Part 21
L’intrépide jeune homme, penché sur l’abîme, écouta. Un bruit lointain de voix monta à son oreille. Il ne douta plus que les êtres qui avaient étrangement paru et disparu à ses yeux ne se fussent plongés dans ce gouffre, et il sentit un désir invincible, parce qu’il était sans doute dans sa destinée, d’y descendre après eux, dût-il suivre des spectres dans une des bouches de l’enfer. D’ailleurs, la tempête commençait avec fureur, et ce gouffre lui présentait un abri contre elle. Mais comment y descendre? quel chemin avaient pris ceux qu’il voulait suivre, si ce n’étaient pas des fantômes?--Un second éclair vint à son secours, et lui fit voir à ses pieds l’extrémité supérieure d’une échelle, qui se prolongeait dans les profondeurs du puits. C’était une forte solive verticale, que traversaient horizontalement, de distance en distance, de courtes barres de fer destinées à recevoir les pieds et les mains de ceux qui oseraient s’aventurer dans ce gouffre.
Ordener ne balança pas. Il se suspendit audacieusement à la formidable échelle, et s’enfonça dans l’abîme, sans savoir même si elle le conduirait jusqu’au fond, sans songer qu’il ne reverrait peut-être plus le soleil. Bientôt, dans les ténèbres qui couvraient sa tête, il ne distingua plus le ciel qu’aux éclairs bleuâtres qui l’illuminaient fréquemment. Bientôt la pluie abondante, qui battait la surface de la terre, n’arriva plus à lui qu’en rosée fine et vaporeuse. Bientôt le tourbillon de vent qui s’engouffrait impétueusement dans le puits se perdit au-dessus de lui en long sifflement. Il descendit, il descendit encore, et à peine paraissait-il s'être rapproché de la lumière souterraine. Il continua sans se décourager, en évitant seulement d’abaisser son regard dans le gouffre, de peur d’y être précipité par un étourdissement.
Cependant, l’air de plus en plus étouffé, le bruit de voix de plus en plus distinct, le reflet pourpre qui commençait à colorer la muraille circulaire du puits, l’avertirent enfin qu’il n’était pas loin du fond. Il descendit encore quelques échelons, et son regard put voir clairement, au bas de l’échelle, l’entrée d’un souterrain éclairée d’une lueur tremblante et rouge, tandis que son oreille était frappée par des paroles qui attirèrent toute son attention.
--Kennybol n’arrive pas, disait une voix du ton de l’impatience.
--Qui peut le retenir? répétait la même voix après un moment de silence.
--Nous l’ignorons, seigneur Hacket, répondait-on.
--Il a dû passer la nuit chez sa sœur Maase Braall, du village de Surb, ajoutait une autre voix.
--Vous le voyez, reprenait la première, je tiens, moi, tous mes engagements. Je devais vous amener Han d’Islande pour chef; je vous l’amène.
Un murmure, dont il était difficile de deviner le sens, répondit à ces paroles. La curiosité d’Ordener, déjà éveillée par le nom de ce Kennybol, qui lui avait tant causé de surprise la veille, redoubla au nom de Han d’Islande.
La même voix reprit:
--Mes amis, Jonas, Norbith, si Kennybol est en retard, qu’importe! nous sommes assez nombreux pour ne plus rien craindre; avez-vous trouvé vos enseignes dans les ruines de Crag?
--Oui, seigneur Hacket, répondirent plusieurs voix.
--Eh bien! levez l’étendard, il en est temps! Voici de l’or! voici votre invincible chef. Courage! marchez à la délivrance du noble Schumacker, de l’infortuné comte de Griffenfeld!
--Vive! vive Schumacker! répétèrent une foule de voix, et le nom de Schumacker se prolongea d’échos en échos dans les replis des voûtes souterraines.
Ordener, conduit de curiosité en curiosité, d’étonnement en étonnement, écoutait, respirant à peine. Il ne pouvait croire ni comprendre ce qu’il entendait. Schumacker mêlé à Kennybol, à Han d’Islande! Quel était ce drame ténébreux dont, spectateur ignoré, il entrevoyait une scène? De qui défendait-on les jours? de qui jouait-on la tête?
--Écoutez, reprit la même voix, vous voyez l’ami, le confident du noble comte de Griffenfeld. C’était la première fois qu’Ordener entendait cette voix. Elle poursuivit:
--.....Accordez-moi votre confiance, comme il m’accorde la sienne. Amis, tout vous favorise; vous arriverez à Drontheim sans rencontrer un ennemi.
--Seigneur Hacket, interrompit une voix, marchons. Peters m’a dit avoir vu dans les défilés tout le régiment de Munckholm en marche contre nous.
--Il vous a trompé, répondit l’autre avec autorité. Le gouvernement ignore encore votre révolte, et sa tranquillité est telle, que celui qui a repoussé vos justes plaintes, votre oppresseur, l’oppresseur de l’illustre et malheureux Schumacker, le général Levin de Knud a quitté Drontheim pour aller dans la capitale assister aux fêtes du fameux mariage de son élève Ordener Guldenlew avec Ulrique d’Ahlefeld.
Qu’on juge de l’émotion d’Ordener. Dans ce pays sauvage et désert, sous cette voûte mystérieuse, entendre des inconnus prononcer tous les noms qui l’intéressaient, et jusqu’au sien propre! Un doute affreux s’éleva dans son cœur. Serait-il vrai? était-ce en effet un agent du comte de Griffenfeld dont il entendait la voix? Quoi! Schumacker, ce vieillard vénérable, le noble père de sa noble Éthel, se révoltait contre le roi son seigneur, soudoyait des brigands, allumait une guerre civile! Et c’était pour cet hypocrite, pour ce rebelle, qu’il avait, lui, fils du vice-roi de Norvège, élève du général Levin, compromis son avenir, exposé sa vie! c’était pour lui qu’il avait cherché et combattu ce brigand islandais avec lequel Schumacker paraissait être d’intelligence, puisqu’il le plaçait à la tête de ces bandits! Qui sait même si cette cassette, pour laquelle lui, Ordener, avait été sur le point de donner son sang, ne contenait pas quelques-uns des indignes secrets de cette trame odieuse? Ou plutôt le vindicatif prisonnier de Munckholm ne s’était-il pas joué de lui? Peut-être il avait découvert son nom; peut-être, et combien cette pensée fut douloureuse pour le magnanime jeune homme! n’avait-il désiré, en le poussant à ce fatal voyage, que la perte du fils d’un ennemi?
Hélas! lorsqu’on a longtemps porté le nom d’un malheureux en vénération et en amour, quand dans le secret de sa pensée on a juré à son infortune un attachement inviolable, c’est un moment bien amer que celui où l’on reçoit son salaire d’ingratitude, où l’on sent que l’on est désenchanté de la générosité, et qu’il faut renoncer à ce bonheur si pur et si doux du dévouement. On a vieilli en un instant de la plus triste des vieillesses, on est devenu vieux d’expérience; et l’on a perdu la plus belle des illusions de la vie, qui n’a de beau que les illusions.
Telles étaient les désolantes pensées qui se pressaient confusément dans l'âme d’Ordener. Le noble jeune homme eût voulu mourir dans ce fatal moment; il lui semblait que toute la félicité de sa vie lui échappait. Il y avait bien dans les assertions de celui qui parlait comme envoyé de Griffenfeld des choses qui lui paraissaient mensongères ou douteuses; mais comme elles n’étaient destinées qu’à abuser de malheureux campagnards, Schumacker n’en était que plus coupable à ses yeux; et ce Schumacker était le père de son Éthel!
Ces réflexions agitèrent d’autant plus violemment son cœur qu’elles s’y précipitèrent toutes à la fois. Il chancela sur les barreaux qui le soutenaient, et continua d’écouter; car on attend parfois avec une impatience inexplicable et une affreuse avidité les malheurs que l’on redoute le plus.
--Oui, poursuivit la voix de l’envoyé, vous êtes commandés par le formidable Han d’Islande. Qui osera vous combattre? Votre cause est celle de vos femmes, de vos enfants indignement dépouillés de votre héritage; d’un noble infortuné, depuis vingt ans plongé injustement dans une infâme prison. Allons, Schumacker et la liberté vous attendent. Guerre aux tyrans!
--Guerre! répétèrent mille voix; et l’on entendit dans les détours du souterrain un long bruit d’armes se mêler aux sons rauques de la trompe des montagnes.
--Arrêtez! cria Ordener.--Il avait descendu précipitamment le reste de l’échelle. L’idée d’épargner un crime à Schumacker et tant de malheurs à son pays s’était emparée impérieusement de tout son être. Mais, au moment où il était apparu sur le seuil du souterrain, la crainte de perdre, par d’imprudentes déclamations, le père de son Éthel, et peut-être son Éthel elle-même, avait remplacé tout autre sentiment en lui; et il était resté là, pâle et jetant un regard étonné sur le tableau singulier qui s’offrait à sa vue.
C’était comme une immense place d’une ville souterraine, dont les limites se perdaient derrière une foule de piliers qui soutenaient les voûtes. Ces piliers brillaient comme des pilastres de cristal aux rayons d’un millier de torches que portait une multitude d’hommes bizarrement armés et répandus confusément dans les profondeurs de la place. On eût dit, à voir tous ces points lumineux et toutes ces figures effrayantes errer dans les ténèbres, une de ces assemblées fabuleuses dont parlent les vieilles chroniques, de sorciers et de démons qui portaient des étoiles pour flambeaux, et illuminaient la nuit les vieux bois et les châteaux écroulés.
Un long cri s’éleva.
--Un étranger! Mort! mort!
Cent bras étaient déjà levés sur Ordener. Il porta la main à son côté pour y chercher son sabre.--Noble jeune homme! dans son généreux élan il avait oublié qu’il était seul et désarmé.
--Attendez, attendez! cria une voix, la voix de celui en qui Ordener voyait l’envoyé de Schumacker.
C’était un petit homme gras, vêtu de noir, à l’œil gai et faux. Il s’avança vers Ordener.
--Qui êtes-vous? lui dit-il.
Ordener ne répondit pas; il était saisi de toutes parts, et il n’y avait pas une place sur sa poitrine où ne s’appuyât la pointe d’une épée ou le canon d’un pistolet.
--Est-ce que tu as peur? demanda le petit homme avec un sourire.
--Si ta main était sur mon cœur au lieu de ces épées, dit froidement le jeune homme, tu verrais qu’il ne bat pas plus vite que le tien, en supposant que tu aies un cœur.
--Ah! ah! dit le petit homme, il fait le fier! eh bien! qu’il meure.--Et il tourna le dos.
--Donne-moi la mort, répliqua Ordener; c’est tout ce que je veux te devoir.
--Un instant, seigneur Hacket, dit un vieillard à barbe touffue, qui se tenait appuyé sur un long mousquet. Vous êtes ici chez moi, et j’ai seul le droit d’envoyer ce chrétien raconter aux morts ce qu’il a vu ici.
Le seigneur Hacket se mit à rire.--Ma foi, mon cher Jonas, comme il vous plaira! Peu m’importe que cet espion soit jugé par vous, pourvu qu’il soit condamné.
Le vieillard se tourna vers Ordener:
--Allons, dis-nous qui tu es, toi qui souhaitais si audacieusement de savoir qui nous sommes.
Ordener garda le silence. Entouré des étranges partisans de ce Schumacker, pour lequel il aurait si volontiers donné son sang, il n’éprouvait en ce moment qu’un désir infini de la mort.
--Sa courtoisie ne veut pas répondre, dit le vieillard. Quand le renard est pris, il ne crie plus. Tuez-le.
--Mon brave Jonas, reprit Hacket, que la mort de cet homme soit le premier exploit de Han d’Islande parmi vous.
--Oui, oui! crièrent une foule de voix.
Ordener étonné, mais toujours intrépide, chercha des yeux ce Han d’Islande, auquel il avait si vaillamment disputé sa vie le matin même, et vit, avec un redoublement de surprise, s’avancer vers lui un homme d’une stature colossale, vêtu du costume des montagnards. Ce géant fixa sur Ordener un regard atrocement stupide, et demanda une hache.
--Tu n’es pas Han d’Islande, dit Ordener avec force.
--Qu’il meure! qu’il meure! cria Hacket d’une voix furieuse.
Ordener vit qu’il fallait mourir. Il mit la main dans sa poitrine, afin d’en tirer les cheveux de son Éthel et de leur donner un dernier baiser. Ce mouvement fit tomber un papier de sa ceinture.
--Quel est ce papier? dit Hacket; Norbith, prenez ce papier.
Ce Norbith était un jeune homme dont les traits noirs et durs avaient une expression de noblesse. Il ramassa le papier et le déploya.
--Grand Dieu! s’écria-t-il, c’est la passe de mon pauvre ami Christophorus Nedlam, de ce malheureux camarade qu’ils ont exécuté, il n’y a pas huit jours, sur la place publique de Skongen, pour fausse monnaie.
--Eh bien! dit Hacket avec l’accent d’une attente trompée, gardez ce chiffon de papier. Je le croyais plus important. Vous, mon cher Han d’Islande, expédiez votre homme.
Le jeune Norbith se plaça devant Ordener, et s’écria:
--Cet homme est sous ma protection. Ma tête tombera avant qu’il tombe un cheveu de la sienne. Je ne souffrirai pas que le sauf-conduit de mon ami Christophorus Nedlam soit violé.
Ordener, si miraculeusement protégé, baissa la tête et s’humilia; car il se rappelait combien il avait dédaigneusement accueilli en lui-même le vœu touchant de l’aumônier Athanase Munder:--Puisse le don du mourant être un bienfait pour le voyageur!
--Bah! bah! dit Hacket, vous dites là des folies, mon brave Norbith. Cet homme est un espion; il faut qu’il meure.
--Donnez-moi ma hache, répéta le géant.
--Il ne mourra pas! cria Norbith. Que dirait l’esprit de mon pauvre Nedlam, qu’ils ont indignement pendu? Je vous assure qu’il ne mourra pas; car Nedlam ne veut pas qu’il meure.
--En effet, dit le vieux Jonas, Norbith a raison. Comment voulez-vous qu’on tue cet étranger, seigneur Hacket? il a la passe de Christophorus Nedlam.
--Mais c’est un espion, c’est un espion, reprit Hacket.
Le vieillard se plaça près du jeune homme, devant Ordener, et tous deux dirent gravement:
--Il a la passe de Christophorus Nedlam, qui a été pendu à Skongen.
Hacket vit qu’il fallait céder; car tous les autres commençaient à murmurer, en disant que cet étranger ne pouvait mourir, puisqu’il portait le sauf-conduit de Nedlam le faux-monnayeur.
--Allons, dit-il entre ses dents avec une rage concentrée, qu’il vive donc. Au reste, c’est votre affaire.
--Ce serait le diable que je ne le tuerais point, dit Norbith triomphant.
En parlant ainsi, il se tourna vers Ordener.
--Écoute, poursuivit-il, tu dois être un bon frère, puisque tu as la passe de Nedlam, mon pauvre ami. Nous sommes les mineurs royaux. Nous nous révoltons pour qu’on nous délivre de la tutelle. Le seigneur Hacket, que tu vois, dit que nous prenons les armes pouf un certain comte Schumacker; mais moi je ne le connais pas. Étranger, notre cause est juste. Écoute, et réponds-moi comme si tu répondais à ton saint patron. Veux-tu être des nôtres?
Une idée passa dans l’esprit d’Ordener.
--Oui, répondit-il.
Norbith lui présenta un sabre, qu’il reçut en silence.
--Frère, dit le jeune chef, si tu veux nous trahir, tu commenceras par me tuer.
En ce moment le son de la trompe retentit sous les arceaux de la mine, et l’on entendit des voix éloignées qui disaient: Voilà Kennybol.
XXXII
Il a des pensées dans la tête qui vont jusqu’aux cieux.
_Romances espagnoles._
L'âme a quelquefois des inspirations subites, des illuminations soudaines, dont un volume entier de pensées et de réflexions n’exprimerait pas mieux l’étendue, ne sonderait pas plus la profondeur, que la clarté de mille flambeaux ne rendrait la lueur immense et rapide de l’éclair.
On n’essaiera donc pas d’analyser ici l’impulsion impérieuse et secrète qui, à la proposition du jeune Norbith, jeta le noble fils du vice-roi de Norvège parmi les bandits qui se révoltaient pour un proscrit. Ce fut tout à la fois, sans doute, un généreux désir d’approfondir, à tout prix, cette ténébreuse aventure, mêlé à un dégoût amer de la vie, à un insouciant désespoir de l’avenir; peut-être je ne sais quel doute de la culpabilité de Schumacker, inspiré par tout ce qu’offraient de louche et de faux les apparences diverses qui avaient frappé le jeune homme, par un instinct inconnu de la vérité, et surtout par son amour pour Éthel. Enfin, ce fut certainement une révélation intime du bien qu’un ami clairvoyant de Schumacker pourrait lui faire, au milieu de ses aveugles partisans.
XXXIII
Est-ce là le chef? ses regards m’effraient, je n’oserais lui parler.
MATURIN, _Bertram_.
Aux cris qui annonçaient le fameux chasseur Kennybol, Hacket s’élança précipitamment au-devant de lui, en laissant Ordener avec les deux autres chefs.
--Vous voilà enfin, mon cher Kennybol! Venez que je vous présente à votre formidable chef, Han d’Islande.
À ce nom, Kennybol, qui arrivait pâle, haletant, les cheveux hérissés, le visage inondé de sueur et les mains teintes de sang, recula de trois pas.
--Han d’Islande!
--Allons, dit Hacket, rassurez-vous! il vient pour vous seconder. Ne voyez en lui qu’un ami, qu’un compagnon.
Kennybol ne l’entendait pas.
--Han d’Islande ici! répéta-t-il.
--Eh oui, dit Hacket, en réprimant un rire équivoque; allez-vous en avoir peur?
--Quoi! interrompit pour la troisième fois le chasseur, vous m’affirmez... Han d’Islande dans--cette mine!...
Hacket se tourna vers ceux qui l’entouraient:
--Est-ce que notre brave Kennybol est fou? Puis, s’adressant à Kennybol:
--Je vois que c’est la crainte de Han d’Islande qui vous a retardé.
Kennybol leva la main au ciel:
--Par Etheldera, la sainte martyre norvégienne, ce n’est pas la crainte de Han d’Islande, seigneur Hacket, mais bien Han d’Islande lui-même, je vous jure, qui m’a empêché d'être ici plus tôt.
Ces paroles firent éclater un murmure d’étonnement parmi la foule de montagnards et de mineurs qui entouraient les deux interlocuteurs, et jetèrent sur le front de Hacket le même nuage que l’aspect et le salut d’Ordener y avaient déjà fait naître un moment auparavant.
--Comment! que dites-vous? demanda-t-il en baissant la voix.
--Je dis, seigneur Hacket, que sans votre maudit Han l’Islandais j’aurais été ici avant le premier cri de la chouette.
--En vérité! Que vous a-t-il donc fait?
--Oh! ne me le demandez pas; je veux seulement que ma barbe blanchisse en un jour, comme le poil d’une hermine, si l’on me surprend de ma vie, puisqu’il est vrai que je vis encore, à la chasse d’un ours blanc.
--Est-ce que vous avez failli être dévoré par un ours? Kennybol haussa les épaules en signe de mépris:
--Un ours! voilà un redoutable ennemi! Kennybol dévoré par un ours! Pour qui me prenez-vous, seigneur Hacket?
--Ah! pardon, dit Hacket en souriant.
--Si vous saviez ce qui m’est arrivé, mon brave seigneur, interrompit le vieux chasseur en baissant la voix, vous ne me répéteriez point que Han d’Islande est ici.
Hacket parut de nouveau un moment déconcerté. Il arrêta brusquement Kennybol par le bras, comme s’il craignait qu’il n’approchât davantage du point de la place souterraine où l’on apercevait, au-dessus des têtes des mineurs, la tête énorme du géant.
--Mon cher Kennybol, dit-il d’une voix presque solennelle, contez-moi, je vous prie, ce qui a causé votre retard. Vous sentez qu’au moment où nous sommes, tout peut être d’une haute importance.
--Cela est vrai, dit Kennybol après un moment de réflexion.
Alors, cédant aux instances réitérées de Hacket, il lui raconta comment il avait, le matin même, aidé de six compagnons, poussé un ours blanc jusqu’aux environs de la grotte de Walderhog, sans s’apercevoir, dans l’ardeur de la chasse, qu’il était si près de ce lieu redoutable; comment les plaintes de l’ours aux abois avaient attiré un petit homme, un monstre, un démon, qui, armé d’une hache de pierre, s’était jeté sur eux à la défense de l’ours. L’apparition de cette espèce de diable, qui ne pouvait être autre que Han, le démon islandais, les avait glacés tous sept de terreur; enfin, ses six malheureux camarades avaient été victimes des deux monstres, et lui, Kennybol, n’avait dû son salut qu’à une prompte fuite, qui n’avait pas été entravée, grâce à son agilité, à la fatigue de Han d’Islande, et, avant tout, à la protection du bienheureux patron des chasseurs, saint Sylvestre.
--Vous voyez, seigneur Hacket, dit-il en terminant son récit encore plein de son épouvante, et orné de toutes les fleurs de la rhétorique des montagnes, vous voyez que si je viens tard, ce n’est pas moi qu’il faut accuser, et qu’il est impossible que le démon d’Islande, que j’ai laissé ce matin avec son ours, s’acharnant sur les cadavres de mes six pauvres camarades dans la bruyère de Walderhog, soit maintenant, comme notre ami, dans cette mine d’Apsyl-Corh, à notre rendez-vous. Je vous proteste que cela ne se peut. Je le connais, à présent, ce démon incarné; je l’ai vu!
Hacket, qui avait tout écouté attentivement, prit la parole et dit d’une voix grave:
--Mon brave ami Kennybol, quand vous parlez de Han d’Islande ou de l’enfer, ne croyez rien impossible. Je savais tout ce que vous venez de me dire.
L’expression de l’extrême étonnement et de la plus naïve crédulité se peignit sur les traits sauvages du vieux chasseur des monts de Kole.
--Comment?
--... Oui, poursuivit Hacket, sur le visage duquel un observateur plus adroit eût peut-être démêlé quelque chose de triomphant et de sardonique, je savais tout, excepté pourtant que vous fussiez le héros de cette triste aventure. Han d’Islande me l’avait contée en me suivant ici.
--Vraiment! dit Kennybol; et son regard attaché sur Hacket venait de prendre un air de crainte et de respect.
Hacket continua avec le même sang-froid:
--Sans doute; mais maintenant, soyez tranquille, je vais vous conduire à ce formidable Han d’Islande.
Kennybol poussa un cri d’effroi.
--Soyez tranquille, vous dis-je, reprit Hacket. Voyez en lui votre chef et votre camarade; gardez-vous seulement de lui rappeler en rien ce qui s’est passé ce matin. Vous comprenez?
Il fallut céder, mais ce ne fut pas sans une vive répugnance intérieure qu’il consentit à se laisser présenter au démon. Ils s’avancèrent vers le groupe où étaient Ordener, Jonas et Norbith.
--Mon bon Jonas, mon cher Norbith, dit Kennybol, que Dieu vous assiste!
--Nous en avons besoin, Kennybol, dit Jonas. En ce moment le regard de Kennybol s’arrêta sur celui d’Ordener, qui cherchait le sien.
--Ah! vous voilà, jeune homme, dit-il en s’approchant vivement de lui et lui tendant sa main ridée et rude, soyez le bienvenu. Il paraît que votre hardiesse a eu bon succès?
Ordener, qui ne comprenait pas que ce montagnard parût le comprendre si bien, allait provoquer une explication, quand Norbith s’écria:
--Vous connaissez donc cet étranger, Kennybol?
--Par mon ange gardien, si je le connais! Je l’aime et je l’estime. Il est dévoué comme nous tous à la bonne cause que nous servons.
Et il lança vers Ordener un second regard d’intelligence, auquel celui-ci se préparait à répondre, lorsque Hacket, qui était allé chercher son géant, que tous ces bandits semblaient fuir avec effroi, les aborda tous quatre en disant:
--Mon brave chasseur Kennybol, voici votre chef, le fameux Han de Klipstadur!
Kennybol jeta sur le brigand gigantesque un coup d’œil où il y avait plus de surprise encore que de crainte, et se pencha vers l’oreille de Hacket:
--Seigneur Hacket, le Han d’Islande que j’ai laissé ce matin à Walderhog était un petit homme.
Hacket lui répondit à voix basse:
--Vous oubliez, Kennybol! un démon!
--Il est vrai, dit le crédule chasseur, il aura changé de forme.
Et il se détourna en tremblant pour faire furtivement un signe de croix.
XXXIV
Le masque approche; c’est Angelo lui-même; le drôle entend bien son métier; il faut qu’il soit sûr de son fait.
LESSING.
C’est dans une sombre forêt de vieux chênes, où pénètre à peine le pâle crépuscule du matin, qu’un homme de petite taille en aborde un autre qui est seul, et qui paraît l’attendre. L’entretien suivant commence à voix basse:
--Daigne votre grâce me pardonner si je l’ai fait attendre! Plusieurs incidents m’ont retardé.
--Lesquels?
--Le chef des montagnards, Kennybol, n’est arrivé au rendez-vous qu’à minuit; et nous avons en revanche été troublés par un témoin inattendu.
--Qui donc?