Henri IV (2e partie)

Chapter 8

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HENRI.--Comment, de la pluie sous les toits quand il n'y en a pas dehors? Comment se porte le roi?

GLOCESTER.--Très-mal.

HENRI.--Sait-il les bonnes nouvelles? Dites-les-lui.

GLOCESTER.--C'est en les apprenant que sa santé s'est si fort altérée.

HENRI.--S'il est malade de joie, il se rétablira sans médecin.

WARWICK.--Pas tant de bruit, milords.--Cher prince, parlez bas: le roi votre père est disposé à s'assoupir.

CLARENCE.--Retirons-nous dans l'autre chambre.

WARWICK.--Votre Grâce voudrait-elle bien s'y retirer avec nous?

HENRI.--Non: je vais m'asseoir ici et veiller auprès du roi. (_Tous sortent, excepté le prince._) Pourquoi la couronne, cette importune camarade de lit, est-elle placée sur son oreiller? O brillante agitation, inquiétude dorée, combien de fois ne tiens-tu pas les portes du sommeil toutes grandes ouvertes pendant des nuits sans repos!--Il dort avec elle maintenant, mais non pas d'un sommeil si parfait et si profondément doux que celui de l'homme qui, le front ceint d'un bonnet grossier, ronfle pendant toute la durée de la nuit. O grandeur, quand de ton poids tu presses celui qui te portes, tu te fais sentir à lui comme une riche armure qui, dans la chaleur du jour, brûle en même temps qu'elle défend. Je vois près des issues de son haleine un brin de duvet qui demeure immobile. S'il respirait, cette plume légère et mobile serait nécessairement agitée. Mon gracieux seigneur! mon père!--Ce sommeil est profond! En effet, c'est le sommeil qui a détaché pour jamais ce cercle d'or du front de tant de rois d'Angleterre.--Ce que je te dois ce sont des larmes, et la profonde douleur des affections du sang; la nature, l'amour, la tendresse filiale te les payeront, ô père chéri, et avec abondance! Ce que tu me dois, c'est ta couronne royale qu'héritier immédiat de ta place et de ton sang, je vois descendre naturellement sur ma tête. (_Il la met sur sa tête._) Eh bien, l'y voilà: le ciel l'y maintiendra; et dût la force de l'univers entier se réunir dans le bras d'un géant, il ne m'arracherait pas cette couronne héréditaire; je la tiens de toi et la laisserai aux miens, comme tu me l'as laissée.

(Il sort.)

LE ROI.--Warwick! Glocester! Clarence!

(Rentrent Warwick et les autres.)

CLARENCE.--Le roi n'a-t-il pas appelé?

WARWICK.--Que désire Votre Majesté? Comment se trouve Votre Grâce?

LE ROI.--Pourquoi m'avez-vous laissé seul ici, milords?

CLARENCE.--Mon souverain, nous y avons laissé le prince mon frère; il a voulu s'asseoir et veiller auprès de vous.

LE ROI.--Le prince de Galles? où est-il? que je le voie. Il n'est pas ici.

WARWICK.--Cette porte est ouverte; il sera sorti de ce côté.

GLOCESTER.--Il n'a point passé par la chambre où nous nous tenions.

LE ROI.--Où est la couronne? Qui l'a ôtée de dessus mon oreiller?

WARWICK.--Nous l'y avons laissée, mon souverain, quand nous sommes sortis.

LE ROI.--C'est le prince qui l'aura prise.--Allez; cherchez où il peut être.--Est-il donc si impatient, qu'il prenne mon sommeil pour la mort?--Trouvez-le, lord Warwick; que vos reproches l'amènent ici.--Ce procédé de sa part s'unit à mon mal et hâte ma fin.--Voyez, enfants, ce que vous êtes; avec quelle promptitude la nature se laisse aller à la révolte, dès que l'or devient l'objet de ses désirs. C'est donc pour cela que les pères insensés, dans leur inquiète prévoyance, suspendent leur sommeil pour se livrer à leurs pensées, et brisent leur cerveau par les soucis, leurs os par le travail! C'est donc pour cela qu'ils ont rassemblé et entassé ces amas corrupteurs d'un or difficilement acquis! C'est donc pour cela qu'ils se sont appliqués à former leurs enfants dans la science et les exercices de la guerre! lorsque, semblables à l'abeille, recueillant sur chaque fleur des sucs bienfaisants, nous retournons à la ruche les cuisses chargées de cire et la bouche de miel, comme l'abeille, nous sommes tués pour notre salaire.--Cet amer sentiment ajoute son poids à celui sous lequel va succomber un père! (_Rentre Warwick._) Eh bien, où est-il, ce fils qui ne veut pas attendre que la maladie qui le sert en ait fini avec moi?

WARWICK.--Seigneur, j'ai trouvé le prince dans la chambre voisine, couvrant de larmes de tendresse son visage ému, et la douleur si profondément empreinte dans tout son maintien, que la tyrannie, qui ne s'est jamais désaltérée que de sang, aurait, en le voyant, lavé son poignard dans des larmes de pitié.... Il vient.

LE ROI.--Mais pourquoi a-t-il emporté ma couronne?--Ah! le voilà! (_Entre Henri._) Approche-toi de moi, Henri.--Vous, quittez la chambre et laissez-nous seuls.

HENRI.--Je ne croyais pas que je dusse vous entendre encore.

LE ROI.--Ton désir, Henri, a fait naître en toi cette pensée.--Je demeure trop longtemps près de toi; je te fatigue.--Es-tu donc si pressé de voir mon siège vide, que tu ne puisses t'empêcher de t'investir de mes dignités avant que ton heure soit venue? O jeune insensé! tu aspires à un pouvoir qui te perdra. Attends encore un moment; le nuage de mes grandeurs n'est plus retenu dans sa chute que par un souffle si faible, qu'il ne tardera pas à se dissoudre; le jour de ma vie s'obscurcit. Tu as dérobé ce qui, dans quelques heures, t'appartenait sans reproche, et à l'instant de ma mort tu as mis le sceau à mon attente. Ta vie a clairement prouvé que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu que j'en mourusse convaincu. Tu as caché dans tes pensées un millier de poignards que tu as aiguisés sur ton coeur de pierre, pour frapper la dernière demi-heure de ma vie! Quoi, ne peux-tu m'accorder encore une demi-heure? Eh bien, pars, va creuser toi-même mon tombeau, et commande aux cloches joyeuses d'annoncer à ton oreille non pas que je suis mort, mais que tu es couronné; qu'au lieu des larmes qui devraient arroser mon char funèbre, coule le baume qui consacrera ta tête. Confonds seulement mes restes dans une poussière oubliée, et donne aux vers celui qui t'a donné la vie. Arrache de leurs places mes officiers, viole mes décrets; car le temps est venu où l'on peut se moquer de toutes règles; Henri V est couronné. Lève-toi, folie; tombe, grandeur royale! Loin d'ici, vous tous, sages conseillers, et vous, singes fainéants, venez de tous les pays vous rassembler à la cour d'Angleterre! Nations voisines, purgez-vous de votre écume. Avez-vous quelque débauché qui jure, boive, danse et passe toute la nuit en orgies, qui vole, assassine et renouvelle, sous des formes différentes, tous les crimes déjà connus? Félicitez-vous, il ne troublera plus votre paix. L'Angleterre va de ses bienfaits redoublés secourir son triple forfait; l'Angleterre lui donnera des emplois, des honneurs, de la puissance: car Henri V va arracher à la licence la muselière qui la contenait, et ce chien fougueux va pouvoir à son gré entamer de sa dent la chair de l'innocent. O mon pauvre royaume, encore languissant des coups de la guerre civile, si tous mes soins n'ont pu te garantir des excès de la débauche et du vice, que deviendras-tu, quand la débauche sera ton unique souci? Oh! tu redeviendras un désert, peuplé de loups, tes anciens habitants.

HENRI, _se mettant à genoux_.--Oh! pardonnez-moi, mon souverain.--Sans mes larmes, l'humide obstacle qui m'a coupé la parole, j'aurais prévenu cette amère et déchirante réprimande, avant que la douleur se fût mêlée à vos paroles, et que j'eusse entendu tout ce que je viens d'entendre.--Voilà votre couronne, et que celui qui porte la couronne éternelle vous conserve longtemps celle-ci! Si je l'aime autrement que comme le gage de votre valeur et de votre renommée, que jamais je ne me relève de cette posture soumise, honorable témoignage de respect que m'enseigne le sincère et profond sentiment de mon devoir! Le ciel sait, lorsque entré dans ce lieu, je vis Votre Majesté entièrement privée de respiration, de quel froid mortel fut saisi mon coeur! Si je mens à la vérité, oh! puissé-je mourir au milieu du désordre de ma vie actuelle, sans que jamais ma vie apprenne au monde incrédule le noble changement résolu dans mon âme! Venant pour vous voir et vous croyant mort (presque mort moi-même, ô mon souverain, de l'idée que vous l'étiez), j'ai adressé la parole à cette couronne, comme si elle eût pu m'entendre, et je lui faisais ces reproches: «Les inquiétudes qui t'accompagnent ont pris pour aliment la santé de mon père. Ainsi donc, toi qui es composée de l'or le plus pur, de toutes les sortes d'or tu es le pire. Un or d'un degré moins raffiné devient bien plus précieux, puisqu'il conserve la vie quand la médecine l'a rendu potable; mais toi, le plus fin, le plus honoré, le plus célèbre de tous, tu dévores celui qui te porte.» C'était en l'accusant ainsi, mon très-honoré souverain, que je l'ai posée sur ma tête, pour m'essayer avec elle comme avec un ennemi qui avait, sous mes yeux mêmes, donné la mort à mon père: sujet de plainte pour un fidèle héritier! Mais si sa possession a souillé mon âme d'un seul sentiment de joie, ou enflé mes pensées d'aucun mouvement d'orgueil; si aucun sentiment de révolte ou de vaine présomption m'inspira l'idée de saluer sa puissance du moindre mouvement d'affection, que le ciel l'éloigne pour jamais de ma tête, et me rende semblable au plus misérable des vassaux qui se prosternent devant elle avec crainte et respect!

LE ROI.--O mon fils! c'est le ciel qui t'a inspiré l'idée de l'emporter d'ici, pour te fournir une nouvelle occasion de mieux regagner l'amour de ton père, en te justifiant avec autant de sagesse. Approche, Henri, assieds-toi près de mon lit; écoute le dernier conseil, je crois, que je doive jamais te donner. Le ciel sait, mon fils, par quelles voies détournées, par quels obliques et tortueux sentiers je suis parvenu à cette couronne; et je sais, moi, avec combien d'inquiétudes ma tête l'a portée: elle descendra sur la tienne, plus paisible, plus honorée, mieux affermie: car les reproches que m'a coûtés sa conquête vont s'ensevelir avec moi dans la terre. Elle n'a paru en moi qu'un honneur arraché d'une main violente, et un grand nombre de ceux qui m'environnaient me reprochaient le secours qu'ils m'avaient prêté pour m'en rendre maître. De là naissaient les querelles et l'effusion du sang qui chaque jour venaient troubler une paix imaginaire; tu vois avec quel péril j'ai soutenu ces audacieuses menaces. Tout mon règne n'a été, pour ainsi dire, qu'une scène où ce même sujet a été continuellement mis en action; mais aujourd'hui, ma mort change l'état des choses, car ce qui pour moi n'était qu'un bien acquis par la force tombe sur ta tête par un droit plus légitime; tu reçois et tu portes le diadème en vertu d'un titre héréditaire. Cependant, quoique tu sois plus affermi sur le trône que je n'ai pu l'être, tu ne l'es pas assez, tant que les ressentiments sont encore tout frais; et tous tes amis, ceux dont tu dois faire tes amis, n'ont été que tout récemment dépouillés de leur aiguillon et de leurs dents, dont la criminelle assistance avait fait mon élévation et dont la force pouvait me donner la crainte d'être renversé. Pour l'éviter, j'ai détruit les uns, et j'avais formé le dessein de conduire les autres à la Terre sainte, de crainte que le repos et le loisir de la paix ne leur donnassent la tentation d'examiner de trop près ma situation. Que ton soin, mon cher Henri, soit donc d'occuper dans des guerres étrangères ces esprits inquiets, afin d'user, dans une action portée hors de ce royaume, le souvenir des temps passés.--Je voudrais te parler encore; mais mes poumons sont tellement affaiblis, qu'il ne me reste plus d'haleine, et que la parole me manque entièrement. Oh! que Dieu me pardonne les moyens qui m'ont conduit à la couronne, et m'accorde que tu la puisses posséder en paix!

HENRI.--Mon bien-aimé souverain, vous l'avez gagnée, vous l'avez portée, vous l'avez soutenue, et vous me la donnez. Ma possession doit donc être légitime et paisible; et je promets de la défendre avec des efforts plus qu'ordinaires contre l'univers entier.

(Entrent le lord Jean de Lancastre, Warwick et autres lords.)

LE ROI.--Tenez, tenez, voilà mon fils Jean de Lancastre.

LANCASTRE.--Santé, paix et bonheur à mon auguste père!

LE ROI.--Tu m'apportes, ô mon fils Jean, le bonheur et la paix: mais pour la santé, hélas! elle s'est envolée sur ses jeunes ailes loin de ce tronc desséché et flétri: tu le vois, ma tâche en ce monde touche à sa fin.--Où est milord Warwick?

HENRI.--Milord Warwick!

LE ROI.--Est-il quelque nom particulier attaché à l'appartement où je me suis évanoui la première fois?

WARWICK.--On l'appelle Jérusalem, mon noble prince.

LE ROI.--Dieu soit loué! C'est là que ma vie doit finir. Il y a plusieurs années qu'on m'a prédit que je ne mourrais que dans Jérusalem: je crus à tort que ce serait dans la Terre sainte; mais portez-moi dans cette chambre: je veux qu'on m'y place: c'est dans cette Jérusalem que Henri mourra.

(Tous sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

Dans le comté de Glocester; une salle de la maison de Shallow.

_Entrent_ SHALLOW, FALSTAFF, BARDOLPH, LE PAGE.

SHALLOW.--Par la corbleu, chevalier, vous ne vous en irez pas ce soir. (_Appelant._) Holà, Davy! m'entends-tu?

FALSTAFF.--Il faut que vous m'excusiez, maître Robert Shallow.

SHALLOW.--Je ne vous excuserai point; vous ne serez point excusé: on n'admettra point d'excuses: il n'y a pas d'excuses qui tiennent: vous ne serez point excusé. Hé! Davy!

(Entre Davy.)

DAVY.--Me voilà, monsieur!

SHALLOW.--Davy, Davy, Davy.--Attendez un peu, Davy; attendez que je voie un peu,--oui c'est cela; dites à Guillaume le cuisinier, dites-lui qu'il vienne me parler.--Sir Jean, vous ne serez point excusé.

DAVY.--Vraiment, monsieur, je vous le dirai, ces ordonnances-là ne sauraient s'exécuter.--Et puis encore autre chose; est-ce en froment que nous sèmerons la grande pièce de terre?

SHALLOW.--En froment rouge, Davy; mais appelez-moi Guillaume le cuisinier: n'avez-vous pas des pigeonneaux?

DAVY.--Oui-da, monsieur. Voici aussi le mémoire du maréchal, pour les fers de chevaux et les socs de charrue.

SHALLOW.--Voyez à quoi il se monte et qu'on le paye:--sir Jean, vous ne serez point excusé.

DAVY.--Monsieur, il faut de toute nécessité un cercle neuf au baquet.--Et puis encore, monsieur, voulez-vous qu'on retienne à Guillaume quelque chose sur ses gages, pour le sac qu'il a perdu l'autre jour à la foire de Hinckley?

SHALLOW.--Certainement il m'en répondra.--Quelques pigeons, Davy, une couple de petites poulardes fines, un gigot de mouton, et puis après quelques petites drôleries, dis cela à Guillaume.

DAVY.--L'homme de guerre restera-t-il ici à coucher, monsieur?

SHALLOW.--Oui, Davy, je veux le bien traiter; un ami à la cour vaut mieux qu'un penny dans la poche. Traite bien ses gens, Davy; car ce sont de fieffés coquins, qui pourraient mordre en arrière.

DAVY.--Pas plus toujours qu'ils ne sont mordus eux-mêmes, leur linge est joliment sale.

SHALLOW.--Bien trouvé, Davy; allons, à ton affaire, Davy.

DAVY.--Je vous serais bien obligé, monsieur, de vouloir bien protéger Guillaume Visor de Woncot, contre Clément Perkers de la Colline.

SHALLOW.--Il y a déjà bien des plaintes, Davy, contre ce Visor; ce Visor est, à ma connaissance, un grand coquin!

DAVY.--J'en conviens avec Votre Seigneurie, monsieur, c'est un coquin: cependant à Dieu ne plaise qu'un coquin ne puisse pas obtenir quelque protection à la prière de son ami. Un honnête homme, monsieur, est en état de se défendre lui-même, et un coquin n'a pas cet avantage. Il y a huit ans, monsieur, que je sers fidèlement Votre Seigneurie, et si je n'ai pas le crédit, une fois ou deux par quartier, de faire avoir le dessus à un coquin contre un honnête homme, il faut convenir que j'ai bien peu de crédit auprès de Votre Seigneurie. Ce coquin est un honnête ami à moi, monsieur, c'est pourquoi je supplie Votre Seigneurie de lui accorder sa protection.

SHALLOW.--Allons, c'est bon, il ne lui arrivera pas de mal. Aie soin de tout, Davy.--Où êtes-vous, sir Jean? Allons, quittez-moi ces bottes: donnez-moi la main, monsieur Bardolph.

BARDOLPH.--Je suis bien charmé de voir Votre Seigneurie.

SHALLOW.--Je te remercie de tout mon coeur, mon cher maître Bardolph: et toi aussi (_au page_), mon grand garçon, sois le bienvenu. Allons, sir Jean.

(Shallow sort.)

FALSTAFF.--Je vous suis, mon cher maître Robert Shallow.--Bardolph, donnez un coup d'oeil à nos chevaux. (_Bardolph et le page sortent._) Si l'on me coupait en morceaux, on pourrait faire de moi quatre douzaines d'échalas barbus comme maître Shallow. C'est quelque chose d'admirable à voir que la parfaite concordance de l'esprit de ses gens avec le sien. Eux, à force de l'avoir devant les yeux, se comportent comme de sots juges de paix; et lui, à force de converser avec eux, il a pris la tournure d'un valet de juge: leurs esprits se sont si bien unis et confondus par cette société habituelle, qu'ils se jettent tous dans la même direction, comme une troupe d'oies sauvages. Si j'avais une affaire auprès de maître Shallow, je flatterais ses gens sur le crédit qu'ils ont auprès de leur maître; si j'en avais une avec ses gens, je chatouillerais maître Shallow de l'idée qu'il n'y a pas d'homme au monde qui ait plus d'autorité sur ses domestiques. Ce qu'il y a de certain, c'est que les manières ou habiles ou sottes se gagnent comme les maladies par la communication: c'est pourquoi les hommes doivent bien prendre garde à ceux qu'ils fréquentent.--Je veux tirer de ce Shallow de quoi tenir le prince Henri dans un accès de rire non interrompu pendant la durée de six mois, c'est-à-dire environ le temps de quatre plaidoiries, ou de deux procédures; et ce rire-là sera sans vacations. Oh! c'est quelque chose d'étonnant que l'effet d'un mensonge appuyé d'un long jurement, ou d'une plaisanterie faite d'un air triste, sur un gaillard qui n'a pas encore senti les épaules lui faire mal. Oh! vous le verrez rire jusqu'à ce que son visage se déforme comme un manteau mouillé mis de travers.

SHALLOW, _derrière le théâtre_.--Sir Jean!

FALSTAFF.--Je suis à vous, maître Shallow. Je suis à vous, maître Shallow.

(Il sort.)

SCÈNE II

A Westminster; un appartement du palais.

LE COMTE DE WARWICK ET LE GRAND JUGE.

WARWICK.--Qu'est-ce, milord grand juge, où allez-vous?

LE JUGE.--Comment se porte le roi?

WARWICK.--Que trop bien. Tous ses maux sont finis.

LE JUGE.--Il n'est pas mort, j'espère?

WARWICK.--Il a terminé son voyage en ce monde. Il ne vit plus pour nous.

LE JUGE.--J'aurais voulu que Sa Majesté m'eût mandé avant de mourir. Le zèle intègre avec lequel je l'ai servi pendant sa vie me laisse exposé à tous les traits de l'injustice.

WARWICK.--En effet, je crois que le jeune roi ne vous aime pas.

LE JUGE.--Je sais qu'il ne m'aime pas; aussi je m'arme de courage pour soutenir d'un front serein le poids des circonstances; elles ne peuvent me menacer d'une disgrâce plus affreuse que celle que me peint mon imagination.

(Entrent le prince Jean de Lancastre, Glocester, Clarence et autres lords.)

WARWICK.--Voici les enfants affligés de feu Henri. Oh! plût au ciel que le Henri qui est vivant eût le caractère du moins estimable de ces trois princes! Combien de nobles conserveraient leurs emplois, qui vont devenir le butin d'hommes de la plus vile espèce?

LE JUGE.--Hélas! je crains bien que tout l'Etat ne soit bouleversé.

LANCASTRE.--Bonjour, cousin Warwick.

GLOCESTER ET CLARENCE.--Bonjour, cousin.

LANCASTRE.--Nous nous abordons comme des hommes qui ont perdu l'usage de la parole.

WARWICK.--Nous pourrions bien le retrouver; mais ce que nous aurions à dire est trop triste, pour souffrir de longs discours.

LANCASTRE.--Allons! que la paix soit avec celui qui nous cause cette tristesse!

LE JUGE.--Que la paix soit avec nous, et nous préserve de devenir plus tristes encore!

GLOCESTER.--O mon cher lord! vous avez en effet perdu un ami; et j'oserais jurer que vous n'avez pas emprunté le masque de la douleur: sûrement celle que vous montrez est sentie et bien sincère.

LANCASTRE.--Quoique nul homme dans ce royaume ne puisse savoir au juste quel sera son sort, cependant vous êtes celui qui a le moins à espérer. J'en suis affligé: je voudrais bien qu'il en fût autrement.

CLARENCE.--Il faut maintenant que vous ayez des égards pour sir Jean Falstaff. Il nage contre le cours qu'a suivi votre mérite.

LE JUGE.--Aimables princes, ce que j'ai fait, je l'ai fait en tout honneur, et conduit par l'impartiale direction de ma conscience, et vous ne m'en verrez jamais solliciter le pardon par de honteuses et inutiles supplications. Si la fidélité et l'irréprochable innocence ne suffisent pas à me défendre, j'irai trouver mon maître le roi mort, et je lui dirai qui m'envoie après lui.

WARWICK.--Voici le prince.

(Entre Henri V.)

LE JUGE.--Salut! Que le ciel conserve Votre Majesté!

LE ROI.--Ce vêtement somptueux et nouveau pour moi, la majesté, ne m'est pas aussi léger que vous pouvez le croire.--Mes frères, votre tristesse est mêlée de quelque crainte. Mais c'est ici la cour d'Angleterre et non la cour de Turquie. Ce n'est point un Amurat qui succède à un Amurat; c'est Henri qui succède à Henri.--Cependant, soyez tristes, mes bons frères; car il faut l'avouer, cette tristesse vous sied; la douleur se montre en vous d'un air si noble que je veux en imiter l'exemple, et la conserver au fond de mon âme. Soyez donc tristes, mais pas plus, mes bons frères, que vous ne devez l'être, d'un fardeau qui nous est imposé en commun. Quant à moi, j'en atteste le ciel, je vous demande d'être assurés que je serai votre père et votre frère à la fois. Chargez-vous seulement de m'aimer, et moi je me charge de tous vos autres soins. Cependant pleurez Henri mort: je veux le pleurer aussi: mais vous avez un Henri vivant, qui pour chacune de vos larmes vous rendra autant d'heures de bonheur.

LANCASTRE ET LES AUTRES.--Nous n'attendons pas moins de Votre Majesté.

LE ROI, _les considérant l'un après l'autre_.--Vous me regardez d'un air inquiet; (_au juge_) et vous plus que les autres; vous êtes, je crois, bien sûr que je ne vous aime pas.

LE JUGE.--Je suis sûr que, si l'on me rend la justice qui m'est due, Votre Majesté n'a nul motif légitime de me haïr.

LE ROI.--Non? Comment un prince élevé dans de si hautes espérances pourrait-il oublier des affronts tels que ceux que vous m'avez fait subir? Quoi! réprimander, maltraiter de paroles, envoyer rudement en prison l'héritier présomptif de l'Angleterre! cela se pourrait-il aisément supporter? cela peut-il être lavé dans le Léthé? cela peut-il être pardonné?