Henri IV (1re partie)

Chapter 2

Chapter 23,978 wordsPublic domain

Jeu de mots sur le mot _suits_, qui signifie une _requête_ et un _vêtement complet_.]

[Note 10: _The melancholy of moor-ditch._ _Moor-ditch_ était un fossé bourbeux qui environnait une partie des murs de Londres, et dont les exhalaisons occasionnaient, à ce qu'il paraît, une maladie appelée _the melancholy of moor-ditch_.]

[Note 11: Paroles de l'Écriture.]

FALSTAFF.--Oh! tu as de damnables applications; en vérité, tu serais capable de corrompre un saint.--Tu m'as fait bien du tort, Hal! Dieu te le pardonne; mais avant de te connaître, Hal, je ne savais rien de rien; et aujourd'hui, pour dire la vérité, je ne vaux rien de mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je quitte cette vie-là, et je la quitterai; si je ne le fais pas, dis que je suis un misérable. Il n'y a pas un fils de roi dans la chrétienté pour qui je veuille me faire damner.

HENRI.--Jack, où irons-nous demain escamoter une bourse?

FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n'y vas pas, appelle-moi un misérable, et fais moi quelque affront.

HENRI.--Je vois que tu t'amendes bien. Tu passes de la prière au guet-apens.

(Poins paraît dans le fond du théâtre.)

FALSTAFF.--Que veux-tu, Hal, c'est ma vocation, mon ami; et ce n'est pas péché pour un homme que de suivre sa vocation.--Poins! Nous allons savoir tout à l'heure si Gadshill a lié une partie. Oh! si les hommes étaient sauvés selon leur mérite, quel trou dans l'enfer serait assez chaud pour lui? C'est peut-être le plus universel coquin qui ait jamais crié _arrête_ à un honnête homme.

HENRI.--Bonjour, Ned[12].

[Note 12: _Ned_, diminutif d'Edward.]

POINS.--Bonjour, cher Hal.--Que dit M. Remords? que dit sir Jean-vin-sucré? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au sujet de ton âme, après la lui avoir vendue, le vendredi saint dernier, pour un verre de vin de Madère et une cuisse de chapon froid?

HENRI.--Sir Jean ne s'en dédit pas; il tiendra son marché avec le diable, car de sa vie encore il n'a fait mentir de proverbes. Il donnera au diable ce qui lui appartient.

POINS.--Eh bien, te voilà donc damné pour tenir ta parole au diable?

HENRI.--Il l'aurait été aussi pour avoir friponné le diable.

POINS.--Mais, mes enfants, mes enfants, c'est demain qu'il faut se rendre dès quatre heures du matin chez Gadshill. Il y a des pèlerins qui s'en vont à Cantorbéry, chargés de riches offrandes, et des marchands qui chevauchent vers Londres avec des bourses bien grasses. J'ai des masques pour vous tous, et vous avez vos chevaux; Gadshill couche ce soir à Rochester; j'ai commandé le souper pour cette nuit à Eastcheap. Il n'y a pas plus de danger là qu'à dormir dans vos lits. Si vous voulez venir, je vous garnis vos bourses de couronnes jusqu'au bord: si vous ne voulez pas, restez à la maison, et allez vous faire pendre.

FALSTAFF.--Ecoute, Edouard; si je reste ici et n'y vais point, je vous ferai tous pendre pour y avoir été.

POINS.--En vérité, Côtelettes.

FALSTAFF.--Veux-tu en être, Hal?

HENRI.--Qui! moi, voler! Moi, aller faire le brigand? Non pas moi, sur ma foi!

FALSTAFF.--Tiens, tu n'as en toi rien d'un honnête homme, d'un homme de coeur, d'un bon camarade; tu n'es pas sorti du sang royal; tiens, si tu n'oses pas tenir pour dix schellings[13].

[Note 13: _Thou camest not of the blood royal, if thou darest not stand for ten shillings._ Jeu de mots sur _royal_ ou _reale_, qui signifiait aussi une monnaie de la valeur de dix schellings.]

HENRI.--A la bonne heure, je ferai donc, une fois dans ma vie, un coup de tête.

FALSTAFF.--Voilà ce qui s'appelle parler.

HENRI.--Eh bien, arrive ce qui voudra, je garde la maison.

FALSTAFF.--Sur mon Dieu, s'il en est ainsi, je conspire quand tu seras roi.

HENRI.--Je ne m'en soucie guère.

POINS.--Sir John, je t'en prie, laisse-nous seuls un moment le prince et moi; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition, qu'il y viendra.

FALSTAFF.--A la bonne heure: puisses-tu avoir l'esprit de persuasion, et lui l'intelligence du profit! afin que ce que tu diras puisse le toucher, et que ce qu'il entendra, il puisse le croire, et afin que le prince véritable puisse (par récréation) devenir un faux voleur; car les pauvres abus de ce siècle ont bien besoin de protection. Adieu, vous me retrouverez à Eastcheap.

HENRI.--Adieu, printemps passé; adieu, été de la Toussaint.

(Falstaff sort.)

POINS.--Allons, mon bon, doux et gracieux seigneur, montez à cheval demain avec nous. J'ai une farce à jouer que je ne saurais arranger tout seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill dévaliseront ces hommes que nous sommes à guetter. Ni vous, ni moi, n'y serons; et quand ils auront leur butin, si entre vous et moi nous ne les volons pas à notre tour, je veux que vous m'abattiez la tête de dessus les épaules.

HENRI.--Mais comment ferons-nous pour nous séparer d'eux au moment du départ?

POINS.--Quoi! nous ne partirons qu'avant ou après eux, et nous leur fixerons un rendez-vous, auquel nous serons les maîtres de manquer. Alors ils s'aventureront tout seuls à faire cet exploit, et ils ne l'auront pas plutôt accompli, que nous tomberons sur eux.

HENRI.--Oui, mais il est probable qu'ils nous reconnaîtront à nos chevaux, à nos habits, enfin à toutes sortes d'indices.

POINS.--Bah! d'abord ils ne verront pas nos chevaux, je les attacherai dans le bois; nous changerons de masques dès que nous les aurons quittés; et de plus, mon cher, j'ai pour l'occasion, des fourreaux de bougran dont nous couvrirons nos vêtements qu'en effet ils connaissent.

HENRI.--Mais j'ai peur aussi qu'ils ne soient trop forte partie pour nous.

POINS.--Oh! pour cela, il y en a deux dont je réponds comme des plus fieffés poltrons qui aient jamais tourné le dos; et pour le troisième, s'il se bat plus longtemps que de raison, je renonce au métier des armes.--Le bon de cette plaisanterie sera d'entendre après les inconcevables mensonges que nous débitera ce gros coquin, lorsque nous nous retrouverons à souper: comme quoi il s'est battu avec une trentaine au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, quels dangers il a courus; notre divertissement sera de le mettre en défaut.

HENRI.--En bien, j'irai avec toi; va nous préparer tout ce qui est nécessaire, et puis retrouve-toi ce soir à Eastcheap; j'y souperai, adieu.

POINS.--Adieu, mon prince.

(Il sort.)

HENRI.--Je vous connais tous; et veux bien pour un temps favoriser les caprices déréglés de votre oisiveté. En cela je continuerai à imiter le soleil qui permet quelquefois aux nuages impurs et contagieux de dérober sa beauté à l'univers, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir lui-même, le monde, après en avoir été privé, le voie avec plus d'admiration reparaître tout à coup à travers les noires et hideuses vapeurs qui avaient paru le suffoquer. Si l'année entière se passait en jours de congé, les jeux seraient bientôt aussi ennuyeux que le travail. Mais quand ils ne viennent que de temps à autre, ils reviennent toujours désirés; rien ne plaît que ce qui n'arrive pas communément. Ainsi quand je rejetterai ces habitudes déréglées, et que je payerai la dette que je n'ai jamais reconnue, autant mes promesses auront été au-dessous de ma conduite, autant je tromperai l'attente des hommes; et telle qu'un métal brillant sur un fond obscur, ma réforme, dont l'éclat sera rehaussé par mes fautes, paraîtra plus méritoire, et attirera plus de regards que le mérite qu'aucune tache ne fait ressortir. Ainsi je veux faillir de manière à me servir habilement de mes fautes, lorsque ensuite je regagnerai le temps perdu au moment où on y comptera le moins.

(Il sort.)

SCÈNE III

Autre appartement du palais.

_Entrent_ LE ROI HENRI, NORTHUMBERLAND, WORCESTER, HOTSPUR, SIR W. BLOUNT _et autres personnages_.

LE ROI.--Mon sang a été trop calme et trop froid, de ne pas bouillir à cet indigne affront: c'est ainsi que vous avez pensé, et en conséquence vous foulez ma patience aux pieds. Mais soyez bien sûrs que désormais je serai ce que je suis par mon rang puissant et redoutable, plutôt que de me livrer à mon caractère, qui a été jusqu'ici coulant comme l'huile, doux comme un jeune duvet, et m'a fait perdre ainsi mes titres au respect que les âmes orgueilleuses ne rendent jamais qu'aux orgueilleux.

WORCESTER.--Notre maison, mon souverain, n'a guère mérité qu'on déployât sur elle la verge du pouvoir, de ce même pouvoir que nos propres mains ont aidé à devenir si imposant.

NORTHUMBERLAND.--Seigneur...

LE ROI.--Worcester, va-t'en: car je vois dans tes yeux l'audace de la désobéissance.--Oh! monsieur! votre maintien est trop arrogant, trop impérieux, et la majesté royale ne se laisserait pas plus longtemps insulter par le froncement de sourcils d'un serviteur. Vous avez toute liberté de vous retirer: quand nous aurons besoin de vos services et de vos conseils, nous vous ferons appeler. (_Worcester sort._--_A Northumberland._) Vous vouliez parler.

NORTHUMBERLAND.--Oui, mon bon seigneur: ces prisonniers, demandés au nom de Votre Altesse, et que Henri Percy a faits ici près de Holmedon, n'ont pas été, à ce qu'il assure, refusés d'une manière aussi positive qu'on l'a rapporté à Votre Majesté. C'est donc à l'envie, ou bien à une méprise, qu'on doit attribuer cette faute, et non pas à mon fils.

HOTSPUR.--Mon souverain, je n'ai point refusé de prisonniers; mais je me rappelle que, le combat fini, au moment où je me sentais desséché par les fureurs de l'action et l'excès de la fatigue; lorsque, faible et hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée, il vint à moi un certain lord, propre, élégamment paré, frais comme un marié, et le menton nouvellement fauché, offrant l'aspect d'un champ de chaume après la moisson; il était parfumé comme une lingère. Entre son pouce et l'index, il tenait une petite boite de senteur que de temps en temps il portait et ôtait à son nez, qui en reniflait d'humeur, quand je m'approchai de lui[14]. Et en même temps il ne cessait de sourire et de babiller; et comme les soldats passaient près de lui, emportant les corps morts, il les traitait d'impertinents coquins et de mal-appris, de venir apporter ainsi un sale et vilain cadavre entre le vent et sa grandeur. Il me questionna en termes arrangés et d'un ton de jolie femme: entre autres choses, il me demanda mes prisonniers au nom de Votre Majesté. Moi, dans ce moment, tout irrité, avec mes blessures refroidies, de me sentir ainsi harcelé par un perroquet, dans mon ressentiment et mon impatience, je lui répondis, sans y faire attention, je ne sais pas quoi... qu'il les aurait ou qu'il ne les aurait pas: car il me mettait en fureur quand il venait si sautillant, sentant si bon, me parler dans le langage d'une femme de chambre de cour, de canons, de tambours et de blessures; me dire, Dieu sait à quel propos, qu'il n'y avait rien au monde de si admirable que le spermaceti pour des contusions internes... et que c'était grand'pitié qu'on allât déterrer, dans les entrailles de la terre innocente, ce traître de salpêtre qui a détruit lâchement plus d'un bon et robuste compagnon, et que sans ces détestables armes à feu il aurait été guerrier comme les autres. C'est, je vous le dis, mon prince, à ce plat bavardage, aux propos décousus qu'il me tenait, que je répondis indirectement; et je vous en conjure, que son rapport ne soit pas regardé ici comme d'assez de valeur pour m'accuser, et venir se mettre entre mon attachement et votre haute Majesté.

[Note 14:

_Who there with angry, When I next came there Took it in snuff._

_Take in snuff_ répond à ce que nous appelons _se sentir monter la moutarde au nez_. Hotspur joue ici sur l'expression, et prétend que le nez du lord qui respirait cette odeur, _took it in snuff_, le prenait en guise de tabac; ce qui veut dire aussi: le prenait avec colère, _angry_.]

BLOUNT.--En considérant les circonstances, mon bon seigneur, tout ce qu'Henri Percy aura dit à un pareil personnage, en pareil lieu, et dans un pareil moment, peut bien, avec tout ce qu'on vous a rapporté, périr dans un juste oubli, sans jamais être relevé pour lui nuire, ou fonder aucun motif d'accusation; ce qu'il a dit alors, il le désavoue maintenant.

LE ROI.--Mais cependant il refuse encore ses prisonniers, à moins que l'on n'accepte ses réserves, ses conditions, qui sont que nous payerons sur-le-champ, à nos frais, la rançon de son beau-frère, de l'extravagant Mortimer[15], qui, sur mon âme, a volontairement livré la vie des soldats qu'il a menés au combat contre cet indigne magicien et damné Glendower[16] dont la fille, à ce que nous apprenons, vient tout récemment d'épouser le comte des Marches[17]. Ainsi nous viderons nos coffres pour racheter un traître et le remettre dans le pays; nous irons solder la trahison, et traiter avec la peur quand elle s'est perdue et livrée elle-même! Non, qu'il périsse de faim sur les montagnes stériles! Jamais je ne regarderai comme mon ami l'homme dont la voix me demandera de dépenser un penny pour délivrer et faire rentrer dans mes États le rebelle Mortimer.

[Note 15: Edmond Mortimer, comte des Marches, n'était pas le beau-frère, mais le neveu d'Hotspur, par la femme de celui-ci, soeur de Roger Mortimer, père d'Edmond. Dans la première scène du troisième acte Mortimer, en parlant de lady Percy, femme d'Hotspur, l'appelle _sa tante_.]

[Note 16: Owen Glendower, ou Glindour Dew, du lieu de sa naissance (Glindourure, sur les bords de la Dee), était fils d'un gentilhomme du pays de Galles; il avait d'abord étudié à Londres pour suivre la carrière du barreau; mais n'ayant pu obtenir justice de lord Ruthwen, qui lui retenait les terres provenant de l'héritage de son père, il résolut de se la faire par les armes, ravagea les propriétés du lord, emmena ses bestiaux, tua ses vassaux, et finit par le faire prisonnier lui-même. Il parvint à une telle puissance qu'il se fit en 1402 couronner prince de Galles. Il fut mêlé à tous les troubles qui désolèrent le règne de Henri IV; et, après des succès divers, mais qui le laissaient toujours sur pied et toujours redoutable, il fut enfin totalement défait et réduit à vivre dans les bois et dans les cavernes; il y mourut de misère en 1420. Il était regardé comme magicien.]

[Note 17: Hollinshed et les autres chroniqueurs ont parlé de ce prétendu mariage.]

HOTSPUR.--Le rebelle Mortimer! C'est par les hasards seuls de la guerre, mon souverain, qu'il est tombé entre les mains de l'ennemi, et il suffit d'une seule langue pour faire parler en témoignage de cette vérité toutes ses blessures comme autant de bouches. Ces blessures qu'il a reçues en brave, lorsque sur les bords de la douce Severn, seul contre seul, fer contre fer, il a passé la meilleure partie d'une heure à faire échange de courage avec le puissant Glendower. Trois fois ils ont repris haleine, et trois fois, d'un mutuel accord, ils ont bu les eaux de la rapide Severn, qui, effrayée alors de leurs sanguinaires regards, a fui pleine de crainte à travers ses roseaux tremblants, et a caché sa tête ondoyante dans les profondeurs de son lit tout ensanglanté par ces valeureux combattants. Jamais une politique basse et corrompue ne colora ses oeuvres de blessures si mortelles, et jamais le noble Mortimer n'eût pu en recevoir un si grand nombre, le tout volontairement. Qu'on ne le flétrisse donc pas du nom de rebelle.

LE ROI.--Tu le montres ce qu'il n'est pas, Percy, tu le montres ce qu'il n'est pas: jamais il ne s'est mesuré avec Glendower. Je te dis, moi, qu'il aurait aussi volontiers risqué de se trouver tête à tête avec le diable, qu'en face d'Owen Glendower. N'as-tu pas honte?--Mais, jeune homme, que désormais je ne vous entende plus dire un mot de Mortimer. Envoyez-moi vos prisonniers par la voie la plus prompte, ou vous aurez de mes nouvelles d'une manière qui pourra vous déplaire.--Milord Northumberland, vous pouvez partir avec votre fils.--Envoyez-nous vos prisonniers, ou vous en entendrez parler.

(Sortent le roi, Blount et la suite.)

HOTSPUR.--Et quand le diable voudrait rugir ici pour les avoir, je ne les enverrai pas.--Je veux le suivre à l'instant, et le lui dire; je veux soulager mon coeur, fût-ce au péril de ma tête.

NORTHUMBERLAND.--Quoi, tout ivre de colère?--Arrêtez et attendez un moment. Voici votre oncle.

(Entre Worcester.)

HOTSPUR.--Ne plus parler de Mortimer! mordieu! j'en parlerai. Et que mon âme n'ait jamais miséricorde si je ne me joins pas à lui! Oui, j'épuiserai en sa faveur toutes ces veines, je répandrai tout mon sang le plus précieux goutte à goutte sur la poussière, ou j'élèverai Mortimer, qu'on foule aux pieds, aussi haut que ce roi oublieux, cet ingrat et pervers Bolingbroke.

NORTHUMBERLAND, _à Worcester_.--Mon frère, le roi a fait perdre la raison à votre neveu.

WORCESTER.--Qui donc a allumé toute cette fureur depuis que je suis sorti?

HOTSPUR.--Il veut réellement avoir tous mes prisonniers, et lorsque je suis venu à lui reparler de la rançon du frère de ma femme, ses joues ont pâli, et il a tourné sur moi un oeil de mort; il tremblait au seul nom de Mortimer.

WORCESTER.--Je ne puis le blâmer. Mortimer n'a-t-il pas été déclaré publiquement par Richard, qui aujourd'hui n'est plus, le plus proche du trône après lui?

NORTHUMBERLAND.--Rien n'est plus vrai; j'ai entendu la déclaration: ce fut lorsque notre malheureux roi (Dieu veuille nous pardonner nos torts envers lui!) partit pour son expédition d'Irlande; il y fut intercepté, et n'en revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné.

WORCESTER.--Et à cause de cette mort, la voix générale de l'univers nous diffame et parle de nous avec opprobre.

HOTSPUR.--Mais, doucement, je vous en prie; le roi Richard a donc déclaré mon frère, Edmond Mortimer, l'héritier de la couronne?

NORTHUMBERLAND.--Il l'a déclaré; moi-même je l'ai entendu.

HOTSPUR.--Vraiment, je ne puis blâmer le roi, son cousin, de désirer qu'il meure de faim sur les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que vous, qui avez posé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui, pour son profit, portez la tache détestable d'un assassinat payé.... sera-t-il dit que vous subissiez patiemment un déluge de malédictions, en demeurant simplement des agents de meurtre, des instruments secondaires, les cordes, l'échelle, ou plutôt le bourreau....--Oh! pardonner si je descends si bas pour vous montrer en quel rang et en quelle catégorie vous vous placez sous ce roi artificieux.--N'avez-vous pas de honte, qu'on puisse raconter à nos temps, ou étaler un jour dans les chroniques, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance se sont engagés tous deux dans une cause injuste (comme, Dieu vous le pardonne! vous l'avez fait tous deux), pour abattre Richard, cette douce et belle rose, et planter à sa place cette épine, ce chardon, ce Bolingbroke? Et pour comble d'opprobre, sera-t-il dit encore que vous aurez été joués, écartés, rejetés par celui pour qui vous vous êtes soumis à toutes ces ignominies? Non, il est temps encore de racheter vos honneurs perdus, et de vous rétablir dans l'estime de l'univers. Vengez-vous des insultants et dédaigneux mépris de ce roi orgueilleux, jour et nuit occupé des moyens de se débarrasser de sa dette envers vous; dût votre mort en être le sanglant payement.... je vous dis donc....

WORCESTER.--C'est assez, cousin, n'en dites pas davantage: à l'instant même je vais vous ouvrir un livre secret, où du rapide coup d'oeil de la colère vous allez lire des projets profonds et dangereux, aussi pleins de périls et d'audace qu'il en faut pour traverser, sur une lance mal assurée, un torrent mugissant à grand bruit.

HOTSPUR.--Si l'on y tombe, bonsoir, il faut périr ou nager.--Étendez le danger du couchant à l'aurore, que l'honneur le traverse du nord au midi, et mettez-les aux prises.--Oh! le sang remue bien davantage à réveiller un lion qu'à lancer un lièvre.

NORTHUMBERLAND.--Voilà que l'idée de quelques grands exploits lui fait perdre toute patience.

HOTSPUR.--Par le ciel, il me semble que ce serait un saut facile que d'aller sur la face pâle de la lune enlever d'un coup la gloire brillante, ou de plonger dans les profondeurs de la mer, là ou jamais la sonde n'a touché le sol, pour y ressaisir par les cheveux la gloire engloutie, en telle sorte que celui qui la retirerait de là pût posséder sans rival tous les honneurs qu'elle accorde; mais ne me parlez pas d'une association de deux demi-visages.

WORCESTER.--Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais où ne se trouve pas la réalité dont il devrait s'occuper.--Cher cousin, donnez-moi un moment d'audience.

HOTSPUR.--Ah! je vous demande pardon.

WORCESTER.--Ces nobles Écossais qui sont prisonniers....

HOTSPUR.--Je les garderai tous. Par le ciel, il n'aura pas un seul Écossais de ceux-là. Non, lui fallût-il un Écossais pour sauver son âme, il ne l'aura pas. Par mon bras, je les garderai tous.

WORCESTER.--Vous vous jetez de côté et d'autre, et vous ne prêtez pas la moindre attention à mes desseins.--Ces prisonniers, vous les garderez.

HOTSPUR.--Oui, je les garderai, cela est positif.--Il a dit qu'il ne rachèterait pas Mortimer! Il a défendu à ma langue de nommer Mortimer! Mais je l'attraperai au moment où il sera endormi, et dans son oreille je crierai tout à coup: _Mortimer!_ Quoi! j'aurai un oiseau qui sera instruit à ne dire que Mortimer, et je le lui donnerai, pour tenir sa colère toujours en mouvement.

WORCESTER.--Écoutez donc, cousin; un mot.

HOTSPUR.--Je fais ici le serment solennel de n'avoir d'autre étude que de chercher les moyens de vexer et de tourmenter sans cesse ce Bolingbroke. Et ce ferrailleur de tavernes, son prince de Galles.... n'était que j'ai dans l'idée que son père ne l'aime pas et serait bien aise qu'il lui arrivât quelque malheur, je voudrais qu'il s'empoisonnât avec un pot de bière.

WORCESTER.--Adieu, cousin; je vous parlerai lorsque vous serez mieux disposé à m'écouter.

NORTHUMBERLAND.--Eh quoi, quelle mouche te pique et quel fou impatient es-tu donc de t'emporter ainsi dans des colères de femme, sans pouvoir prêter l'oreille à d'autres voix que la tienne?

HOTSPUR.--Tenez, voyez-vous, je suis fustigé, fouetté de verges, déchiré d'épines, piqué des fourmis quand j'entends parler de ce vil politique, de ce Bolingbroke. Du temps de Richard.... Comment appelez-vous cet endroit?... que le diable l'emporte!.... C'est dans le comté de Glocester.... là, au château du duc, de son imbécile d'oncle, son oncle d'York.... ce fut là que je fléchis pour la première fois le genou devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, au moment où vous reveniez avec lui de Ravenspurg.

NORTHUMBERLAND.--C'était au château de Berkley.

HOTSPUR.--Oui, c'est là même!.... Eh bien, quelle quantité de politesses sucrées me fit alors ce chien couchant! voyez,.... _quand sa fortune, encore au berceau, aurait grandi_. Et.... _mon aimable Henri Percy_.... et, _cher cousin_... Oh! que le diable emporte de pareils fourbes!--Dieu veuille me pardonner! Bon oncle, dites votre affaire, j'ai fini.

WORCESTER.--Non, si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons votre loisir.

HOTSPUR.--J'ai fini, sur ma parole.

WORCESTER.--Allons, revenons encore une fois à vos prisonniers écossais. Rendez-leur la liberté sur-le-champ et sans rançon, et que le fils de Douglas soit votre seul agent pour lever une armée en Écosse. Ce qui, à raison de diverses causes que je vous expliquerai par cet écrit, sera, soyez-en certain, aisément accompli. (_A Northumberland._) Vous, milord, tandis que votre fils sera employé, comme je viens de le dire, en Écosse, vous vous insinuerez adroitement dans le coeur de ce noble prélat, le meilleur de nos amis, l'archevêque.

NORTHUMBERLAND.--D'York, n'est-ce pas?

WORCESTER.--Lui-même, lui qui supporte avec peine la mort que son frère le lord Scroop a subie à Bristol. Je ne parle pas ici par conjectures; je ne dis pas ce que je pense qui pourrait être, mais ce que je sais qui est médité, conçu, déjà réduit en plan, et n'attend que les premiers regards de l'occasion propre à le faire éclore.