Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école
Chapter 4
Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la menaçait.
J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.
Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait les provisions.
Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage, nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.
Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite.
Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.
Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave, que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.
Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole; mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons français.
Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir; et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.
Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.
Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les sommes que j'avais amassées.
PLAISIRS DE LA VENGEANCE
Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me causa la scène que je vais décrire.
La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre chose à faire que de prendre de la nourriture.
Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur sans bornes.
La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous sa main?"
Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra notre chère petite Angeline?
Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et demandai des explications.
Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin.
Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
AU LABRADOR.
Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler et j'écoutai le récit de ses exploits.
Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là.
Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins d'une vieille sauvagesse.
Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups qu'elle avait reçus.
Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les traitements qu'elle recevait.
Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom. Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père Daniel dans les plus affreux tourments.
C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver les restes de leur tribu.
Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je lui avais donné.
Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit. Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour l'avenir.
Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec, repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales, tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.
Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir, Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses, cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti de chasseurs qui étaient allés plus loin.
La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas manquer au retour.
Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.
Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais, elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une délicatesse naturelle exquise.
Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues, il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière agonie.
Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance d'une obéissance aveugle envers moi.
Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli pour elle le rôle de la Providence.
A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait m'embrasser en me remerciant.
Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la faire reconnaître, était arrivé.
Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison, cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui y avaient mis le feu d'après mon ordre.
Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde était triste et recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que c'était lui.
La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille, quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé.
Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins, il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges, réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous n'auriez pu le faire ici-bas.
Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait. Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des parents désolés.
Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées. Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni et collé sur des os.
Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.
Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.