Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école

Chapter 13

Chapter 134,011 wordsPublic domain

Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança un regard de défi lorsque je fus près de lui, croyant que j'allais le torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqué de le faire si nous fussions tombés entre ses mains. Aussi manifesta-t-il quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.

J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse opposée. Elle avait donc traversé les intestins; sa mort était certaine.

Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager ses souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes une fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. Nous les recouvrîmes de terre et même de pierres pour les protéger des atteintes des bêtes.

Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de quelques instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits qui avaient sur nous une avance de plus de trois heures. C'était là que commençaient les difficultés de la lâche que nous avions entreprise.

Maintenant, l'éveil leur était donné. Sans doute qu'ils allaient. employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.

Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble. L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc se séparer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'était justement en que je voulais empêcher.

Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent pour nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre à l'entrée où à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût comme gibier de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne nous éloignâmes pas trop les uns des autres, afin de nous prêter un secours mutuel en cas de surprise.

Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes des traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste avait donnée à Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient monté et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un grand nombre de tours et de détours afin de nous donner le change, mais j'étais trop habitué A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En partant de l'endroit où nous les avions surpris, ils s'étaient dirigés vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils étaient revenus plusieurs milles en arrière.

Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.

Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune magnifique. Nous étions dispersés, les uns des autres, l'oeil et l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis le cri du merle siffleur s'élevant à une petite distance arriva à mes oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en vue de quelqu'un de notre bande.

Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu d'où était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un cran de rochers deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre côté vinrent siffler auprès de moi. Trois autres coups partis des nôtres répondirent aux deux premiers.

J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des arbres et de se coucher à plat ventre sitôt qu'ils auraient tiré. C'est ce qu'ils firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas atteints par les balles.

Quelques secondes après, Je reconnu le son de la grosse carabine de Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait du haut du rocher.

A l'assaut m'écriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo comprit alors qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte désespérée dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait étaient bien propres à lui inspirer de la confiance. C'étaient des gens déterminés et dont les forces devaient être décuplées par l'idée que s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.

Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait fait voler en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.

Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la crosse de nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits étaient exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en éclats et la lutte au couteau s'en suivit.

Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille était inondé de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de l'agonie. Deux autres blessés étaient un peu plus loin, mais ceux-là fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le Normand, le Gascon, Bidoune étaient blessés plus sévèrement que nos ennemis qui se trouvaient être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu un coup de couteau en pleine poitrine.

Après avoir pansé les blessures du mieux que nous pûmes, Baptiste et moi qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous nous mîmes à faire un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre en route pour gagner les habitations dans l'état ou étaient nos amis.

Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je ne pus voir sans frémir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles eussent été tournées au bien.

Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de sang qui avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs figures pâlies, l'expression d'une sauvage férocité.

Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances pratiques de médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le résultat de la blessure; lui-même de son côté pressentait sa fin prochaine. Cette blessure, il l'avait reçue après le combat de la manière la plus traîteuse.

Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé un bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à mes chers blessés, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le trouver, prétextant qu'il avait quelque chose d'important à me communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps de me rendre auprès de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma réponse, il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci fit volontiers. Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir lever la tête, alors ce brave homme se mit à genoux auprès de lui, lui soulève la tête d'une main tandis que de l'autre il lui présentait de l'eau fraîche mêlée à quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirées de sa gourde. Tout occupé à cet acte de charité, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo. Il avait glissé sa main libre sous lui, avait saisi son poignard et l'avait enfoncé dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses atteintes. Ce forfait avait été commis en moins de temps que je ne mets à le rapporter.

Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si je ne me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les peines du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement le lâche assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué combien plus terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaînes d'un cachot, en attendant le jour de son procès ou le moment de son exécution.

Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure et pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration continua à devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgré nos soins tout espoir fut perdu et que lui-même m'eut avoué qu'il se sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprès de sa vieille mère. Il nous fit détacher une ceinture remplie de grosses pièces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas l'abandonner dans le cas où elle aurait besoin.

Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après moi d'une voix râlante et entrecoupée, fit une acte de contrition et recommanda son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, il eut la force de faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.

Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient d'un rire satanique?

Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée au tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le centre que nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus à la terre, nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée de pierre brute et nous le fîmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut gravé avec ces trois mots "repose en paix".

Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance de celle du canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo. Les misérables avaient conservé jusqu'au moment où la terre les recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous l'avons décrit déjà plus haut.

Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre à nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant que de nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient l'objet de notre part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, jour et nuit, leurs liens étaient minutieusement examinés et bien nous en prit, car plus d'une fois nous pûmes constater qu'il faisaient des efforts surhumains pour s'en délivrer. Quoique entièrement en notre pouvoir, jamais il ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les plus ignobles, soit que nous leur donnassions à manger ou que nous pansassions leurs plaies.

Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces charpentes granitiques.

Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris corps à corps avec de véritables lions pour la force et de vrais tigres pour la férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.

Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe de notre malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de voyage et nous prîmes le chemin des habitations.

Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, liés de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire aucune de leurs tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon, j'étais à l'arrière-garde.

Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne, la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer plus vite. Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la paroisse était accourue pour nous recevoir.

Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de larmes fil entendant le récit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans lesquelles il avait reçu le coup fatal.

Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et ce fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître. Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver près de ces êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, leur adressant encore des propos cyniques et immondes.

Nous confiâmes nos prisonniers à la garde, de cinq hommes robustes et déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité qui nous furent donnés par les citoyens.

C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.

Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers à bord de la même barque que j'avais louée pour mon voyage précédent. Ils refusèrent de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent installés, nous fûmes obligés de leur lier de nouveau les jambes pour nous mettre à l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas à l'eau.

Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains des autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. Lorsque nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus affreuses malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaînes, ils se fussent précipités sur nous avec une rage infernale pour essayer à nous dévorer à belles dents.

Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un dernier regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la clémence des hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à comparaître devant un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me répondit par d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.

Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.

Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre un cours plus calme, plus tranquille.

DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS

Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que la brise d'automne éparpille à mes pieds.

Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, ce malaise dont je ne puis me débarrasser? En allant conduira Paulo et son complice à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser ma chère enfant et de donner une bonne poignée de mains à mes soeurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru devoir en faire le sacrifice.

Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa mère. Peut-être une prière qu'elle m'eut adressée de revenir auprès d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé assez faible pour accéder à son désir.

En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.

Il y a trois jours, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai fait ériger sur les bords du lac à la Truite.

Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant d'autres de voir le flambeau religieux qui nous éclaire, et que nous n'apercevons que lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace pour se montrer.

Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette croix et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet être lancés dans l'éternité. Et dans qu'elle état paraîtront-ils devant le juge suprême?

La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo et celle de son complice seront jugées. Mon Dieu vont-elles trouver grâce auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un regard de votre divine miséricorde.

C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne puis fermer l'oeil.

Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journée et la nuit vont être longues.

8 heures P. M. Non la journée n'a pas été aussi longue que je le craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m'a demandé l'hospitalité. Je lui presse la main et l'attire au dedans de mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude me pesait, car ce frère inconnu venait peupler mon désert. Tout en partageant mon repas, il me raconte son histoire et celle de sa famille.

C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu des joies du foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et la France. Il s'était enrôlé volontaire, et après dix mois de guerre, quand l'ennemi avait été repoussé et poursuivi jusque dans son propre territoire, il était revenu tout joyeux. Hélas! ses champs avaient été dévastés, sa maison incendiée par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses deux petits enfants avaient péri au milieu des flammes. A peine avait-il pu recueillir parmi les décombres quelques os calcinés de ces êtres chéris. Tel était le résumé de sa narration; à chaque phrase de cette triste et lamentable épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...

Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme déterminé et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur de Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la plus courte et la plus sure.

Cet homme qui se montra si énergique après de tels malheurs, a stimulé mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude de mon hospitalité et remercié des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et moi, désormais, c'est pour la vie que nous conserverons une réciproque amitié. Son nom est Marquette.

A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais bientôt il me semble entendre des aboiements, mes chiens répondent. Je m'élance hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma hutte.

Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves et dévoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les trois à Québec pour donner leur témoignage dans le procès de Paulo et de son complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après l'exécution et de se mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains papiers pour moi.

Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre et nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués de fatigue. Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au soir, un copieux repas et j'ai renouvelé le sapin des lits.

Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succincts et bien minutieux.

Chers amis, comment reconnaître leur dévouement? Ils n'ont pas perdu une seule minute pour que je reçusse au plus vite les lettres dont ils étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim fut un peu apaisée, ils me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq heures du soir dans un canot et quand leurs bras étaient trop fatigués pour faire glisser le canot sur les ondes, ils ont demandé du secours à leurs jambes et ont pris les chemins des bois. Ils ont devancé de beaucoup le postillon, ils avaient tant hâte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible auquel ils avaient assisté.

Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques détails feint d'être étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les larmes aux yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le Gascon a besoin, parait-il, d'une eau plus fraîche et prend de là occasion de sortir, pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler des sueurs qui se répandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant que des larmes.

Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé l'occasion.

Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux lettres et un cahier; l'un est du geôlier, l'autre de monsieur Odillon.

Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement pour qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable prêtre que j'ai prié instamment, par une lettre de se rendre auprès des prisonniers et de veiller au salut de leurs âmes. De Paulo surtout que je n'ai malheureusement que trop contribué à perdre. C'est une légère réparation et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.

Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais exprimé. En attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me rendre un compte exact de la conduite et des dispositions des condamnés.

Le repas terminé, j'invite mes amis à s'étendre sur leurs lits. Peu de minutes après le Gascon et le Normand ronflaient à pleins poumons, tandis que Baptiste se tourne de mon côté et semble se consulter intérieurement. Il a certainement quelque chose d'important à me dire, car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans suite.

Enfin il se décide à s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas trop fort, Père Hélika, mais avant que de revenir j'ai été LA voir et ELLE m'a reconnu. Oh! la chère enfant qu'elle est belle et comme elle ma demandé avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mère d'Attenousse qui se trouvait là, avec quelle anxiété elles se sont informées de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine, mais vrai, j'ai été trop bête pour leur répondre. J'étais, comment vous dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mère me dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnête et religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes, je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai seulement pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain la sainte femme n'était plus. Elle était morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance que je suivrais à la lettre ses dernières recommandations. Maintenant, je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouvé en entendant les belles paroles que la Dame Supérieure et l'Assistante me disaient. Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant où donner la tête. Un homme m'attendait à la porte et est venu me reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous envoyait sans doute."

Baptiste à ces mots me présente ce sac que j'ouvre en sa présence. Il contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.

--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hôpital, rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand Chef, et je me rappelle à présent que pendant que je parlais avec les religieuses la petite avait dit: Je vais écrire à mon père Hélika.