Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école
Chapter 3
Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés comme des sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler ses vagues sur les galets du rivage avec de sourds gémissements.
La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais sur la terre que deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protégez".
Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue veillent sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, tant que Dieu me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre; auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation et vivre richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'après l'ordre de ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te préparer à y remplir la mission que le ciel te destine.
Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance qu'Adala remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, après cet entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien peu d'occasions de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse; elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler le sapin de nos lits, pendant que nous passions nos journées à la chasse ou à la pêche et que le bon missionnaire explorait les terres.
La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir au pauvre vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La bonne indienne et Adala nous l'avaient préparé avec le plus grand soin.
Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder aux attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des grands arbres de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce naturelle étaient rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse répandue sur ses traits et par ses habits de deuil.
Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec toute la force et l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais dans le cours de sa vie son amour se ralentit un seul instant.
Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, que je l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie, c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois Hébert était beau, riche et noble, brave comme un lion, il possédait de plus un caractère d'or et une générosité qui ne se démentit jamais; aussi obtint-il facilement la préférence sur moi, qui n'avais autre chose à lui offrir qu'un coeur dévoué.
Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant avec Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, et reprenant dans les temps de calme mes fonctions de précepteur auprès de ses enfants quand il eut épousé Adala.
Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si quelqu'un d'entre nous en ressent le courage après la lecture de ces pages, il pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements de sa mère, pour prendre les grands bois.
Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'étais habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase j'étais de première habileté et l'on me considérait comme un très grand marcheur; ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.
Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude dans les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique. Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que difficilement, et le soleil était monté sur les onze heures du matin. Mon front était brûlant et je frissonnais parce qu'une fièvre ardente me dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau où coulait une eau fraîche et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tête; cette application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques aliments, mais je ne pus pas même les approcher de ma bouche; je les jetai à mon chien qui les dévora. Quelques instants après, je dormais profondément, Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais toujours marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte constitution, lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait disparu complètement et mes idées étaient parfaitement lucides.
Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes placé sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du matin. Le père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosée, adressait au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mère distribuait à la famiile la becquée du matin. Un instant, une seconde peut-être, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le démon de la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien ailé et fis feu J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par son ramage, tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula un peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient paru une provocation dérisoire.
Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre voix me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment je n'eus donc plus qu'une idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle méchanceté, je les accusais d'avoir empoisonné le bonheur de mon existence.
Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de moi, quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, pour le seul plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. Mais de ce jour, le génie du mal s'empara de moi et se garda bien de lâcher sa proie; pour la première fois, je vis le sang avec une joie féroce.
Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus dans la forêt; je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où j'allais. Les étoiles et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque pas. Tout en cheminant, je méditais, je m'ingéniais à trouver quelle pourrait être la plus grande souffrance que je pourrais leur infliger.
Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien à mon esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais en y réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette chaste et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il me les fallait terribles mais incessantes.
Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais à l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. Au milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec orgueil et amour les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès d'elle. Ils étaient tous deux dans une parfaite sécurité. J'avais des provisions en abondance; mais l'instinct féroce déjà me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup partit et il tomba à deux pas de sa mère. Un jet de sang s'échappa de sa poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle pour se rendre compte sans doute du lieu d'où venait le danger, puis ses regards se portèrent sur son petit. Il était étendu par terre, ses membres s'agitaient et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême agonie. D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec plaisir que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant ses gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder son petit de son souffle, comme pour réchauffer ses membres que le froid de la mort saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait à soulever sa tête, puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager à la suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un instant après, recommençait encore à l'appeler comme elle avait dû faire bien des fois dans sa sollicitude maternelle, pour l'avertir d'éviter un danger; mais le faon ne bougeait pas, il était bien mort. A mesure que le faon se refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles, ses braiements devenaient plus désespérés et déchirants. Parfois elle courait à chaque coin de la clairière et faisait retentir les échos des bois de ses plaintes, comme si elle eut appelé au secours, puis elle revenait en toute hâte auprès de son petit, paraissant refuser de croire qu'un être fut assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin, lorsqu'elle se fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta morne et immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes. C'était le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de son enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait la face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.
Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un froid et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque temps, je sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique venait de me frapper. Il ne me restait plus qu'à attendre pour la mettre à exécution. Ma figure devait être bien hideuse de méchanceté, car la pauvre mère en m'apercevant s'enfuit toute effarée en poussant de douloureux gémissements. Je passai auprès du faon et d'un brutal coup de pied, je le lançai à vingt pas plus loin. J'avais remarqué avec joie que la biche s'était retournée sur la lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je continuai ma route en sifflant joyeusement.
DANS LA TRIBU.
Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais été autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma famille devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon esprit. Je ne vivais plus depuis longtemps que de chasse et de pêche. Je m'étais ainsi habitué aux bruits des bois, et pouvais à mon oreille et à l'examen de la piste reconnaître quelle était la bête fauve, et quelquefois la tribu du sauvage qui avaient traversé les sentiers que je parcourais.
Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de passer la nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent entendre à quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer. L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre, De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix tonnante, si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir en face de moi de manière que la lumière éclaira son visage. Que veux-tu lui demandai-je de nouveau? Il me répondit, j'ai faim, je veux manger. Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité, je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.
C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme, et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardis de sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce n'était pas une évasion, mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait que le jeune délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les leçons des plus roués ou infâmes bandits.
Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques vingt lieues plus loin.
Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu? Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième fois qu'ils m'ont chassé.
Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait aveuglement.
Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je suis toujours resté franchement l'ami de mon, pays.
Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de lui obtenir son pardon.
Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française qui n'était alors, on le sait, que dans son enfance.
Malgré sa répugnance il m'obéit.
Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef mais enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui donnai que j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.
Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.
Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi, et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que je désirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi chèrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai vus à mes pieds sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes blessures nombreuses.
Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était à l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés.
Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à mes ordres.
Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers.
La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une expression diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils enlèvent une âme à leur Créateur.
L'ENLÈVEMENT
Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait être mon complice dans son exécution.
Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais cependant parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs, d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait acheté à un mille du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui l'aimaient avec idolâtrie.
Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir à leur tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite était venu. Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite créature solidaire des tourments que j'endurais.
Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position, et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et apprendre parfaitement la topographie des lieux.
Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une occasion favorable et accomplir mon dessein.
Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur dont le cours était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière était traversée au moyen d'un bac.
Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de vastes prairies.
Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras, et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition, Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets.
Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle, les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison, et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais morte d'épouvanté.
Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.
La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.
Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau. Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.