Henri IV (2e partie)

Chapter 6

Chapter 63,755 wordsPublic domain

SHALLOW.--Pierre le Boeuf[49], de la prairie.

[Note 49: _Bull-calf._]

FALSTAFF.--Vraiment! Voyons un peu ce Pierre le Boeuf.

LE BOEUF.--Me voilà, monsieur.

FALSTAFF.--Devant Dieu, cela fait un drôle bien bâti. Allons, piquez-moi le Boeuf jusqu'à ce qu'il mugisse.

LE BOEUF.--Oh! mon seigneur capitaine....

FALSTAFF.--Comment donc? tu cries avant qu'on te pique?

LE BOEUF.--Ah! monsieur, je suis malade.

FALSTAFF.--Et quelle maladie as-tu?

LE BOEUF.--Un mâtin de rhume, monsieur; une toux que j'ai attrapée à force de sonner dans les affaires du roi, le jour de son couronnement, monsieur.

FALSTAFF.--Allons, tu viendras à la guerre en robe de chambre: nous ferons partir ton rhume, et nous aurons soin que tes parents sonnent pour toi.--Est-ce là tout?

SHALLOW.--Nous en avons appelé deux de plus qu'il ne vous faut; vous ne devez avoir que quatre hommes ici, monsieur; faites-moi le plaisir d'entrer et d'accepter mon dîner.

FALSTAFF.--Volontiers, j'irai boire un coup avec vous, mais je ne saurais rester à dîner. Je suis bien charmé d'avoir eu le plaisir de vous voir, maître Shallow.

SHALLOW.--Oh! monsieur le chevalier, vous souvenez-vous quand nous avons passé la nuit ensemble dans le moulin à vent des prés Saint-George?

FALSTAFF.--Ne parlons plus de cela, mon cher maître Shallow, ne parlons plus de cela.

SHALLOW.--Ah! que de farces nous avons faites cette nuit-là! et Jeanne Night-Work est-elle toujours en vie?

FALSTAFF.--Toujours, maître Shallow.

SHALLOW.--Elle ne pouvait se débarrasser de moi.

FALSTAFF.--Oh! jamais, jamais: aussi disait-elle toujours qu'elle ne pouvait pas supporter maître Shallow.

SHALLOW.--Pardieu! il n'y avait personne comme moi pour la faire enrager. C'était une bonne robe alors; se soutient-elle toujours bien?

FALSTAFF.--Oh! vieille, vieille, maître Shallow.

SHALLOW.--En effet, elle doit être vieille; il est impossible qu'elle ne soit pas vieille; certainement elle est vieille, puisqu'elle avait eu Robin Night-Work du vieux Night-Work, avant que je fusse à Saint-Clément.

SILENCE.--Il y a cinquante-cinq ans de cela.

SHALLOW.--Ah! cousin Silence, que n'as-tu vu ce que le chevalier et moi avons vu! ah! sir John!

FALSTAFF.--Nous avons entendu souvent sonner le carillon de minuit, maître Shallow.

SHALLOW.--Si nous l'avons entendu! si nous l'avons entendu! si nous l'avons entendu! en vérité, chevalier, nous pouvons bien dire que nous l'avons entendu. Notre mot du guet était _hem_! _enfants_!--Allons-nous-en dîner. Oh! les beaux jours que nous avons vus! Allons, allons.

(Falstaff, Shallow et Silence sortent.)

LE BOEUF.--Mon bon monsieur le corporal Bardolph, soyez de mes amis, et voilà la somme de quarante schellings de Henri en écus de France pour vous. En bonne vérité, monsieur, j'aimerais autant être pendu, monsieur, que de partir: et cependant, quant à moi, monsieur, ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup; mais c'est que ce n'est pas mon penchant, et quant à moi j'ai envie de rester dans ma famille; autrement, monsieur, je ne m'en soucie pas quant à moi beaucoup.

BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.

MOISI.--Et moi, mon bon monsieur le caporal capitaine, soyez de mes amis pour l'amour de ma vieille grand'mère, elle n'a personne capable de rien faire auprès d'elle quand je serai parti; elle est vieille et ne peut pas s'aider toute seule; je vous en donnerai quarante, monsieur.

BARDOLPH.--Allons, rangez-vous de côté.

FOIBLE.--Par ma foi, cela m'est égal; un homme ne peut jamais mourir qu'une fois; nous devons une mort à Dieu. Je ne porterai jamais un coeur lâche: si c'est mon sort, soit: si ce ne l'est pas, tout de même. Personne n'est trop bon pour servir son prince; et que cela tourne comme cela voudra: celui qui meurt cette année en est quitte pour l'année prochaine.

BARDOLPH.--Bien dit, tu es un brave garçon!

FOIBLE.--Non, ma foi! je ne porterai jamais un coeur lâche.

(Rentrent Falstaff et les juges de paix.)

FALSTAFF.--Allons, monsieur, quels sont les hommes que je dois avoir?

SHALLOW.--Choisissez les quatre que bon vous semblera.

BARDOLPH.--Monsieur, écoutez un peu que je vous dise un mot: j'ai[50] trois guinées pour décharger Moisi et le Boeuf.

[Note 50: Bardolph a reçu 80 schellings, ce qui fait environ 4 guinées il en vole une à son maître.]

FALSTAFF.--Bien, j'entends.

SHALLOW.--Allons, sir Jean, qui sont les quatre que vous choisissez?

FALSTAFF.--Choisissez pour moi.

SHALLOW.--Vraiment donc: Moisi, le Boeuf, Foible, et L'ombre.

FALSTAFF.--Moisi, le Boeuf!--Quant à vous, Moisi, restez chez vous jusqu'à ce que vous ne soyez plus bon pour le service. Et vous, le Boeuf, croissez jusqu'à ce que vous y soyez propre. Je ne veux point de vous autres.

SHALLOW.--Ah! sir Jean, sir Jean, ne vous faites pas tort à vous-même: ce sont vos plus beaux hommes; et je serais bien aise que vous eussiez ce qu'il y a de mieux.

FALSTAFF.--Voulez-vous m'apprendre, monsieur Shallow, à choisir un homme? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la largeur, de la stature, de la corpulence, et de toutes ces formes robustes d'un homme? Donnez-moi le coeur, monsieur Shallow. Voilà Bossu, par exemple; vous voyez quel air mal torché il a. Eh bien, c'est un homme qui vous chargera et fera partir son mousquet aussi vite que le marteau d'un chaudronnier, qui ira et viendra aussi prestement que les seaux du brasseur sortant la bière de la cuve. Et cet autre demi-visage, ce maraud de L'ombre, voilà encore un homme comme il m'en faut; cela ne présente ni surface ni but à l'ennemi; celui qui voudra tirer sur lui pourrait tout aussi facilement ajuster le tranchant d'un canif: et pour une retraite, avec quelle légèreté ce Foible, tailleur de femmes, vous saura courir! Oh! donnez-moi les hommes de rebut, et renvoyez-moi au rebut vos hommes d'élite. Mettez-moi un mousquet entre les mains de Bossu, Bardolph.

BARDOLPH, _lui faisant faire l'exercice_.--Tenez-vous, Bossu; l'arme en joue: comme cela, comme cela, comme cela.

FALSTAFF.--Allons, maniez-moi votre mousquet; comme cela; fort bien: marchez; fort bien, à merveille. Oh! il n'est rien de tel pour faire un fusilier qu'un petit, vieux, maigre, ratatiné, pelé. Par ma foi, je te dis que c'est fort bien, Bossu. Tu es un bon garçon; tiens, voilà un tester pour toi.

SHALLOW.--Il n'est pas encore passé maître là dedans; il ne l'exécute pas très-bien. Je me souviens qu'à la plaine de Mile-End, du temps que je demeurais à Saint-Clément, je faisais alors le rôle de sir Dagonet dans la farce d'Arthur; il y avait un singulier drôle de petit corps, et il vous maniait son mousquet comme cela, et puis il tournait par ici, et tournait par là, et puis en avant, et puis en arrière, comme qui dirait, _ra ta ta_, et puis comme qui dirait _pan_, et puis il s'en allait, et puis il revenait encore: ah! je n'en verrai jamais un comme lui.

FALSTAFF.--Ceux-là iront très-bien. Maître Shallow, Dieu vous garde! maître Silence, je ne ferai pas de longs compliments avec vous; adieu, messieurs, tous les deux. Je vous fais mes remercîments; j'ai encore une douzaine de milles à faire ce soir.--Bardolph, donnez à ces miliciens leur uniforme.

SHALLOW.--Sir Jean, que le ciel vous bénisse, fasse prospérer vos affaires, et nous envoie bientôt la paix! Ne repassez pas ici sans vous arrêter chez moi, que nous renouvelions notre ancienne connaissance: peut-être bien alors que je vous tiendrai compagnie pour aller à la cour.

FALSTAFF.--Je voudrais qu'il vous en prît envie, maître Shallow.

SHALLOW.--Allez, en un mot comme en mille, j'ai dit. Portez-vous bien.

FALSTAFF.--Adieu, mes chers messieurs.--Ici, Bardolph. Conduis ces hommes-là.

(Il sort.)

FALSTAFF.--A mon retour je veux soutirer ces deux juges de paix. Je connais déjà à fond le juge Shallow. Seigneur mon Dieu, combien nous autres vieillards sommes naturellement portés à mentir! Ce décharné de juge de paix n'a fait autre chose que de m'étourdir de toutes les extravagances de sa jeunesse, et de ses prouesses dans la rue de Turn-Bull[51], et jamais trois mots de suite sans une menterie, plus exactement payée à son auditeur que ne l'est l'impôt du Turc. Je me le rappelle très-bien lorsqu'il était à Saint-Clément, comme de ces figures qu'on fait, après souper, d'une pelure de fromage. Quand il était nu, il n'y avait personne qui ne le prit pour une rave fourchue surmontée d'une tête grotesquement taillée au couteau; il était si mince qu'à une vue un peu embrouillée ses dimensions auraient été tout à fait invisibles. C'était le spectre de la famine, et cependant lascif comme un singe. Les catins ne l'appellaient pas autrement que Mandragore: il suivait toujours les modes d'une lieue, et n'avait jamais de chansons à chanter à ses mauvaises servantes d'auberges que celles qu'il entendait siffler aux charretiers; et il vous les donnait avec serment pour des caprices de lui, ou le fruit de ses veilles; et voilà ce sabre de bois devenu écuyer, parlant aussi familièrement de Jean de Gaunt que s'il eût été son camarade, et je ferais bien serment qu'il ne l'a jamais vu qu'une fois dans sa vie: c'était dans la cour des joutes où Gaunt lui cassa la tête pour s'être venu fourrer parmi les officiers du maréchal. Je dis, en voyant cela, à Jean de Gaunt qu'il battait son propre nom; en effet vous l'auriez pu fourrer tout vêtu dans une peau d'anguille: l'étui d'un hautbois à trois corps lui eût fait une maison, un palais; et aujourd'hui il a des terres et des bestiaux! C'est bien, je ferai connaissance avec lui, si je reviens; et il y aura bien du malheur si je ne m'en fais une double pierre philosophale. Si le jeune goujon fait la nourriture du vieux brochet, je ne vois pas pourquoi, suivant toutes les lois de la nature, je ne le happerais pas. Que l'occasion se présente, et voilà tout.

(Il sort.)

[Note 51: La rue de Turn-Bull était le lieu le plus fréquenté par les femmes de mauvaise vie.]

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Une forêt dans la province d'York.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK, MOWBRAY, HASTINGS _et autres_.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Comment s'appelle cette forêt?

HASTINGS.--C'est la forêt de Galtrie, sauf le bon plaisir de Votre Grâce.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Arrêtons-nous ici, mes lords, et envoyez à la découverte pour reconnaître les forces de l'ennemi.

HASTINGS.--Nos espions sont déjà en campagne.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous avez bien fait.--Mes amis et mes collègues dans cette grande entreprise, je dois vous apprendre que j'ai reçu de Northumberland des lettres d'une date très-récente. Voici la teneur et la substance de ces froides lettres. Il souhaiterait, dit-il, être ici à la tête d'un corps digne de son rang: mais il n'en a pu trouver un assez nombreux, et il s'est retiré en Écosse pour laisser croître et mûrir sa fortune: il finit par demander à Dieu, de tout son coeur, que vos efforts triomphent des hasards et de la redoutable puissance de votre ennemi.

MOWBRAY.--Ainsi voilà les espérances que nous fondions sur lui échouées et mises en pièces.

(Entre un messager.)

HASTINGS.--Eh bien, quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--A l'occident de cette forêt, à moins d'un mille d'ici, les ennemis s'avancent en bon ordre, et par l'étendue de terrain qu'ils occupent, j'estime que leur nombre doit monter à près de trente mille hommes.

MOWBRAY.--C'est justement ce que nous avions supposé. Marchons vers eux, et allons les affronter sur le champ de bataille.

(Entre Westmoreland.)

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Quel est ce chef armé de toutes pièces qui s'avance droit à nous? Je crois que c'est milord Westmoreland.

WESTMORELAND.--Salut et civilités de la part de notre général, le prince lord Jean de Lancastre.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Parlez, milord Westmoreland; expliquez-vous sans crainte. Quel motif vous amène vers nous?

WESTMORELAND.--C'est donc à Votre Grâce, milord, que s'adressera principalement le fond de mon discours. Si cette rébellion s'avançait comme il lui convient, sous l'aspect d'une abjecte et vile multitude, conduite par une jeunesse sanguinaire, animée par la fureur et soutenue d'une troupe d'enfants et de mendiants; si, dis-je, la révolte maudite s'offrait ainsi sous sa forme propre, naturelle et véritable, on ne vous verrait pas, vous, mon révérend père, et tous ces nobles lords, décorer ici de vos légitimes dignités l'ignoble forme d'une basse et sanglante insurrection.--Vous, lord archevêque, dont le siége est appuyé sur la paix publique, dont la paix à la main d'argent a caressé la barbe, dont la paix a nourri la science et les bonnes lettres, dont les vêtements offrent dans leur blancheur l'emblème de l'innocence, et figurent la divine colombe et l'esprit saint de paix! pourquoi transformer si malheureusement le gracieux langage de la paix en un rude et bruyant idiome de guerre, pourquoi changer vos livres en tombeaux, votre encre en sang, vos plumes en lances, et votre langue pieuse en une éclatante trompette et un aiguillon de guerre?

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Pourquoi je me conduis ainsi? Telle est la question que vous me faites: je vais en peu de mots droit au but.--Nous sommes tous malades; les excès de notre intempérance et de nos folies ont allumé dans notre sein une fièvre ardente qui demande que notre sang soit versé. Atteint d'une pareille maladie, notre feu roi Richard en mourut. Cependant, mon très-noble lord Westmoreland, je ne me donne point ici pour le médecin de ces maux, et ce n'est point en ennemi de la paix que je me mêle dans les rangs des guerriers; mais plutôt, en étalant pour quelques moments l'appareil menaçant de la guerre, je veux forcer au régime des esprits ardents, fatigués de leur bonheur, et purger un excès d'humeur qui commence à arrêter dans nos veines le mouvement de la vie.--Je vais vous parler plus simplement. J'ai d'une main impartiale pesé dans une juste balance les maux que peuvent causer nos armes et les maux que nous souffrons, et je trouve nos griefs bien plus graves que nos torts: nous voyons quelle direction suit le cours des choses actuelles, et la violence du torrent des circonstances nous emporte malgré nous hors de notre paisible sphère. Nous avons résumé tous nos griefs, pour les montrer article par article quand il en sera temps. Nous les avons, longtemps avant ceci, présentés au roi; mais tous nos efforts n'ont pu nous obtenir audience. Lorsqu'on nous fait tort, et que nous voulons exposer nos plaintes, l'accès à son trône nous est fermé par les hommes mêmes qui ont le plus contribué aux injustices dont nous nous plaignons. Ce sont les dangers des jours tout récemment passés, et dont le souvenir est inscrit sur la terre en caractères de sang encore visibles; ce sont les exemples que chaque heure, que l'heure présente amène sous nos yeux, qui nous portent à revêtir ces armes si malséantes, non pour rompre la paix, ni aucune de ses branches, mais pour établir ici une paix qui en ait à la fois le nom et la réalité.

WESTMORELAND.--Et quand a-t-on jamais refusé d'écouter vos plaintes? En quoi avez-vous été lésé par le roi? Quel pair a jamais été suborné pour vous offenser, en telle sorte que vous puissiez vous croire autorisé à sceller aujourd'hui d'un sceau divin le livre sanglant et illégitime d'une révolte mensongère, et à consacrer l'épée cruelle de la guerre civile?

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--J'ai fait ma querelle des maux de l'État, notre frère commun, et de la cruauté exercée sur le frère né de mon sang.

WESTMORELAND.--Il n'est nullement besoin de pareille réforme, et, quand elle serait nécessaire, ce n'est pas à vous qu'elle appartient.

MOWBRAY.--Pourquoi pas à lui, du moins en partie? Et à nous tous, qui sentons encore les plaies du passé, et qui voyons le présent appesantir sur nos dignités une main injuste et oppressive?

WESTMORELAND.--Oh! mon cher lord Mowbray, jugez des événements par la nécessité des circonstances, et vous direz alors avec plus de vérité que c'est le temps et non le roi qui vous maltraite. Et cependant, quant à vous, je ne puis voir que, soit de la part du roi, soit de la part des conjonctures nouvelles, vous ayez lieu le moins du monde à fonder une plainte. N'avez-vous pas été rétabli dans toutes les seigneuries du duc de Norfolk, votre noble père, d'honorable mémoire?

MOWBRAY.--Eh! qu'avait donc perdu mon père dans son honneur, qui eût besoin d'être ranimé et ressuscité en moi? Le roi qui l'aimait fut forcé, par la situation où se trouvait l'État, de l'exiler malgré lui. Et cela, au moment où Henri Bolingbroke et lui étaient tous deux en selle et haussés sur leurs étriers; leurs chevaux hennissaient pour appeler l'éperon, leurs lances en arrêt, leurs visières baissées, leurs yeux lançant le feu à travers l'acier de leurs casques, et la bruyante trompette les animant l'un contre l'autre; alors, alors, rien ne pouvait garantir le sein de Bolingbroke de la lance de mon père. Oh! lorsque le roi jeta contre terre son bâton de commandement, sa vie y tenait suspendue; il se renversa du coup, lui et tous ceux qui depuis ont péri sous Bolingbroke, ou par jugement, ou par la pointe de l'épée.

WESTMORELAND.--Vous parlez, lord Mowbray, de ce que vous ne savez pas. Le comte d'Hereford était réputé alors pour le plus brave gentilhomme de l'Angleterre. Qui sait auquel des deux la fortune aurait souri? Mais quand votre père eût obtenu la victoire, il ne l'eût pas portée hors de Coventry; car tout le pays, d'une voix unanime, le poursuivait des cris de sa haine; et tous les voeux, tout l'amour des citoyens se portaient sur Hereford, qu'ils chérissaient avec passion, qu'ils bénissaient et prisaient plus que le roi. Mais ceci n'est qu'une pure digression.--Je viens ici, envoyé par le prince notre général, pour connaître vos griefs, pour vous annoncer de sa part qu'il est prêt à vous donner audience; et toutes celles de vos demandes qui paraîtront justes vous seront accordées; on écartera tout ce qui pourrait encore vous faire regarder comme ennemis.

MOWBRAY.--Ces offres qu'il nous fait, il nous a contraints de les lui arracher: elles viennent de sa politique, et non de son affection.

WESTMORELAND.--Mowbray, c'est présomption de votre part que de le prendre ainsi. Ces offres partent de sa clémence et non de sa crainte: car, regardez bien, notre armée est à la portée de votre vue, et sur mon honneur, elle est tout entière trop pleine de confiance pour admettre seulement la pensée de la crainte; nos rangs comptent plus de noms illustres que les vôtres; nos soldats sont plus aguerris; nos armures aussi fortes, et notre cause plus juste; ainsi, la raison veut que nos courages soient aussi bons: ne dites donc plus que nos offres sont forcées.

MOWBRAY.--A la bonne heure, mais si l'on m'en croit, nous n'accepterons aucune négociation.

WESTMORELAND.--Cela ne prouve autre chose que le sentiment d'une cause coupable. Un coffre pourri ne supporte pas d'être manié.

HASTINGS.--Le prince Jean est-il revêtu de pleins pouvoirs? son père lui a-t-il transmis son autorité pour nous entendre et régler d'une manière stable les conditions qui seront arrêtées entre nous?

WESTMORELAND.--Le nom seul de général emporte la plénitude de ces pouvoirs. Je m'étonne d'une question aussi frivole.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Eh bien, milord Westmoreland, prenez cet écrit: il renferme nos plaintes générales. Que chacun de ces abus soit réformé, et que tous ceux de notre parti qui, présents ici ou ailleurs, se trouvent intéressés dans cette entreprise, soient déchargés de toutes recherches par un pardon en forme légale et régulière; alors bornant nos volontés actuelles à ce qui nous regarde, et à la réussite de nos projets, nous rentrons aussitôt dans les bornes du respect, et nous enchaînons nos armes au bras de la paix.

WESTMORELAND.--Je vais mettre cet écrit sous les yeux du général. Si vous voulez, milords, nous pouvons nous joindre et nous aboucher à la vue de nos deux armées, et tout terminer, soit par la paix, que le ciel veuille rétablir! soit en recourant sur le lieu même de nos discussions, aux épées qui doivent les décider.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Nous y consentons, milord.

(Westmoreland sort.)

MOWBRAY.--Quelque chose en moi me dit que les conditions de notre paix ne peuvent jamais être solides.

HASTINGS.--Ne craignez rien: si nous pouvons la faire sur des bases aussi larges et aussi absolues que celles que renferment nos conditions, notre paix sera solide comme le rocher.

MOWBRAY.--Oui, mais l'opinion que le roi conservera de nous sera telle, que la cause la plus légère, le prétexte le moins fondé, la première idée, le plus vain soupçon, lui rappelleront toujours le souvenir de notre révolte; et quand, avec la foi la plus loyale, nous serions les martyrs de notre zèle pour lui, nos actions seront toujours sassées et ressassées si rudement, que les épis les plus pesants sembleront aussi légers que la paille, et que le bon grain ne sera jamais séparé du mauvais.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Non, non, milord, faites bien attention.--Le roi est las d'éplucher des torts si légers et si vains: il a reconnu qu'un soupçon éteint par la mort en fait renaître deux plus violents sur les héritiers de la vie qu'on a sacrifiée: il effacera donc entièrement les noms inscrits sur ses tablettes, et ne gardera plus de témoin qui puisse rappeler à sa mémoire le souvenir de ses pertes passées; car il sait bien qu'il ne peut jamais, au gré de ses soupçons, purger ce royaume de tout ce qui lui porte ombrage. Ses ennemis ont si lestement pris racine entre ses amis, que dans ses efforts pour extirper un ennemi, il ébranle du même coup et soulève un ami, si bien que cette nation, comme une épouse dont les piquantes injures ont irrité sa fureur jusqu'aux coups, au moment où il va frapper, place devant elle son enfant, et tient le châtiment qu'il voulait lui faire subir suspendu dans la main déjà levée sur elle.

HASTINGS.--D'ailleurs, le roi a tellement usé toutes ses verges sur les dernières victimes qu'aujourd'hui il manque même d'instrument pour châtier; en sorte que sa puissance, telle qu'un lion sans griffes, menace, mais ne peut saisir.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Cela est vrai;--et soyez bien sûr, mon bon lord maréchal, que si nous faisons bien constater aujourd'hui notre pardon, notre paix, comme un membre rompu et rejoint, n'en deviendra que plus solide par sa rupture.

MOWBRAY.--Allons, soit; voici milord Westmoreland qui revient vers nous.

(Rentre Westmoreland.)

WESTMORELAND.--Le prince est à quelques pas d'ici. Vous plaît-il, milords, de venir joindre Sa Grâce à une distance égale de nos deux armées?

MOWBRAY.--Monseigneur York, au nom de Dieu, avancez le premier.

L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Prévenez-moi et saluez le prince.--(_A Westmoreland._) Milord nous vous suivons.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une autre partie de la forêt.

_D'un côté entrent_ MOWBRAY, L'ARCHEVÊQUE D'YORK, HASTINGS _et d'autres lords; de l'autre_ LE PRINCE JEAN DE LANCASTRE, WESTMORELAND, _des officiers, suite._