Henri IV (1re partie)

Chapter 3

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HOTSPUR.--Je pressens le tout. Sur ma vie, cela réussira.

NORTHUMBERLAND.--Toujours tu lâches la meute avant que la chasse soit ouverte.

HOTSPUR.--Quoi? Il n'est pas possible que ce plan ne soit excellent. Et ensuite l'armée d'Écosse et d'York!.... Ah! elles se joindront à Mortimer.

WORCESTER.--C'est ce qui arrivera.

HOTSPUR.--Sur ma foi, c'est un projet merveilleusement imaginé.

WORCESTER.--Et nous n'avons pas peu de raisons de nous hâter. Il s'agit de sauver nos têtes en nous mettant à la tête d'une armée[18]; car nous aurions beau nous conduire aussi modestement que nous pourrions, le roi se croira toujours notre débiteur, et pensera que nous nous jugeons mal récompensés, jusqu'à ce qu'il ait trouvé moyen de nous payer complétement; et voyez déjà comme il commence à nous retrancher toute marque d'amitié.

[Note 18: _To save our heads by raising of a head_:

_Head_, armée, corps de troupes.]

HOTSPUR.--C'est un fait, c'est un fait. Nous serons vengés de lui.

WORCESTER.--Cousin, adieu.--N'avancez dans cette entreprise qu'autant que mes lettres vous indiqueront la route que vous avez à suivre. Quand l'occasion sera mûre, et elle va l'être incessamment, je me rendrai secrètement près de Glendower et du lord Mortimer; c'est là que vous et Douglas et toutes nos forces, d'après mes mesures, se trouveront à la fois heureusement réunies; et alors nos bras vigoureux seront chargés de nos fortunes, maintenant incertaines entre nos mains.

NORTHUMBERLAND.--Adieu, mon bon frère. Nous réussirons, j'en ai la confiance.

HOTSPUR.--Adieu, mon oncle. Oh! que les heures puissent amener promptement l'instant où les champs de bataille, les coups, les gémissements, applaudiront à nos jeux!

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Rochester.--Une cour d'auberge.

_Entre_ UN VOITURIER _avec une lanterne à la main_.

PREMIER VOITURIER.--Holà! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je veux que le diable m'emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la cheminée neuve, et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon!

LE VALET D'ÉCURIE, _derrière le théâtre_.--On y va, on y va.

PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est écorchée sur les épaules que cela passe la permission.

(Entre un autre voiturier.)

SECOND VOITURIER.--Les pois et les fèves sont humides ici comme le diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que Robin le palefrenier est mort.

PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort.

SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme une tanche.

PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été depuis le premier chant du coq.

SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot; cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée, et les puces s'engendrent dans vos chambres par fourmilières.

PREMIER VOITURIER.--Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu être pendu, allons donc!

SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à Londres aussi loin que Charing-Cross.

PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai là des dindons, dans mon panier, qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève! N'as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre; n'as-tu pas de conscience?

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?

PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures.

GADSHILL.--Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon cheval dans l'écurie.

PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un tour qui en vaut deux comme celui-là.

GADSHILL, _au second voiturier_.--Je t'en prie, prête-moi la tienne.

SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.

GADSHILL.--Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres?

SECOND VOITURIER.--Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés.

(Les voituriers s'en vont.)

GADSHILL.--Hé! holà, garçon!

LE GARÇON, _derrière le théâtre_.--Prêt à la main, dit le filou.

GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu ne diffères pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.

LE GARÇON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir tout à l'heure.

GADSHILL.--Mon garçon, s'ils ne rencontrent pas les clercs de Saint-Nicolas[19], je te donne ce cou que voilà.

LE GARÇON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement qu'un coquin le peut faire.

GADSHILL.--Que viens-tu me chanter avec ton bourreau? Si jamais je suis pendu, nous serons une grosse paire de pendus; car si on me pend, le vieux sir Jean sera pendu avec moi, et tu sais bien qu'il n'est pas étique.--Bah! il y a encore d'autres Troyens[20] qui, pour le seul plaisir de se divertir, veulent bien se prêter à faire honneur à la profession: des gens qui, si on venait à mettre le nez dans nos affaires, se chargeraient, pour leur propre réputation, de tout arranger. Ce n'est pas avec de la canaille de voleurs à pied, de ces estafiers à vous arrêter pour six sous, et ces crânes à moustaches, la trogne rougie de bière, que je suis associé; mais c'est avec de la noblesse, des gens tranquilles, des bourgmestres, de grands propriétaires, gens qui peuvent soutenir la gageure, plus prêts à frapper qu'à parler, plus prêts à parler qu'à boire, plus prêts à boire qu'à prier; et cependant je mens, car ils ne font autre chose que de prier leur sainte, qui est la bourse du public; la prier? non, c'est plutôt la piller, car ils sont toujours à lui courir sus pour en garnir leurs bottes[21]. Nous volons comme dans un château, tête levée; nous savons la recette de la poudre de fougère; nous marchons invisibles[22].

[Note 19: _Saint Nicholas' clerks_, les clercs ou les chevaliers de Saint-Nicolas était le nom que se donnaient les voleurs; Nicolas, ou _Old Nick_ était, en termes d'argot, le nom du diable.]

[Note 20: _Troyens_, _Corinthiens_, noms d'argot pour les libertins.]

[Note 21: _Make her their boots_ (font d'elle leur butin). Le jeu de mots roule sur _boots_, butin, et _boots_, bottes: il a fallu, pour le conserver, s'écarter un peu du sens littéral.]

[Note 22: Gadshill, sur la route de Kent, était un lieu renommé pour la quantité de vols qui s'y commettaient. Shakspeare en a donné le nom à celui de ses personnages qui paraît être en possession d'exploiter le poste.]

LE GARÇON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins?

GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.

LE GARÇON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère.

GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme je suis un homme, vrai.

LE GARÇON.--Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe de voleur.

GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que _homo_ n'est pas le vrai nom de tous les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie; adieu, maroufle crotté.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Le grand chemin près de Gadshill.

_Entrent_ LE PRINCE HENRI _avec_ POINS, BARDOLPH ET PETO _à quelque distance_.

POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d'emmener le cheval de Falstaff, et il est là de colère à crever comme un velours gommé.

HENRI.--Serre-toi contre moi.

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!

HENRI.--Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là?

FALSTAFF.--Hal, où est Poins?

HENRI.--Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller chercher.

(Il feint d'y aller.)

FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne sais où. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne meure de ma belle mort, si j'échappe la corde pour avoir tué ce fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m'a pas donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer, cela ne peut être autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C'est une malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns aux autres. (_On siffle, il répond._) La peste vous crève tous tant que vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.

HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la terre et écoute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui s'approchent.

FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande si loin à pied pour tout l'or qui est dans le trésor de ton père. Que diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau?

HENRI.--Tu ne sais pas ce que tu dis; on ne te tient pas le bec dans l'eau, mais le pied à terre[23].

FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon cheval, mon cher fils de roi.

HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?

FALSTAFF.--Va-t'en te pendre, toi, avec ta jarretière d'héritier présomptif[24]. Va, si je suis pris, je te chargerai pour la peine.--Si je ne fais pas faire sur vous tous des ballades qu'on chantera sur les airs du coin, je veux qu'un verre de vin d'Espagne me serve de poison. Quand on pousse la plaisanterie si loin, et à pied encore, je la déteste.

[Note 23:

FALSTAFF. _What a plague mean ye, to colt me thus?_

LE PRINCE. _Thou liest, thou art not colted, thou art uncolted._ _To colt_ signifie berner, jouer; _to uncolt_, désarçonner. Il a fallu s'écarter du sens pour en conserver un à la plaisanterie du prince, qui n'existe en anglais que par le jeu de mots.]

[Note 24: _Il peut se pendre avec ses jarretières_, expression proverbiale en anglais, pour désigner un coquin.]

(Entre Gadshill.)

GADSHILL.--Arrête là.

FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fâche.

POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrêt; je reconnais sa voix.

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Quelles nouvelles?

GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques: voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.

FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi.

GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.

FALSTAFF.--A la potence.

HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned, Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent, alors ils tomberont dans nos mains.

PETO.--Mais combien sont-ils?

GADSHILL.--Environ huit ou dix.

FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?

HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?

FALSTAFF.--A la vérité, je ne suis pas Jean de Gaunt[25], votre grand-père; mais je ne suis pas poltron non plus, Hal.

[Note 25: _John of gaunt_: on se rappelle que _gaunt_ veut dire _maigre_.]

HENRI.--On le verra à l'épreuve.

POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras, tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme.

FALSTAFF.--A présent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je devrais être pendu.

HENRI.--Ned, où sont nos déguisements?

POINS.--Ici tout près: écartons-nous.

FALSTAFF.--Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa part: chacun à sa besogne.

(Entrent les voyageurs.)

LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous dégourdir les jambes.

LES VOLEURS.--Arrête!

LES VOYAGEURS.--Jésus, ayez pitié de nous!

FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons! Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur toison.

LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et tout ce que nous avons.

FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros balourds. Je voudrais bien que tout votre argent fût ici. Allons, pièces de lard, marchons. Comment, drôles, ne faut-il pas que les jeunes gens vivent? Vous êtes grands jurés, n'est-ce pas? Nous allons vous faire jurer, sur ma foi.

(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)

(Rentrent le prince Henri et Poins.)

HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais.

POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir.

(Rentrent les voleurs.)

FALSTAFF.--Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux fieffés poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.

HENRI, _accourant sur eux_.--Votre argent!

POINS.--Scélérats!

(Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux. Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres, laissant tout leur butin derrière eux.)

HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine à l'avoir. Allons, gai, à cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu'ils n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend son camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned. Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si cela n'était pas si plaisant, j'aurais pitié de lui.

POINS.--Comme il hurlait, le coquin.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Warkworth. Un appartement du château.

HOTSPUR _entre lisant une lettre_.

HOTSPUR, _lisant_.--_Quant à moi, milord, je serais bien satisfait de m'y trouver, par l'affection que je porte à votre maison._--Il serait satisfait? Quoi?... Et pourquoi n'y est-il donc pas? _par l'affection qu'il porte à notre maison_. Il montre bien en ceci qu'il aime mieux sa grange que notre maison.--Voyons, continuons. _L'entreprise que vous tentez est dangereuse._ Vraiment, cela est certain; mais il est dangereux aussi de prendre froid, de dormir, de boire; mais je vous dis, mon imbécile lord, que dans cette épine, le danger, nous cueillerons cette fleur, la sûreté.--_L'entreprise que vous tentez est dangereuse; les amis que vous avez nommés ne sont pas sûrs; les circonstances même ne sont pas favorables, et tout l'ensemble de votre projet n'est pas assez fortement conçu pour contre-balancer la force d'un si puissant adversaire._ C'est là votre réponse? c'est là votre réponse? eh bien! je vous réplique, moi, que vous êtes un poltron comme une mauvaise biche, et que vous mentez. Quel imbécile est-ce là? Par le ciel! notre projet est le projet le mieux conçu qui ait jamais été formé. Nos amis sont fidèles et constants. C'est un projet admirable! Ce sont de bons amis, et dont on peut tout attendre: un excellent projet et de bons amis!--Quel coquin au coeur glacé est-ce donc là! Comment, lorsque monseigneur d'York approuve le projet et toute la conduite de l'entreprise?--Mordieu, si ce gredin-là était maintenant sous ma main, je lui casserais la tête avec l'éventail de sa femme.--Mon père n'en est-il pas, mon oncle et moi? Edmond Mortimer, monseigneur d'York et Owen Glendower? N'y a-t-il pas encore les Douglas? N'ai-je pas leurs lettres à tous où ils me promettent de me joindre armés le neuf du mois prochain? Et quelques-uns d'eux n'y sont-ils pas déjà rendus d'avance? Qu'est-ce que c'est donc que ce gredin de païen-là, ce renégat? Oui, vous allez voir que, dans la sincérité de sa poltronnerie et la lâcheté de son coeur, il ira trouver le roi et lui découvrir tous nos desseins. Oh! que ne puis-je me partager et m'assommer de coups pour avoir imaginé de proposer à ce plat de lait écrémé une si honorable entreprise! Qu'il aille se faire pendre; il peut tout déclarer au roi s'il lui plaît: nous sommes préparés. Je partirai cette nuit. (_Entre lady Percy._) Eh bien, Kate[26], il faut que je vous quitte dans deux heures.

[Note 26: La femme d'Hotspur s'appelait non pas Catherine, mais Elisabeth, dont Bett est le diminutif. On pourrait penser qu'à cause de _Queen Bett_, Shakspeare n'aurait pas voulu exposer ce nom aux familiarités un peu brutales de Hotspur, si Hollinshed qu'il suit constamment ne donnait à lady Percy le nom d'Éléonore.]

LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la cause qui t'ôte l'appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil? Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: _Courage! au champ de bataille!_ et tu parlais de sorties et de retraites, de tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons, de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement guerroyé au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil, que j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau vient d'être troublée; d'étranges mouvements se sont fait apercevoir sur ton visage, comme d'un homme qui retient son souffle dans une grande et soudaine précipitation. Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon époux est occupé de quelque important projet; et il faut que je le sache... ou bien il ne m'aime pas.

HOTSPUR.--Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet?

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure.

HOTSPUR.--Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?

LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.

HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n'est-ce pas?

LE DOMESTIQUE.--C'est cela même, milord.

HOTSPUR.--Ce cheval sera mon trône. C'est bon, et je vais y monter tout à l'heure.--_O espérance_[27]!--Dis à Butler de le conduire dans le parc.

[Note 27: _Esperance_ ou _Esperanza_ était la devise de la famille Percy. C'est à présent, et depuis assez longtemps: _Espérance en Dieu_, en français. On aperçoit encore sur la grande porte du château d'Ainwick, appartenant aux ducs de Northumberland, ces mots aussi en français: _Espérance me conforte._]

(Le domestique.)

LADY PERCY.--Mais écoutez-moi, milord.

HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme?

LADY PERCY.--Qui vous entraîne loin de moi?

HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval.

LADY PERCY.--Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoyé vers vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez....

HOTSPUR.--Si loin à pied, je serai las, ma chère. LADY PERCY.--Allons, allons, perroquet[28], répondez sans détour à la question que je vous fais. Je te casserai le petit doigt, Henri, si tu ne me dis pas les choses comme elles sont.

HOTSPUR.--Lâchez-moi, lâchez-moi; trêve de badinage: l'amour?.... Je ne t'aime point; je ne pense pas à toi, Kate. Ce n'est point ici un monde où l'on puisse s'amuser à la poupée, et jouer des lèvres. Il faut que nous ayons le nez sanglant et la tête fracassée, et que nous rendions la pareille[29].--De par le diable, mon cheval!--Eh bien! que dis-tu, Kate? que me veux-tu?

[Note 28: _Paroquito_, perroquet.]

[Note 29: _We must have bloody noses, and cracked crowns and pass them current too._

Jeu de mots sur _crown_, crâne, et _crown_, monnaie, _and pass them current too_ (et que nous les passions dans le commerce).]

LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne m'aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi, parlez-vous sérieusement, ou non?

HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne peut l'être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi, ma douce Kate.

LADY PERCY.--Comment, jusque-là?

HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais, vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; êtes-vous satisfaite, Kate?

LADY PERCY.--Il le faut bien, par force.

SCÈNE IV

East cheap. Une chambre dans la taverne de la _Tête-de-Sanglier_.

_Entrent_ LE PRINCE HENRI ET POINS.

HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider à rire un peu.

POINS.--Où étais-tu donc, Hal?