Chapter 9
FALSTAFF, _se levant lentement_.--M'ouvrir! Oh! si tu me fais ouvrir aujourd'hui, je vous permets aussi de me saler et de me manger demain. Sangbleu! il était grand temps de contrefaire le mort, ou ce colérique ferrailleur d'Écossais m'aurait acquitté de tout, écot et impôts. Contrefaire? J'en ai menti; je n'ai rien contrefait: c'est mourir qui est contrefaire; car il ne fait plus que contrefaire l'homme, celui qui n'a plus la vie d'un homme. Mais contrefaire le mort, lorsque par ce moyen-là on vit, ce n'est point contrefaire. C'est bien la véritable et la parfaite image de la vie. La meilleure portion de la valeur, c'est la prudence; et c'est par cette portion précieuse que j'ai sauvé ma vie.--Morbleu, je suis encore effrayé de ce salpêtre de Percy, tout mort qu'il est.--Mais s'il n'était aussi qu'une mort contrefait, et qu'il allât se relever, j'aurais peur que ce ne fût une meilleure contrefaçon que la mienne; je veux donc assurer son affaire. Oui, et puis je jurerai que je l'ai tué. Quoi! n'aurait-il pas pu se relever aussi bien que moi? Il n'y a que des yeux qui pussent me démentir, et personne ne me voit.... C'est pourquoi, mon ami (_il donne un coup d'épée à Percy_), encore cette blessure de plus dans la cuisse, et vous allez venir avec moi.
(Il charge Hotspur sur son dos.)
(Rentrent le prince Henri et le prince Jean de Lancastre.)
HENRI.--Allons, mon frère, tu as bravement étrenné ton épée vierge encore.
LANCASTRE.--Mais doucement: qui voyons-nous là? Ne m'avez-vous pas dit que ce gros corps était mort?
HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et sanglant sur la poussière.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos yeux sans le témoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais.
FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. (_Jetant le corps de Percy à terre_.) Voilà Percy: si votre père veut me donner quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu'il tue lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer.
HENRI.--Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t'ai vu mort.
FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au mensonge.--Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine, et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire, à la bonne heure; sinon, le péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.
LANCASTRE.--C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais entendu.
HENRI.--C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon.... Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des plus belles paroles que je puisse trouver. (_On sonne la retraite_.) Les trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère: allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis sont morts, et lesquels survivent.
(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)
FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!--Si je deviens plus grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin d'Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit vivre.
(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)
SCÈNE V
Une autre partie du champ de bataille.
_Les trompettes sonnent. Entrent_ LE ROI HENRI, LE PRINCE HENRI, LE PRINCE JEAN, WESTMORELAND _et d'autres, avec_ WORCESTER ET VERNON, _prisonniers_.
LE ROI.--C'est ainsi que la révolte trouve toujours son châtiment! Malveillant Worcester! ne vous avons-nous pas offert à tous votre grâce, votre pardon, dans des termes pleins d'amitié? devais-tu tourner nos offres en sens contraire, et abuser de la mission dont t'avait chargé ton neveu! trois chevaliers de notre armée que cette journée a vus périr, un noble comte et bien d'autres encore seraient en vie à cette heure, si, comme le dirait un chrétien, tu avais loyalement travaillé à rétablir entre nos armées une haute concorde.
WORCESTER.--Ce que j'ai fait, ma propre sûreté m'a forcé de le faire; et je supporterai patiemment mon sort, puisqu'il m'accable sans que je puisse l'éviter.
LE ROI.--Conduisez Worcester à la mort, et Vernon aussi. Quant aux autres coupables, nous y réfléchirons. (_Les gardes emmènent Worcester et Vernon_.) Quel est l'état du champ de bataille?
HENRI.--Quand l'illustre Écossais, le lord Douglas, a vu que la fortune du combat l'abandonnait entièrement, le noble Percy mort et toutes ses troupes atteintes de la peur, il a fui avec le reste de son armée, et, tombant du haut d'une colline, il s'est tellement fracassé, que ceux qui le poursuivaient l'ont pris. Douglas est dans ma tente; et je conjure Votre Majesté de me permettre de disposer de lui.
LE ROI.--De tout mon coeur.
HENRI.--Ce sera donc vous, mon frère Jean de Lancastre, qui remplirez cet honorable office de générosité. Allez trouvez Douglas, et rendez-lui la faculté d'aller où il lui plaira, libre et sans rançon. Sa valeur, qui s'est signalée aujourd'hui sur nos casques, nous apprend comment se doivent encourager de si hauts faits, même au sein de nos ennemis.
LE ROI.--Voici ce qui nous reste à faire.--C'est de diviser notre armée. Vous, mon fils Jean, et vous, cousin Westmoreland, vous marcherez vers York avec la plus grande diligence, pour aller à la rencontre de Northumberland et du prélat Scroop, qui, suivant ce que nous apprenons, sont en armes, et dans une grande activité. Moi et vous, mon fils Henri, nous marcherons vers la province de Galles, pour combattre Glendower et le comte des Marches.--Encore une défaite pareille à cette journée, et la rébellion perdra toute sa force dans ce royaume. Et puisque l'affaire va si bien, ne prenons point de repos que nous n'ayons reconquis tout ce qui nous appartient.
(Ils sortent.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
End of Project Gutenberg's Henri IV (1re partie), by William Shakespeare