Henri IV en Gascogne (1553-1589)
Part 18
L'auteur des _Essais_ jouissait dans la province de Guienne, et surtout à Bordeaux, d'une influence qu'il mit presque toujours au service des idées de conciliation. La cour de France prêtait volontiers l'oreille à ses conseils ou à ses réclamations. Ce fut à sa demande qu'en 1582, le roi accorda la suppression de la traite foraine, c'est-à-dire des droits qui grevaient les marchandises, à l'entrée ou à la sortie du port de Bordeaux, traite qui violait les droits antérieurs des Bordelais. De 1533 à 1585, les fréquentes absences du maréchal de Matignon, obligé de parcourir la province pour rétablir l'ordre, favorisèrent les velléités factieuses de la grande ville dont Montaigne avait l'administration. Usant d'un heureux mélange de modération et de fermeté, et au risque de perdre une popularité sans égale, il sut épargner à Bordeaux, sinon les émotions, du moins les troubles sanglants dont la cité avait été si souvent le théâtre, et qui devaient, dans la suite, ajouter plus d'une page de deuil à ses annales. Montaigne, esprit tolérant et pénétrant, était un des grands hommes du XVIe siècle les plus capables de comprendre le caractère et le génie du prince qu'il voyait s'élever entre les Valois dégénérés et la Ligue menaçante. Sa personne, ses actes et ses vues trouvèrent d'ailleurs toujours un accueil gracieux auprès du roi de Navarre. Vers la fin de cette année 1583, où nous le voyons recevoir les confidences de Henri, il avait présenté au prince gouverneur de Guienne une adresse dans laquelle le roi était supplié de maintenir, entre Bordeaux et Toulouse, les communications libres pour tous les bateaux de commerce qui naviguaient sur la Garonne. Ces communications étaient parfois interrompues par la garnison du Mas-de-Verdun, mal payée et cherchant à s'indemniser d'une mauvaise paie par des actes de piraterie. L'adresse sollicitait, en même temps, des dégrèvements considérables en faveur du «pauvre peuple», et suppliait le roi d'intercéder, dans ce sens, à la cour de France. Michel de Montaigne, maire, et de Lurbe, procureur-syndic, obtinrent aisément du roi de Navarre qu'il en écrivît au maréchal de Matignon et aux gouverneurs des places riveraines.
Au coup hardi mais légitime de Mont-de-Marsan, la cour et Matignon répondirent par des actes arbitraires, sur plusieurs points, mais surtout à Bazas, où le maréchal mit garnison royale, ce qui provoqua une énergique protestation du roi de Navarre: «Vous dites que le roi trouve mauvais que j'aie repris possession de ma ville et maison de Mont-de-Marsan, demeure ordinaire de mes prédécesseurs, et que S. M. trouve bon de continuer la garnison que vous avez mise en la ville de Bazas... Il ne le pourrait avoir commandé sans qu'on lui ait déguisé et mal interprété mes actions..., et lui avoir celé la façon et modération dont j'ai usé en me remettant en ma maison. Tout cela ne peut tendre qu'à me rendre odieux et m'éloigner de sa bonne grâce, de quoi je ne puis être que très mal content, et que de cette façon on veuille, à mes dépens, se faire valoir...--Je ne sais ce que vous entendez faire, ni quelle autorité vous voulez prendre en mon gouvernement; de quoi je voudrais bien être promptement éclairci...»
Et, à la même heure, il écrit à Henri III pour justifier ses actes à Mont-de-Marsan, renouveler des remontrances peu écoutées, et se plaindre du constant retard apporté au paiement de sa pension, «qui est autrement considérable, dit-il, que les autres, comme V. M. le sait, parce qu'elle est fondée sur la perte d'un royaume faite pour le service de la couronne».
Ces apologies, ces plaintes, ces attaques, ces ripostes s'entre-croisent avec les messages relatifs au retour de Marguerite à Nérac. Instruit, à ce moment, de la conduite de Henri III envers la reine de Navarre, ayant d'ailleurs fait son deuil de toutes les espérances, de l'ordre privé ou de l'ordre politique, que son union avec Marguerite avait pu faire naître en lui, il ne traitait plus cette question qu'au point de vue strict des affaires. Le roi de France veut tenir garnison à Condom, à Agen, à Bazas et à Casteljaloux: c'est, selon Henri, vouloir l'enfermer à Nérac, où rien de lui ne sera libre, pas même sa personne. Il proteste, il veut avoir ses coudées franches, et, quand il les aura, il pourra offrir à la fille des Valois, dans sa bonne ville de Nérac, une hospitalité royale. Il avait réclamé contre les garnisons de Bazas, d'Agen et de Condom; il n'eut pas besoin de lutter sérieusement pour affranchir Casteljaloux des garnisaires de France. Ceux qui occupaient Bazas ayant été soupçonnés de projeter quelque entreprise contre certaines places du voisinage, l'ancienne ville des sires d'Albret reçut le message suivant du roi de Navarre: «Chers et bien-amés, ayant entendu de bon lieu que ceux de Bazas sont après à exécuter certaine entreprise sur quelque ville de ceux de la Religion..., nous ne pouvons penser que ce ne soit sur notre ville de Casteljaloux, dont nous vous avons voulu avertir, par ce porteur exprès, afin que vous fassiez encore meilleure garde qu'à l'accoutumé et préveniez, par ce moyen, leur dessein...» Ces conseils furent suivis, et les habitants de Casteljaloux méritèrent, par leur vigilance, les remercîments que Henri leur adressait, quelques jours après: «... Nous sommes bien aise d'entendre le soin que vous apportez à la garde et conservation de notre ville de Casteljaloux. Et afin que vous ne soyez nullement empêchés d'y vaquer, avec l'ordre qu'il faut, nous mandons à notre cousin, le vidame de Chartres (gouverneur d'Albret) de permettre que vous mettiez dans notre château tel nombre d'hommes que vous aviserez, lorsque le temps et l'occasion le requerra, etc.»
Les négociations engagées à propos de la rentrée de Marguerite dans les Etats du roi de Navarre furent, nous l'avons dit, très laborieuses. Henri III s'y mêla en personne, avec une remarquable vivacité, et une des lettres qu'il écrivit, à ce sujet, vers la fin du mois de janvier 1584, nous révèle son esprit flottant, son caractère irrésolu, si peu faits, l'un et l'autre, pour venir à bout d'un homme à la fois aussi souple et aussi tenace que l'était ce Navarrais, ce «Béarnais», ce «roitelet de Gascogne», dont les mignons et les mignonnes du Louvre faisaient encore des gorges chaudes. Le roi de France disait, dans une dépêche à Bellièvre: «... Enfin, il (le roi de Navarre) demande que j'ôte les garnisons qui sont à dix lieues de ma ville de Nérac (Agen, Condom et Bazas), et qu'il recevra madite sœur et se remettra avec elle, selon mon intention; fondant telle demande sur ce qu'étant ledit Nérac sa principale demeure, il ne voit aucune sûreté pour sa personne, demeurant lesdites garnisons. A quoi vous me mandez qu'il a depuis ajouté que, considérant le mécontentement que j'avais de la négociation de Ségur, il estime que je le tiens pour criminel de lèse-majesté, et partant qu'il avait d'autant plus à se garder et penser à la conservation de sa vie.» Là-dessus, Henri III rétorque, à sa façon, les arguments du roi de Navarre, et il arrive à cette conclusion: «Toutes ces considérations, jointes aux justes occasions que j'ai de me défier de lui et des pratiques et menées qui se font pour troubler mon royaume, m'admonestent de persévérer en mon premier propos, et vouloir, devant toute autre chose, que mondit frère revoie madite sœur et la reçoive auprès de lui, comme la raison veut qu'il fasse. Cela fait, je suis content traiter et convenir avec lui de la sortie desdites garnisons...»--Et quatre lignes plus loin, il ajoute: «Toutefois, s'il s'obstine à ne le vouloir, je désire tant me mettre à la raison et obvier à toute altercation, que je suis content lui accorder...»--Il accordait précisément ce que demandait le roi de Navarre! Henri III est là tout entier.
La conclusion de l'affaire fut à peu près selon les vœux du roi de Navarre. Ni Condom, ni Agen ne gardèrent leurs garnisons, et l'on réduisit à cinquante hommes celle de Bazas. Cet accord ne fut définitivement établi que dans les premiers jours de l'année 1584. Vers la fin de l'année précédente, le roi de Navarre, à qui Henri III reprochait, comme on vient de le voir, ses négociations avec les princes protestants, stimule, à chaque instant, le zèle de ses agents et de ses coreligionnaires étrangers, par de nombreuses dépêches adressées aux souverains ou à leurs principaux ministres, et à Ségur, son ambassadeur en Angleterre; jusqu'au mois de juin 1584, où un grand événement va modifier la situation des partis et rapprocher l'heure des crises, ces négociations difficiles restent au premier rang de ses préoccupations. L'œuvre diplomatique de Henri consistait, dans l'ensemble, comme il le dit lui-même, à rechercher les moyens d'établir l'union entre toutes les Eglises et d'arriver, par là, à l'organisation d'une puissante ligue protestante; mais il est difficile d'admettre qu'un esprit aussi net et aussi pratique se soit abusé sur le côté chimérique de cette entreprise. A travers toutes ces négociations, auxquelles se mêla même, un instant, la pensée d'un mariage de Catherine de Bourbon avec le roi d'Ecosse, Henri cherchait surtout, et peut-être exclusivement, l'appui efficace de la reine d'Angleterre et des princes allemands; et cet appui n'était ni dans les discussions théologiques des synodes, ni dans la révision des symboles, mais dans les secours immédiats en hommes et en argent. Ces secours n'arrivèrent qu'à la dernière extrémité, et trop tard, malgré les promesses dont on leurrait, à la journée, les négociateurs de Henri. Ils jouèrent pourtant un rôle considérable dans la politique de cette période, soit tant qu'ils étaient à l'état de projet, soit lorsqu'on sentit leur poids dans la balance des événements.
CHAPITRE III
Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.--La «folie d'Anvers» et l'incurie politique des Valois.--Conséquences de la mort de Monsieur.--Le roi de Navarre sur la première marche du trône.--Visées de la Maison de Lorraine.--Henri revendique son titre de «seconde personne du royaume».--Mission du duc d'Epernon auprès du roi de Navarre.--La conférence de Pamiers.--Le pour et le contre.--Détermination de Henri.--Indiscrétion de Du Plessis-Mornay.--Rapprochement entre les deux rois.--Assemblée de Montauban.--Traité de Joinville entre la Ligue et le roi d'Espagne.--Négociations en Suisse.--Ambassade des Pays-Bas à Henri III.--Déclaration de la Ligue.--La Ligue en armes.
Le 10 juin 1584, mourut, à Château-Thierry, Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon, duc souverain de Brabant et marquis du Saint-Empire. Esprit malsain dans un corps gâté, il avait, toute sa vie, conspiré ou couru des aventures qui tournaient toujours à la conspiration. Il était revenu mourir en France, sous le coup de son dernier désastre, que l'histoire a justement surnommé la «folie d'Anvers». Il avait pourtant dépendu de la cour de France que la conquête des Pays-Bas devînt une réalité; mais il eût fallu pour cela secouer le joug des intrigues espagnoles qui enveloppaient de toutes parts la politique de Henri III et de la reine-mère. La France donna au duc d'Anjou un grand nombre de ses enfants, dont quelques-uns des plus illustres, comme La Noue; mais la cour n'entra pas ouvertement dans la lutte, quoiqu'elle eût pu avoir la partie belle, si elle s'y fût jetée franchement, et surtout si elle eût accueilli les propositions que lui firent, en temps opportun, le roi de Navarre et le prince de Condé. Mais rien de viril ne pouvait plus venir des Valois. Relisons cette page attristante de Mézeray:
«François, duc de Montpensier, qu'on nommait le prince-dauphin avant la mort de son père, et le maréchal de Biron y avaient mené un renfort de quatre mille hommes de pied français, trois mille Suisses et douze cents chevaux; de plus, avec un peu d'argent de la reine-mère, Monsieur avait levé quelques cornettes de reîtres. Mais, à parler ainsi, c'était là sa dernière main, il ne devait plus rien attendre de France, son crédit était à bout et le roi n'avait nulle inclination de l'assister.
«Monsieur avait bien quelques traités avec le prince Casimir et les autres protestants d'Allemagne; mais les armes de ce pays-là ne se remuant point sans argent, il n'en devait rien espérer...--Il pensait tirer quelque secours du roi de Navarre, lequel poussé à cela, non moins pour l'honneur de la France que par le désir de recouvrer la Haute-Navarre, offrait au roi de France, tandis que l'on ferait effort dans les Pays-Bas, de porter la guerre jusque dans le cœur de l'Espagne, d'employer pour cela cinq cent mille écus de son bien, pour laquelle somme il engagerait ses comtés patrimoniaux de Rouergue et de L'Isle, qui valaient plus d'un million d'or...--Pour comble de sûreté, avant que de mettre en campagne, il promettait de donner Madame, sa sœur unique, en otage, comme eût fait le prince de Condé, sa fille; même quand l'entreprise eût été commencée, il se fût dessaisi des places de sûreté avant le temps échu. Mais les ennemis particuliers de ce roi et la cabale espagnole firent qu'on rejeta bien loin ces offres, qui semblaient bien avantageuses à la France...»
La vie de Monsieur avait souvent bouleversé la cour de France et agité la politique européenne; sa mort prématurée posa ou compliqua subitement, dans notre pays, des questions où se trouvaient engagés et mis aux prises tous les intérêts légitimes et toutes les ambitions. Monsieur mourant sans avoir été marié, Henri III n'ayant pas d'enfant et paraissant destiné à ne laisser aucune postérité, la race des Valois ne tenait plus qu'à la vie d'un homme, et la couronne de France devait fatalement échoir, soit au Bourbon hérétique, qui avait pour lui le droit national, soit à un prétendant capable de s'imposer par l'intrigue ou par la force. Telle était la perspective qui s'ouvrit devant Henri III.
De son côté, Henri de Bourbon, roi de Navarre, se trouvait brusquement porté sur la première marche du trône, et, de cette hauteur, il voyait une France catholique à conquérir, non seulement sur des croyances et des traditions séculaires encore toutes-puissantes, mais sur une famille princière, féconde en hommes de guerre et en hommes d'Etat, appuyée sur des alliances de premier ordre, et manifestement placée à la tête de la Ligue. Quant aux Guises, la mort venait de supprimer un obstacle redoutable sur la voie où leur politique de domination et d'usurpation s'était déjà essayée; il ne leur restait plus qu'à détruire, par la Ligue, et le pouvoir du dernier Valois et les chances de succession de son héritier. C'est l'œuvre qu'ils vont tenter avec une vigueur et une audace que ne déconcerteront pas les plus sanglantes catastrophes, jusqu'à ce que l'abjuration vienne achever et assurer la conquête du pays par leur royal adversaire.
Dès que la nouvelle de la mort de Monsieur fut connue, chaque parti prit sa direction. Les Guises firent publier discrètement, en attendant l'éclat prochain, le ban de leur croisade politique et religieuse; le roi de France, qui les devinait, conçut, une fois de plus, pour leur échapper, le dessein de convertir son beau-frère; et le roi de Navarre, après les lettres de condoléance sur ce deuil de famille, revendiqua sans délai, en qualité d'héritier présomptif, la jouissance du privilège spécial de la _seconde personne du royaume_. «Monseigneur, disait-il à Henri III, c'est chose accoutumée d'ancienneté et que vos prédécesseurs rois ont observée dès longtemps, qu'advenant qu'aucun prince du sang se trouvât le plus proche pour tenir lieu de la seconde personne, ils lui font cette faveur de lui donner permission de créer métiers ès villes du royaume ès quelles il y a métiers jurés, pour rendre témoignage au peuple, par cette gratification, du rang qu'il doit tenir en cas qu'il n'y ait enfant, le déclarant et le faisant naître comme Fils de France, ainsi que l'a très bien remarqué le feu greffier du Tillet (greffier en chef du parlement de Paris) en ses Mémoires extraits du registre de votre cour...--Je vous supplie très humblement, Monseigneur, me faire tant de grâce que de m'octroyer vos lettres de provision... Ce sera chose, combien qu'elle ne soit bien grande en soi, qui toutefois, pour la conséquence, et selon la capacité du peuple, pourra servir à l'encontre de mes ennemis, qui, par factions, ligues et menées, ne tâchent qu'à se prévaloir contre moi, au préjudice et détriment de votre autorité et de votre couronne.»
Henri III n'avait pas attendu cette lettre, ni même la mort de son frère, pour tenter la démarche à laquelle nous venons de faire allusion: il avait, dès le 15 mai, envoyé vers le roi de Navarre un de ses grands favoris, le duc d'Epernon, surnommé l'archimignon par L'Estoile, et qui fait dans l'histoire une figure à la fois si hautaine et si louche[36]. Le duc avait pour mission de porter au prince hérétique les plus cordiales paroles et les plus vives instances de Henri III: le roi de Navarre n'en pouvait suspecter la sincérité, car Du Plessis-Mornay, en mission à la cour, lui écrivait, au mois d'avril: «S. M. ne feint point de dire que vous êtes aujourd'hui la seconde personne de France. Ces jours passés, S. M., après son dîner, étant devant le feu, M. du Maine présent et grand nombre de gentilshommes, dit ces mots: «Aujourd'hui je reconnais le roi de Navarre pour mon seul et unique héritier. C'est un prince bien né et de bon naturel. Mon naturel a toujours été de l'aimer, et je sais qu'il m'aime. Il est un peu colère et piquant, mais le fond en est bon.»
[36] Appendice: XXV.
Epernon, reçu par Henri avec des égards particuliers, eut avec le roi, à Pamiers, une longue conférence, à laquelle assistèrent Roquelaure, Antoine Ferrier, chancelier de Navarre, et le ministre Marmet. Les exhortations du duc étaient fondées sur des motifs de conscience, d'intérêt et de politique. Roquelaure, catholique, était pour la conversion, ne jugeant pas que le roi pût hésiter entre les psaumes de Clément Marot et la couronne de France. Rien n'empêchait, au dire du ministre, que le roi se présentât au pays, «la couronne d'une main et les psaumes de l'autre». Antoine Ferrier se prononçait contre la conversion, mais était d'avis que Henri marquât, par un voyage à la cour, ses sentiments de fidélité et d'affection pour le roi de France.
Il est certain que le roi de Navarre fut vivement tenté, dès le premier abord, de se rendre aux désirs de Henri III, pour ce qui concernait le voyage à la cour de France, et qu'il sentit la force des raisons qu'on faisait valoir pour le ramener à la religion de ses ancêtres; mais, examinée à la lumière des circonstances politiques, la double proposition lui parut inacceptable. Se convertir brusquement, c'était sacrifier tout un parti, s'en attirer la haine, et le jeter sous les ordres d'un autre chef, le prince de Condé, par exemple, qui l'eût préparé à de nouvelles luttes, sans les tempéraments dont n'avait jamais voulu se départir le roi de Navarre.
Il pouvait, sans doute, devenir effectivement «la seconde personne du royaume», le lieutenant-général, presque l'égal de Henri III. Qu'y gagnait-il et qu'y gagnait le pays? Les Guises n'abdiqueraient pas, ni la Ligue, ni Condé. Il changeait de camp et modifiait, par là, sa situation personnelle, mais sans assurer sa fortune dynastique et sans accroître les chances d'une pacification générale: tout restait problème pour le pays comme pour lui; seulement les données de ce problème étaient bouleversées, ce qui en rendait la solution plus périlleuse et plus douteuse. En somme, le roi de Navarre ne pouvait donner à Henri III qu'une des satisfactions demandées; mais le fait seul de sa présence à la cour l'eût infailliblement rendu suspect aux yeux des calvinistes, sans désarmer les Guises ni la Ligue, sans servir efficacement la cause du roi de France et celle de son héritier. Il reçut avec respect et gratitude le message de Henri III, se défendit de toute opiniâtreté aveugle en matière de religion, et, protestant de son vif désir d'être toujours le premier et le plus fidèle serviteur du roi de France, il prit le parti d'attendre une paix honorable, si elle était possible, ou une guerre dont il ne fût pas le provocateur.
La plus inviolable discrétion était commandée, ce semble, au sujet de la conférence de Pamiers; mais Du Plessis-Mornay craignant, à la réflexion, que des récits erronés et de nature à compromettre le roi de Navarre n'en fussent publiés par les catholiques, par la cour de France elle-même, dont il n'était pas déraisonnable de se méfier, résolut de prendre les devants. Il en composa un «mémoire, avec tous les raisonnements de part et d'autre», dit Mézeray, qui ajoute: «Mais en pensant fortifier ceux de la religion, il fournit un ample sujet à leurs ennemis de calomnier les deux rois et de donner de mauvaises interprétations au voyage du duc d'Epernon. Ils disaient qu'il n'était pas allé là pour convertir le roi de Navarre, mais pour le confirmer dans son hérésie: car on voyait bien par le résultat de cette conférence qu'il faisait gloire de demeurer obstiné dans son erreur; qu'ainsi, lorsqu'il serait venu à la couronne, à laquelle le roi lui-même lui frayait le chemin par l'oppression des princes catholiques, les huguenots ayant la force en main renverseraient l'ancienne religion. Leurs émissaires allaient semant ces calomnies parmi les peuples, les prédicateurs les trompetaient séditieusement dans les chaires, les confesseurs les suggéraient à l'oreille... Puis, après avoir noirci l'honneur du roi par toutes les inventions dont ils pouvaient s'aviser, ils n'oubliaient pas de recommander hautement la piété, la valeur et la bonté des princes Lorrains, qu'ils nommaient le vrai sang de Charlemagne, les boucliers de la religion, et les pères du peuple, insinuant par là assez clairement qu'ils étaient plus dignes de tenir le sceptre que celui qui le portait. Au souffle de ces calomnies, les zélés, les simples et les factieux commencèrent à frémir, à se soulever, à faire des assemblées aux champs et aux villes, à enrôler des soldats, à désigner des chefs muets, au billet desquels les enrôlés devaient se trouver à certain rendez-vous.»
La publication de ce mémoire fut une faute toute personnelle à Du Plessis-Mornay et qu'il n'eût certes pas commise, s'il avait demandé l'avis du roi de Navarre. Henri, blessé de cette indiscrétion, dont il vit, tout de suite, la portée, s'en plaignit à son secrétaire, dans la lettre suivante, datée de la fin du mois de septembre 1584: «J'ai reçu, ce soir, la lettre et le mémoire que m'avez envoyés. J'eusse désiré que me l'eussiez apporté vous-même... Venez-vous-en, je vous prie, aussi vide de passion que vous êtes plein de vertu. Je sais que vous m'aimez et qu'ayant parlé à moi, vous reconnaîtrez les erreurs que vous avez faites, qui ne sont bienséantes ni aux uns ni aux autres.»