Part 26
--Allons, dit-il enfin, il faut obéir et partir. Voici pourtant qu’on me demande la hache d’honneur et les tentures noires.--Tu auras soin, Bechlie, d’enlever les gouttes de rouille qui ont délustré ma hache, et de voir si la draperie n’est pas tachée en plusieurs endroits. En somme, il ne faut pas se décourager, ils ne veulent peut-être m’accorder d’avancement que comme salaire de cette belle exécution. Tant pis pour les condamnés, ils n’auront pas la satisfaction d'être mis à mort par un exécuteur royal.
XLII
ELVINE.
Qu’est devenu le pauvre Sanche? Il n’a point paru dans la ville.
NUNO.
Sanche aura su se mettre à couvert.
LOPE DE VEGA. _Le meilleur alcade est le roi._
Le comte d’Ahlefeld, traînant une ample simarre de satin noir doublée d’hermine, la tête et les épaules cachées par une large perruque magistrale, et la poitrine chargée de plusieurs étoiles et décorations, parmi lesquelles on distinguait les colliers des ordres royaux de l’éléphant et de Dannebrog; revêtu, en un mot, du costume complet de grand-chancelier de Danemark et de Norvège, se promenait d’un air soucieux dans l’appartement de la comtesse d’Ahlefeld, seule avec lui en ce moment.
--Allons, il est neuf heures, le tribunal va entrer en séance; il ne faut pas le faire attendre, car il est nécessaire que l’arrêt soit rendu dans la nuit, afin qu’on l’exécute demain matin au plus tard. Le haut-syndic m’a assuré que le bourreau serait ici avant l’aube.--Elphége! avez-vous ordonné qu’on apprêtât la barque qui doit me transporter à Munckholm?
--Monseigneur, elle vous attend depuis une demi-heure au moins, répondit la comtesse en se soulevant sur son fauteuil.
--Et ma litière est-elle à la porte?
--Oui, monseigneur.
--Allons!....--Vous dites donc, Elphége, ajouta le comte en se frappant le front, qu’il existe une intrigue amoureuse entre Ordener Guldenlew et la fille de Schumacker?
--Très amoureuse, je vous jure! répliqua la comtesse en souriant de colère et de dédain.
--Qui se fût imaginé cela?--Pourtant, je vous assure que je m’en étais déjà douté.
--Et moi aussi, dit la comtesse.--C’est un tour que ce maudit Levin nous a joué.
--Vieux scélérat de mecklembourgeois! murmura le chancelier; va, je te recommanderai à Arensdorf.
--Si je pouvais le faire disgracier!--Eh! mais, écoutez donc, Elphége, voici un trait de lumière.
--Quoi donc?
--Vous savez que les individus que nous allons juger dans le château de Munckholm sont au nombre de six:--Schumacker, que je ne redouterai plus, j’espère, demain à pareille heure; ce montagnard colosse, notre faux Han d’Islande, qui a juré de soutenir le rôle jusqu’à la fin, dans l’espérance que Musdœmon, dont il a déjà reçu de fortes sommes d’argent, le fera évader.--Ce Musdœmon a des idées vraiment diaboliques!--Les quatre autres accusés sont les trois chefs des rebelles, et un quidam qui s’est trouvé, on ne sait comment, au milieu du rassemblement d’Apsyl-Corh, et que les précautions prises par Musdœmon ont fait tomber dans nos mains. Musdœmon pense que cet homme est un espion de Levin de Knud. Et, en effet, en arrivant ici prisonnier, sa première parole a été pour demander le général; et quand il a appris l’absence du mecklembourgeois, il a paru consterné. Du reste, il n’a voulu répondre à aucune des questions que lui a adressées Musdœmon.
--Mon cher seigneur, interrompit la comtesse, pourquoi ne l’avez-vous pas interrogé vous-même?
--En vérité, Elphége, comment l’aurais-je pu au milieu de tous les soins qui m’accablent depuis mon arrivée? Je me suis reposé de cette affaire sur Musdœmon, qu’elle intéresse autant que moi. D’ailleurs, ma chère, cet homme n’est d’aucune importance par lui-même; c’est quelque pauvre vagabond. Nous n’en pourrons tirer parti qu’en le présentant comme un agent de Levin de Knud, et, comme il a été pris dans les rangs des rebelles, cela pourra prouver entre le mecklembourgeois et Schumacker une connivence coupable, qui suffira pour provoquer, sinon la mise en accusation, du moins la disgrâce du maudit Levin.
La comtesse parut méditer un moment.
--Vous avez raison, monseigneur. Mais cette fatale passion du baron Thorvick pour Éthel Schumacker....
Le chancelier se frotta le front de nouveau; puis tout à coup haussant les épaules:
--Écoutez, Elphége, nous ne sommes plus ni l’un ni l’autre jeunes et novices dans la vie, et pourtant nous ne connaissons pas les hommes! Quand Schumacker aura été une seconde fois flétri par un jugement de haute trahison, quand il aura subi sur l’échafaud une condamnation infamante, quand sa fille, retombée au-dessous des derniers rangs de la société, sera souillée à jamais publiquement de tout l’opprobre de son père, pensez-vous, Elphége, qu’alors Ordener Guldenlew se souvienne un seul instant de cette amourette d’enfance, que vous nommez passion, d’après les discours exaltés d’une jeune folle prisonnière, et qu’il balance un seul jour entre la fille déshonorée d’un misérable criminel et la fille illustre d’un glorieux chancelier? Il faut juger les hommes d’après soi, ma chère; où avez-vous vu que le cœur humain fût ainsi fait?
--Je souhaite que vous ayez encore raison.--Vous ne trouverez cependant pas inutile, n’est-il pas vrai, la demande que j’ai faite au syndic pour que la fille de Schumacker assiste au procès de son père, et soit placée dans la même tribune que moi? Je suis curieuse d’étudier cette créature.
--Tout ce qui peut nous éclairer sur cette affaire est précieux, dit le chancelier avec flegme.--Mais, dites-moi, sait-on où cet Ordener est en ce moment?
--Personne au monde ne le sait; c’est le digne élève de ce vieux Levin, un chevalier errant comme lui. Je crois qu’il visite en ce moment Ward-Hus.
--Bien, bien, notre Ulrique le fixera. Allons, j’oublie que le tribunal m’attend.
La comtesse arrêta le grand-chancelier.
--Encore un mot, monseigneur.--Je vous en ai parlé hier, mais votre esprit était occupé, et je n’ai pu obtenir de réponse. Où est mon Frédéric?
--Frédéric! dit le comte avec une expression lugubre, et en portant la main sur son visage.
--Oui; répondez-moi, mon Frédéric! Son régiment est de retour à Drontheim sans lui. Jurez-moi que Frédéric n’était pas dans cette horrible gorge du Pilier-Noir. Pourquoi votre figure a-t-elle changé au nom de Frédéric? Je suis dans une mortelle inquiétude.
Le chancelier reprit sa physionomie impassible.
--Elphége, tranquillisez-vous. Je vous jure qu’il n’était point dans le défilé du Pilier-Noir. D’ailleurs, on a publié la liste des officiers tués ou blessés dans cette rencontre.
--Oui, dit la comtesse calmée, vous me rassurez. Deux officiers seulement ont été tués, le capitaine Lory et le jeune baron Randmer, qui a fait tant de folies avec mon pauvre Frédéric dans les bals de Copenhague! Oh! j’ai lu et relu la liste, je vous assure. Mais dites-moi, monseigneur, mon fils est donc resté à Walhstrom?
--Il y est resté, répondit le comte.
--Eh bien, cher ami, dit la mère avec un sourire qu’elle s’efforçait de rendre tendre, je ne vous demande qu’une grâce, c’est de faire revenir vite mon Frédéric de cet affreux pays.
Le chancelier se dégagea péniblement de ses bras suppliants.
--Madame, dit-il, le tribunal m’attend. Adieu, ce que vous me demandez ne dépend pas de moi.
Et il sortit brusquement.
La comtesse demeura sombre et pensive.
--Cela ne dépend pas de lui! se dit-elle; et il lui suffirait d’un mot pour me rendre mon fils!--Je l’ai toujours pensé, cet homme-là est vraiment méchant.
XLIII
Est-ce ainsi qu’on traite un homme de ma charge? est-ce ainsi qu’on perd le respect dû à la justice?
CALDERON. _Louis Perez de Galice_.
La tremblante Éthel, que les gardes ont séparée de son père à la sortie du donjon du Lion de Slesvig, a été conduite, à travers de ténébreux corridors, jusqu’alors inconnus d’elle, dans une sorte de cellule obscure, qu’on a refermée sur son entrée. Du côté de la cellule opposée à la porte est une grande ouverture grillée, à travers laquelle pénètre une lumière de torches et de flambeaux. Devant cette ouverture est une banquette sur laquelle est placée une femme voilée et vêtue de noir, qui lui fait signe de s’asseoir auprès d’elle. Elle obéit en silence et interdite.
Ses yeux se portent au delà de l’ouverture grillée. Un tableau sombre et imposant est devant elle.
À l’extrémité d’une salle, tendue de noir, et faiblement éclairée par des lampes de cuivre suspendues à la voûte, s’élève un tribunal noir arrondi en fer à cheval, occupé par sept juges vêtus de robes noires, dont l’un, placé au centre sur un siège plus élevé, porte sur sa poitrine des chaînes de diamants et des plaques d’or qui étincellent. Le juge assis à la droite de celui-ci se distingue des autres par une ceinture blanche et un manteau d’hermine, insigne du haut-syndic de la province. À droite du tribunal est une estrade couverte d’un dais, où siège un vieillard, revêtu d’habits pontificaux; à gauche, une table chargée de papiers, derrière laquelle se tient debout un homme de petite taille, coiffé d’une énorme perruque, et enveloppé des plis d’une longue robe noire.
On remarque, en face des juges, un banc de bois entouré de hallebardiers qui portent des torches, dont la lueur, réfléchie par une forêt de piques, de mousquets et de pertuisanes, répand de vagues rayons sur les têtes tumultueuses d’une foule de spectateurs, pressés contre la grille de fer qui les sépare du tribunal.
Éthel observait ce spectacle comme si elle eût assisté éveillée à un rêve; cependant elle était loin de se sentir indifférente à ce qui allait se passer sous ses yeux. Elle entendait en elle comme une voix intime qui l’avertissait d'être attentive, parce qu’elle touchait à l’une des crises de sa vie. Son cœur était en proie à deux agitations différentes en même temps; elle eût voulu savoir sur-le-champ en quoi elle était intéressée à la scène qu’elle contemplait, ou ne le savoir jamais. Depuis plusieurs jours, l’idée que son Ordener était perdu pour elle lui avait inspiré le désir désespéré d’en finir d’une fois avec l’existence, et de pouvoir lire d’un coup d’œil tout le livre de sa destinée. C’est pourquoi, comprenant qu’elle entrait dans l’heure décisive de son sort, elle examina le tableau lugubre qui s’offrait à elle, moins avec répugnance qu’avec une sorte de joie impatiente et funèbre.
Elle vit le président se lever, en proclamant, au nom du roi, que l’audience de justice était ouverte.
Elle entendit le petit homme noir, placé à la gauche du tribunal, lire, d’une voix basse et rapide, un long discours où le nom de son père, mêlé aux mots de _conspiration_, de _révolte des mines_, de _haute-trahison_, revenait fréquemment. Alors elle se rappela ce que la fatale inconnue lui avait dit, dans le jardin du donjon, de l’accusation dont son père était menacé; et elle frémit quand elle entendit l’homme à la robe noire terminer son discours par le mot de _mort_, fortement articulé.
Épouvantée, elle se tourna vers la femme voilée, pour laquelle un sentiment qu’elle ne s’expliquait pas lui inspirait de la crainte:
--Où sommes-nous? qu’est-ce que tout ceci? demanda-t-elle timidement.
Un geste de sa mystérieuse compagne l’invita au silence et à l’attention. Elle reporta sa vue dans la salle du tribunal.
Le vieillard vénérable, en habits épiscopaux, venait de se lever; et Éthel recueillit ces paroles, qu’il prononça distinctement:
--Au nom du Dieu tout-puissant et miséricordieux,--moi, Pamphile-Éleuthère, évêque de la royale ville de Drontheim et de la royale province du Drontheimhus, je salue le respectable tribunal qui juge au nom du roi, notre seigneur après Dieu;
Et je dis--qu’ayant remarqué que les prisonniers amenés devant ce tribunal étaient des hommes et des chrétiens, et qu’ils n’avaient point de procureurs, je déclare aux respectables juges que mon intention est de les assister de mon faible secours, dans la cruelle position où le ciel les a voulu mettre;
Priant Dieu de daigner donner sa force à notre infirme faiblesse, et sa lumière à notre profonde cécité.
C’est ainsi que moi, évêque de ce royal diocèse, je salue le respectable et judicieux tribunal.--
Après avoir parlé ainsi, l’évêque descendit de son trône pontifical, et alla s’asseoir sur le banc de bois destiné aux accusés, tandis qu’un murmure d’approbation éclatait parmi le peuple.
Le président se leva, et dit d’une voix sèche:
--Hallebardiers, qu’on fasse silence!--Seigneur évêque, le tribunal remercie votre révérence, au nom des prisonniers.--Habitants du Drontheimhus, soyez attentifs à la haute justice du roi; le tribunal va juger sans appel. Archers,--qu’on amène les accusés.
Il se fit dans l’auditoire un silence d’attente et de terreur; seulement toutes les têtes s’agitèrent dans l’ombre, comme les sombres vagues d’une mer orageuse, sur laquelle le tonnerre s’apprête à gronder.
Bientôt Éthel entendit une rumeur sourde et un mouvement extraordinaire se prolonger au-dessous d’elle, dans les sinistres avenues de la salle; puis l’auditoire se rangea avec un frémissement d’impatience et de curiosité; des pas multipliés retentirent; des hallebardes et des mousquets brillèrent; et bientôt six hommes enchaînés et entourés de gardes pénétrèrent, la tête nue, dans l’enceinte du tribunal. Éthel ne vit que le premier de ces six prisonniers; c’était un vieillard à barbe blanche, vêtu d’une simarre noire; c’était son père.
Elle s’appuya défaillante sur la balustrade de pierre qui était devant sa banquette; les objets roulaient sous ses yeux comme dans un nuage confus, et il lui semblait que son cœur palpitait à son oreille. Elle-dit d’une voix faible:
--O Dieu, secourez-moi!
La femme voilée se pencha vers elle, et lui fit respirer des sels qui la réveillèrent de sa léthargie.
--Noble dame, dit-elle ranimée, de grâce, un mot de votre voix pour me convaincre que je ne suis pas ici le jouet des fantômes de l’enfer.
Mais l’inconnue, sourde à sa prière, avait retourné sa tête vers le tribunal; et la pauvre Éthel, qui avait retrouvé quelque force, se résigna à l’imiter en silence.
Le président s’était levé, et avait dit d’une voix lente et solennelle:
--Prisonniers, on vous amène devant nous pour que nous ayons à examiner si vous êtes coupables de haute-trahison, de conspiration, de révolte par les armes contre l’autorité du roi notre souverain seigneur. Méditez maintenant dans vos consciences, car une accusation de lèse-majesté au premier chef pèse sur vos têtes.
En ce moment un rayon de lumière tomba sur le visage d’un des six accusés, d’un jeune homme qui tenait sa tête penchée sur sa poitrine, comme pour dérober ses traits sous les boucles pendantes de ses longs cheveux. Éthel tressaillit, et une sueur froide sortit de tous ses membres; elle avait cru reconnaître....--Mais non, c’était une cruelle illusion; la salle était faiblement éclairée, et les hommes s’y mouvaient comme des ombres; à peine distinguait-on le grand christ d’ébène poli, placé au-dessus du fauteuil du président.
Cependant ce jeune homme était enveloppé d’un manteau qui de loin paraissait vert, ses cheveux en désordre avaient des reflets châtains, et le rayon inattendu qui avait dessiné ses traits.... Mais non, cela n’était pas, cela ne pouvait être! c’était une horrible illusion.
Les prisonniers étaient assis sur le banc où était descendu l’évêque. Schumacker s’était placé à l’une des extrémités; il était séparé du jeune homme aux cheveux châtains par ses quatre compagnons d’infortune, qui portaient des vêtements grossiers, et au nombre desquels on remarquait une espèce de géant. L’évêque siégeait à l’autre extrémité du banc.
Éthel vit le président se tourner vers son père.
--Vieillard, dit-il d’une voix sévère, dites-nous votre nom et qui vous êtes.
Le vieillard souleva sa tête vénérable.
--Autrefois, répondit-il en regardant fixement le président, on m’appelait comte de Griffenfeld et de Tongsberg, prince de Wollin, prince du Saint-Empire, chevalier de l’ordre royal de l’éléphant, chevalier de l’ordre royal de Dannebrog; chevalier de la toison d’or d’Allemagne et de la jarretière d’Angleterre, premier ministre, inspecteur général des universités, grand-chancelier de Danemark et de....
Le président l’interrompit.
--Accusé, le tribunal ne vous demande ni comment on vous a nommé, ni ce que vous avez été, mais comment on vous nomme, et ce que vous êtes.
--Eh bien, reprit vivement le vieillard, maintenant je m’appelle Jean Schumacker, j’ai soixante-neuf ans, et je ne suis rien, que votre ancien bienfaiteur, chancelier d’Ahlefeld.
Le président parut interdit.
--Je vous ai reconnu, seigneur comte, ajouta l’ex-chancelier, et comme j’ai cru voir qu’il n’en était pas de même à mon égard de votre côté, j’ai pris la liberté de rappeler à votre grâce que nous sommes de vieilles connaissances.
--Schumacker, dit le président d’un ton où l’on sentait l’accent de la colère concentrée, épargnez les moments du tribunal.
Le vieux captif l’interrompit encore:
--Nous avons changé de rôle, noble chancelier; autrefois c’était moi qui vous appelais simplement _d’Ahlefeld_, et vous qui me disiez _seigneur comte_.
--Accusé, répliqua le président, vous nuisez à votre cause en rappelant le jugement infamant dont vous êtes déjà flétri.
--Si ce jugement est infamant pour quelqu’un, comte d’Ahlefeld, ce n’est pas pour moi.
Le vieillard s’était levé à demi en prononçant ces paroles avec force. Le président étendit la main vers lui.
--Asseyez-vous. N’insultez pas, devant un tribunal, et aux juges qui vous ont condamné, et au roi qui vous a donné ces juges. Rappelez-vous que sa majesté a daigné vous accorder la vie, et bornez-vous ici à vous défendre.
Schumacker ne répondit qu’en haussant les épaules.
--Avez-vous, demanda le président, quelques aveux à faire au tribunal touchant le crime capital dont vous êtes accusé?
Voyant que Schumacker gardait le silence, le président répéta sa question.
--Est-ce que c’est à moi que vous parlez? dit l’ex-grand-chancelier. Je croyais, noble comte d’Ahlefeld, que vous vous parliez à vous-même. De quel crime m’entretenez-vous? Est-ce que j’ai jamais donné le baiser d’Iscariote à un ami? Ai-je emprisonné, condamné, déshonoré un bienfaiteur? dépouillé celui à qui je devais tout? J’ignore, en vérité, seigneur chancelier actuel, pourquoi l’on m’amène ici. C’est sans doute pour juger de votre habileté à faire tomber des têtes innocentes. Je ne serai point fâché en effet de voir si vous saurez aussi bien me perdre que vous perdez le royaume, et s’il vous suffira d’une virgule pour causer ma mort, comme il vous a suffi d’une lettre de l’alphabet pour provoquer la guerre avec la Suède.[*]
[*] Il y avait eu en effet de très graves différends entre le Danemark et la Suède, parce que le comte d’Ahlefeld avait exigé, dans une négociation, qu’un traité entre les deux états donnât au roi de Danemark le titre de _rex Gothorum_, ce qui semblait attribuer au monarque danois la souveraineté de la Gothie, province suédoise; tandis que les Suédois ne voulaient lui accorder que la qualité de _rex Gotorum_, dénomination vague qui équivalait à l’ancien titre des souverains danois, _roi des Gots_.
C’est à cette _h_, cause, non d’une guerre, mais de longues et menaçantes négociations, que Schumacker faisait sans doute allusion.
À peine achevait-il cette raillerie amère, que l’homme placé devant la table à gauche du tribunal se leva.
--Seigneur président, dit-il, après s'être incliné profondément, seigneurs juges, je demande que la parole soit interdite à Jean Schumacker, s’il continue d’injurier ainsi sa grâce le président de ce respectable tribunal.
La voix calme de l’évêque s’éleva:
--Seigneur secrétaire intime, on ne peut interdire la parole à un accusé.
--Vous avez raison, révérend évêque, s’écria le président avec précipitation. Notre intention est de laisser le plus de liberté possible à la défense.--J’engage seulement l’accusé à modérer son langage, s’il comprend ses véritables intérêts.
Schumacker secoua la tête et dit froidement:
--Il parait que le comte d’Ahlefeld est plus sûr de son fait qu’en 1677.
--Taisez-vous, dit le président; et s’adressant sur-le-champ au prisonnier voisin du vieillard, il lui demanda quel était son nom. C’était un montagnard d’une taille colossale, dont le front était entouré de bandages, qui se leva en disant:
--Je suis Han, de Klipstadur, en Islande.
Un frémissement d’épouvante erra quelque temps dans la foule, et Schumacker, soulevant sa tête pensive déjà retombée sur sa poitrine, jeta un brusque regard sur son formidable voisin, dont tous les autres co-accusés se tenaient éloignés.
--Han d’Islande, demanda le président quand le trouble fut dissipé, qu’avez-vous à dire au tribunal?
De tous les spectateurs, Éthel n’avait pas été la moins frappée de la présence du brigand fameux qui, depuis si longtemps, lui apparaissait dans toutes ses terreurs. Elle attacha avec une avidité craintive son regard sur le géant monstrueux que son Ordener avait peut-être combattu, dont il avait peut-être été la victime. Cette idée se retourna dans son cœur sous toutes ses formes douloureuses. Aussi, entièrement absorbée par une foule d’émotions déchirantes, elle entendit à peine la réponse qu’adressait au président, dans un langage grossier et embarrassé, ce Han d’Islande, en qui elle voyait presque le meurtrier de son Ordener. Elle comprit seulement que le brigand se déclarait le chef des bandes rebelles.
--Est-ce de vous-même, demanda le président, ou par une instigation étrangère, que vous avez pris le commandement des insurgés?
Le brigand répondit:
--Ce n’est pas de moi-même.
--Qui vous a provoqué à ce crime?
--Un homme qui s’appelait Hacket.
--Quel était ce Hacket?
--Un agent de Schumacker, qu’il nommait aussi comte de Griffenfeld.
Le président s’adressa à Schumacker:
--Schumacker, connaissez-vous ce Hacket?
--Vous m’avez prévenu, comte d’Ahlefeld, repartit le vieillard; j’allais vous adresser la même question.
--Jean Schumacker, dit le président, vous êtes mal conseillé par votre haine. Le tribunal appréciera votre système de défense.
L’évêque prit la parole.
--Seigneur secrétaire intime, dit-il en se tournant vers l’homme de petite taille, qui paraissait faire les fonctions de greffier et d’accusateur, ce Hacket est-il parmi mes clients?
--Non, votre révérence, répondit le secrétaire.
--Sait-on ce qu’il est devenu?
--On n’a pu le saisir; il a disparu.
On eût dit qu’en parlant ainsi le seigneur secrétaire intime composait sa voix.
--Je crois plutôt qu’il s’est évanoui, dit Schumacker.
L’évêque continua:
--Seigneur secrétaire, fait-on poursuivre ce Hacket? A-t-on son signalement?
Avant que le secrétaire intime eût pu répondre, un des prisonniers se leva; c’était un jeune mineur d’un visage âpre et fier.
--Il serait aisé de l’avoir, dit-il d’une voix forte. Ce misérable Hacket, l’agent de Schumacker, est un homme de petite stature, d’une figure ouverte, mais ouverte comme une bouche de l’enfer.--Tenez, seigneur évêque, sa voix ressemble beaucoup à celle de ce seigneur qui écrit là sur cette table, et que votre révérence appelle, je crois, secrétaire intime. Et même, si cette salle était moins sombre, et que le seigneur secrétaire intime eût moins de cheveux pour lui cacher le visage, j’assurerais presque qu’il y a dans ses traits quelque ressemblance avec ceux du traître Hacket.
--Notre frère dit vrai, s’écrièrent les deux prisonniers voisins du jeune mineur.
--Vraiment! murmura Schumacker avec une expression de triomphe.
Cependant le secrétaire avait fait un mouvement involontaire, soit de crainte, soit de l’indignation qu’il ressentait d'être comparé à ce Hacket. Le président, qui lui-même avait paru troublé, se hâta d’élever la voix.
--Prisonniers, n’oubliez pas que vous ne devez parler que lorsque le tribunal vous interroge; et surtout n’outragez pas les ministres de la justice par d’indignes comparaisons.