Chapter 4
POINS.--«J'imiterai les honorables Romains en brièveté.»--Certainement, c'est brièveté d'haleine qu'il veut dire, courte respiration.--«Je te fais bien des compliments, je te fais mon compliment[27], et puis je prends congé de toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il abuse de tes bontés à tel point, qu'il proteste que tu dois épouser sa soeur Nel.... Repens-toi du temps mal employé comme tu pourras; et sur ce, adieu. Tout à toi, oui ou non; c'est-à-dire suivant que tu en useras: Jean Falstaff, avec mes familiers; Jean avec mes frères et soeurs; et sir Jean avec tout le reste de l'Europe....»--Mon prince, je veux tremper cette lettre dans du vin d'Espagne, et la lui faire manger.
[Note 27: _I commend me to thee, I commend thee, commend to_, faire des compliments de la part de quelqu'un. _Commend lover._]
HENRI.--Ce sera lui faire manger une vingtaine de ses mots. Mais est-il vrai que vous parliez de moi sur ce ton, Ned? Faut-il que j'épouse votre soeur?
POINS.--Je voudrais que la pauvre fille n'eût pas une pire fortune. Mais je n'ai jamais dit cela.
HENRI.--Oh çà! voilà comme nous perdons sottement notre temps; et les esprits des sages reposent dans les nuées, et se moquent de nous. Votre maître est-il à Londres?
BARDOLPH.--Oui, milord.
HENRI.--Où soupe-t-il? Le vieux cochon mange-t-il toujours dans sa vieille auge?
BARDOLPH.--Au vieil endroit, milord, à Eastcheap.
HENRI.--Quelle est sa compagnie?
LE PAGE.--Des Éphésiens, milord, de la vieille église.
HENRI.--A-t-il des femmes à souper avec lui?
LE PAGE.--Non, milord, point d'autres que la vieille madame Quickly, et mistriss Doll Tear-Sheet.
HENRI.--Qu'est-ce que cette païenne-là?
LE PAGE.--Une femme bien comme il faut, monsieur; une des parentes de mon maître.
HENRI.--Ah! parente, comme les génisses de la paroisse le sont au taureau banal du village. N'irons-nous point les surprendre, Ned, au milieu de leur souper?
POINS.--Je suis votre ombre, mon prince, je vous suis partout.
HENRI, _au page_.--Toi, petit drôle, et toi Bardolph, pas un mot à votre maître de mon arrivée à la ville. Voilà pour payer votre silence.
BARDOLPH.--Je n'ai plus de langue, monsieur.
LE PAGE.--Et pour la mienne, monsieur, je la gouvernerai.
HENRI.--Bonjour. Cette Dorothée Tear-Sheet doit être quelque coin de place.
POINS.--Je vous en réponds, et aussi publique que la route de Saint-Albans à Londres.
HENRI.--Comment pourrions-nous faire, pour voir ce soir Falstaff tout à fait dans sa figure naturelle, sans en être aperçus?
POINS.--Nous n'avons qu'à mettre chacun une veste et un tablier de cuir, et le servir à table, comme des garçons de cabaret.
HENRI.--De dieu devenir taureau! Terrible chute! Ça fut le cas de Jupiter. De prince devenir apprenti! c'est une métamorphose bien basse; ce sera la mienne, car il faut qu'en tout point l'exécution réponde à la folie du projet. Suis-moi, Ned.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Warkworth.--Devant le château.
_Entrent_ NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND et LADY PERCY.
NORTHUMBERLAND.--Je t'en conjure, ma tendre épouse, et toi aussi, ma chère fille, laissez un libre cours à mes pénibles affaires; n'empruntez pas la couleur des circonstances, et ne soyez pas, comme elles, fâcheuses à Percy.
LADY NORTHUMBERLAND.--J'ai cessé toutes représentations: je ne dirai plus rien. Faites ce que vous voudrez. Que votre prudence soit votre guide.
NORTHUMBERLAND.--Hélas! ma chère femme, mon honneur est engagé, et mon départ peut seul le racheter.
LADY PERCY.--Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez point à ces guerres. Il a été un temps, mon père, où vous avez violé votre parole, quoiqu'elle vous fût alors bien plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre fils Percy, lorsque mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna plusieurs fois ses regards vers le nord, pour y voir son père lui amener une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici? C'étaient deux honneurs de perdus, le vôtre et celui de votre fils. Quant au vôtre... veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui de votre fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la voûte grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux faits d'armes toute la chevalerie de l'Angleterre: il était véritablement le miroir devant lequel venait s'étudier toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas de jambes que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature, était comme l'accent des braves. Ceux dont le son de voix était naturellement calme et modéré échangeaient, pour être en tout semblables à lui, cette perfection contre une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions de caractère, en tout il était l'objet d'attention, le miroir, le modèle et le livre sur lequel se façonnaient tous les autres. C'est lui, lui, ce prodige, ce miracle parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second, que vous avez laissé, sans le seconder, affronter l'horrible dieu de la guerre avec tous les désavantages, et vous attendre sur ce champ de mort où il ne vit rien qui pût le défendre, que le son du nom de _Hotspur_. Voilà comment vous l'avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à son ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de votre honneur avec les autres que vous ne le fûtes avec lui! Laissez-les seuls. Le maréchal et l'archevêque sont en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement la moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue au cou de Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth!
NORTHUMBERLAND.--Malheur à vous; ma belle-fille; en déplorant toujours d'anciennes fautes, vous m'enlevez tout mon courage! Il faut que je parte et que j'aille dans ces lieux y braver le danger, ou bien le danger viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins préparé.
LADY NORTHUMBERLAND.--Oh! fuyez en Écosse, jusqu'à ce que la noblesse et le peuple armés aient fait un premier essai de leur puissance.
LADY PERCY.--S'ils gagnent du terrain et remportent l'avantage sur le roi, alors joignez-vous avec eux, comme une colonne d'acier qui ajoutera des forces à leur force. Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les d'abord s'essayer.--Voilà comment a fait votre fils, comment vous avez souffert qu'il fît, et voilà comment je suis devenue veuve. Et je n'aurai jamais assez de vie pour arroser de mes pleurs ce souvenir[28], afin de le faire croître et s'élever jusqu'aux cieux, en mémoire de mon noble époux.
[Note 28: _To rain upon remembrance._ _Remembrance_, souvenir, est le nom qu'on donne au romarin, gage de fidélité soit aux vivants, soit à la mémoire des morts. (V. _Romeo et Juliette_.)]
NORTHUMBERLAND.--Allons, allons, rentrez avec moi. Mon âme est dans l'état de la mer, lorsque, montée jusqu'à sa plus grande hauteur, elle demeure arrêtée et immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre. Je serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons me retiennent.--Je me résoudrai à aller en Écosse, et j'y veux rester jusqu'à ce que les circonstances et les occasions exigent mon secours et ma présence.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
A Londres.--A la taverne de la _Tête-de-Sanglier_ à Eastcheap.
DEUX GARÇONS DE CABARET.
PREMIER GARÇON.--Que diable as-tu apporté là? des poires de messire-jean? Tu sais bien que sir Jean ne peut pas supporter la vue d'un messire-jean[29].
[Note 29: _Apple-John_, espèce de pomme.]
SECOND GARÇON.--Par la messe, tu as raison. Le prince mit une fois devant lui une assiette de messires-jeans, et lui dit que c'étaient cinq autres sir Jean. Puis, ôtant son chapeau, il dit: _je prends congé de ces six chevaliers tout secs, tout ronds, tout vieux, tout ridés_. Cela le blessa au coeur; mais il a oublié cela.
PREMIER GARÇON.--A la bonne heure, mets le couvert et sers. Vois aussi si tu ne pourrais pas découvrir où Sneak fait son vacarme; car mistriss Dorothée Tear-Sheet serait bien aise d'entendre de la musique. Dépêche: il fait très-chaud dans la chambre où ils sont à souper, et ils vont passer dans celle-ci tout à l'heure.
SECOND GARÇON.--Sais-tu que le prince va venir avec M. Poins, et qu'ils mettront nos vestes et nos tabliers, et qu'il ne faut pas que M. le chevalier le sache? C'est Bardolph qui est venu nous en prévenir.
PREMIER GARÇON.--Oh! il y aura grand réveillon; cela fera un excellent tour!
SECOND GARÇON.--Je m'en vais voir si je ne pourrai pas trouver Sneak.
(Il sort.)
(Entrent l'hôtesse Quickly et miss Dorothée Tear-Sheet.)
L'HÔTESSE.--Mon cher coeur, vous m'avez l'air à présent d'être dans une excellente température; votre pouls bat aussi extraordinairement qu'on puisse souhaiter: et votre couleur, je vous assure, est aussi rouge qu'une rose. Mais vous avez trop bu de Canarie; et c'est un vin merveilleusement pénétrant, et qui vous parfume le sang avant qu'on ait le temps de dire «qu'est-ce que c'est donc que cela?» Comment vous sentez-vous à présent?
DOROTHÉE.--Beaucoup mieux qu'auparavant; hem!
L'HÔTESSE.--Ah! voilà ce qui s'appelle bien parler! Un bon coeur vaut de l'or. Tenez, voilà sir Jean.
(Entre Falstaff chantant.)
FALSTAFF.--_Quand Arthur parut à la cour._--Videz le pot de chambre. (_Le garçon sort._)--_Et c'était un digne roi_... Eh! comment vous va, ma chère Dorothée?
L'HÔTESSE.--Il vient de lui prendre une faiblesse, en vérité.
FALSTAFF.--C'est comme elles sont toutes, il leur en prend à tout moment[30].
[Note 30: _Sick of a calm_ (malade d'un calme), dit l'hôtesse pour _sick of a qualm_ (malade d'avoir eu trop chaud); et Falstaff répond: _So is all her sect; an they be once in a calm they are sick_ (voilà comme elles sont toutes: dès qu'on les laisse en repos elles sont malades).]
DOROTHÉE.--Vilain cancre que vous êtes, c'est là toute la consolation que vous me donnez?
FALSTAFF.--Vous faites les cancres un peu gras, mistriss Doll.
DOROTHÉE.--Je les fais, moi? C'est la gloutonnerie et la maladie qui les font; ce n'est pas moi qui les fais.
FALSTAFF.--Si le cuisinier aide à la gloutonnerie, vous aidez à la maladie, Doll. Nous vous avons pris bien des choses, Doll; nous vous avons pris bien des choses. Convenez-en, moyenne vertu, convenez-en.
DOROTHÉE.--Oui vraiment, nos chaînes, nos bijoux!
FALSTAFF.--_Vos rubis, perles et boutons[31]._--Pour bien servir, vous le savez, il faut se tenir ferme, aller à la brèche la pique en avant, et se remettre courageusement entre les mains des chirurgiens. Il faut s'aventurer sur les pièces...
[Note 31: _Your brooches, pearls and owches._]
DOROTHÉE.--Allez vous faire pendre, anguille boueuse, allez vous faire pendre.
L'HÔTESSE.--Sur mon Dieu, c'est toujours la même histoire; vous ne pouvez pas vous voir une fois sans vous quereller. Vous êtes tous deux, par ma foi, aussi peu compatissants que des rôties desséchées. Vous ne savez pas supporter les _confirmités_ l'un de l'autre; jour de Dieu, il faut bien que l'un des deux supporte, et ce doit être vous (_à Dorothée_). Vous êtes le vase le plus fragile, comme on dit, le vase vide.
DOROTHÉE.--Et comment un vase vide et fragile pourrait-il supporter ce gros tonneau plein? Il a dans son ventre toute la cargaison d'un marchand de Bordeaux. Vous n'avez jamais vu de vaisseau la cale si bien garnie. Allons, Jack, je veux que nous nous quittions bons amis. Tu vas aller à la guerre, et si je te reverrai jamais ou non, c'est ce dont personne ne se soucie guère, n'est-ce pas?
LE GARÇON.--Monsieur, l'enseigne Pistol est là-bas, qui voudrait bien vous parler.
FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce tapageur-là! Qu'on ne le laisse pas monter ici; c'est le drôle le plus mal embouché qu'il y ait en Angleterre.
L'HÔTESSE.--Si c'est un tapageur, qu'il n'entre pas ici; non, sur ma foi, il faut que je vive avec mes voisins, je ne veux point de tapageurs: je suis en bonne réputation avec ce qu'il y a de mieux. Fermez la porte; on ne reçoit point de tapageurs ici. Je n'ai pas vécu si longtemps, pour avoir du tapage à présent: fermez la porte, je vous en prie.
FALSTAFF.--Écoute donc, hôtesse?
L'HÔTESSE.--Je vous en prie, calmez-vous, sir Jean, je ne souffre pas que les tapageurs mettent les pieds ici.
FALSTAFF.--Écoute donc: c'est mon enseigne.
L'HÔTESSE.--Bah! ta ta! sir Jean, ne m'en parlez pas: votre enseigne de tapageur ne mettra pas le pied chez moi. J'étais l'autre jour chez M. Tisick le député, et il m'a dit comme ça:--pas plus tard que mercredi dernier,--_Voisine Quickly_,--dit-il; M. Dumb, notre prédicateur, était là.--_Voisine Quickly_, dit-il, _recevez les gens civils_; _car_, dit-il, _vous avez une mauvaise réputation_; et il disait cela, je sais bien pourquoi; _car_, dit-il, _vous êtes une honnête femme, et qu'on estime; c'est pourquoi, prenez garde aux hôtes que vous recevez chez vous: n'y souffrez point_, dit-il, _de ces drôles qu'on appelle tapageurs_. Il n'en vient point ici. Vous seriez tout émerveillé d'entendre ce que disait monsieur Tisick. Non, absolument, je ne veux point de tapageurs.
FALSTAFF.--Ce n'en est pas un, hôtesse. Il est beau joueur, lui. Vous le taperiez à votre aise comme un tout petit lévrier; il ne se prendrait pas de querelle avec une poule de Barbarie, s'il lui voyait seulement hérisser ses plumes en signe de colère.--Garçon, appelez-le.
L'HÔTESSE.--Un joueur, dites-vous? Je ne fermerai jamais ma porte à un honnête homme ni à un joueur, mais je n'aime pas le tapage. Sur ma foi, je suis toute sens dessus dessous, quand on dit: faisons tapage. Tâtez un peu seulement, messieurs, comme je tremble, voyez-vous. Ah! je vous en réponds.
DOROTHÉE.--Oui, en vérité, hôtesse.
L'HÔTESSE.--Si je tremble? Oh! oui, en bonne vérité, je tremble comme une feuille de tremble. Tenez, je ne peux pas souffrir les tapageurs.
(Entrent Pistol, Bardolph et le page.)
PISTOL.--Dieu vous garde, sir Jean!
FALSTAFF.--Soyez le bienvenu, enseigne Pistol. Tenez, Pistolet[32], je vous charge d'un verre de vin d'Espagne; faites feu sur mon hôtesse.
[Note 32: _Pistol_ signifie pistolet, et les plaisanteries de Falstaff portent sur cette acception du mot. On peut supposer que Falstaff emploie ici le diminutif.]
PISTOL.--De bon coeur, sir Jean, elle peut compter sur deux balles.
FALSTAFF.--Elle est à l'épreuve du pistolet, mon cher, vous ne sauriez lui faire mal.
L'HÔTESSE.--Non pas, on ne me fera pas boire ainsi par épreuve ni à coups de pistolet. On ne me ferait pas boire quand cela ne me convient pas, pour le service d'homme au monde, entendez-vous?
PISTOL.--Eh bien, à vous donc, mistriss Dorothée, c'est vous que j'attaque.
DOROTHÉE.--M'attaquer, moi! je te méprise, vilain galeux. Qu'est-ce que c'est donc qu'une misérable canaille comme ça, un drôle, un filou, un va-nu-pieds? Veux-tu me laisser tranquille, coquin moisi? veux-tu me laisser tranquille? c'est pour ton maître que je suis faite.
PISTOL.--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais, mistriss Dorothée.
DOROTHÉE.--Veux-tu me laisser tranquille! coquin de voleur, vilain bouchon, veux-tu me laisser tranquille! Par ce verre de vin, je te flanque mon couteau dans ton groin crotté, si tu fais l'insolent avec moi. Laisse-moi tranquille, gredin de petit Pierre, mauvais bretailleur éreinté. Et depuis quand, je vous en prie, cela s'appelle-t-il monsieur? Comment! deux aiguillettes sur l'épaule? Voyez donc ça.
PISTOL.--Pour cette affaire-là votre collerette ne mourra que de ma main.
FALSTAFF.--Allons finissons, Pistol. Je ne trouverais pas bon que vous vinssiez à vous oublier ici. Débarrassez-nous de votre personne, Pistolet.
L'HÔTESSE.--Non, mon bon capitaine Pistol; pas ici, mon cher capitaine.
DOROTHÉE.--Toi capitaine! abominable damné de filou; n'as-tu pas honte de t'entendre appeler capitaine? Si les capitaines étaient de mon avis, vous seriez bâtonné pour avoir pris ce nom-là avant de l'avoir gagné. Vous capitaine! Un gredin! Et pourquoi? pour avoir déchiré dans un mauvais lieu la collerette de quelque pauvre coquine. Lui capitaine! puisse-t-il être pendu, le coquin! Mangeur de pruneaux cuits et de vieux gâteaux secs! Capitaine! Ces vilains-là parviendront à rendre le nom de capitaine aussi odieux que le mot _occuper_[33], qui était une très-bonne expression avant qu'ils la déshonorassent; c'est à quoi les capitaines feront bien de prendre garde.
[Note 33: _Occupy_, _occupier_, _occupant_, étaient devenus, à ce qu'il paraît, par l'usage qu'on en avait fait, des expressions obscènes.]
BARDOLPH.--Je t'en prie, va-t'en, mon cher enseigne.
FALSTAFF.--Écoute un peu, mistriss Doll.
PISTOL.--Non pas, je te dis la chose comme elle est, caporal Bardolph. Je suis capable de la mettre en loques; il faut que je sois vengé.
LE PAGE.--Je t'en prie, va-t'en.
PISTOL.--Je la verrai plutôt damnée dans l'étang maudit de Pluton, au fin fond de l'enfer, avec l'Érèbe et tous les plus vilains tourments. Prenez la ligne et le hameçon; je dis, à bas, à bas, chiens! à bas, drôles! N'avons-nous pas Hirène ici[34]?
[Note 34: _Have we not hiren here?_ Il est absolument impossible de donner aucune explication satisfaisante sur les allusions et les citations dont se compose le langage de Pistol. Tirées pour la plupart de pièces de théâtre aujourd'hui inconnues, et pour la plupart encore défigurées par ce burlesque personnage, elles pouvaient avoir pour le public du temps de Shakspeare un mérite entièrement perdu aujourd'hui, et ne laissent plus saisir que l'intention du rôle. Il paraît bien, au reste qu'_hiren_ était, en style d'argot, une des dénominations des filles publiques (_huren_ en allemand). Il serait possible aussi qu'en raison de la consonnance de ce mot avec _iron_ (fer), les tapageurs du temps eussent donné ce même nom à leur épée.]
L'HÔTESSE.--Mon bon capitaine.... Tranquillisez-vous, il est bien tard; je vous en supplie, apaisez votre colère.
PISTOL.--Soyons de bonne humeur, je le veux bien; mais des chevaux de transport, de mauvaises rosses d'ânes gorgés de nourriture, qui ne peuvent faire plus de trente milles par jour, iront-ils se comparer aux César, aux Cannibal, aux Grecs Troyens? Non, qu'ils soient plutôt damnés avec le roi Cerbère, et puisque les cieux mugissent, nous ne nous troublerons pas pour des bagatelles.
L'HÔTESSE.--En vérité, capitaine, ce sont là des paroles bien dures.
BARDOLPH.--Va-t'en, bon enseigne, tout cela finirait par de la brouille.
PISTOL.--Que les hommes meurent comme des chiens, que les écus se donnent comme des épingles! N'avons-nous pas Hirène ici?
L'HÔTESSE.--Sur ma parole, capitaine, il n'y a ici personne comme cela. Par mon salut, est-ce que vous croyez que je la cacherais? Pour l'amour de Dieu, point de bruit.
PISTOL.--Eh bien, mange donc et engraisse-toi, ma belle Callipolis: allons, verse-moi du vin d'Espagne. _Si fortuna me tormenta, sperato me contenta._ Est-ce qu'une bordée nous fait peur? Non, non: que l'ennemi fasse feu.... Un peu de vin d'Espagne; et toi, mon cher coeur (_A son épée qu'il pose à terre_), mets-toi là. Eh bien donc, est-ce là tout, n'aurons-nous pas le _et cætera_?
FALSTAFF.--Pistol, je voudrais être tranquille ici.
PISTOL.--Mon cher chevalier, je vous baise le poing; nous avons vu les sept étoiles.
DOROTHÉE.--Jette-le à bas des escaliers. Je ne veux pas supporter le galimatias de ce drôle-là.
PISTOL.--Me jeter à bas des escaliers, comme si nous ne connaissions pas les haquenées de Galloway[35]!
[Note 35: _Galloway nags_, chevaux de louage.]
FALSTAFF.--Bardolph! lance-le-moi au bas des escaliers comme un petit palet: s'il ne fait ici rien autre chose que de dire des riens, il y comptera pour rien.
BARDOLPH.--Allons, descendez l'escalier tout à l'heure.
PISTOL.--Comment! faudra-t-il donc en venir aux incisions? Allons-nous tirer du sang? (_Il saisit son épée._) Eh bien, cela étant, que la mort me berce, qu'elle m'endorme, qu'elle abrége mes tristes jours; allons, que les trois soeurs défilent ici de cruelles, d'effroyables, de larges blessures. Allons, Atropos, viens, je te dis.
L'HÔTESSE.--Oh! mon Dieu; voilà de belles affaires!
FALSTAFF, _à son page_.--Donne-moi ma rapière, garçon.
DOROTHÉE, _à Falstaff_.--Oh! je t'en prie, Jack, je t'en prie, ne va pas dégainer.
FALSTAFF.--Descends-moi les escaliers.
L'HÔTESSE.--Voilà un beau vacarme! Ah! je renoncerai à tenir maison plutôt que de consentir à me voir exposée à toutes ces palpitations et ces frayeurs. Oh! il va y avoir du carnage, j'en suis sûre. Hélas! mon Dieu, remettez vos épées dans le fourreau, remettez vos épées dans le fourreau.
(Sortent Pistol et Bardolph.)
DOROTHÉE.--Je t'en prie, Jack, calme-toi, le drôle est parti. Ah! que vous êtes un courageux mâtin de petit vilain!
L'HÔTESSE.--N'êtes-vous pas blessé à l'aine? Il me semble que je l'ai vu vous pousser un mauvais coup dans le ventre.
(Rentre Bardolph.)
FALSTAFF.--L'avez-vous mis à la porte?
BARDOLPH.--Oui, monsieur, le misérable était ivre; vous l'avez blessé à l'épaule, monsieur.
FALSTAFF.--Le drôle! venir m'insulter!
DOROTHÉE.--Ah! cher petit coquin! hélas! pauvre singe, comme te voilà tout en sueur! Attends, laisse-moi t'essuyer le visage.--Viens donc, mauvaise canaille.--Ah! pendard, par ma foi, je t'aime. Tu es aussi courageux qu'Hector de Troie, tu vaux cinq Agamemnon, et dix fois mieux que les neuf preux.--Ah! vilain!
FALSTAFF.--Un gredin de maraud! Je ferai sauter ce drôle-là dans la couverture.
DOROTHÉE.--Fais-le, si tu l'oses, pour l'amour de moi; si tu le fais, je te le revaudrai dans une paire de draps[36].
[Note 36: _I'll canvas thee between a pair of sheets._]
(Les musiciens arrivent.)
LE PAGE.--Monsieur, la musique est arrivée.
FALSTAFF.--Eh bien, qu'ils jouent! Jouez, messieurs. Assieds-toi sur mon genou, Doll. Un gredin de fanfaron! Le pendard m'a échappé comme du vif-argent.
DOROTHÉE.--Oui, par ma foi, et tu le suivais comme une église. Dis donc, mâtin, dis donc, mon joli petit cochon de la Saint-Barthélemy[37], quand est-ce que tu cesseras de te battre le jour et de t'escrimer la nuit, et que tu commenceras à raccommoder ton vieux corps pour l'autre monde?
[Note 37: La foire de la Saint-Barthélemy était une foire célèbre en Angleterre.]
(Entrent derrière eux le prince Henri et Poins, déguisés en garçons de cave.)
FALSTAFF, _sans faire attention à eux, à sa Dorothée_.--Tais-toi, mon coeur, ne parle pas comme une tête de mort[38]; ne me fais pas souvenir de ma fin.
[Note 38: Du temps de Shakspeare, la grande élégance pour les femmes de l'espèce de Dorothée était de porter au doigt du milieu une bague représentant une tête de mort.]
DOROTHÉE.--Dis-moi un peu, mon petit ami, quel homme est le prince?
FALSTAFF.--C'est un assez bon garçon, taillé en lame de couteau: il aurait fait un fort bon panetier, il aurait coupé le pain à merveille.
DOROTHÉE.--On dit que Poins, par exemple, ne manque pas d'esprit.
FALSTAFF.--Lui, de l'esprit? Le diable l'emporte, le magot! Son esprit est aussi épais que de la moutarde de Tewksbury: il n'y a pas plus de sens chez lui que dans une tête de maillet.
DOROTHÉE.--Comment se fait-il donc que le prince l'aime tant?
FALSTAFF.--Parce que leurs jambes sont de la même dimension, qu'il joue fort bien au petit palet, qu'il mange de l'anguille de mer assaisonnée de fenouil[39], qu'il avale des bouts de chandelle en guide de brûlots[40], qu'il court à cheval sur un bâton avec les petits garçons, qu'il saute à pieds joints par-dessus des tabourets, qu'il jure de bonne grâce, qu'il porte des bottes bien collées, précisément à la forme de la jambe, et qu'il ne cause point de querelles entre les gens en rapportant les histoires secrètes; enfin, pour une foule d'autres qualités futiles de cette sorte, qui dénotent un pauvre génie et un corps adroit; et voilà ce qui fait que le prince l'admet auprès de lui; car le prince est tout à fait de la même espèce; il ne faudrait pas ajouter à leur poids celui d'un cheveu pour faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre.
[Note 39: _Eats conger and fennel._ L'anguille de mer, assaisonnée de fenouil, passait pour donner des forces.]