Henri IV en Gascogne (1553-1589)

Part 12

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Les députés arrivés à Agen étaient: Pierre de Villars, archevêque de Vienne en Dauphiné, André de Bourbon, seigneur de Rubempré, Mesnager, trésorier général de France. Nous avons dit qu'une députation semblable avait été envoyée au prince de Condé et au maréchal de Damville. Condé refusa toute audience. Damville, plus politique, reçut les députés avec courtoisie, mais fut inflexible sur la question principale, deux religions pouvant coexister, à son sens, puisqu'il les faisait vivre en paix dans le gouvernement de Languedoc. Henri tint une conduite analogue. Biron l'avait suivi à Agen pour tâcher de concilier Catherine de Bourbon aux intérêts de la cour. Il n'était pas nécessaire d'assiéger Henri pour tirer de lui de bonnes paroles: elles lui venaient naturellement aux lèvres. Il fit le meilleur accueil aux députés, s'attendrit au tableau des calamités publiques tracé par l'archevêque de Vienne, se défendit de toute opiniâtreté en matière de religion, déclara qu'il restait fidèle à la sienne, parce qu'il la jugeait bonne, mais qu'il entendait toujours suivre sur ce point les inspirations de sa conscience. Au surplus, il protestait contre les mesures de rigueur délibérées à Blois, et déplorait d'avance les malheurs que de telles résolutions pouvaient attirer sur le pays. Aussi bien que les députés, le roi de Navarre savait que les ambassades et les discours seraient impuissants à établir la paix dont chacun se disait partisan. Néanmoins, après avoir fait entendre aux envoyés des Etats les déclarations les plus conciliantes, il adressa aux Etats eux-mêmes, en date du 1er février, une lettre destinée à prouver sa bonne volonté, et surtout à dégager sa responsabilité dans les éventualités prochaines. Il disait à «MM. les gens assemblés pour les Etats à Blois:--Je vous remercie très affectionnément de ce qu'il vous a plu envoyer devers moi, et même des personnages de toute qualité émérite, lesquels j'ai vus et ouïs très volontiers, comme je recevrai toujours, avec toute affection et respect, tout ce qui viendra de la part d'une si honorable compagnie; ayant un extrême regret de ce que je n'ai pu m'y trouver et vous montrer en personne en quelle estime j'ai et tiens une telle assemblée...»--Après cet exorde insinuant, il ajoutait: «Mais le succès et l'événement d'une si haute entreprise tendant à la restauration de ce royaume dépend, à mon avis, de ce que requériez et conseilliez le roi touchant la paix. Si vos requêtes et vos conseils tendent à la conserver, il vous sera aisé d'obtenir toute bonne provision à toutes vos plaintes, remontrances et doléances, et de faire exécuter et entretenir de point en point, et, par ce moyen, de recueillir vous-mêmes et transmettre à la postérité le fruit de vos bons avis et bons conseils...»

Jamais prince français n'en appela au glaive aussi souvent que Henri, et, par un étrange contraste, ne fit autant que lui de sacrifices à la paix. Déconcertée d'abord par les violents refus de Condé et les résistances plus mesurées mais fermes du roi de Navarre et de Damville, la cour revint à la charge par une députation spéciale et qu'on supposait, avec raison, capable d'obtenir de Henri tout ce qu'il pouvait accorder. «Le duc de Montpensier et le sieur de Biron furent de nouveau envoyés au roi de Navarre et le firent consentir à modifier l'édit de pacification. Le duc, à son retour, ayant fait part aux Etats de sa négociation, le Tiers-Etat présenta une requête au roi, pour le supplier de faire de nouvelles réflexions là-dessus. Mais enfin, après bien des délibérations et des souplesses, on s'en tint à la première requête des Etats, qui avaient d'abord demandé qu'on ne souffrît l'exercice d'aucune religion en France différente de la catholique; et l'on n'eut nul égard à la clause que plusieurs avaient voulu que l'on y insérât, savoir: qu'il fallait que la chose fût ainsi, pourvu qu'elle se pût faire sans qu'on en vînt à la guerre. La Ligue fut autorisée, après qu'elle eut été signée par le roi même, par Monsieur, par la plupart des princes et seigneurs catholiques, qui s'étaient rendus aux Etats, et cela contre l'avis du duc de Montpensier, du maréchal de Cossé, de Biron et de quelques autres. La formule en fut envoyée dans les provinces aux gouverneurs et aux villes, dont quelques-unes, et Amiens entre autres, s'excusèrent d'entrer dans la Ligue. Ainsi finirent les Etats, au commencement de mars, ajoute le Père Daniel, sans autre effet que la signature de la Ligue; car on n'y conclut rien de particulier pour la réformation de l'Etat, et même on n'y fournit rien au roi pour l'entretien de la guerre qu'il allait entreprendre. Il eut recours au clergé, qui lui donna quelque secours. Il tira encore de l'argent de la création de quelques nouvelles charges, et se prépara à commencer au plus tôt la guerre.»

Tout en laissant voir son goût pour la paix, le roi de Navarre travaillait à se fortifier, soit en vue de la rendre meilleure pour lui, quand elle viendrait en discussion, soit en prévision de luttes futures et probables. Il avait, depuis quelque temps, des conseillers et des négociateurs en quête de ressources et d'alliances: la tâche était ardue, mais Du Plessis-Mornay et Ségur s'y employèrent avec tant d'ardeur, qu'ils en arrivèrent, dans la suite, à agiter une partie de l'Europe en faveur de leur cause. En attendant ces grands résultats, la diplomatie naissante du roi de Navarre contribua, dans une notable mesure, à la formation d'une contre-ligue entre les calvinistes français, Elisabeth d'Angleterre, les rois de Suède et de Danemark, les Suisses et les princes protestants d'Allemagne. Cette association, dont les bases furent jetées au mois de février 1577, se perpétua et s'accentua dans les années suivantes; la correspondance du roi de Navarre nous en fera connaître, de temps en temps, les projets un peu vagues et les actes souvent indécis. L'existence de la contre-ligue n'eut pour effet, dès le début, que d'irriter la cour de France et de hâter les préparatifs de la guerre qu'elle avait résolu de faire aux huguenots et à leurs alliés. Au moment où le prince de Condé partait pour une expédition incohérente aux Sables-d'Olonne, Henri III mit sur pied deux armées, qui prirent sur-le-champ l'offensive: l'une occupa le Poitou et la Saintonge, sous le commandement du duc de Mayenne; l'autre, sous les ordres de Monsieur, duc d'Alençon et d'Anjou, remonta le cours de la Loire. Les premiers coups furent portés par Monsieur. Il entra, le 1er mars 1577, par composition, dans La Charité, et, de là, il marcha vers Issoire, en Auvergne; après un siège de trois semaines, un sanglant assaut mit, le 12 juin, cette place au pouvoir de l'armée royale, qui s'y livra à toutes les fureurs de la guerre. Là se bornèrent les exploits du duc d'Anjou. La campagne de Mayenne fut plus longue et non moins heureuse. Après avoir fait lever le siège de Saintes au prince de Condé, qui ne réussissait nulle part, il prit Tonnay-Charente et Marans, inquiéta La Rochelle et entreprit le siège de Brouage. Ce port, héroïquement défendu pendant deux mois, comptait sur un double secours; celui de mer ne put lui parvenir, surveillé et constamment repoussé par Lansac de Saint-Gelais; Condé, en mésintelligence avec le roi de Navarre, ne sut pas faire arriver le secours de terre. Brouage se rendit le 28 août.

Il ne tint pas au roi de Navarre que les événements ne prissent une meilleure tournure. Quoiqu'il eût beaucoup de peine à défendre ses intérêts en Guienne et en Gascogne, il tenta des efforts pour aller s'opposer aux succès de Mayenne; mais les entreprises du prince de Condé, qui tendait de plus en plus à faire bande à part, n'inspiraient qu'une médiocre confiance aux partisans de Henri, surtout aux catholiques. Ils étaient d'ailleurs fort occupés dans leurs propres foyers, où ils avaient à compter avec les troupes de Villars. Henri se multipliait: en personne ou par ses lieutenants, il était toujours en campagne, si bien que l'histoire a dû renoncer à l'ordre chronologique, pour la plupart des faits de guerre auxquels nous faisons allusion[21]. Le roi n'en essaya pas moins de réunir des forces pour défendre la cause commune. Plusieurs lettres de ce prince, datées des mois de juin et de juillet, révèlent son projet de se joindre aux troupes calvinistes, dont Mayenne devait finir par triompher. Ce projet avorta, et nous n'en avons guère d'autres traces que quelques ordres d'acheminement sur Bergerac, et six lignes de d'Aubigné sur un mouvement du roi de Navarre, «qui allait passer la Garonne avec ce qu'il pouvait ramasser, pour tendre vers Bergerac, où il faisait aussi acheminer les forces du Quercy et du Limousin, pour venir à la conjoincture du prince de Condé, du duc de Rohan, du vicomte de Turenne, du comte de La Rochefoucaud, tous mandés pour faire un rendez-vous à Bergerac.» D'Aubigné ajoute que «ce dessein tira en longueur, pour les violentes occupations du prince de Condé et la besogne qu'on lui tendait en Saintonge».

[21] Appendice: XV.

Les affaires des calvinistes allaient donc aussi mal que possible: ils ne comptaient que des échecs, depuis l'entrée en campagne des deux armées royales, et leur peu d'entente rendait leur situation encore plus précaire. Condé visait ouvertement à l'indépendance, sinon à la prééminence; le maréchal de Damville, voyant son alliance avec les huguenots de son gouvernement porter des fruits de rébellion, servir des desseins qui tendaient à créer de petites républiques au sein du royaume, s'était séparé du parti, dès le mois de mai. Enfin, le roi de France semblait n'avoir devant lui que des adversaires déjà vaincus ou à la veille de l'être; et ce fut pourtant à ce moment que les idées de paix reprirent faveur à la cour.

«Après tout, dit le Père Daniel, quoique le roi n'eût pu déclarer avec plus d'éclat qu'il avait fait dans les Etats, la résolution où il était de pousser les huguenots et de ne plus souffrir désormais, dans son royaume, l'exercice de la religion calviniste, on vit bientôt son ardeur se ralentir à cet égard; il écouta les avis du duc de Montpensier et de quelques autres du Conseil qui le portaient à la paix et lui faisaient envisager la ruine entière de son royaume dans la continuation de la guerre. Ce duc négociait toujours avec le roi de Navarre et était secondé des sieurs de Biron et de Villeroi, qui trouvaient ce prince toujours fort disposé à la paix, mais ferme et inébranlable sur l'article de l'exercice public de la religion protestante dans le royaume, quoiqu'il ne refusât pas d'admettre quelque tempérament dans l'édit de pacification.» Les déclarations suivantes, adressées par Henri au duc de Montpensier, pendant la conférence de Bergerac, marquaient bien ses vues conciliantes: «... Je veux vous témoigner, et à toute cette bonne compagnie, que je désire tant la paix et repos de ce royaume, que je sais bien que, pour la conservation et la tranquillité publique, il y a des choses qui ont été accordées à ceux de la religion par l'édit de pacification dernier, qui ne peuvent pas sortir leur effet et doivent être diminuées et retranchées. Et, pour cette occasion, je ne fauldrai, à la prochaine assemblée qui se doit faire à Montauban, de le remontrer... Voulant bien vous assurer de rechef que je désire tant la paix et repos de ma patrie que je ferai mentir ceux qui m'ont voulu calomnier..., offrant de m'en aller et me bannir pour dix ans de la France..., si l'on pense que mon absence puisse servir pour apaiser les troubles qui ont eu cours jusques ici...» Les intentions du roi de Navarre ne rencontrèrent aucune opposition chez son cousin. «Le prince de Condé, après la prise de Brouage par le duc de Mayenne, voyait tous les jours ses troupes se débander. Il était mal satisfait des Rochelais, qui ne s'accordaient point entre eux, les uns souhaitant la paix, et les autres s'y opposant, et tous ou la plupart, refusant de lui accorder l'autorité qu'il souhaitait prendre dans leur ville et qu'il se croyait nécessaire pour bien conduire la guerre. Ainsi, on se rapprocha insensiblement, on convint d'une trêve, au commencement de septembre: elle fut suivie de la paix que le roi signa à Poitiers, et le roi de Navarre, à Bergerac, et puis, d'un nouvel édit de pacification différent du dernier seulement, en ce qu'il donnait un peu moins d'étendue à l'exercice public du calvinisme, et que les places de sûreté n'étaient pas tout à fait les mêmes que celles que le roi avait accordées aux calvinistes par le précédent édit; car on leur donna Montpellier au lieu de Beaucaire, et Issoire, qui avait été prise, ne leur fut pas rendue.

«Le roi de Navarre conclut cette paix, sans consulter le duc Casimir, qui s'en tint fort offensé... Pour ce qui est du prince de Condé, il en eut tant de joie, que le courrier qui lui en vint apporter la nouvelle à La Rochelle (d'autres disent à Saint-Jean-d'Angély) étant arrivé la nuit, il la fit publier sur-le-champ aux flambeaux. Les calvinistes du Languedoc, toujours en défiance de la cour, eurent plus de peine à la recevoir; mais Jean de Montluc, évêque de Valence, y ayant été envoyé par le roi, quelque temps après, ramena les esprits. Le maréchal de Damville, que la cour avait recommencé de regagner par la maréchale sa femme, accepta aussi la paix et la fit accepter dans les endroits où il était le maître.»

CHAPITRE IV

Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-général en Guienne.--Henri ne gagne pas au change.--Biron et l'éducation militaire du roi de Navarre.--Henri et Catherine de Médicis.--La cour de Navarre s'établit à Nérac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines à Bordeaux.--Henri les reçoit à La Réole.--Séjour à Auch.--La Réole livrée aux troupes royales.--L'«Escadron volant».--Surprise de Fleurance.--«Chou pour chou.»--Surprise de Saint-Emilion.--La conférence de Nérac.--Traité favorable aux calvinistes.--La cour de Nérac.--Galanteries dangereuses.--Les revanches de Catherine de Médicis.--Séductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les protestants et les catholiques.--Beaux traits de caractère.--Mémorable déclaration.--Départ de la reine-mère.--La chasse aux ours.--Mésaventures de la reine de Navarre à Pau.

La paix dont la conférence de Bergerac débattit les conditions fut conclue dans cette ville, le 17 septembre 1577, et confirmée, le 5 octobre suivant, par l'édit de Poitiers. Elle paraissait avoir comblé presque tous les vœux des partis en lutte, et ces partis en jouissaient à peine, qu'ils s'évertuèrent à la violer. Les provinces du midi ne désarmèrent pas; nous trouvons, dans la correspondance de Henri avec le maréchal de Damville, l'énumération des principaux troubles qui ensanglantèrent parfois le Languedoc. Dans ses lettres, le roi de Navarre affirme que partout où sa main peut s'étendre, où sa voix peut être entendue, il veille à la réparation des fautes commises par ses coreligionnaires, qui ne sont plus les alliés du maréchal. «Je voudrais bien, dit-il, que, de toutes parts, on fît de même...» Il n'en est rien: «De tous côtés, j'ai vu plusieurs plaintes de meurtre et entreprises faites contre ceux de la religion, sans qu'on leur fasse administrer la justice... Au contraire, on crie contre eux désespérément et les charge des plus grands crimes du monde.» Là-dessus il articule nettement: «On a surpris Saint-Anastase, on a tué le baron de Fougères, puis on couvre ce fait d'une querelle particulière. Sur cette nouvelle prise d'Avignonnet, on a emprisonné partout ceux de la religion, on en a tué une centaine... Je ne vois qu'on s'échauffe pour cela d'en faire justice, ni qu'on soit prompt à en faire donner avertissement au roi, comme on a accoutumé de faire pour le moindre fait de ceux de la religion.» L'énumération continue: «Voilà, conclut Henri, les plaintes que j'entends ordinairement de ceux de la religion et que j'ai bien voulu vous représenter, afin que vous les entendiez et que vous y apportiez les remèdes convenables».

Henri n'oubliait pas, sans doute, qu'il était le chef d'un parti dont il devait s'efforcer d'atténuer les torts, tout en faisant ressortir ceux du parti opposé; mais, dans sa réponse aux doléances du maréchal, le roi, après avoir parlé des actes de justice émanés de lui-même, signale des griefs dont on ne semble pas disposé à lui rendre raison. Il en était réduit à protester contre des dommages personnels: les agents de Henri III ajournaient outrageusement le paiement de ses pensions et la perception même d'un impôt. «Par un des articles du dernier édit de pacification, dit Berger de Xivrey, le roi avait accordé au roi de Navarre le produit de l'impôt sur les pastelz, cette plante appelée aussi guède, et qui était, à cette époque, le seul ingrédient employé pour la teinture en bleu. Mais on paraissait n'être disposé à rien accorder à ce prince, que Davila représente réduit en un coin de la Guienne, dont il n'était gouverneur que de nom, privé de la plupart de ses revenus, et entièrement exclu des bienfaits du roi; choses par le moyen desquelles ses ancêtres avaient soutenu leur dignité depuis la perte du royaume de Navarre.»

Le roi de Navarre n'avait pas eu à se louer des actes de l'amiral de Villars, son lieutenant imposé en Guienne: à la conférence de Bergerac, il avait exprimé le désir de voir un autre officier à la tête de ce gouvernement. La cour rappela Villars, d'ailleurs fort avancé en âge, et mit à sa place le maréchal de Biron, dont Henri espérait s'accommoder mieux que de son prédécesseur. Il ne gagna pas au change: Biron, qui le servit plus tard glorieusement, après la mort de Henri III, n'était pas encore d'humeur à exposer pour lui sa fortune et sa vie. Il lui rendit pourtant un grand service, pendant la durée de sa charge: toujours à l'affût de quelque déconvenue à lui infliger, souvent à ses trousses, tantôt l'empêchant de reprendre une ville révoltée, tantôt lui en prenant une, sous ses yeux, Biron, sans le vouloir, lui apprit ce qu'il savait de l'art de la guerre, où il comptait peu de rivaux. En attendant, le maréchal s'appliquait, à Bordeaux et dans tout le gouvernement, à contrarier les vues, à déconcerter les projets du roi de Navarre. Henri en eut force déplaisirs, qui, s'ajoutant à beaucoup d'autres, le poussèrent à écrire au roi de France, le 6 juillet, une lettre que Chassincourt était chargé de présenter à Henri III, comme l'entrée en matière et le thème de plaintes assez vives. «Le sieur de Chassincourt vous fera entendre bien au long l'état des affaires en deçà, qui ne sont pas, à mon grand regret, selon l'intérêt de V. M., déclaré tant par l'édit de la paix et traité de conférence faite avec la reine votre mère, que par plusieurs de vos dépêches, mais, au contraire, selon la mauvaise affection d'aucuns vos principaux ministres et officiers qui, ayant les moyens pour remédier aux maux, ne les veulent employer. De sorte que, faute de punition, et voyant qu'on me fait expérimenter une telle défaveur de me priver de la jouissance de mes maisons et châteaux de Nontron, Montignac, Aillas et autres, la licence de mal faire et la témérité des turbulents accroît tous les jours pour entreprendre sur vos villes et places...--Il est besoin que votre autorité soit fortifiée par V. M. plus qu'elle n'est en ce gouvernement. A quoi il vous plaira de pourvoir. Autrement, je me vois gouverneur du seul nom et titre, qui m'est fort mal convenable, ayant cet honneur de vous être ce que je suis...»

On a remarqué l'allusion à Catherine de Médicis. Henri connaissait, de longue date, la reine-mère, toujours maîtresse du pouvoir, et ce fut à la dernière extrémité, après le traité de Nemours, qu'il rompit décidément avec elle, ou du moins se déshabitua de solliciter son influence. Jusque-là, nous le verrons, non seulement respectueux envers Catherine, comme il fut toujours, mais encore prêt à prendre devant elle l'attitude d'un client. La reine-mère gouvernait la France, autant qu'à cette époque on pouvait la gouverner. Aussi, ne faut-il pas s'étonner de voir le roi de Navarre écrire presque toujours à Catherine en même temps qu'à Henri III. Il lui arrivait aussi parfois de n'invoquer que l'appui de la reine-mère. C'est ainsi que, dans une lettre du mois de juillet 1578, il prie Catherine d'accorder sa protection à «un sieur de Pierrebussière, impliqué dans un procès de meurtre aboli» par l'édit de pacification, et en faveur de qui le roi de Navarre demande que l'affaire soit envoyée devant la chambre tri-partie[22], établie à Agen, en conséquence de l'article 22 de l'édit de Poitiers.

[22] Appendice: XI.

Henri aurait eu grand besoin des bons offices de la reine-mère pour échapper aux persécutions de Biron. Au mois d'août, le maréchal, sans l'agrément du roi de Navarre, mit des garnisons à Agen et à Villeneuve-sur-Lot, et força la petite cour à se réfugier à Lectoure, puis à Nérac. Déjà le 8 avril, date douteuse, à notre avis, mais adoptée par plusieurs historiens, les catholiques avaient surpris, saccagé et pillé la ville de Langon, qui se reposait sur la foi du traité de paix. Biron, accouru trop tard, n'avait trouvé rien de mieux, pour réparer ces désordres, que de faire combler les fossés et démolir les fortifications, en un mot, de punir les victimes, dont les dépouilles furent transportées, à pleines barques, à Bordeaux. Henri se plaignait en vain de ces dénis de justice et de bien d'autres à Henri III ou au maréchal de Damville, dont il n'avait pas perdu l'espoir de reconquérir le dévouement. Il prenait patience, néanmoins, comptant ou affectant de compter sur la présence de la reine-mère, pour redresser tant de torts. Le voyage en Gascogne de Catherine et de la reine de Navarre venait, en effet, d'être décidé. Le 1er septembre, Henri écrivait à Damville, en protestant contre les procédés abusifs de Biron: «J'espère que, à cette prochaine venue de la reine, il sera pourvu à une générale exécution de l'édit et à l'établissement d'une paix assurée».

Le but apparent de ce voyage était simple. Il s'agissait, pour Catherine, de présider à la réunion de Marguerite avec le roi de Navarre, Henri ayant jugé que le séjour de sa femme en Guienne et en Gascogne pourrait avoir quelque heureuse influence, et exprimé, par un message spécial, le désir de la revoir. En réalité, la reine-mère se mettait en route, la tête pleine de ces projets machiavéliques, tantôt déjoués par les événements, tantôt menés à bonne fin, dans lesquels avait toujours consisté sa science politique. Elle quitta Paris, au mois d'août, pendant que Monsieur se ridiculisait par sa première aventure dans les Pays-Bas, qu'il réussit à agiter, mais d'où il ne sortit pour la France que de nouveaux embarras diplomatiques. Les deux reines voyageaient avec toute une cour, au sein de laquelle on remarquait un groupe de jeunes femmes d'une élégance et d'une coquetterie extrêmes, baptisées du nom de dames d'honneur, selon le cérémonial, et surnommées «l'escadron volant», parce que la reine-mère, qui les avait, pour ainsi dire, enrégimentées, les menait avec elle partout où elle voulait accroître, par leurs séductions, les ressources de sa diplomatie.