Henri IV en Gascogne (1553-1589)
Part 16
Il y eut deux faits remarquables dans cette lutte de Henri et de Biron: le maréchal n'alla presque jamais droit au roi, et le roi ne fut qu'une fois ou deux en mesure d'affronter le maréchal en rase campagne. Quand on étudie leurs mouvements, on dirait qu'ils s'étaient entendus pour éviter une lutte personnelle. Devant Marmande, toutefois, Henri, au début de la campagne, eût bien voulu se mesurer avec les troupes du maréchal. L'armée du roi occupait Tonneins et Sainte-Bazeille, une partie de l'armée de Biron était dans Marmande. «Les soldats du maréchal, dit l'abréviateur des _Economies royales_, faisant tous les jours des courses sur le pays ennemi, Henri fit un jour avancer Lusignan, à la tête de vingt-cinq gentilshommes des mieux montés, jusqu'aux portes de Marmande, comme pour faire un défi. Il nous fit suivre par cent arquebusiers, qui mirent ventre à terre sur le bord d'un ruisseau, à quelque distance de nous, et il se tint lui-même caché dans un petit bois un peu éloigné, avec trois cents chevaux. Notre ordre était de faire simplement le coup de pistolet, de chercher à prendre quelques soldats que nous trouverions hors des murs, et de nous retirer vers le gros d'arquebusiers, d'abord qu'on commencerait à nous poursuivre, ce que nous exécutâmes aussitôt que nous eûmes vu cent chevaux sortir de la place pour venir à nous, quoique ces cavaliers nous criassent d'une manière assez insultante de les attendre. Un officier de notre troupe, nommé Quasy, qui s'entendit défier nommément, ne put s'empêcher de tourner bride vers celui qui lui faisait ce défi, le renversa mort, y perdit lui-même son cheval, et regagnait le gros de la brigade à pied, lorsqu'il fut attaqué par le parti ennemi entier, irrité de la mort de leur camarade. Nous marchâmes à son secours, et il y eut bientôt une mêlée des plus chaudes, pendant laquelle un de nos valets, saisi de frayeur, s'enfuit et porta l'alarme au roi de Navarre, en lui disant que nous et les arquebusiers avions été tous passés au fil de l'épée: ce qui était sans aucun fondement. Au contraire, après quelques moments de combat, les ennemis ayant aperçu les arquebusiers, qui sortaient de leur embuscade pour venir nous seconder, craignirent quelque surprise, et croyant que toute l'armée leur allait tomber sur le corps, ils se retirèrent dans la ville. On eut bien de la peine à arrêter le courage de Henri, qui voulait fondre sur l'armée ennemie pour nous venger et périr glorieusement. Mais on lui fit de si fortes instances de se retirer, qu'il prit enfin ce parti à regret. Son étonnement fut grand lorsqu'il nous vit revenir, et sa douleur le fut encore davantage d'avoir ajouté foi à des conseillers trop timides, surtout lorsqu'il vit Lusignan se plaindre, avec beaucoup d'aigreur, d'avoir été abandonné en cette occasion.»
Henri manquait de forces, le peu qu'il en avait étant absorbé, en grande partie, par les garnisons. Il lui était donc impossible d'offrir une bataille à Biron; il lui fut même bientôt difficile de courir les champs. Le prince de Condé, non content de lui avoir débauché une partie de ses troupes, travaillait, dans le Languedoc et dans le Dauphiné, à se composer une souveraineté, aux dépens du roi de Navarre. Il fallut ramasser, dans tous les coins de Guienne et de Gascogne, un petit corps d'armée pour aller s'opposer aux empiètements du prince, et Turenne fut chargé de cette mission. Il restait au roi de Navarre à peine de quoi se garder. Heureusement, le comte de La Rochefoucauld ne tarda pas à lui amener deux ou trois cents chevaux, qui lui furent d'un grand secours. Henri et ses partisans n'en durent pas moins renoncer à tenir, en tout temps, la campagne, et se contenter de quelques rares occasions favorables. Le roi de Navarre, croyant en saisir une qui le tenta, fit courir à sa capitale et courut lui-même un sérieux danger.
Au commencement de la guerre, la reine Marguerite, résidant habituellement à Nérac, avait obtenu la neutralité de cette ville, tant que le roi n'y séjournerait pas. Le roi y étant venu passer trois jours, et le maréchal ayant été informé de sa présence, il usa d'un curieux stratagème pour avoir le droit d'alarmer et peut-être de surprendre Nérac. Il feint de venir sur la Garonne pour y recevoir des troupes que lui amenait M. de Cornusson, sénéchal de Toulouse, et fait tenir le faux avis de ce mouvement au roi. Henri part dans la nuit, pour aller lui tendre une embuscade, et le matin, à neuf heures, le maréchal, venu par un autre chemin, se présente devant Nérac avec son armée en bataille, à la portée du canon; si bien, qu'au moment où le roi, revenant de son expédition manquée, rentrait dans Nérac par une porte, il apprenait que Biron paradait devant l'autre. Malgré l'inégalité des forces, il y aurait eu mêlée générale ou, tout au moins, escarmouche, sans une pluie torrentielle qui vint «mouiller la poudre» et refroidir les cerveaux. Biron, en se retirant du côté de Mézin, qu'il allait occuper, lança quelques volées de canon, à coups perdus, sur la ville, et deux boulets se logèrent dans les murailles du château. Marguerite ne pardonna jamais cet affront au maréchal, quoiqu'il lui eût envoyé, en partant, de galantes excuses: aussi, à la paix, insista-t-elle, tout autant que le roi, pour que la lieutenance de Guienne fût remise en d'autres mains.
L'armée de Biron n'était pas la seule qui opérât contre les calvinistes: le maréchal de Matignon en avait mené une autre à La Fère, d'où était parvenu à s'évader le prince de Condé; Mayenne en avait conduit une troisième en Dauphiné, contre Lesdiguières, en voie de devenir un des premiers capitaines de son temps. Mayenne prit La Mure et trois ou quatre autres places. Quant au siège de La Fère, il dura trois mois et fut appelé le «siège de velours», parce que les assiégeants y faisaient assaut d'élégance et que le temps ne les y incommoda point. Du reste, il fut des plus meurtriers; Matignon y perdit deux mille hommes, beaucoup d'officiers de mérite, entre autres Philibert de Gramont, que les intrigues de Catherine avaient détaché du parti du roi de Navarre. La perte des assiégés fut de trente gentilshommes et de huit cents soldats. La reddition eut lieu le 31 août.
La chute de La Fère était prévue; elle ne fut pas aussi sensible au roi de Navarre que la perte de Mont-de-Marsan, surpris, au mois de septembre, par Baylens de Poyanne, un des plus vaillants capitaines catholiques[30]. Henri essaya souvent, mais en vain, de le ressaisir; le temps, les hommes, l'argent, tout lui faisait défaut, et Poyanne gardait bien sa conquête. Henri finit pourtant par prendre sa revanche.
[30] Appendice: XX.
Tout bien considéré, les affaires du parti calviniste et, en particulier, celles du roi de Navarre, étaient dans un état précaire: on pouvait encore durer, mais tout succès devenait douteux. Dans ces circonstances, les vues de Monsieur, tournées sans cesse vers la principauté des Pays-Bas, se trouvèrent d'accord avec les intérêts d'une cause presque vaincue. Il venait de traiter, par les soins du prince d'Orange, avec les Etats des Pays-Bas, déterminés à secouer le joug de l'Espagne et à reconnaître la souveraineté du duc d'Anjou. Les Etats se laissaient séduire par la double perspective d'une alliance virtuelle avec la France et du mariage, considéré comme probable, de Monsieur avec la reine d'Angleterre. Le duc, croyant toucher à cet avenir, voulut se l'assurer en rétablissant la paix à l'intérieur; car les forces militaires de la France devenant inactives, il avait l'espoir qu'elles l'appuieraient, en partie, dans l'expédition qu'il projetait.
Monsieur, sollicité d'ailleurs, on est fondé à le croire, par la reine Marguerite, s'offrit donc à Henri III pour médiateur entre lui et le roi de Navarre, et partit pour la Guienne, accompagné de Bellièvre et de Villeroi. Il avait donné rendez-vous, à Libourne, au roi et à la reine de Navarre, à Madame, sœur de Henri, et au prince de Condé. Les premiers pourparlers décisifs eurent lieu à Coutras, et les derniers à Fleix, en Périgord, dans le château du marquis de Trans. Les députés protestants y assistèrent, et après de longs débats, le nouveau traité, d'abord repoussé par le prince de Condé et ses adhérents, fut signé le 26 novembre. Il confirmait, en les amplifiant sur quelques points, les traités précédents: par exemple, on donnait par surcroît, au roi de Navarre, Figeac, en Quercy, et, dans le Bazadais, Monségur, si vaillamment conquis et gardé par le capitaine Meslon. Mézeray ajoute: «On croit qu'il y fut aussi accordé, en secret, pour satisfaire la passion de la reine Marguerite et même celle du roi son mari, que Biron serait révoqué de la lieutenance de Guienne, et que le roi en mettrait un autre à sa place, qui leur serait plus agréable». Ce fut le maréchal de Matignon[31].
[31] Appendice: XXI.
L'édit de Fleix, ratifié au mois de décembre, fut vérifié au parlement de Paris le 26 janvier 1581. Cette tâche accomplie, Monsieur passa quelque temps en Guienne et en Gascogne[32]. Il visita plusieurs villes, tantôt avec le roi et la reine de Navarre, tantôt avec Marguerite seule, comme à Bordeaux, où il fut reçu avec une pompe extraordinaire. Un des articles du nouveau traité supprimait la chambre mi-partie de cette ville et instituait une chambre de justice[33], composée de membres du conseil privé et de conseillers au parlement de Paris, qu'on supposait étrangers aux influences locales. Mais la première séance de cette chambre en mission n'eut lieu que le 26 juin 1582. Ces perpétuelles modifications des formes de la justice n'offraient en ce temps-là, et elles n'ont offert en aucun temps, que bien peu de garanties aux citoyens.
[32] Appendice: XXII.
[33] Appendice: XV.
Pendant son séjour à la cour de Navarre, le duc d'Anjou obtint de Henri une demi-promesse de se joindre à lui dans la prochaine campagne des Pays-Bas, où l'attendaient tant de déboires et de désastres. Heureusement pour le roi de Navarre, ce projet d'alliance resta lettre morte. Mais, en même temps que Monsieur essayait de le tenter de ce côté, il l'amoindrissait, d'un autre, en recrutant des officiers parmi les gentilshommes de Guienne et de Gascogne: beaucoup de catholiques et plusieurs protestants, parmi lesquels Rosny, acceptèrent les offres du prince. Henri les vit partir à regret, car il n'avait aucune confiance dans les entreprises de son beau-frère, et d'ailleurs il pouvait prévoir, même en pleine paix, qu'il aurait, un jour, grand besoin des services dont allait profiter le duc d'Anjou.
LIVRE TROISIÈME
(1581-1585)
CHAPITRE PREMIER.
Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Théodore de Bèze.--Surprise de Périgueux par les catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantôme.--Assemblée de Béziers.--Velléités pacifiques.--Préparatifs de voyage de Marguerite à la cour de France.--Les toilettes de la reine de Navarre.--Henri à Saint-Jean-d'Angély.--Son entrevue avec Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.--La cure aux Eaux-Chaudes.--Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.--Les projets de mariage de Catherine de Bourbon.--Négociation avec le duc de Savoie.--L'affaire des frères Casse.--Invitation de Henri III et réponse du roi de Navarre.
A la fin de l'année 1580, et dans les premiers jours de l'année suivante, le roi de Navarre eut à se défendre contre les imputations de quelques-uns de ses coreligionnaires influents, qui lui reprochaient d'avoir sacrifié, par le traité de Fleix, les intérêts de la cause calviniste. C'était le contre-coup des mécontentements du prince de Condé. Henri lisait trop bien dans l'avenir pour croire à l'efficacité et à la longue durée d'une paix qu'il subissait plus qu'il n'en triomphait; mais il était déjà l'homme qui devait écrire un jour: «Par patience, je vaincs les enfants de ce siècle». S'il n'avait pas possédé cette vertu essentiellement politique, jamais peut-être la France ne fût sortie, à son honneur, des redoutables épreuves que lui imposait, depuis vingt ans, l'antagonisme des deux religions, et dont les revendications de la Ligue allaient démesurément accroître le péril. La correspondance de Henri IV nous a livré le secret de sa force et de sa suprême victoire: c'est qu'il sut, presque toujours, selon les cas, résister à ses partisans, comme à ses adversaires.
La paix de Fleix lui ayant attiré les remontrances de Théodore de Bèze, cet éloquent mais âpre docteur de l'Eglise calviniste, il lui répondit, de Coutras, par une apologie discrète de ses actes et de ses intentions; et, comme Théodore de Bèze ne lui avait épargné, sur d'autres points, ni les conseils ni les critiques, il le remerciait de tant d'avis salutaires, lui en demandait de nouveaux, et semblait faire allusion, dans les lignes suivantes, à quelques reproches indirects touchant les mœurs de la cour de Navarre: «Je reconnais la charge que Dieu m'a commise, et ne souhaite rien plus, sinon qu'il me fasse la grâce de m'en pouvoir acquitter dignement. A quoi j'ai délibéré de m'employer à bon escient et _de régler ma maison_, confessant, à la vérité, que _toutes choses se sentent de la perversité des temps_.» La même lettre vise, à mots couverts, quelques-unes des intrigues dont il était environné, spécialement l'esprit remuant et les vues dominatrices du prince de Condé: «Lesquels (conseils), dit-il à Théodore de Bèze, je vous prie me départir encore sur les pratiques et menées qui se font par _ceux qui veulent bâtir leur grandeur sur la ruine des autres_, mêmement sur les derniers degrés desquels ils semblent tâcher de me déjeter et gagner les devants, pour plus facilement me repousser et renverser en bas. Cette trame se connaît si manifestement, que peu de gens en doutent.» Théodore de Bèze dut sentir ces traits, d'autant mieux qu'il était, par tempérament, plus porté à s'entendre avec le prince de Condé qu'avec le roi de Navarre.
Henri écrivit plus de cinquante lettres pour démontrer à ses villes et à ses capitaines les avantages de la paix et la nécessité de l'observer fidèlement. Il est vrai qu'il en écrivait en même temps pour se plaindre des nombreuses infractions relatives à ses «maisons, châteaux et villes», et d'abusives inhibitions concernant le libre exercice du culte; mais toute paix était querelleuse, en ce temps-là. Celle-ci fut bruyamment troublée par les catholiques. Le 26 juillet 1581, sous le commandement des capitaines d'Effieux et de Montardy, ils surprirent la ville de Périgueux. «La noblesse du Périgord et des environs, dit le président de Thou, fatiguée par les courses continuelles des garnisons protestantes, engagea les commandants des troupes du roi à se saisir de Périgueux. Ils surprirent cette ville, la nuit, et ils la traitèrent avec tant de barbarie, qu'ils semblaient vouloir venger celle que le baron de Langoiran y avait exercée, six ans auparavant, lorsqu'il se rendit maître de la ville. Le roi de Navarre ayant porté ses plaintes au roi, il n'en reçut que des excuses.»
On n'en usa pas aussi cavalièrement avec le roi de Navarre: il n'était pas homme à se contenter de si peu. Notons, en outre, que de Thou s'est trompé en accusant de «barbarie» les auteurs de la surprise de Périgueux. Sans doute, les catholiques, agissant sans l'agrément de Henri III, commirent de trop nombreux excès dans cette place; mais ils n'usèrent pas, dans le sens complet du mot, des représailles qu'il était en leur pouvoir d'exercer: en quoi ils montrèrent une modération relative; car les calvinistes, en 1575, avaient été sans pitié pour les vaincus. La vérité, sur l'affaire de Périgueux, n'est ni dans le jugement sommaire de de Thou, ni dans cette note comique de P. de L'Estoile: «En ce mois de juillet, les catholiques de la ville de Périgueux se remirent en la libre possession de leur ville, et en chassèrent les soldats huguenots qui despieça y étaient en garnison. Ceux de la religion n'en firent pas grand'clameur, et eut-on opinion que ce qui en avoit été fait étoit _par intelligence du roi de Navarre et des habitants, qu'on disoit avoir donné cent mille francs_ pour être déchargés de cette garnison, qui leur faisoit mille maux. Quoi que c'en soit, il n'y en eut point de coups rués, et se passa doucement cette entreprise.»
Les témoignages incontestables ressortent de la correspondance du roi de Navarre. Le 10 août, il écrit à Brantôme, seigneur de Bourdeille, sénéchal de Périgord: «Mon cousin, j'ai été fort aise d'entendre la bonne affection et diligence que vous avez montrées depuis la prise de Périgueux, pour empêcher ou modérer les mauvais effets des preneurs contre ceux qui étaient dedans, dont je vous remercie; mais je suis fort marri d'avoir su que votre bonne intention n'a pu être effective selon votre dessein, d'autant que la plupart des maisons de ceux de la religion ont été pillées et saccagées, et plusieurs faits prisonniers, et il y en a encore auxquels on veut faire payer rançon, comme on a déjà fait faire aux autres, entre lesquels est le sieur Saulière, qu'on ne veut élargir sans cela, quelque grande perte qu'il ait faite de ses meubles et titres; qui serait son entière ruine et celle de ses enfants.
«Je ne puis croire que le roi mon seigneur ne réprouve grandement la prise de ladite ville, comme étant advenue par trop grand attentat, fait au préjudice de son service et de la paix et tranquillité publique.
«Je ne puis aussi, pour mon devoir et pour mon honneur, que je n'en poursuive la raison et réparation envers Sa Majesté.
«Je vous prie donc, mon cousin, considérer que ne puis autre chose là-dessus que d'attendre la volonté et intention de Sa Majesté, pour me ranger et conformer selon icelle. Cependant, puisqu'il y a encore dedans la ville des prisonniers, et plusieurs meubles pillés appartenant à ceux de ladite religion, je vous prie derechef faire le tout rendre, et mettre en liberté tous lesdits prisonniers, principalement ledit Saulière, de sorte qu'il n'en puisse être fait aucune plus grande plainte.»
Brantôme s'efforça de contenter Henri; mais l'affaire n'en resta pas là. Henri III chargea Matignon, le nouveau lieutenant de Guienne, et Bellièvre, un de ses négociateurs favoris, de régler ce grave différend. A vrai dire, le roi de Navarre ne reçut jamais que des demi-satisfactions. La cour lui avait fait offrir d'abord, à titre d'indemnité, une forte somme. En principe, il acceptait; mais il exigeait, de plus, une autre place. On finit par lui accorder Puymirol, après des contestations qui dépassèrent le terme de l'année 1581.
Le 20 décembre 1581, à Béziers, s'ouvrit une assemblée des Eglises réformées de Languedoc, où Henri III avait envoyé Bellièvre, et le roi de Navarre, Clervaux, afin de hâter la pacification de la province. La mission fut longue et difficile, mais elle réussit dans une assez large mesure. Le roi de France, lui aussi, voulait la paix, et il est probable qu'elle se fût bientôt et solidement établie entre lui et le roi de Navarre sans l'existence de la Ligue, qui, déjà, soufflait discrètement le feu qu'elle mit, plus tard, aux quatre coins de la France. Mézeray résume dans une page pittoresque les vues et les velléités pacifiques de Henri III: «Les conseillers du parlement de Paris que le roi envoya en Guienne (à la suite du traité de Fleix), pour mettre d'accord ceux de la chambre mi-partie de cette province, y furent reçus avec l'applaudissement général des peuples, et les maintinrent en paix trois ans durant. La froideur de Matignon s'accommodait fort bien avec le feu des Gascons, et savait bien conserver l'autorité du roi, sans blesser le respect qui se doit aux princes du sang; les courtoisies du duc de Mayenne avaient adouci les courages les plus farouches dans le Dauphiné; et le maréchal de Montmorency, ennuyé de la guerre, contenait le Languedoc dans un doux repos. Le roi aussi était fermement persuadé, par trop d'expériences, que la force des armes n'était point propre à ramener les dévoyés au sein de l'Eglise, et que la saignée ni les remèdes violents ne valaient rien à cette maladie. Partant il se résolut de la traiter avec un certain régime de vivre qui corrigeât peu à peu la malignité des humeurs, et rétablit le tempérament des viscères qu'on avait trop échauffés. Sa Majesté fit connaître aux religionnaires qu'ils ne devaient point craindre aucun mal de sa part, mais aussi qu'ils n'en devaient espérer aucun bien... Avec cela il tâchait de les fléchir tout doucement par les instructions et par les exemples, exerçant souvent en public des œuvres de piété, ayant près de lui des religieux qui pratiquaient des dévotions très austères, faisant imprimer toutes sortes de livres bien catholiques, et défendant la lecture et l'impression de ceux qui ne l'étaient pas.
«Ces moyens convertirent plus de huguenots en trois ou quatre ans, que les bourreaux ni les armées n'en avaient converti en quarante; et s'ils eussent continué, cette opinion de conscience se fût sans doute dissipée dans peu de temps par une opinion d'honneur, et toutes les factions se fussent amorties durant ce calme, comme elles s'irritaient par l'émotion. Mais ce roi, au lieu de se fortifier pendant ce temps-là, s'affaiblissait davantage; et, comme un homme à qui on aurait coupé les veines dans un bain chaud, il perdait avec plaisir ce qui lui restait de vigueur et d'autorité; puis cette défaillance le mettait dans le mépris; et l'orgueil et l'avarice des favoris, choquant les grands et vexant les peuples, excitaient contre lui la haine des uns et irritaient la patience des autres...»
Les relations cordiales qui tendaient à rapprocher les deux rois n'auraient pas plus résisté aux boute-feux de la Ligue qu'aux intrigues de cour des mignons et de leur coterie; mais il n'en fallut pas tant pour provoquer une nouvelle rupture. Un séjour de la reine de Navarre à la cour de Henri III ressuscita les hostilités. Marguerite annonça l'intention d'aller à Paris, vers la fin de l'hiver 1582. L'histoire n'a pu trouver un but politique précis à ce voyage, qui peut-être n'en avait pas, quoique l'empressement du roi de Navarre à favoriser l'exécution du projet de sa femme permette de supposer qu'elle emportait avec elle quelque plan concerté entre eux. On s'égaie vraiment à voir le vainqueur de Cahors s'occuper, pendant deux mois, des préparatifs assez compliqués du voyage de la reine. Il écrit lettres sur lettres, tantôt pour convoquer des gentilshommes de haut rang, chargés d'accompagner la reine jusqu'en Saintonge, tantôt pour régler l'itinéraire et annoncer le passage, de ville en ville, du cortège royal, tantôt enfin pour faciliter, par tous les moyens, les chevauchées de la royale voyageuse. Il pousse la sollicitude jusqu'à des détails amusants: dans une lettre à M. de Scorbiac, il demande «huit mulets de bât», pour renforcer l'équipage de transport du «bagage» de la reine. Et les indiscrétions de l'histoire nous donnent, à peu près, la composition de ce bagage. Marguerite, la plus élégante princesse de son temps, voyageait toujours avec une garde-robe au grand complet, comme nous l'apprend Brantôme. Catherine de Médicis, en laissant Marguerite en Gascogne, lui avait dit: «Ma fille, c'est vous qui inventez et produisez les belles façons de s'habiller, et, en quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non vous, de la cour». Brantôme ajoute: «Comme de vrai, par après qu'elle y retourna, on ne trouva rien qui ne fût encore plus que de la cour».