Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école
Chapter 7
Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa fixer dans le pays pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés; ils étaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de marins.
Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bachique, une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître qui parlait à un des matelots qui paraissait être son homme de de confiance, puis il s'approcha de moi d'un air aimable.
--Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la France!
--Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.
--Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.
--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte!
--J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères, buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans les mêmes eaux.
--C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée, mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus parler.
Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes voiles vers la France.
Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots.
Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté des siens dans les colonies ou à bord de _La Brise_. Je lui montrai les témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut ou à l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait une idée vague du désastre de _La Brise_ et m'en fit redire les détails. Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un état d'émotion considérable.
A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves irrécusables.
De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes la main à la manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun, à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout-à-fait respectueuse et amicale.
Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était parfaitement connu.
Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous quittâmes après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage.
J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué mon malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre, il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé, vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils le perdirent de vue!!
Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des matelots qui avaient conduit le canot.
Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières. Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin.
LE MEURTRE.
En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à face poussa un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec une terreur et un étonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-être, lorsque je l'arrêtai en l'appelant par son nom. C'était un chef sauvage, lui aussi d'une tribu Souriquoise, nos alliés, et était l'ami le plus intime et le frère d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix frémissante, est-ce toi ou ton esprit que le génie du bien envoie pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frère n'a plus rien à craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort que ceux que ma tribu vénérait avant l'arrivée du Père à la Robe Noire ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même.
En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel et versait des pleurs d'espérance.
Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus, il avait perdu un bras.
Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens de destruction que le siècle nous apporte, et combien doivent-être heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas mieux que de tuer ou mutiler leurs frères!!!
Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un état de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était devenu fou, tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par la main et nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguère encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivières.
Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée par des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit des événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici le résumé:
Le désastre de _La Brise_ avait été publié à son de trompe par les vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la rapidité et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux ou une mauvaise nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-là était le seul, c'était un jeune canadien qui prétendait avoir fait partie de l'équipage de La Brise et avoir échappé vivant de cette malheureuse croisière avec un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient été amenés en esclavage dans des directions diverses. Lui avait été dirigé sur une plantation au bord de la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût son évasion; s'étant jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen qui était en partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que moi, il a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la profondeur des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même plantation, car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait faire subir de plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi en était-il réputé parmi eux comme un monstre odieux de cruauté.
Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut l'étonnement d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle était de la plus exacte vérité.
Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses néanmoins ne ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir était venu à chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq longues années.
Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je, qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa réponse.
--Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune, est revenu de la guerre trois mois après être parti à la tête de ses braves guerriers. Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu sans montrer avec orgueil d'honorables blessures.
"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère, avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il était bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites et des persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait été élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.
"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer les fonds pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans autres secours que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans nos foyers. Elles ont donc manqué de tout et le père à la _Robe Noire_ ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison où il est venu d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef consoler et prendre soin des malheureux prisonniers."
"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont précieux."
"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes espèces de misères et de privations et ne durent leur subsistance qu'à la charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus porter les armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des femmes et des enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna dans leur cabane, il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne fut que deux ans après ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle de toi, malgré les informations toujours infructueuses que nous apprîmes de toutes parts, que se trouvant seule, isolée et sans protection sur la terre, te croyant mort, Angeline consentit à épouser l'unique homme qu'elle eut jamais aimé après toi. Cet homme c'est Attenousse."
Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta: "remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme Paulo qui la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse et sa mère s'absentaient."
"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et demi après leur union, une petite fille est venue prendre place auprès d'eux. Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour à tour pour l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient à tous moments dans leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien ne venait troubler leur bonheur, Paulo étant disparu; mais le génie du mal dont il était l'instrument planait sur la demeure de nos amis."
"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement, une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords sont très giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier s'y trouvent en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se désaltérer dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."
"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement et sans arrière-pensées."
"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La journée du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses pour parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à bonne heure le surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs trappes. Il lui fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."
"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer à son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était sa marque comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le remettre dans sa gaine."
"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux existait dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû avoir lieu, car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraîches."
Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers soupirs de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine. Attenousse s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec horreur, des éclats de rire se firent entendre, en se retournant, il aperçut la figure de l'odieux Paulo avec deux autres figures également patibulaires qui le contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.
Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.
Attenousse demeurait anéanti.
Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proférant des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.
Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du mari d'Angeline, la réaction se fait vite.
Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant que quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le cimetière de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne distance entre eux et lui.
Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.
On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus respectable dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un juge de paix.
LE JUGE DE PAIX.
Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je me suis posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.
Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en parlant.
Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.
--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le bord de la Rivière aux Castors.
--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?
Celui-ci se nomma sans défiance.
--Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre, puisque tel est votre nom.
Ce juge de paix s'appelait Justitia Bélandré. C'était un homme stupide et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême degré et par là même bouffi d'orgueil.
Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia. Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.
Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître Attenousse.
Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.
C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée, sont innocents; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes certainement le meurtrier. J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à la prison des Trois-Rivières, c'est en cet endroit où vous subirez votre procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus forte qu'il puisse y avoir contre vous."
"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin? Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs." Les autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en en même temps qu'ils s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices. D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant à ceux qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route immédiatement.
Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée.
Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat stipendiaire.
Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées.
On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St. Jean.
La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec ou Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que nous voyons.
La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable pour le commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants et des sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier comme Attenousse y produisit-elle grande sensation.
Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les imprécations de cette foule.
Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son premier meurtre.
Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée qu'il pourrait s'échapper.
Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en ressentir dans leurs décisions.
Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement barricadées et tant la frayeur était grande.
Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures au matin; vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après midi.
Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiété vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais lui dire quel était le caractère, de son infâme accusateur. Mon témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers officiers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les français et je croyais que sans doute, il m'écouterait.
Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues, j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma démarche.
Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou plutôt par la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené. Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.
Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux voir le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je m'avançais toujours.