Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école

Chapter 6

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Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des années, qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, l'idée d'un Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la première fois aussi des larmes de repentir glissèrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais osé, je l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut terminé sa fervente prière, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air timide; son regard était chargé de tristesse et de larmes. J'allais parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane. En même temps, un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits mâles et francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une autre tribu sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec étonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit, comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait parmi les indiens dans le wigwam du grand chef). Je suis venu, répondit-il, mais le mauvais génie s'était emparé de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entré, il allait écraser la tête d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris, ajouta-t-il d'un air dédaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes. Le Grand Chef de Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai qu'Hélika qu'il m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai trouvé assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message pressé et important."

Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.

Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras étaient expliquées.

Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter ce message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de Québec qui m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliées aux français, de se rendre immédiatement à un conseil de guerre. Il fallait, ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais et les iroquois avaient déjà fait irruption sur notre territoire; des renseignements positifs le mettait à même d'affirmer que plusieurs des nôtres avaient été massacrés par ces derniers.

Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps, j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, et repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et barbares ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, et Montagnais se joignirent à nous et deux jour après l'arrivée du courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du grand _Esprit des visages pâles_, nous prîmes les sentiers de la guerre.

Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas oublié de pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière nuit dont je vous ai parlé, une transformation complète s'était faite en moi. Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux prières d'Angeline, peut-être aussi a une protection céleste? Je ne puis m'en rendre compte encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idées de haine et de vengeance. Le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. J'avais usurpé ses droits, violé ses commandements, c'était à moi désormais qu'il appartenait de souffrir. La pauvre et chère enfant entendit avant mon départ les premières paroles de tendresse que je lui adressais sincèrement. Elle reçut avec avec une gratitude infinie l'assurance que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre expédition, à la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille indienne qui nous avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était arrivée je ne savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car c'était bien lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était reparti la veille de notre départ pour aller prendre le commandement d'une tribu Montagnaise dont il était le chef.

Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle transmettrait à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le Trésor Royal, et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. Toutes ces dispositions prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; c'était d'ailleurs un commencement de réparation qui lui était dû, ainsi qu'à ses parents dont j'avais été le persécuteur et le bourreau.

Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes dernières volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les bonnes oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. Dans mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même venait à manquer ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir pu remplir la mission de pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline et la mère d'Attenousse se trouveraient toutes deux dans un complet dénûment comme la chose est arrivé. Cette vieille sauvagesse était la même qui s'était mise à ma piste le jour de la mort.

_LA BRISE_

Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute à l'autre me parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais plus le même homme; une transformation salutaire s'était opérée en moi.

Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent, dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès que nous obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés dans les pages de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands pour exalter nos cerveaux pleins d'amour et de patrie.

M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs endroits de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il avait à rencontrer.

Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante, et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, que j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle des batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je résolus de me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile général, combien nous réussîmes dans nos projets.

Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur la bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous livrâmes dans cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de gloire étaient satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes richesses encore à ma malheureuse Angeline, était loin de l'être. J'aurais voulu pouvoir lui construire un palais d'or, la voir entourée de toute l'abondance et des jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intérieurement que tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.

J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient amassé des fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de l'équipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible dans mes foyers, je résolus, après avoir choisi cinquante hommes des plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de mes projets, d'aller offrir mes services à quelqu'un de ces corsaires.

Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes vers Port Royal.

C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que j'avais choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le nombre de leurs ennemis.

Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages à bord de la corvette _La Brise_, commandée par le capitaine Le Blond, avec une chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes des prises que nous dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent encore des sommes considérables qui furent déposées en notre nom dans le Trésor Royal. J'y étais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont j'avais la reconnaissance. Cet argent devait être retiré par M. Odillon. le missionnaire dont, j'ai parlé plus haut.

Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire et de nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment anglais se dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et sa marche bien lente. Il était à dix-neuf milles de la côte et paraissait faire force de voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous décidâmes d'en faire notre proie.

Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne fûmes pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures de course, nos vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient les lumières du bâtiment que nous convoitions. Il était neuf heures du soir. Nous mîmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures du matin, le bâtiment n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous étions alors au mois d'août et l'aurore est encore matinale dans les latitudes septentrionales.

Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions approché à moins qu'à demi-portée de canon.

Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible, il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture des ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui réussit parfaitement. Malheureusement, nous avions affaire à une frégate de cinquante-six, montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites couleuvrines.

Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent les cordages qui retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_ tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts, coupèrent les cordages; quelques-uns même d'entr'eux traversèrent de part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ était complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous à l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte impossible.

Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent notre pont, mais quand nous sentîmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il fallut nous rendre on plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du bâtiment anglais.

Pauvre _Brise_! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.

Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées, je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.

Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.

C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de guide dans notre excursion au Lac à la Truite.

ESCLAVAGE ET ÉVASION.

Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et indolence.

Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.

Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.

Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.

Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié veillait sur nous et en avait décidé autrement.

Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes crimes.

Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence qui se laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous envoya un ange de délivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle était l'enfant unique du planteur qui nous avait achetés.

Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le contre-maître ordonner à un espèce d'Hercule, monstre de férocité à face humaine, de nous administrer à chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec horreur le sang ruisseler de chacune des déchirures profondes que le fouet à neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs, elle résolut alors de nous sauver.

Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de la faute de larcin dont on nous accusait.

C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions été flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la vraie raison était que le nègre et moi nous avions exprimé un sentiment d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur, exposée nue à la criée publique. Un acheteur d'esclaves menait l'enchère. C'était un vieillard aux regards lascifs et pleins de convoitise. La mère de cette jeune fille, élevée dans des sentiments catholiques, voyait avec désespoir le spectacle auquel on la forçait d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait éprouver et de ce que j'éprouvais moi-même en songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à la place de cette malheureuse!!

Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, elle était désormais son bien, sa propriété.

Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient avec indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.

La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une croix autour du cou.

Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un sanglant sillon.

Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas accompli.

J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais nos chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans doute le mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de nos figures, toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi étions attachés au poteau dont j'ai parlé.

Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement liés sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, qu'accompagnée d'une jeune esclave, notre libératrice entra dans notre hutte. Elle portait une lanterne sourde, en dirigea la lumière vers son visage pour que nous vîmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt à sa bouche, de garder le silence.

Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée, pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des vêtements convenables pour servir à notre déguisement. Elle dit ensuite quelques mois en espagnol que cette dernière nous traduisit: A un endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait été disposé pour favoriser noire fuite. En descendant la rivière, nous n'aurions pas à craindre la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier où la signature du planteur était contrefaite nous accordait un congé de deux semaines. Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de Charlestown, un bâtiment français devait mettre à la voile pour l'Europe.

Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux bourses bien garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir son angélique figure inondée de pleurs. Nous suivîmes à la lettre les instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait à l'endroit désigné. Ce qu'il nous avait fallu déployer d'énergie, de forces morales et physiques pour réussir à briser nos liens et marcher jusque là est impossible à décrire, tant nous étions épuisés par les tortures de la veille.

J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires anglais que les soldats obligés de subir des amputations capitales, disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait endurer le chat à neuf queues!

Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit était des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, ce fut effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes avant que le crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à mettre une bonne distance entre nous et ceux qui nous poursuivaient.

Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une plante dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave marron.

Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois notre embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, puis, la nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre frêle nacelle, poussée par le courant et nos énergiques efforts volait sur la surface des eaux avec la rapidité de l'alouette.

Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins poumons les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la baie de Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer pour nous de nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce bâtiment français qui était eu partance? Nous résolûmes une dernière fois de risquer le tout pour le tout, et convînmes de nous donner la mort réciproquement si nous avions à tomber entre les mains de ces infâmes bourreaux qui s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.

Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et prîmes une rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette rue bordée de tabagies de toute espèce, lorsqu'enfin, quelques accents français mêlés de jurons énergiques vinrent frapper mon oreille.

Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant de ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet d'ébriété. Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordée; gare à nous! l'ancre n'est pas fixée dans les ports des Frères de la Côte."

Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en chemise de toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.

Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que tu as de plus cher pour cette prévoyante attention......

La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog insupportable.