Chapter 7
LANCASTRE.--Mon cousin Mowbray, je me félicite de vous rencontrer ici.--Salut, mon cher lord archevêque.--Et à vous aussi, lord Hastings.--Salut à tous.--Milord York, vous paraissiez plus à votre avantage, lorsqu'en cercle autour de vous, votre troupeau assemblé au son de la cloche écoutait avec respect vos instructions sur le texte des livres saints, que vous ne vous montrez aujourd'hui sous la figure d'un homme de fer, excitant, au bruit de vos tambours, une multitude de rebelles, changeant la parole en glaive et la mort en vie. Si l'homme qui occupe une place dans le coeur du monarque, qui prospère sous les rayons de sa faveur, voulait abuser du nom de son roi, hélas! à combien de méfaits ne pourrait-il pas ouvrir la carrière sous l'ombre d'une telle puissance?--C'est ce qui vous arrive, lord archevêque.--Qui n'a entendu dire cent fois combien vous étiez versé dans les livres de Dieu? Vous étiez à nos yeux l'orateur de son parlement; vous étiez, à ce qu'il nous semblait, la voix de Dieu lui-même; vous étiez l'interprète et le négociateur entre les saintes puissances du ciel et nos oeuvres de ténèbres. Oh! qui jamais pourra croire que vous abusiez du saint respect attaché à votre place, et que vous employiez la faveur et la grâce du ciel, comme un favori perfide le nom de son prince, à des actes déshonorants? Vous avez, sous le masque du zèle de la cause de Dieu, enrôlé les sujets de mon père, son lieutenant sur la terre, et vous les avez ameutés ici contre la paisible autorité du ciel et du roi.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Mon noble lord Lancastre, je ne suis point ici armé contre l'autorité de votre père; mais, comme je l'ai dit à milord Westmoreland, c'est le mauvais gouvernement des temps actuels qui, d'un commun accord, nous assemble et nous oblige à nous serrer sous cette forme irrégulière, pour maintenir notre sûreté. J'ai envoyé à Votre Grâce le détail et les articles de nos griefs, ceux que la cour a repoussés avec mépris, et qui ont produit cette hydre, fille monstrueuse de la guerre. Vous pouvez fermer d'un sommeil magique ses yeux menaçants, en nous accordant nos justes et légitimes demandes; et aussitôt la fidèle obéissance, guérie de cette fureur insensée, s'abaissera avec soumission aux pieds de la majesté.
MOWBRAY.--Sur le refus, nous sommes résolus d'essayer notre fortune, jusqu'à ce que le dernier de nous périsse.
HASTINGS.--Et quand nous péririons ici, d'autres nous suppléeront dans une seconde tentative; s'ils succombent, ils en auront d'autres pour les suppléer à leur tour: ainsi se perpétuera une succession de malheurs, et d'héritiers en héritiers cette querelle se transmettra tant que l'Angleterre verra naître des générations nouvelles.
LANCASTRE.--Vous êtes trop léger, Hastings, infiniment trop léger pour sonder ainsi la profondeur des siècles à venir.
WESTMORELAND.--Votre Grâce voudrait-elle leur répondre positivement et leur dire jusqu'à quel point vous approuvez leurs articles?
LANCASTRE.--Je les approuve tous et je les accorde volontiers, et je jure ici par l'honneur de mon sang, que les intentions de mon père ont été mal interprétées; je conviens aussi que quelques-uns de ceux qui l'entourent ont outre-passé ses intentions et abusé de son autorité. Milord, ces griefs seront redressés sans délai; sur mon âme, ils le seront. Veuillez renvoyer vos troupes dans leurs différents comtés, comme nous allons faire nous-mêmes; et ici, entre les deux armées, embrassons-nous et buvons ensemble comme des amis, afin que tous nos soldats puissent reporter chez eux ce qu'ils auront vu par leurs yeux, des témoignages de notre réconciliation et de notre amitié.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je reçois votre parole de prince de réformer ces abus.
LANCASTRE.--Je vous la donne et je la tiendrai; et sur cette promesse, je porte cette santé à Votre Grâce.
HASTINGS, _à un officier_.--Allez, capitaine, et annoncez à nos soldats les nouvelles de la paix; qu'ils reçoivent leur solde et qu'ils partent: je sais qu'ils en seront très-satisfaits.--Hâte-toi, capitaine.
(Le capitaine sort.)
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--A vous, mon noble lord Westmoreland.
WESTMORELAND.--Je vous fais raison; et si vous saviez combien il m'en a coûté de peines pour former cette paix, vous boiriez à ma santé de grand coeur; mais mon amitié pour vous se fera bientôt mieux connaître.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Je n'en doute point.
WESTMORELAND.--J'en suis bien joyeux.--A votre santé, mon cher cousin, lord Mowbray.
MOWBRAY.--Vous me souhaitez la santé fort à propos; car je viens de me sentir tout d'un coup assez malade.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Avant un malheur les hommes se sentent toujours joyeux: mais la tristesse est un présage de bonheur.
WESTMORELAND.--Eh bien, cher cousin, soyez donc gai, puisqu'une tristesse soudaine doit faire supposer qu'il vous arrivera demain quelque bonheur.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Croyez-moi, je me sens l'esprit plus léger que jamais.
MOWBRAY.--Tant pis, si votre règle est juste.
(Acclamation derrière le théâtre.)
LANCASTRE.--On vient de leur annoncer la paix: écoutez; quelles acclamations!
MOWBRAY.--Ces cris eussent été bien réjouissants après la victoire.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Une paix est une conquête. Les deux partis sont noblement vaincus sans qu'aucun y perde.
LANCASTRE, _à Westmoreland_.--Allez, milord, qu'on licencie aussi notre armée. (_Westmoreland sort._)--(_À York_.) Et consentez, mon digne lord, à ce que les troupes défilent devant nous, afin que nous apprenions par nos yeux à quels hommes nous aurions eu affaire.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _à Hastings_.--Lord Hastings, allez, et avant de licencier nos soldats, qu'on les fasse défiler près de nous.
(Hastings sort.)
LANCASTRE.--Je me flatte, milord, que nous reposerons ensemble cette nuit. (_Rentre Westmoreland._) Eh bien, cousin, pourquoi notre armée demeure-t-elle sous les armes?
WESTMORELAND.--Les chefs ayant reçu de vous l'ordre de ne pas bouger, ne veulent pas partir qu'ils ne reçoivent de votre bouche un ordre contraire.
LANCASTRE.--Ils connaissent leur devoir.
(Rentre Hastings.)
HASTINGS.--Milord, notre armée est déjà dispersée, et comme de jeunes taureaux détachés du joug, ils prennent leur course à l'est, à l'ouest, au nord, au sud.
WESTMORELAND.--Bonne nouvelle, milord Hastings: et en conséquence je vous arrête comme coupable de haute trahison,--et vous aussi, lord archevêque,--et vous aussi, lord Mowbray. Je vous accuse tous deux de trahison capitale.
MOWBRAY.--Est-ce là un procédé juste et honorable?
WESTMORELAND.--Et votre assemblée l'est-elle?
L'ARCHEVÊQUE D'YORK, _au prince_.--Voulez-vous violer ainsi votre parole?
LANCASTRE.--Je ne me suis point engagé envers toi. Je vous ai promis la réforme des abus dont vous vous êtes plaints: et sur mon honneur, j'exécuterai cette réforme avec l'exactitude la plus religieuse. Mais pour vous, rebelles, préparez-vous à subir le salaire que méritent la révolte et une conduite telle que la vôtre. Vous avez rassemblé cette armée avec la plus grande légèreté, vous l'avez conduite ici pleins d'espérances folles, et vous venez de la licencier comme des imbéciles.--Qu'on batte le tambour et qu'on poursuive les bandes errantes et dispersées: c'est le ciel qui à notre place a combattu aujourd'hui sans danger.--Que quelques-uns de vous gardent ces traîtres, jusqu'à l'échafaud, lit fatal où la trahison vient toujours rendre son dernier soupir.
(Tous sortent.)
SCÈNE III
_Entrent_ FALSTAFF ET COLEVILLE.
FALSTAFF.--Quel est votre nom, monsieur? Votre titre? Et de quel endroit êtes-vous, je vous prie?
COLEVILLE.--Je suis chevalier, monsieur, et je m'appelle Coleville de la Vallée.
FALSTAFF.--Ainsi Coleville est votre nom, chevalier votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Coleville vous restera, traître sera votre titre et le cachot sera votre demeure, demeure assez profonde. Ainsi vous ne changerez point de nom et vous serez toujours Coleville de la Vallée.
COLEVILLE.--N'êtes-vous pas sir Jean Falstaff?
FALSTAFF.--Je le vaux bien toujours, monsieur, qui que je puisse être. Vous rendez-vous, monsieur, ou bien faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? Si tu me fais suer, les larmes de tes amis me le payeront: ils pleureront ta mort. Ainsi songe à avoir peur et à trembler, et soumets-toi à ma clémence.
COLEVILLE.--Je crois que vous êtes le chevalier Falstaff, et, dans cette idée, je me rends à vous.
FALSTAFF.--J'ai une école entière de langues dans mon ventre, et il n'y en a pas une qui sache dire autre chose que mon nom. Si je n'avais qu'un ventre ordinaire, je serais simplement l'homme le plus actif qu'il y eût en Europe; mais mon ventre, mon ventre, mon ventre me perd.--Oh! voilà notre général.
(Entrent le prince Jean de Lancastre, Westmoreland et d'autres personnes.)
LANCASTRE.--La première chaleur est passée; ne poursuivez pas plus loin à présent. Rassemblez les troupes, mon cher cousin Westmoreland. (_Westmoreland sort._) A présent, Falstaff, qu'êtes-vous devenu pendant tout ce temps-ci? Quand tout est fini, c'est alors que vous paraissez. Sur ma parole, ces tours de paresseux vous fileront un jour ou l'autre quelque corde.
FALSTAFF.--Je serais bien fâché, mon prince, d'en agir autrement. Je n'ai encore connu d'autre récompense de la valeur que les rebuts et les reproches. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flèche, ou un boulet de canon? Puis-je donner à mes pauvres vieux mouvements la rapidité de la pensée? Je suis arrivé ici avec toute la célérité qui m'était possible. J'ai coulé à fond cent quatre-vingt et tant de postes; et après cela, tout harassé que je suis, j'ai encore dans ma pure et immaculée valeur, pris sir Jean Coleville de la Vallée, un des plus terribles chevaliers, des plus vaillants ennemis qu'on puisse rencontrer: mais après tout, quel mérite y a-t-il à cela? Il ne m'a pas plutôt vu, qu'il s'est rendu: de façon que je puis bien dire, avec le célèbre nez crochu de Rome: «Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.»
LANCASTRE.--Grâce à sa courtoisie, plus qu'à votre valeur.
FALSTAFF.--Je n'en sais rien; mais le voilà toujours, et c'est à vous que je le remets, et je supplie en grâce Votre Altesse que cette action soit enregistrée parmi les autres faits de cette journée: ou bien, sur mon Dieu, je la ferai mettre dans une ballade spéciale, avec mon portrait en tête, où l'on verra Coleville baisant mon pied: et quand vous m'aurez forcé à prendre ce parti, si vous ne paraissez pas tous auprès de moi aussi minces que des pièces de deux sous dorées, et si, placé dans le ciel pur de la gloire, je ne vous surpasse pas alors en éclat, comme la pleine lune surpasse les petites étincelles du firmament, semblables près d'elle à des têtes d'épingles, ne croyez jamais à la parole d'un chevalier. C'est pourquoi, laissez-moi jouir de mes droits, et souffrez que le mérite monte.
LANCASTRE.--Le tien est trop pesant pour monter.
FALSTAFF.--Eh bien! qu'il brille donc.
LANCASTRE.--Il est trop opaque.
FALSTAFF.--Enfin, qu'il lui arrive donc quelque chose, mon cher lord, qui me fasse du bien: après cela, donnez-lui le nom que vous voudrez.
LANCASTRE.--Est-ce toi qui t'appelles Coleville?
COLEVILLE.--Oui, milord.
LANCASTRE.--Tu es un fameux rebelle, Coleville.
FALSTAFF.--Et c'est un fameux fidèle sujet qui l'a pris.
COLEVILLE.--Je ne suis, milord, que ce que sont les chefs qui m'ont conduit ici. S'ils avaient voulu suivre mes conseils, vous les auriez achetés plus cher que vous n'avez fait.
FALSTAFF.--Je ne sais pas combien ils se sont vendus; mais pour toi, comme un bon garçon, tu t'es donné gratis, et je te remercie du présent que tu m'as fait de toi.
(Entre Westmoreland.)
LANCASTRE.--A-t-on cessé la poursuite?
WESTMORELAND.--On a fait retraite et on va s'occuper de l'exécution des rebelles.
LANCASTRE.--Envoyez Coleville avec ses confédérés à York, pour y être exécuté sur-le-champ. Vous, Blount, conduisez-le hors d'ici, et voyez à ce qu'il soit bien gardé.... (_Quelques-uns sortent avec Coleville._) A présent hâtons-nous de partir pour la cour, mes lords, car j'apprends que mon père est très-malade. La nouvelle de nos succès nous devancera auprès de Sa Majesté. Ce sera vous, cousin, qui vous chargerez de la lui porter pour le ranimer, tandis que nous vous suivrons sans nous presser.
FALSTAFF.--Milord, je vous en supplie, permettez-moi de traverser le comté de Glocester, et quand vous arriverez à la cour, je vous en conjure, faites un bon rapport de moi, mon prince.
LANCASTRE.--Allez, portez-vous bien, Falstaff; pour moi, comme c'est aussi mon caractère, je parlerai de vous mieux que vous ne méritez.
(Il sort.)
FALSTAFF.--Je vous souhaiterais seulement de l'esprit, cela vaudrait mieux que votre duché. De bonne foi, ce jeune homme au sang-froid ne m'aime point, il est impossible de le faire rire: mais il n'y a rien d'étonnant, cela ne boit pas de vin. Vous ne verrez jamais aucun de ces graves petits garçons tourner à bien, car leur maigre boisson leur refroidit tellement le sang, que, joignez à cela tous leurs repas de poisson, ils tombent dans des espèces de pâles couleurs masculines, et quand ils se marient ils ne font que des femelles. Ce sont pour la plupart des sots et des lâches, comme le seraient quelques-uns de nous si nous ne nous mettions pas le feu dans le ventre. Une bonne bouteille de vin de Xérès produit deux grands effets: 1º elle monte à la tête et s'empare de mon cerveau, où elle dessèche toutes les vapeurs crues, épaisses et sottes qui l'environnent. Elle rend la conception vive, légère, la remplit de tournures soudaines, animées, charmantes, qui, communiquées à la voix, naissent au moyen de la langue en excellentes saillies. Le second avantage qu'on retire de ce recommandable vin de Xérès, c'est qu'il vous réchauffe le sang, qui, auparavant froid et tranquille, laissait le foie pâle et blafard, ce qui est la marque évidente de la pusillanimité et de la lâcheté: mais le Xérès le réchauffe, et le fait courir de l'intérieur aux extrémités extérieures: il allume la figure qui, comme un phare, avertit tout le reste de ce petit royaume, l'homme, de prendre les armes: et alors la troupe des esprits vitaux, et autres moindres habitants de l'intérieur des terres vous viennent en grand nombre se porter vers leur capitaine, le coeur, qui, fier et enflé de cette suite nombreuse, exécute tout ce qu'on veut en fait d'actions de courage; et toute cette valeur vient du Xérès; de façon que la plus grande science dans les armes n'est rien, sans un peu de vin d'Espagne. C'est lui qui la met en mouvement; et le plus grand savoir n'est qu'un trésor gardé par le diable jusqu'à ce que le vin d'Espagne le fasse sortir de l'inaction, le mette en usage et en valeur. Aussi voilà pourquoi le prince Henri est brave; il avait naturellement hérité de son père un sang morne et froid; mais il l'a si bien cultivé, travaillé et engraissé, comme on fait une terre sèche, maigre et stérile, à force de s'accoutumer à boire du bon, du vrai et fertile vin d'Espagne, et à bonnes doses, qu'il est devenu chaud et très-vaillant. Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur donnerais serait de renoncer à toute maigre boisson, et de s'adonner au vin d'Espagne. (_Entre Bardolph._) Eh bien, Bardolph, quelles nouvelles?
BARDOLPH.--L'armée est tout à fait licenciée et partie.
FALSTAFF.--Soit, qu'elle aille: pour moi je vais repasser par le comté de Glocester, et là, rendre une petite visite à maître Robert Shallow, écuyer. Je le tiens déjà comme une cire que je façonne entre mes doigts, et je ne tarderai pas à lui donner l'empreinte.--Allons, partons.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Westminster.--Appartement dans le palais.
_Entrent_ LE ROI HENRI, CLARENCE, LE PRINCE HUMPHREY, WARWICK, _et autres personnes._
LE ROI.--Maintenant, lords, si le ciel donne une heureuse issue à la sanglante querelle qui retentit à nos portes, nous conduirons notre jeunesse sur de plus nobles champs de bataille, et nous ne manierons plus que des armes sanctifiées. Notre flotte est équipée, nos troupes rassemblées, les lieutenants qui doivent gouverner en notre absence revêtus des pouvoirs nécessaires; tout est au point où nous le désirons: seulement nous avons besoin d'un peu plus de forces personnelles, et nous attendons aussi que les rebelles, maintenant armés, soient rentrés sous le joug du gouvernement.
WARWICK.--Nous ne doutons pas que Votre Majesté ne jouisse bientôt de ce double avantage.
LE ROI.--Humphrey de Glocester, mon fils, où est le prince votre frère?
GLOCESTER.--Je crois, seigneur, qu'il est allé chasser à Windsor.
LE ROI.--Et avec qui?
GLOCESTER.--Je l'ignore, seigneur.
LE ROI.--Son frère Thomas de Clarence n'est-il pas avec lui?
GLOCESTER.--Non, mon bon seigneur, il est ici présent.
CLARENCE.--Que veut de moi mon seigneur et mon père?
LE ROI.--Je ne te veux que du bien, Thomas de Clarence. Par quel hasard n'es-tu pas avec le prince ton frère? Il t'aime, Thomas, et tu le négliges. Tu es placé dans son affection plus avant qu'aucun de tes frères: cultive-la, mon fils; et après que je serai mort, tu pourras revêtir entre sa puissance et tes autres frères le noble rôle de médiateur. N'omets donc rien de ce qui peut lui plaire, n'émousse point la vivacité de sa tendresse, et ne perds point l'avantage de ses bonnes grâces, en te montrant froid ou négligent pour ce qu'il désire; car il est bienveillant pour qui sait le ménager par des soins: il a une larme pour la pitié, et une main ouverte comme le jour, quand la charité l'attendrit. Et cependant si on l'irrite, il devient comme le rocher; son humeur est aussi capricieuse que l'hiver, aussi soudaine que le coup de la gelée aux premiers rayons du jour. Il faut donc se conformer soigneusement à son caractère. Quand vous le verrez disposé à la gaieté, remontrez-lui ses fautes et toujours avec respect; s'il est mal disposé, donnez-lui de l'espace et lâchez-lui le câble, jusqu'à ce que ses passions, comme une baleine amenée sur le sable, se soient consumées par leurs propres efforts. Retiens cette leçon, Thomas, et tu seras le protecteur de tes amis, un cercle d'or qui unira tellement tous tes frères, que jamais le vase où vient se mêler leur sang ne sera brisé par le poison des mauvais conseils que les années y verseront nécessairement, dût-il le travailler aussi violemment que l'aconit ou la poudre impétueuse.
CLARENCE.--Je le cultiverai avec tout le soin et toute la tendresse dont je suis capable.
LE ROI.--Pourquoi, Thomas, n'es-tu pas avec lui à Windsor?
CLARENCE.--Il n'y est pas aujourd'hui; il dîne à Londres.
LE ROI.--Et avec qui? peux-tu me le dire?
CLARENCE.--Avec Poins et le reste de cette bande qui ne le quitte pas.
LE ROI.--Le sol le plus gras est aussi celui qui produit le plus de mauvaises herbes: il en est surchargé, lui, la noble image de ma jeunesse. Aussi mes chagrins s'étendent par delà l'heure de ma mort; et des larmes de sang s'échappent de mon coeur, quand mon imagination me fait concevoir les jours d'égarement, les temps de corruption que vous allez voir, lorsque je me serai endormi avec mes ancêtres; car, aussitôt que la violence de ses goûts de débauche n'aura plus de frein, que la fougue et l'ardeur du sang seront ses seuls guides, lorsque le pouvoir viendra se joindre à ses penchants dissolus, de quel essor ne verrez-vous pas ses passions voler à la rencontre du péril et de la chute dont il sera menacé?
WARWICK.--Mon gracieux souverain, vous allez beaucoup trop loin: le prince ne fait autre chose qu'étudier ses compagnons, comme on étudie une langue étrangère. Pour la bien comprendre, il est nécessaire d'en voir et d'en apprendre jusqu'aux expressions les plus indécentes: une fois qu'on y est parvenu, Votre Altesse sait qu'on n'en fait plus d'autre usage que de les connaître pour les détester. De même, le prince, quand il sera mûri par l'âge, repoussera loin de lui ses compagnons, comme on rejette ces termes grossiers; et leur souvenir vivra seulement dans sa mémoire, comme une espèce de règle sur laquelle il mesurera la conduite et la vie des autres, tirant ainsi avantage de ses fautes passées.
LE ROI.--Il est rare que l'abeille abandonne le rayon de miel qu'elle a déposé dans un cadavre. Qui entre là? Westmoreland!
(Entre Westmoreland.)
WESTMORELAND.--Santé à mon souverain! Et puisse un nouveau bonheur s'ajouter encore à celui que je viens lui annoncer! Le prince Jean votre fils baise les mains de Votre Grâce. Mowbray, l'évêque Scroop, Hastings et tous les chefs, sont allés recevoir le châtiment des lois. Il n'y a pas maintenant une seule épée rebelle hors du fourreau, et la paix arbore partout son rameau d'olivier: Votre Majesté pourra en particulier lire à son loisir dans cet écrit la manière dont a été conduite l'action et en suivre toutes les circonstances.
LE ROI.--O Westmoreland: tu es l'oiseau d'été, qui sur les pas de l'hiver vient chanter la naissance du jour. Tenez: voici encore d'autres nouvelles!
(Entre Harcourt.)
HARCOURT.--Le ciel garde Votre Majesté d'avoir des ennemis; et lorsqu'il s'en élèvera contre vous, puissent-ils tomber comme ceux dont je viens vous apprendre le sort! Le comte Northumberland, et le lord Bardolph à la tête d'une armée nombreuse d'Anglais et d'Écossais, ont été totalement défaits par le shérif de la province d'York. Ces dépêches, s'il vous plaît de les lire, renferment dans le plus grand détail toutes les dispositions et les événements du combat.
LE ROI.--Eh! pourquoi donc ces heureuses nouvelles me rendent-elles plus malade? La fortune ne viendra-t-elle jamais les deux mains pleines? Ne tracera-t-elle jamais ses plus belles paroles qu'en sombres caractères? Tantôt elle donne l'appétit, et refuse l'aliment; c'est le sort du pauvre en santé; tantôt elle offre un festin et retire l'appétit; c'est le sort du riche, qui possède l'abondance et n'en jouit pas. Je devrais en ce moment me réjouir à ces heureuses nouvelles, et c'est en ce moment même que je sens ma vue se troubler, et ma tête se perdre. Oh! Dieu, venez à moi: je me trouve bien mal.
(Il tombe sans connaissance.)
GLOCESTER.--Que Votre Majesté prenne courage!
CLARENCE.--O mon auguste père!
WESTMORELAND.--Mon souverain, reprenez vos esprits, levez les yeux....
WARWICK.--Calmez-vous, princes: attendez; vous savez que ces accès lui sont très-ordinaires. Éloignez-vous de lui: donnez-lui de l'air: bientôt vous le verrez revenir à lui.
CLARENCE.--Non, non, il ne peut soutenir longtemps ces angoisses. Les inquiétudes et les peines continuelles de son âme ont tellement usé l'enceinte qui devait les contenir, qu'à travers sa mince épaisseur, on aperçoit la vie prête à s'échapper.
GLOCESTER.--Le peuple m'épouvante de ses récits: il a vu des animaux nés sans père, des productions monstrueuses de la nature. Les saisons ont changé leur caractère; on dirait que l'année, dans son cours, a trouvé certains mois endormis, et les a franchis d'un saut.
CLARENCE.--La rivière a éprouvé trois flux successifs que n'a séparés aucun reflux; et les vieillards, chroniques babillardes du temps passé, disent que le même phénomène arriva peu de temps avant que notre aïeul, le grand Édouard, ne tombât malade et ne mourût.
WARWICK.--Parlez plus bas, princes: le roi commence à reprendre ses sens.
GLOCESTER.--Cette apoplexie sera sûrement le mal qui terminera ses jours.
LE ROI.--Je vous prie, soulevez-moi, et m'emportez dans quelque autre chambre.... Doucement, je vous en prie. (_On emporte le roi dans une partie plus reculée de la chambre, où on le place sur un lit._) Qu'on n'y fasse aucun bruit, mes chers amis, à moins qu'une main secourable ne récrée mes sens fatigués par quelque douce musique.
WARWICK.--Qu'on fasse venir des musiciens dans la chambre voisine.
LE ROI.--Placez ma couronne ici sur le chevet de mon lit.
CLARENCE.--Ses yeux se creusent, il change visiblement.
WARWICK.--Moins de bruit, moins de bruit.
(Entre Henri.)
HENRI.--Qui de vous a vu le duc de Clarence?
CLARENCE.--Me voici, mon frère, accablé de tristesse.