Henri IV (2e partie)

Chapter 5

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[Note 40: _Drinks off candles ends for fluss dragons._ C'était un acte de galanterie que d'avaler pour l'amour de sa maîtresse des choses repoussantes et même dangereuses; le _fluss dragon_ était une amande qu'on faisait brûler dans un bol d'eau-de-vie. Le courage consistait à l'avaler tout enflammée, et l'adresse à exécuter cette opération sans se faire mal.]

HENRI.--Ce moyen de roue-là ne mériterait-il pas bien qu'on lui coupât les oreilles?

POINS.--Battons-le sous les yeux de sa maîtresse.

HENRI.--Regarde si ce vieux décrépit ne se fait pas gratter la tête comme un perroquet.

POINS.--N'est-il pas singulier que le désir survive ainsi tant d'années à la faculté de pécher?

FALSTAFF.--Embrasse-moi, Doll.

HENRI.--Saturne et Vénus en conjonction cette année! Que dit l'almanach là-dessus?

POINS.--Et voyez un peu son valet, ce Trigon enflammé, lécher les vieilles tablettes de son maître, son livre de notes, sa conseillère.

FALSTAFF.--C'est pour me flatter que tu me caresses ainsi.

DOROTHÉE.--Non, sur ma foi, c'est de bien bon coeur.

FALSTAFF.--Ah! je suis vieux, je suis vieux.

DOROTHÉE.--Je t'aime mille fois mieux que je n'aime aucun de tous ces galeux de jeunes gens que tu vois là.

FALSTAFF.--Quelle étoffe veux-tu avoir pour te faire une mante? Je dois recevoir de l'argent jeudi; tu auras un joli bonnet demain. Allons, une chanson joyeuse: il se fait tard, nous irons nous mettre au lit.--Tu m'oublieras, quand je serai parti!

DOROTHÉE.--Sur mon honneur, tu vas me faire pleurer, si tu parles comme cela. Eh bien, essaye seulement, pour voir si je me parerai une fois avant ton retour.--Mais allons, écoute la fin de la chanson.

FALSTAFF.--Un peu de vin d'Espagne, François.

HENRI ET POINS, _se présentant à lui_.--Tout à l'heure, tout à l'heure, monsieur.

FALSTAFF, _reconnaissant le prince_.--Ah! quelque bâtard du roi! Et n'est-ce pas là Poins, son frère?

HENRI.--Oh! globe de péchés, où l'on ne pourrait apercevoir un continent[41], quelle vie mènes-tu là?

[Note 41: _Globe of sinful continents._ Le jeu de mots ne pouvait se traduire littéralement; il a fallu tâcher d'en conserver quelque chose, non pour le mérite, mais pour l'exactitude.]

FALSTAFF.--Meilleure que la tienne; je suis un gentilhomme, et toi, un tireur de vin.

HENRI.--Ce que je suis venu tirer, mon cher monsieur, ce sont vos oreilles.

L'HÔTESSE.--Oh! que Dieu conserve ta Grâce! Par ma foi, sois le bienvenu à Londres. Que le seigneur bénisse ton aimable figure! Oh! Jésus! vous voilà donc revenu du pays de Galles?

FALSTAFF.--Te voilà donc, mâtin; tu es folle, engeance de roi (_portant la main sur Dorothée_), je te le jure par sa peau flexible et son sang corrompu, tu es le bienvenu!

DOROTHÉE.--Qu'est-ce que c'est que ça, gros butor que vous êtes? Je vous méprise.

POINS, _au prince_.--Milord, si vous ne prenez pas la chose dans le premier feu, il vous fera perdre l'envie de vous venger, et tournera le tout en plaisanterie.

HENRI.--Comment! infâme mine à suif, avec quel mépris n'avez-vous pas parlé de moi tout à l'heure en présence de cette sage, honnête et vertueuse dame?

L'HÔTESSE.--Dieu bénisse votre excellent coeur! Elle est bien tout cela, sur mon honneur.

FALSTAFF.--Est-ce que tu m'as entendu?

HENRI.--Oui; et vous m'avez reconnu aussi, comme le jour où vous vous sauvâtes auprès de Gadshill. Vous saviez certainement que j'étais derrière vous, et vous avez dit tout cela exprès pour mettre ma patience à l'épreuve.

FALSTAFF.--Oh! non, non, non, tu te trompes; je ne croyais pas que tu fusses à portée de m'entendre.

HENRI.--Je veux vous forcer à avouer l'insulte que vous m'avez faite de dessein prémédité; et alors je saurai bien comment vous arranger.

FALSTAFF.--Il n'y avait pas d'insulte, Hal; sur mon honneur, il n'y avait pas d'insulte.

HENRI.--Comment! en me dépréciant, en m'appelant panetier, taille-pain, et je ne sais encore comment.

FALSTAFF.--Point d'insulte, Hal.

POINS.--Quoi! ce ne sont pas là des insultes?

FALSTAFF.--Pas du tout, point d'insulte, du tout, Ned, honnête Ned. Je l'ai déprécié devant les méchants, afin que les méchants ne se prissent point d'amour pour lui: en quoi faisant, j'ai joué le rôle d'un véritable ami, d'un fidèle sujet, et ton père doit me remercier pour cela. Il n'y a point là d'insulte, Hal; pas du tout, Ned, pas du tout: non, mes enfants, pas du tout.

HENRI.--Vois donc, si de peur et de pure lâcheté tu n'insultes pas à présent cette vertueuse dame, pour te tirer d'affaire avec nous? Est-elle du nombre des méchants? Ton hôtesse que voilà, en est-elle? Ce pauvre petit page en est-il un? Ou bien cet honnête Bardolph, dont le nez brûle de zèle, est-il un méchant?

POINS.--Réponds donc, vieil arbre mort, réponds donc!

FALSTAFF.--Le diable a déjà marqué Bardolph à tout jamais, et son visage est la cuisine particulière de Lucifer, où il ne fait autre chose que de lui rôtir de la vermine: quant à ce petit page, il a un bon ange à ses côtés; mais le diable est plus fort que lui.

HENRI.--Pour les femmes....

FALSTAFF.--Il y en a une qui est déjà en enfer; elle brûle, la pauvre diablesse. Quant à l'autre, je lui dois de l'argent; si pour cela elle doit être damnée ou non, c'est ce que je ne sais pas.

L'HÔTESSE.--Oh! pour cela non, je vous assure.

FALSTAFF.--A te dire le vrai, je ne le crois pas non plus; je crois que tu es quitte pour cet article. Mais, pardieu! il y a une autre affaire contre toi; de souffrir qu'on mange de la viande chez toi, en contravention à la loi! C'est pourquoi je pense que tu hurleras.

L'HÔTESSE.--Tous ceux qui tiennent auberge en font autant: qu'est-ce qu'un gigot de mouton ou deux durant tout un carême?

HENRI.--Et vous, ma belle dame?

DOROTHÉE.--Que dit Votre Grâce?

FALSTAFF.--Ce que dit Sa Grâce, elle le dit tout à fait à contre-coeur.

L'HÔTESSE.--Qui frappe si fort à la porte? Voyez qui est à la porte, François.

(Entre Peto.)

HENRI.--Eh bien, Peto, quelle nouvelle?

PETO.--Le roi votre père est à Westminster; vingt courriers bien las et bien épuisés arrivent du nord; et chemin faisant j'ai rencontré et passé une douzaine de capitaines, nu-tête et suant à grosses gouttes, qui frappaient à tous les cabarets, et demandaient si l'on n'avait pas vu sir Jean Falstaff.

HENRI.--Sur mon Dieu, Poins, je me sens bien coupable de profaner ainsi à des sottises un temps si précieux, tandis que la tempête de la révolte, comme le vent du sud accompagné de noires vapeurs, commence à fondre en orage sur nos têtes nues et désarmées. Donnez-moi mon épée et mon manteau. Bonsoir, Falstaff.

(Sortent Henri, Poins, Peto et Bardolph.)

FALSTAFF.--Voilà que m'arrivait le plus friand morceau de la soirée, et il faut partir sans y mettre la dent! Encore frapper à la porte! Qu'est-ce que c'est? qu'y a-t-il donc encore?

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Il faut que vous vous rendiez à la cour tout de suite; il y a là-bas une douzaine de capitaines qui vous attendent à la porte.

FALSTAFF, _au page_.--Payez les musiciens, petit drôle; adieu, hôtesse; adieu, Dorothée: vous voyez, mes enfants, comme les gens de mérite sont recherchés. L'homme inutile peut dormir, tandis que l'homme de courage est appelé partout. Adieu, mes enfants: si l'on ne me fait pas partir en poste sur-le-champ, je vous reverrai avant de m'en aller.

DOROTHÉE.--Je ne saurais parler. Si mon coeur n'est pas prêt à crever!... Enfin, mon cher Jack, aie bien soin de toi.

FALSTAFF.--Adieu, adieu.

L'HÔTESSE.--Allons, porte-toi bien: il y aura vingt-neuf ans à la saison des pois verts que je te connais, mais pour un homme plus honnête et plus sincère.... Enfin, porte-toi bien.

BARDOLPH, _appelant dans l'intérieur_.--Mistriss Tear-Sheet!

L'HÔTESSE.--Qu'est-ce qu'il y a?

BARDOLPH.--Dites à mistriss Tear-Sheet de venir parler à mon maître.

L'HÔTESSE.--Oh! cours vite, Dorothée; cours, cours, ma bonne Dorothée.

(Elles sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

Une chambre du palais.

_Entre_ LE ROI _en robe de chambre, accompagné d'un page_.

LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici; mais recommande-leur de lire auparavant ces lettres, et d'en bien méditer le contenu. Fais diligence. (_Le page sort._) Combien de milliers de mes plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil, ô bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, comment donc t'ai-je effrayé, que tu ne veuilles plus appesantir mes paupières, et plonger dans l'oubli mes sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes grabats, où tu t'assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les chambres parfumées des grands, sous la pourpre d'un dais magnifique, où les sons d'une douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et laisses-tu la couche des rois semblable à la boîte d'une horloge, ou à la cloche qui sonne l'alarme? Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et périlleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par le sommet les vagues scélérates, hérissent leurs têtes monstrueuses, et les suspendent aux mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu dans ces heures terribles accorder ton repos au mousse trempé des flots, tandis qu'au sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicité par tous les moyens et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables. La tête qui porte une couronne ne repose jamais avec calme!

(Entrent Warwick et Surrey.)

WARWICK.--Mille bonjours à Votre Majesté!

LE ROI.--Est-ce que nous sommes déjà au matin?

WARWICK.--Il est une heure passée.

LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous deux.--Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées?

WARWICK.--Oui, mon souverain.

LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger est tout près du coeur.

WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant dans sa constitution, et l'on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes.--Milord Northumberland sera bientôt refroidi.

LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes; tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et s'écouler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de l'Océan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes! Oh! si l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, ne songerait plus qu'à fermer le livre, s'asseoir et mourir.--Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis que Richard et Northumberland, amis déclarés, prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils étaient en guerre. Il n'y a que huit ans que ce même Percy était l'homme le plus près de mon coeur; il travaillait sans relâche comme un frère pour mes intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent alors? (_A Warwick._) C'était vous, cousin Névil, autant que je m'en puis souvenir. Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous voyons maintenant avoir été prophétiques: «Northumberland, toi l'échelle avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la nécessité seule ait abaissé l'État, à tel point que la souveraineté et moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la corruption qu'il renferme.» Et il poursuivit, prédisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.

WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement propre à nous représenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait éclore. D'après l'inévitable loi des choses, le roi Richard pouvait clairement concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d'autre terrain que vous.

LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité. C'est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont forts de cinquante mille hommes.

WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée, répétant à la fois la voix et l'écho, double toujours les objets de la crainte.--Que Votre Grâce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête; et pour vous consoler encore davantage, j'ai reçu l'avis que Glendower est mort. Votre Majesté a été malade toute cette quinzaine, et ces heures prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver votre mal.

LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques étaient terminées, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre sainte.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une cour devant la maison du juge de paix Shallow, dans le comté de Glocester.

_Entrent_ SHALLOW et SILENCE, _chacun de son côté, suivi de_ MOULDY, SHADOW, WART, FEEBLE et BULLCALF.

SHALLOW, _à Silence_.--Venez, venez, venez: votre main, monsieur, votre main, monsieur; vous êtes bien matinal, par ma foi! Comment se porte mon cher cousin Silence?

SILENCE.--Bonjour, mon cher cousin Shallow.

SHALLOW.--Et comment se porte ma cousine votre femme, et votre charmante fille, et la mienne, ma filleule Hélène?

SILENCE.--Ah! ce n'est pas un merle blanc.

SHALLOW.--Qu'on en dise tout ce qu'on voudra, je gage que mon cousin Guillaume est un habile garçon à présent. Il est toujours à Oxford, n'est-ce pas?

SILENCE.--Oui vraiment, et cela me coûte beaucoup.

SHALLOW.--Vous l'enverrez bientôt, je pense, aux écoles de droit. J'étais autrefois de celle de Saint-Clément, où je crois qu'on parle encore, et qu'on parlera longtemps de cet étourdi de Shallow.

SILENCE.--On vous appelait le vigoureux Shallow, alors, cousin.

SHALLOW.--Oh! pardieu, j'avais toutes sortes de noms. Et en vérité, il n'y avait rien que je ne fusse capable de faire, et rondement encore. Il y avait moi et le petit Jean Doit, du comté de Stafford, et le noir George Bare, et François Pickbone, et Guillaume Squelle, un fameux lutteur[42]: je suis sûr que, dans toutes les écoles de droit, on n'aurait pas trouvé quatre autres vauriens de tapageurs comme nous; et j'ose dire que nous savions bien où déterrer le gibier, et que nous avions le meilleur à commandement. Il y avait aussi dans ce temps-là avec nous Jean Falstaff, aujourd'hui sir Jean, alors tout jeune et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.

[Note 42: _A Colswold man._ Les jeux de Colswold étaient célèbres alors pour les exercices d'adresse et de force.]

SILENCE.--Est-ce le même sir Jean, cousin, qui va venir ici bientôt pour des recrues?

SHALLOW.--Le même, le même sir Jean, précisément le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan[43] à la porte du palais, qu'il n'était encore qu'un marmot pas plus haut que cela: et le même jour, je me suis battu avec un certain Samson Stock-Fish, qui tenait une boutique de fruitier derrière les écoles de Gray. Oh! les bonnes farces que j'ai faites! Et de voir aujourd'hui combien il y a de mes vieilles connaissances de mortes!

[Note 43: _Skogan_ était un poëte qui suivait la cour de Henri IV, et composait des ballades et des moralités. Il paraît avoir été un homme sérieux et nullement fait pour se trouver compromis avec un mauvais sujet de l'espèce de Falstaff. Mais on a le recueil des mauvaises plaisanteries d'un autre _Skogan_, espèce de bouffon qui vivait du temps d'Édouard IV. Shakspeare paraît les avoir confondus, ou peut-être est-ce un anachronisme qu'il prête à dessein à Shallow pour faire ressortir un de ses mensonges.]

SILENCE.--Nous les suivrons tous, cousin.

SHALLOW.--Oh! cela est certain, cela est certain, très-sûr, très-sûr: la mort (comme dit le psalmiste) est certaine pour tous, tous mourront.--Combien une bonne paire de boeufs à la foire de Stampford?

SILENCE.--Pour vous dire la vérité, cousin, je n'y ai pas été.

SHALLOW.--Oui, la mort est certaine.--Et le vieux Double de votre ville est-il toujours en vie?

SILENCE.--Mort, monsieur.

SHALLOW.--Mort! Voyez, voyez, il tirait bien de l'arc; et il est mort! Il avait un beau coup de fusil. Jean de Gaunt l'aimait beaucoup, et gageait beaucoup d'argent sur sa tête. Mort! il vous tapait dans le blanc à deux cent quarante pas, et vous aurait lancé un trait à deux cent quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix pas, que cela vous aurait enchanté à voir.--A quel prix la vingtaine de brebis à présent?

SILENCE.--C'est selon ce qu'elles sont: une vingtaine de bonnes brebis peut aller à dix guinées.

SHALLOW.--Et comme cela, le pauvre vieux Double est donc mort?

(Entrent Bardolph et une autre personne avec lui.)

SILENCE.--Voilà, je crois, deux des gens de sir Jean Falstaff.

BARDOLPH.--Bonjour, mes bons messieurs; lequel de vous deux est le juge Shallow?

SHALLOW.--Je suis Robert Shallow, monsieur, un pauvre gentilhomme de ce comté, et l'un des juges de paix du roi. Que désirez-vous de moi?

BARDOLPH.--Mon capitaine, monsieur le juge, se recommande à vous; mon capitaine, sir Jean Falstaff, homme de belle taille, pardieu! et un très-vaillant chef de recrues.

SHALLOW.--Il me fait bien de la grâce, monsieur; je l'ai connu un excellent espadonneur: comment se porte ce bon chevalier? Oserai-je demander comment se porte milady son épouse?

BARDOLPH.--Excusez-moi, monsieur, mais un soldat n'est pas si mal accommodé que de n'avoir qu'une femme.

SHALLOW.--C'est bien dit, par ma foi, monsieur; et, en vérité, c'est bien dit. Mieux accommodé! Il est bon! Oui, en vérité, il est bon! Les bonnes phrases sont très-certainement et ont toujours été en grande recommandation. Accommodé,--cela vient d'_accommodo_: fort bien! c'est une bonne phrase[44]!

[Note 44: _Accommodate_ était une expression à la mode.]

BARDOLPH.--Pardonnez, monsieur, mais j'ai entendu dire ce mot-là. Comment dites-vous, une phrase? Par le jour qui luit, je ne sais pas ce que veut dire _phrase_; mais je soutiendrai, l'épée à la main, que ce mot est un très-bon mot de soldat, et un mot d'un sens très-avantageux. Oui, accommodé, c'est-à-dire qu'un homme est, comme on dit, accommodé; ou bien, quand un homme est ce qu'on appelle.... par quoi.... et comment... il peut passer pour accommodé, ce qui est une excellente chose.

(Arrive Falstaff.)

SHALLOW.--Vous avez raison; tenez, voilà le bon sir Jean qui arrive. Donnez-moi votre chère main; que Votre Seigneurie donne sa chère main. Sur ma parole, vous avez bon visage; vous portez vos années à faire plaisir. Soyez le bienvenu, mon cher sir Jean.

FALSTAFF.--Je suis charmé de vous voir en bonne santé, mon cher maître Robert Shallow. C'est maître Sure-Card que voilà, je pense?

SHALLOW.--Non, sir Jean; c'est mon cousin Silence, mon confrère.

FALSTAFF.--Cher monsieur Silence, vous étiez bien fait pour être juge de paix.

SILENCE.--Votre Seigneurie est la bienvenue.

FALSTAFF.--Pardieu! il fait bien chaud!--Messieurs, m'avez-vous fait ici une demi-douzaine d'hommes bons à recruter?

SHALLOW.--Vraiment oui, monsieur. Voulez-vous prendre la peine de vous asseoir?

FALSTAFF.--Voyons-les, s'il vous plaît.

SHALLOW.--Où est la liste, où est la liste, où est la liste? Attendez, attendez, attendez. Allons, allons, allons, allons. Oui ma foi, monsieur. (_Il fait l'appel._) Ralph Moisi[45]? Qu'ils viennent dans l'ordre où je les appelle. Qu'ils viennent dans l'ordre, qu'ils viennent dans l'ordre. Voyons, où est Moisi?

[Note 45: _Mouldy._ Il a fallu traduire les noms des recrues, sans quoi les plaisanteries de Falstaff auraient été incompréhensibles.]

MOISI.--Ici, sous votre bon plaisir.

SHALLOW.--Que pensez-vous de celui-ci, sir Jean? C'est un garçon bien membré, jeune, fort, et qui vient de bonne famille.

FALSTAFF.--Est-ce toi qui t'appelles Moisi?

MOISI.--Oui, sous votre bon plaisir.

FALSTAFF.--Il n'est que plus pressé de t'employer.

SHALLOW.--Ha, ha, ha! cela est excellent, ma foi! Ce qui est moisi a besoin d'être employé plus tôt que plus tard. Singulièrement bon! Bien dit, par ma foi! Fort bien dit!

FALSTAFF.--Piquez-le.

MOISI.--Oh! piqué, je le suis de reste. Si vous aviez pu me laisser tranquille! Ma vieille grand'mère ne saura où donner de la tête pour trouver quelqu'un qui lui fasse son ménage et les gros travaux. Vous n'aviez pas besoin de me piquer; il y en a tant d'autres plus en état que moi!

FALSTAFF.--Allons, paix, Moisi: vous marcherez. Moisi, il est temps qu'on vous emploie.

MOISI.--Qu'on m'emploie?

SHALLOW.--Paix, drôle, paix; rangez-vous de côté: savez-vous à qui vous parlez?--Voyons l'autre, sir Jean. Attendez. Simon L'ombre[46]!

[Note 46: _Shadow._]

FALSTAFF.--Vraiment, je veux l'avoir celui-là; ce doit être un soldat bien frais.

SHALLOW.--Où est L'ombre?

L'OMBRE.--Me voilà, monsieur.

FALSTAFF.--L'ombre, de qui es-tu fils?

L'OMBRE.--Je suis l'enfant de ma mère, monsieur.

FALSTAFF.--L'enfant de ta mère! c'est assez vraisemblable; et l'ombre de ton père, l'enfant de la femelle est l'ombre du mâle: il y en a beaucoup de cette espèce, vraiment, mais pas beaucoup où le père ait mis du sien.

SHALLOW.--Vous convient-il, sir Jean?

FALSTAFF.--L'ombre conviendra fort en été, pique-le; nous avons comme cela beaucoup d'ombres qui remplissent les cadres.

SHALLOW.--Thomas Bossu[47]!

[Note 47: _Wart._]

FALSTAFF.--Où est-il?

BOSSU.--Me voilà, monsieur.

FALSTAFF.--T'appelles-tu Bossu?

BOSSU.--Oui, monsieur.

FALSTAFF.--Tu es, ma foi, un bossu bien bossu.

SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur le chevalier?

FALSTAFF.--Il n'est pas nécessaire, car son équipage est bâti sur son dos, et son corps ne tient qu'avec des épingles: ne le piquez pas davantage.

SHALLOW.--Ha, ha, ha! C'est à faire à vous, chevalier, c'est à faire à vous! Je vous fais mon compliment.--François Foible[48].

[Note 48: _Feeble._]

FOIBLE.--Me voilà, monsieur.

FALSTAFF.--Quel métier fais-tu, Foible?

FOIBLE.--Tailleur pour femmes, monsieur.

SHALLOW.--Le piquerai-je, monsieur?

FALSTAFF.--Si vous voulez; mais si c'eût été un tailleur d'hommes, c'est à vous qu'il aurait piqué des points. Feras-tu bien autant de trous dans le corps d'armée de l'ennemi que tu en as fait dans une jupe de femme?

FOIBLE.--J'y ferai tout mon possible, monsieur; vous n'en pouvez pas demander davantage.

FALSTAFF.--C'est bien dit, mon cher tailleur pour femmes, bien dit, courageux Foible. Tu seras aussi vaillant qu'un pigeon en colère, ou que la plus magnanime des souris. Piquez bien le tailleur de femmes, maître Shallow, profondément, monsieur Shallow.

FOIBLE.--J'aurais été bien charmé que Bossu fût parti aussi, monsieur.

FALSTAFF.--Je serais bien charmé que tu fusses tailleur pour hommes, afin que tu pusses le raccommoder et le mettre en état d'aller. Je ne peux pas faire un simple soldat d'un homme qui a un si gros corps derrière lui. Cette raison doit vous suffire, très-vigoureux Foible.

FOIBLE.--Aussi suffira-t-elle, monsieur.

FALSTAFF.--Je te suis bien obligé, respectable Foible.--Qui est-ce qui vient après?