Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école
Chapter 12
Il entendit en même temps un bruit de chaînes. Il se tourna dans l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait en arrière de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il était possible, que le premier, dont la bouche lançait des flammes, lui barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche énorme tandis qu'au-dessus de sa tête, un troisième globe de feu roulait dans les airs eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'étincelles.
Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait à s'y méprendre à celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadédious, mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez, de mal comme cela, tu nous appartiens corps et âme". L'autre voix en arrière reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer, depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant à la hâte, il s'élança d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effrayé sans doute par le signe de croix lui avait, livré passage.
Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur lévrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et les boules de feu l'eurent bientôt rejoint, tantôt le précédant et le suivant. Pour les éviter, il faisait des sauts de bélier, poursuivi toujours par le même bruit de chaînes et les mêmes ricanements. Hors d'haleine, sentant ses jambes fléchir sous lui, il arriva enfin à sa cabane; mais à sa grande stupeur, elle était toute réduite en cendres. Il s'arrêta terrifié. Une détonation venant d'en haut lui fit lever les yeux. Il aperçut des globes de feu énormes et de toutes les couleurs qui menaçaient de lui tomber sur la tête. A cette vue, il reprit sa course désespérée poursuivi et toujours par les mêmes fanfares infernales.
Enfin à force de se signer et de recommander son âme à Dieu, il put faire disparaître tous les diables. Il gagna le village toujours en courant et alla se réfugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'église.
Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le résumé.
Celui qui eut visité la caverne des fées le jours précédent aurait été étonné de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.
Deux cousaient ensemble des morceaux d'écorce de bouleau percés de trous à l'endroit des yeux, de la bouche et ornés d'un nez énorme. De temps en temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur à l'apparence qu'ils leur donnaient.
Bidoune, d'un autre côté, (car le lecteur a sans doute reconnu que la mascarade qui avait causé une si grande terreur au louche, était une pure invention du gascon et de son ami pour débarrasser la paroisse de cet homme traître et méchant) adaptait au bout d'une perche un paquet d'étoupe. Des boules enduites de térébenthine étaient à côté de lui.
Tout en travaillant, on se distribuait les rôles. Bidoune devait grimper dans le haut d'un arbre pour lancer à point nommé la seconde boule préalablement enflammée. La première était réservée au gascon qui la pousserait à coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne l'empêchait de retourner en arrière avec la sienne en poussant des rires homériques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements infernaux.
Il est inutile de dire que l'étoupe que Bidoune faisait jouer au bout de sa perche et qui laissait tomber des étincelles constituait le globe de feu venant des airs. Une simple figure avait produit la détonation.
La cabane avait été incendiée parce que Baptiste dans la recherche de sa poule y avait découvert les armes et les provisions nécessaires à l'enlèvement. Le canot, soigneusement caché dans les branches, les avirons, la hotte et des cordes y avaient été transportés et le tout avait brûlé ensemble.
Leur plan avait réussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.
Les trois ombres de la Caverne des fées qui avaient causé tant d'effroi aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquées.
L'HÔPITAL GÉNÉRAL
La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus d'acharnement que jamais. J'avais espéré vainement que la leçon qu'il avait reçue, lors de sa première tentative d'enlèvement, lui aurait profité; mais puisqu'il redoublait de rage, c'était à moi de pourvoir au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre à face humaine.
Je dois l'avouer, si j'avais usé de ménagement envers lui, c'est c'est que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnés et dont il n'avait que trop profité; je lui avais fait dire, combien je regrettais mon fatal passé; je lui avais même envoyé de l'argent pour qu'il put vivre honnêtement et abandonner le sentier du crime. Il parut accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il dépensa en orgies crapuleuses et à préparer des plans diaboliques.
Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous étions seuls, je lui fis part du plan que j'avais conçu de mettre Adala et sa grand'mère on sûreté et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il m'approuva du tout coeur.
Ce qui me faisait hâter d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un meurtre atroce avait été commis à une douzaine de lieues de l'endroit que j'habitais.
En voici les détails: Deux sauvages étaient entrés dans la maison d'un riche et honnête cultivateur. C'était un Dimanche, et tout le monde assistait au service divin. La mère de famille était restée seule avec deux petits enfants dont l'aîné pouvait avoir sept ans et le plus jeune cinq.
Cette jeune femme était très hospitalière et très charitable, aussi accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient demandée en entrant.
Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigèrent de l'argent.
La pauvre mère comprit alors qu'elle avait affaire à des scélérats et qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha à gagner du temps espérant qu'on reviendrait bientôt de l'Église lui porter secours.
Par malheur pour elle, la messe avait été beaucoup retardée, le curé ayant été obligé d'aller administrer les derniers sacrements à un homme mourant.
C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en asséna un coup terrible sur la tête de l'infortunée qui tomba assommée. Deux crimes affreux furent accomplis ensuite.
Les infâmes firent des recherches dans tous les coins de la maison et découvrirent une somme d'argent considérable qu'ils séparèrent entre eux puis ils disparurent.
Les enfants avaient été enfermés dans un cabinet pendant l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait menacés de sa hache avec des imprécations effroyables et jurait de leur fendre la tête s'ils proféraient une parole ou essayaient de sortir.
Les pauvres petits s'étaient blottis l'un près de l'autre demi-morts de terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.
Lorsque le bruit eut cessé, le plus âgé se décida à s'avancer tout doucement vers la fenêtre. Il aperçut les deux bandits qui fuyaient dans la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent la porte de l'appartement où ils avaient vu leur mère pour la dernière fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hélas! la pauvre femme n'était plus qu'un cadavre.
Je renonce à peindre la scène déchirante qui s'en suivit, les larmes et les cris de désespoir des malheureux enfants.
Enfin la messe était terminée et le père revenait tout joyeux avec les autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrèrent dans l'avenue les deux enfants qui couraient éplorés en criant: "papa, papa, viens donc vite, maman est morte, il y a des hommes méchants qui l'ont tuée." Le père en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verité.
Cette nouvelle que je rapportai à Baptiste fut confirmée le lendemain par des document officiels et certains.
Par la désignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien complice.
Ce récit expliqua à Baptiste pourquoi à pareille date, il avait perdu les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'était pour dépister leurs poursuivants qu'ils étaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu où ils avaient commis ce meurtre.
Il n'y avait donc plus de temps à perdre. J'envoyai de suite Baptiste louer une barque et le même soir à neuf heures, Adala, Aglaousse et moi, nous voguions sur le fleuve poussés par un bon vent. Douze heures après, nous entrions dans la rivière St. Charles et débarquions près de l'Hôpital Général de Québec.
Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence et se tenir prêts à tout évènement.
Revenons à notre voyage. Nous allâmes frapper à la porte du parloir du couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hâte de savoir si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre préambule je demandai la permission de visiter les salles, prétextant qu'il devait y avoir une de mes connaissances qui était là depuis plusieurs années.
Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire. Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui y régnait. En approchant d'un lit où était étendue une vieille malade, je m'arrêtai malgré moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me frappèrent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.
Ou l'avais-je vu?
Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais elle ne me répondit que par quelques paroles incohérentes..
Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un instant, la bonne soeur accéda volontiers a mon désir.
Je m'approchai du lit de l'octogénaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit un soubresaut, me regarda d'un oeil étonné et quelque peu lumineux, puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille; elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son état d'hébètement.
La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné de pareils signes de connaissance."
Mes pressentiments ne m'avaient pas trompés, cette vieille fille était l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la maison paternelle.
Nous continuâmes la visite des salles où j'admirai, comme je l'ai dis plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de mettre Adala entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C'était l'accusateur de son père et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.
Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.
Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre, je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression où j'avais été au sujet de la vieille en visitant les salles.
Étais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination? Je ne pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les avais vues quelque part.
Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute, chef au milieu des grands bois, à l'affût de quelque gibier. En effet depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous répondre, vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre coup de fusil."
Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs chéries que je croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me rendaient tout rêveur.
--Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver en vos personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.
--Hélas! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui a déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons jamais eu de nouvelles.
A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se reculèrent instinctivement.--"N'êtes-vous pas, leur dis-je, du village de.....--" Elle parurent très surprises et me regardèrent toutes deux fixement.
J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef sauvage de premier ordre.
Elles me répondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames, s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D....? Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air stupéfait--O Mon Dieu, m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, Hélène et Marguerite! mes deux soeurs! je suis votre frère et je leur tendis les bras.
Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces paroles.
--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était pas indien.
En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles riaient, pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmées, vous pensez bien avec quel empressement je demandai des détails sur mes bons parents.
Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en recherches de toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma mort; mais ma mère, la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs, une prière se faisait en commun pour mon retour et dans la journée, ma mère allait s'enfermer dans ma chambre où rien n'avait été changé depuis mon départ et là elle priait et pleurait des heures entières.
Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, ce que peu de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent que la vieille était notre ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré sur mon sort.
Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai mes dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernière dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme qui me restait entre les mains pour l'aider à vivre pendant les années d'absence que je croyais nécessaires pour terminer l'éducation de mon enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez le hurons à Lorette, se réservant toutefois le privilège de venir embrasser sa petite fille très souvent.
Il fallut bien me décider à partir. Avant de gagner mon embarcation, je fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions entreprendre contre Paulo allait être pleine de périls. J'étais fermement décidé de débarrasser la société d'un tel monstre et de délivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misérable existerait.
J'instituai Adala ma légatrice universelle, lui nommai un homme de bien comme curateur, donnai une pension plus que suffisante à la vieille. Je laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui donnerait si je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières celui qui l'avait aimée autant qu'un père.
Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires me permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi, et de les mettre à mort s'il le fallait.
Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.
LA CHASSE A L'HOMME
Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit où je devais rencontrer mes amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traçait et me représentais combien était heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se rapprocher des êtres chéris que je venais de quitter, pendant que je m'en éloignais peu-être pour toujours.
C'était avec peine que je refoulais au fond de mon âme, les pleurs qui voulaient s'échapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la séparation, séparation qui devait être bien longue.
Pourtant après ces quelques instants d'attendrissement, mon énergie et ma force morale me revinrent.
Ma détermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en étais sûr ne me mettraient pas moins d'acharnement que moi à leur poursuite. Plus je songeais à leurs affreux forfaits et plus je sentais un désir implacable du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaître. Ce fut dans cette disposition d'esprit que j'abordai à Ste. Anne, à l'extrémité ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait vis-à-vis de ma demeure. J'allai frapper à la porte et me fit reconnaître. Tout le monde était sur pied, certes mes amis faisaient bonne garde; ils avaient entendu mes pas.
Nous passâmes le reste de la nuit à faire nos préparatifs de départ, pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait été convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse immédiatement après mon arrivée.
Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à quels dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour notre succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières étaient faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenât sains et saufs.
Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos bons amis, qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais laissé mon enfant; le curé seul en était informé. A bonne heure le lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aisés et les plus respectables, ayant le bon prêtre en tête vinrent et nous offrirent tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire pour notre excursion, provisions, habillements et munitions. Mais nous étions amplement pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes avec effusion et nous prîmes le chemin des bois accompagnés de leurs souhaits et de leurs voeux.
Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de voir combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté dans la chasse que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son ami avaient recruté les sept autres sauvages.
J'avais pris le commandement de l'expédition.
Un mot personnel sur ma petite troupe.
Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. Sa force était herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité ordinaire, il devenait furieux et indomptable comme un taureau blessé. Une fois déjà pris par cinq sauvages, il, s'était vu attaché au poteau du bûcher et grâce à sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache, engagé contre tous les cinq une lutte désespérée où trois étaient tombés sous ses coups, le quatrième mortellement blessé et le dernier avait pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de désir de se joindre à nous c'est que ceux qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le brûler, faisaient partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux complices. Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune s'était frotté les mains avec délices.
Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires. C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves et rusés, qui avaient été formés à l'école de Baptiste. Il m'est inutile de parler de ce dernier, le lecteur le connaît déjà.
Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais décidé d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste avait poursuivi Paulo.
Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus nous nous convainquions que nous ne nous étions pas trompés dans nos prévisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus évidentes.
Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer on deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, de crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.
Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane en nous glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.
Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu partit d'une sentinelle embusquée derrière un arbre et une balle vint frapper Bidoune à la jambe. La carabine de celui-ci retentit à son tour, le Peau Rouge fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jeté l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam fut en un instant dispersée.
En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était venu celui qui avait blessé Bidonne. Les deux français tirèrent eux aussi du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes des plaintes sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les bêtes fauves en fuite dans les bois.
Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette nuit-là, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer leurs balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre le jour pour juger de l'effet de nos coups.
Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la reconnaissance pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit le Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après et nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et que Paulo formait l'arrière garde. Ils étaient encore six, nous le savions déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup qui avait été tiré par Bidonne. La balle avait traversé le coeur du sauvage. Quant aux autres coups tirés par les français, bien qu'au juger, ils avaient eux aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait été tué instantanément, l'autre gisait mortellement blessé.
Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait appuyé son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai; son fusil vola en éclats loin de lui; nous nous avançâmes alors en toute sûreté.