE VI

Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le roi de Navarre et le prince de Condé.--Réponse de Henri à la bulle.--Début de la «guerre des Trois Henri».--Condé reprend les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assiège Brouage.--Sa désastreuse expédition dans l'Anjou.--Henri III se décide à faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armées royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de Gramont.--Son caractère; son dévouement au roi de Navarre; son rôle.--Voyage de Henri à Montauban.

Après le départ des envoyés de la cour, Henri venait d'expédier à tous les princes protestants et à divers personnages la copie de la protestation collective dont nous venons de parler, lorsque les foudres du Vatican grondèrent sur sa tête. Le pape Grégoire XIII était mort, au mois d'avril. Le Père Daniel rapporte que, «peu de jours avant sa mort, s'entretenant avec le cardinal d'Este, il lui dit que les Ligués de France n'auraient jamais ni bulle, ni bref de lui, d'autant qu'il ne voyait pas assez clair dans cette intrigue. Toutefois la conduite qu'il tint à cet égard autorisa extrêmement la faction, et la condescendance qu'il eut de laisser mettre son nom par le cardinal de Bourbon à la tête de la liste des souverains qui y entraient, fit un étrange effet sur les catholiques». Le successeur de Grégoire, Sixte-Quint, n'hésita pas à désapprouver hautement la Ligue, dont il condamnait l'esprit et les vues factieuses; il donna même une bulle que le duc de Nevers, de passage à Rome, fut chargé de remettre à Henri III, par laquelle «il excommuniait en même temps ceux qui donneraient des secours aux huguenots, _et ceux qui entreprendraient quelque chose contre le roi et contre son royaume_». C'était viser la Ligue en pleine poitrine; mais les intéressés ne virent là que ce qu'ils voulaient voir. Cette première bulle n'eut aucun retentissement. Il n'en fut pas de même de celle que donna le Pape, cinq jours après, le 9 septembre 1585. Elle excommuniait le roi de Navarre et le prince de Condé, les privait, eux et leurs successeurs, de tous leurs Etats, spécialement du droit de succéder à la couronne de France, et déliait leurs vassaux et sujets de leur serment de fidélité. Par cette bulle, le Saint-Père n'entendait pas venir en aide à la Ligue, qu'il ne mentionnait pas; mais la coïncidence était précieuse pour les factieux: le Pape lançait les foudres spirituelles contre les princes qu'ils voulaient terrasser par leurs armes, afin qu'il n'y eût plus personne entre le trône de France et eux. La Ligue, antérieurement désavouée par Sixte-Quint, allait probablement lui devoir son triomphe.

Le Père Daniel assure que le roi de Navarre répondit à la bulle par quatre manifestes: c'est une erreur. Henri fit à l'anathème du Saint-Siège deux réponses: l'une indirecte et adressée «à MM. de la Faculté de théologie du Collège de Sorbonne[45]»; l'autre directe, et qui, au mois d'octobre ou de novembre, fut affichée aux portes mêmes du Vatican. Le Père Daniel dit, au sujet de cet écrit: «Il y appelait comme d'abus de cette bulle au parlement et au concile général, et il implorait le secours des souverains, qui devaient tous s'intéresser dans sa cause, par l'injure que le Pape faisait à l'autorité royale, en s'attribuant la puissance de disposer des couronnes et le droit de décider sur de tels différends. On dit que Sixte-Quint, quoiqu'il n'eût pas sujet d'être satisfait de cette insulte, ne la blâma pas, et qu'à cette occasion il dit au marquis de Pisany (ambassadeur de France) qu'il serait à souhaiter que le roi son maître eût autant de résolution contre ses ennemis que le roi de Navarre en faisait paraître contre ceux qui haïssaient son hérésie: ce qui est assez conforme à ce qu'on a écrit dans la vie de ce Pape, que, de tous les souverains de la chrétienté, il n'estimait guère que ce prince et Elisabeth, reine d'Angleterre.»

[45] Appendice: XXXII.

Quant à la lettre à MM. de la Sorbonne, datée de Mont-de-Marsan, 11 octobre 1585, c'est une dissertation à la fois politique et théologique, et qui exprimait sans doute les sentiments du roi de Navarre, mais dont la rédaction était de Du Plessis-Mornay, en voie de mériter son surnom de «pape huguenot». Il faut noter, d'ailleurs, que la bulle de Sixte-Quint ne fut accueillie avec satisfaction que par la Ligue. Le parlement de Paris n'était pas loin d'y voir un attentat contre la couronne, et Henri III lui-même se montra plus mécontent que satisfait du décret pontifical.

Le prince de Condé, toujours pressé d'en venir aux mains, commença, dès le mois de septembre, les hostilités dans le Poitou. Il y trouva devant lui le duc de Mercœur, gouverneur de Bretagne, et le rejeta dans son gouvernement; puis, descendant vers la Saintonge, il mit le siège devant Brouage, vaillamment défendu par Saint-Luc, mais dont il se fût rendu maître, selon toute apparence, si la nouvelle d'un coup de main tenté par les protestants sur Angers n'était venue modifier ses plans. La citadelle d'Angers avait été surprise par une poignée de religionnaires, qui réclamaient de prompts secours. Le prince prit deux mille chevaux, laissa le commandement du siège à un de ses lieutenants, et courut à Angers. Il y arriva trop tard: ses amis avaient capitulé. Condé fit une tentative désespérée sur les faubourgs de la ville, et fut obligé de battre en retraite. Ce fut une débandade, dans laquelle il eut beaucoup de peine à se sauver; il passa de Normandie en Angleterre, d'où la reine le fit reconduire à La Rochelle. Pendant cette retraite désastreuse, le reste de son armée était contraint de lever le siège de Brouage, à l'approche de l'armée de Matignon manœuvrant pour faire sa jonction avec celle de Mayenne, qui, à son tour, en s'avançant dans le midi, interrompit les succès de Turenne en Limousin, où il s'était emparé de la ville de Tulle. A ce moment, Lesdiguières parcourait victorieusement le Dauphiné et les contrées voisines; il prenait Chorgues, Montélimar, Embrun, et se mettait en mesure de tenir tête à l'armée que menait contre lui le duc d'Epernon. Tels furent les débuts de la «guerre des Trois Henri».

Dès que l'on fut aux prises sur tous les points, c'est-à-dire dans les premiers jours du mois d'octobre, les chefs de la Ligue, dit le Père Daniel, «enflés de leurs succès, pressèrent le roi de mettre à exécution l'article du traité de Nemours par lequel tous les huguenots devaient être chassés du royaume, quoique les six mois qu'ils avaient pour en sortir ne fussent point encore expirés. Ils obtinrent, par leurs importunités, l'avancement de ce terme; et le roi eut la faiblesse de donner un édit dans son conseil au mois d'octobre, qui ordonnait, sous peine de confiscations des biens et de crime de lèse-majesté, à tous les calvinistes, de faire abjuration de leurs erreurs dans quinze jours; et après ce court espace, on commença à exécuter l'édit. Le roi de Navarre attendit quelque temps, pour voir si l'on continuerait à le faire; et, ayant su qu'on y procédait avec beaucoup de rigueur, il fit, de son côté, une déclaration par laquelle il fut ordonné, dans tous les pays dont il était le maître, de traiter les catholiques comme le roi traitait les huguenots. On saisit et on vendit leurs biens, et on les chassa des villes et de leurs terres. Une infinité de gens de tous côtés, tant catholiques que calvinistes, furent réduits à la dernière misère, et on ne vit jamais dans le royaume une pareille désolation.»

Ni les échecs du prince de Condé, ni la mise en campagne de trois armées royales, ni les nouvelles mesures de rigueur prises contre les huguenots, n'eurent raison de l'énergie du roi de Navarre. Des derniers jours du mois de septembre au commencement du mois de décembre, il entretint une correspondance exclusivement militaire avec un grand nombre de gouverneurs et de capitaines, Saint-Geniès, Geoffroy de Vivans, Favas, André de Meslon, sénéchal d'Albret, Chouppes, un des héros de Cahors, Manaud de Batz, gouverneur de l'Eauzan, etc. Le 1er décembre, il envoie des lettres de respectueuse mais ferme protestation à Henri III et à la reine-mère; puis il tire résolûment l'épée.

C'est à ce moment que, pour la première fois, suivant la chronologie adoptée par le recueil de Berger de Xivrey, nous rencontrons, mêlée à la vie publique de Henri, une femme d'un grand cœur et d'un haut caractère, cette illustre Diane d'Andouins, veuve de Philibert comte de Guiche et de Gramont, et que les chroniqueurs du XVIe siècle ont surnommée la «belle Corysandre[46]». Si jamais les atténuations furent de mise dans les jugements du moraliste sur une liaison irrégulière, l'histoire les apporte toutes ici en témoignage. La femme du roi de Navarre, frappée de toutes les déchéances, était devenue son ennemie; humainement parlant, il était libre et, plus encore, seul; l'amitié, l'appui, l'alliance politique de la comtesse de Gramont, pourtant catholique, s'offrirent naturellement à lui, qui manquait si souvent d'amis, de partisans, de toutes les ressources si nécessaires à sa vie de combats. Ainsi commença le pacte qui se consomma dans l'amour. Il ne faut pas confondre cette passion avec celles qui ont si souvent gâté la jeunesse et même la maturité de Henri de Bourbon. Cette maîtresse fut une amie fidèle, ingénieuse et puissante. Plus d'un de ces vaillants capitaines qui se pressaient autour de lui dans les batailles, et qui le conduisirent jusqu'au trône, n'a pas fait autant pour son service, et par conséquent pour le salut et l'honneur de la France, que cette noble femme, restée irréprochable après la séparation comme elle l'avait été avant de se donner à lui et à sa royauté proscrite. Henri fut son héros quand il était aux prises avec la mauvaise fortune, et il n'y a pas dans l'histoire trace d'une seule faveur royale pour elle. Cent fois elle lui vint en aide, comme aurait pu le faire un prince, tantôt par ses biens qu'elle engageait, tantôt par les hommes d'Etat et de guerre dont elle lui conquérait le talent et la bravoure, tantôt enfin par des actes d'un dévouement héroïque, tels qu'une ingérence hardie dans les affaires militaires et le danger personnel intrépidement affronté. Plus d'une fois, le roi de Navarre n'eut sous ses ordres que des troupes levées et soldées par la comtesse de Gramont, et c'est bien à elle qu'il écrivait, le 9 décembre 1585: «Je vous porterai toutes nouvelles et le _pouvoir de faire vider les forts_.»

[46] Appendice: XXXIII.