# Han d'Islande

## Chapter 19

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/han-d-islande-6994/index.md

--Puisque votre courtoisie, ajouta la femme avec un visage enflammé de curiosité, paraît ne pouvoir rien nous dire de ce qui lui touche, ne pourrait-elle pas nous apprendre quelque chose de ce qui se passe en ce moment; par exemple, de ce fameux mariage dont mon seigneur et mari a recueilli la nouvelle?

--Oui, reprit celui-ci d’un air important, c’est ce qu’il y a de plus nouveau. Avant un mois, le fils du vice-roi épouse la fille du grand-chancelier.

--J’en doute, dit Ordener.

--Vous en doutez, seigneur! Je puis vous affirmer, moi, que la chose est sûre. Je la tiens de bonne source. Celui qui m’en a fait part l’a appris du seigneur Poël, le domestique favori du noble baron de Thorvick, c’est-à-dire du noble comte de Danneskiold. Est-ce qu’un orage aurait troublé l’eau, depuis six jours? Cette grande union serait-elle rompue?

--Je le crois, répondit le jeune homme en souriant.

--S’il en est ainsi, seigneur, j’avais tort. Il ne faut pas allumer le feu pour frire le poisson avant que le filet ne se soit refermé sur lui. Mais cette rupture est-elle certaine? de qui en tenez-vous la nouvelle?

--De personne, dit Ordener. C’est moi qui arrange cela ainsi dans ma tête.

À ces mots naïfs, le pêcheur ne put s’empêcher de déroger à la courtoisie norvégienne par un long éclat de rire.

--Mille pardons, seigneur. Mais il est aisé de voir que vous êtes en effet un voyageur, et sans doute un étranger. Vous imaginez-vous donc que les événements suivront vos caprices, et que le temps se rembrunira ou s’éclaircira selon votre volonté?

Ici, le pêcheur, versé dans les affaires nationales, comme tous les pasyans norvégiens, se mit à expliquer à Ordener pour quelles raisons ce mariage ne pouvait manquer; il était nécessaire aux intérêts de la famille d’Ahlefeld; le vice-roi ne pouvait le refuser au roi, qui le désirait; on affirmait en outre qu’une passion véritable unissait les deux futurs époux. En un mot, le pêcheur Braall ne doutait pas que cette alliance n’eût lieu; il eût voulu être aussi sûr de tuer, le lendemain, le maudit chien de mer qui infestait l’étang de Master-Bick.

Ordener se sentait peu disposé à soutenir une conversation politique avec un aussi rude homme d’état, quand la survenue d’un nouveau personnage vint le tirer d’embarras.

--C’est lui, c’est mon frère! s’écria la vieille Maase.

Et il ne fallait rien moins que l’arrivée d’un frère pour l’arracher de l’admiration contemplative avec laquelle elle écoutait les longues paroles de son mari.

Celui-ci, pendant que les deux enfants se jetaient bruyamment au cou de leur oncle, lui tendit la main gravement.

--Sois le bienvenu, mon frère.

Puis, se tournant vers Ordener:

--Seigneur, c’est notre frère, le renommé chasseur Kennybol, des montagnes de Kole.

--Je vous salue tous cordialement, dit le montagnard en ôtant son bonnet de peau d’ours. Frère, je fais mauvaise chasse sur vos côtes, comme tu ferais sans doute mauvaise pêche dans nos montagnes. Je crois que je remplirais encore plutôt ma gibecière en cherchant des lutins et des follets dans les forêts brumeuses de la reine Mab. Sœur Maase, vous êtes la première mouette à laquelle j’ai pu dire bonjour de près aujourd’hui. Tenez, amis, Dieu vous maintienne en paix! c’est pour ce méchant coq de bruyère que le premier chasseur du Drontheimhus a couru les clairières jusqu’à cette heure et par ce temps.

En parlant ainsi, il tira de sa carnassière et déposa sur la table une gelinotte blanche, en affirmant que cette bête maigre n’était pas digne d’un coup de mousquet.

--Mais, ajouta-t-il entre ses dents, fidèle arquebuse de Kennybol, tu chasseras bientôt de plus gros gibier. Si tu n’abats plus des robes de chamois ou d’élan, tu auras à percer des casaques vertes et des justaucorps rouges.

Ces mots, à demi entendus, frappèrent la curieuse Maase.

--Hein! demanda-t-elle, que dites-vous donc là, mon bon frère?

--Je dis qu’il y a toujours un farfadet qui danse sous la langue des femmes.

--Tu as raison, frère Kennybol, s’écria le pêcheur. Ces filles d’Eve sont toutes curieuses comme leur mère.--Ne parlais-tu pas de casaques vertes?

--Frère Braall, répliqua le chasseur d’un air d’humeur, je ne confie mes secrets qu’à mon mousquet, parce que je suis sûr qu’il ne les répétera pas.

--On parle dans le village, poursuivit intrépidement le pêcheur, d’une révolte des mineurs. Frère, saurais-tu quelque chose de cela?

Le montagnard reprit son bonnet, et l’enfonça sur ses yeux en jetant un regard oblique sur l’étranger; puis il se baissa vers le pêcheur, et dit d’une voix brève et basse:

--Silence!

Celui-ci secoua la tête à plusieurs reprises.

--Frère Kennybol, le poisson a beau être muet, il n’en tombe pas moins dans la nasse.

Il se fit un moment de silence. Les deux frères se regardaient d’un air expressif; les enfants tiraient les plumes de la gelinotte déposée sur la table; la bonne femme écoutait ce qu’on ne disait pas; et Ordener observait.

--Si vous faites maigre chère aujourd’hui, dit tout à coup le chasseur, cherchant visiblement à changer de conversation, il n’en sera pas de même demain. Frère Braall, tu peux pêcher le roi des poissons, je te promets de l’huile d’ours pour l’assaisonner.

--De l’huile d’ours! s’écria Maase. Est-ce qu’on a vu un ours dans les environs?--Patrick, Regner, mes enfants, je vous défends de sortir de cette cabane.--Un ours!

--Tranquillisez-vous, sœur, vous n’aurez plus à le craindre demain. Oui, c’est un ours en effet que j’ai aperçu à deux milles environ de Surb; un ours blanc. Il paraissait emporter un homme, ou un animal plutôt.

--Mais non, ce pouvait être un chevrier qu’il enlevait, car les chevriers se vêtissent de peaux de bêtes.--Au reste, l’éloignement ne m’a pas permis de distinguer. Ce qui m’a étonné, c’est qu’il portait sa proie sur son dos et non entre ses dents.

--Vraiment, frère?

--Oui, et il fallait que l’animal fût mort, car il ne faisait aucun mouvement pour se défendre.

--Mais, demanda judicieusement le pêcheur, s’il était mort, comment était-il soutenu sur le dos de l’ours?

--C’est ce que je n’ai pu comprendre. Au reste, il aura fait le dernier repas de l’ours. En entrant dans ce village je viens de prévenir six bons compagnons; et demain, sœur Maase, je vous apporterai la plus belle fourrure blanche qui ait jamais couru sur les neiges d’une montagne.

--Prenez garde, frère, dit la femme, vous avez remarqué en effet de singulières choses. Cet ours est peut-être le diable.

--Êtes-vous folle? interrompit le montagnard en riant; le diable se changer en ours! En chat, en singe, à la bonne heure, cela s’est vu; mais en ours! ah! par saint Eldon l’exorciseur, vous feriez pitié à un enfant ou à une vieille femme avec vos superstitions!

La pauvre femme baissa la tête.

--Frère, vous étiez mon seigneur avant que mon vénéré mari jetât les yeux sur moi, agissez comme votre ange gardien vous inspirera d’agir.

--Mais, demanda le pêcheur au montagnard, de quel côté as-tu donc rencontré cet ours?

--Dans la direction du Smiasen à Walderhog.

--Walderhog! dit la femme avec un signe de croix.

--Walderhog! répéta Ordener.

--Mais, mon frère, reprit le pêcheur, ce n’est pas toi, j’espère, qui te dirigeais vers cette grotte de Walderhog?

--Moi! Dieu m’en garde! C’était l’ours.

--Est-ce que vous irez le chercher là demain? interrompit Maase avec terreur.

--Non vraiment; comment voulez-vous, mes amis, qu’un ours même ose prendre pour retraite une caverne où...?

Il s’arrêta, et tous trois firent un signe de croix.

--Tu as raison, répondit le pêcheur, il y a un instinct qui avertit les bêtes de ces choses-là.

--Mes bons hôtes, dit Ordener, qu’y a-t-il donc de si effrayant dans cette grotte de Walderhog?

Ils se regardèrent tous trois avec un étonnement stupide, comme s’ils ne comprenaient pas une pareille question.

--C’est là qu’est le tombeau du roi Walder? ajouta le jeune homme.

--Oui, reprit la femme, un tombeau de pierre qui chante.

--Et ce n’est pas tout, dit le pêcheur.

--Non, continua-t-elle, la nuit on y a vu danser les os des trépassés.

--Et ce n’est pas tout, dit le montagnard.

Tous se turent, comme s’ils n’osaient poursuivre.

--Eh bien, demanda Ordener, qu’y a-t-il donc encore de surnaturel?

--Jeune homme, dit gravement le montagnard, il ne faut pas parler si légèrement quand vous voyez frissonner un vieux loup gris tel que moi.

Le jeune homme répondit en souriant doucement:

--J’aurais pourtant voulu savoir tout ce qui se passe de merveilleux dans cette grotte de Walderhog; car c’est là précisément que je vais.

Ces mots pétrifièrent de terreur les trois auditeurs.

--À Walderhog! ciel! vous allez à Walderhog?

--Et il dit cela, reprit le pêcheur, comme on dirait: Je vais à Loevig vendre ma morue! ou à la clairière de Ralph pêcher le hareng!--À Walderhog, grand Dieu!

--Malheureux jeune homme! s’écriait la femme, vous êtes donc né sans ange gardien? aucun saint du ciel n’est donc votre patron? Hélas! cela est trop vrai, puisque vous paraissez ne savoir même pas votre nom.

--Et quel motif, interrompit le montagnard, peut donc conduire votre courtoisie à cet effroyable lieu?

--J’ai quelque chose à demander à quelqu’un, répondit Ordener.

L’étonnement des trois hôtes redoublait avec leur curiosité.

--Écoutez, seigneur étranger; vous paraissez ne pas bien connaître ce pays; votre courtoisie se trompe sans doute, ce ne peut être à Walderhog qu’elle veut aller.

--D’ailleurs, ajouta le montagnard, si elle veut parler à quelque être humain, elle n’y trouverait personne.

--Que le démon, reprit la femme.

--Le démon! quel démon?

--Oui, continua-t-elle, celui pour qui chante le tombeau et dansent les trépassés.

--Vous ne savez donc pas, seigneur, dit le pêcheur en baissant la voix et en se rapprochant d’Ordener, vous ne savez donc pas que la grotte de Walderhog est la demeure ordinaire de....

La femme l’arrêta.

--Mon seigneur et mari, ne prononcez pas ce nom, il porte malheur.

--La demeure de qui? demanda Ordener.

--D’un Belzébuth incarné, dit Kennybol.

--En vérité, mes braves hôtes, je ne sais ce que vous voulez dire. On m’avait bien appris que Walderhog était habité par Han d’Islande.

Un triple cri d’effroi s’éleva dans la chaumière.

--Eh bien!--Vous le saviez!--C’est ce démon!

La femme baissa sa coiffe de bure en attestant tous les saints que ce n’était pas elle qui avait prononcé ce nom.

Quand le pêcheur fut un peu revenu de sa stupéfaction, il regarda fixement Ordener, comme s’il y avait en ce jeune homme quelque chose qu’il ne pouvait comprendre.

--Je croyais, seigneur voyageur, quand j’aurais dû vivre une vie encore plus longue que celle de mon père, qui est mort âgé de cent vingt ans, n’avoir jamais à indiquer le chemin de Walderhog à une créature humaine douée de sa raison et croyant en Dieu.

--Sans doute, s’écria Maase, mais sa courtoisie n’ira pas à cette grotte maudite; car, pour y mettre le pied, il faut vouloir faire un pacte avec le diable!

--J’irai, mes bons hôtes, et le plus grand service que vous pourrez me rendre sera de m’indiquer le plus court chemin.

--Le plus court pour aller où vous voulez aller, dit le pêcheur, c’est de vous précipiter du haut du rocher le plus voisin dans le torrent le plus proche.

--Est-ce donc arriver au même but, demanda Ordener d’une voix tranquille, que de préférer une mort stérile à un danger utile?

Braall secoua la tête, tandis que son frère attachait sur le jeune aventurier un regard scrutateur.

--Je comprends, s’écria tout à coup le pêcheur, vous voulez gagner les mille écus royaux que le haut syndic promet pour la tête de ce démon d’Islande.

Ordener sourit.

--Jeune seigneur, continua le pêcheur avec émotion, croyez-moi, renoncez à ce projet. Je suis pauvre et vieux, et je ne donnerais pas ce qui me reste de vie pour vos mille écus royaux, ne me restât-il qu’un jour.

L’œil suppliant et compatissant de la femme épiait l’effet que produirait sur le jeune seigneur la prière de son mari. Ordener se hâta de répondre:

--C’est un intérêt plus grand qui me fait chercher ce brigand que vous appelez un démon; c’est pour d’autres que pour moi...

Le montagnard, qui n’avait pas quitté Ordener du regard, l’interrompit.

--Je vous comprends à mon tour, je sais pourquoi vous cherchez le démon islandais.

--Je veux le forcer à combattre, dit le jeune homme.

--C’est cela, dit Kennybol, vous êtes chargé de grands intérêts, n’est-ce pas?

--Je viens de le dire.

Le montagnard s’approcha du jeune homme d’un air d’intelligence, et ce ne fut pas sans un extrême étonnement qu’Ordener l’entendit lui dire à l’oreille, à demi-voix:

--C’est pour le comte Schumacker de Griffenfeld, n’est-il pas vrai?

--Brave homme, s’écria-t-il, comment savez-vous?...

Et en effet, il lui était difficile de s’expliquer comment un montagnard norvégien pouvait savoir un secret qu’il n’avait confié à personne, pas même au général Levin.

Kennybol se pencha vers lui.

--Je vous souhaite bon succès, reprit-il du même ton mystérieux; vous êtes un noble jeune homme de servir ainsi les opprimés.

La surprise d’Ordener était si grande qu’il trouvait à peine des paroles pour demander au montagnard comment il était instruit du but de son voyage.

--Silence, dit Kennybol en mettant son doigt sur la bouche, j’espère que vous obtiendrez de l’habitant de Walderhog ce que vous désirez; mon bras est dévoué, comme le vôtre, au prisonnier de Munckholm.

Puis élevant la voix, avant qu’Ordener eût pu répliquer:

--Frère, bonne sœur Maase, poursuivit-il, recevez ce respectable jeune homme comme un frère de plus. Allons, je crois que le souper est prêt.

--Quoi! interrompit Maase, vous avez sans doute décidé sa courtoisie à renoncer à son projet de visiter le démon?

--Sœur, priez pour qu’il ne lui arrive point de mal. C’est un noble et digne jeune homme. Allons, brave seigneur, prenez quelque nourriture et quelque repos avec nous. Demain je vous montrerai votre chemin, et nous irons à la recherche, vous de votre diable, et moi de mon ours.

XXIX

Compagnon, eh! compagnon, de quel compagnon es-tu donc né? de quel enfant des hommes es-tu provenu pour oser ainsi attaquer Fafnir?

_Edda_

Le premier rayon du soleil levant rougissait à peine la plus haute cime des rochers qui bordent la mer, lorsqu’un pêcheur, qui était venu avant l’aube jeter ses filets à quelques portées d’arquebuse du rivage, en face de l’entrée de la grotte de Walderhog, vit comme une figure enveloppée d’un manteau, ou d’un linceul, descendre le long des roches et disparaître sous la voûte formidable de la caverne. Frappé de terreur, il recommanda sa barque et son âme à saint Usuph, et courut raconter à sa famille effrayée qu’il avait aperçu l’un des spectres qui habitent le palais de Han d’Islande rentrer dans la grotte au lever du jour.

Ce spectre, l’entretien et l’effroi futur des longues veillées d’hiver, c’était Ordener, le noble fils du vice-roi de Norvège, qui, tandis que les deux royaumes le croyaient livré à de doux soins auprès de son altière fiancée, venait, seul et inconnu, exposer sa vie pour celle à qui il avait donné son cœur et son avenir, pour la fille d’un proscrit.

De tristes présages, de sinistres prédictions l’avaient accompagné à ce but de son voyage; il venait de quitter la famille du pêcheur, et en lui disant adieu la bonne Maase s’était mise en prières pour lui devant le seuil de sa porte. Le montagnard Kennybol et ses six compagnons, qui lui avaient indiqué le chemin, s’étaient séparés de lui à un demi-mille de Walderhog, et ces intrépides chasseurs, qui allaient en riant affronter un ours, avaient longtemps attaché un œil d’épouvante sur le sentier que suivait l’aventureux voyageur.

Le jeune homme entra dans la grotte de Walderhog, comme on entre dans un port longtemps désiré. Il éprouvait une joie céleste en songeant qu’il allait accomplir l’objet de sa vie, et que dans quelques instants peut-être il aurait donné tout son sang pour son Éthel. Près d’attaquer un brigand redouté d’une province entière, un monstre, un démon peut-être, ce n’était point cette effrayante figure qui apparaissait à son imagination; il ne voyait que l’image de la douce vierge captive, priant pour lui sans doute devant l’autel de sa prison. S’il se fût dévoué pour toute autre qu’elle, il aurait pu songer un moment, pour les mépriser, aux périls qu’il venait chercher de si loin; mais est-ce qu’une réflexion trouve place dans un jeune cœur au moment où il bat de la double exaltation d’un beau dévouement et d’un noble amour?

Il s’avança, la tête haute, sous la voûte sonore dont les mille échos multipliaient le bruit de ses pas, sans même jeter un coup d’œil sur les stalactites, sur les basaltes séculaires qui pendaient au-dessus de sa tête parmi des cônes de mousses, de lierre et de lichen; assemblages confus de formes bizarres, dont la crédulité superstitieuse des campagnards norvégiens avait fait plus d’une fois des foules de démons ou des processions de fantômes.

Il passa avec la même indifférence devant ce tombeau du roi Walder, auquel se rattachaient tant de traditions lugubres, et il n’entendit d’autre voix que les longs sifflements de la bise sous ces funèbres galeries.

Il continua sa marche sous de tortueuses arcades, éclairées faiblement par des crevasses à demi obstruées d’herbes et de bruyères. Son pied heurtait souvent je ne sais quelles ruines, qui roulaient sur le roc avec un son creux, et présentaient dans l’ombre à ses yeux des apparences de crânes brisés, ou de longues rangées de dents blanches et dépouillées jusqu’à leurs racines.

Mais aucune terreur ne montait jusqu’à son âme. Il s’étonnait seulement de n’avoir pas encore rencontré le formidable habitant de cette horrible grotte.

Il arriva dans une sorte de salle ronde, naturellement creusée dans le flanc du rocher. Là aboutissait la route souterraine qu’il avait suivie, et les parois de la salle n’offraient plus d’autre ouverture que de larges fentes, à travers lesquelles on apercevait les montagnes et les forêts extérieures.

Surpris d’avoir ainsi infructueusement parcouru toute la fatale caverne, il commença à désespérer de rencontrer le brigand. Un monument de forme singulière, situé au milieu de la salle souterraine, appela son attention. Trois pierres longues et massives, posées debout sur le sol, en soutenaient une quatrième, large et carrée, comme trois piliers portent un toit. Sous cette espèce de trépied gigantesque s’élevait une sorte d’autel, formé également d’un seul quartier de granit, et percé circulairement au milieu de sa face supérieure. Ordener reconnut une de ces colossales constructions druidiques qu’il avait souvent observées dans ses voyages en Norvège, et dont les modèles les plus étonnants peut-être sont, en France, les monuments de Lokmariaker et de Carnac. Édifices étranges qui ont vieilli, posés sur la terre comme des tentes d’un jour, et où la solidité naît de la seule pesanteur.

Le jeune homme, livré à ses rêveries, s’appuya machinalement sur cet autel, dont la bouche de pierre était brunie, tant elle avait bu profondément le sang des victimes humaines.

Tout à coup il tressaillit; une voix, qui semblait sortir de la pierre, avait frappé son oreille:

--Jeune homme, c’est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es venu dans ce lieu.

Il se leva brusquement, et sa main se jeta sur son sabre, tandis qu’un écho, faible comme la voix d’un mort, répétait distinctement dans les profondeurs de la grotte:

--Jeune homme, c’est avec des pieds qui touchent au sépulcre que tu es venu dans ce lieu.

En ce moment, une tête effroyable se leva de l’autre côté de l’autel druidique, avec des cheveux rouges et un rire atroce.

--Jeune homme, répéta-t-elle, oui, tu es venu dans ce lieu avec des pieds qui touchent au sépulcre.

--Et avec une main qui touche une épée, répondit le jeune homme sans s’émouvoir.

Le monstre sortit entièrement de dessous l’autel, et montra ses membres trapus et nerveux, ses vêtements sauvages et sanglants, ses mains crochues et sa lourde hache de pierre.

--C’est moi, dit-il avec un grondement de bête fauve.

--C’est moi, répondit Ordener.

--Je t’attendais.

--Je faisais plus, repartit l’intrépide jeune homme, je te cherchais.

Le brigand croisa les bras.

--Sais-tu qui je suis?

--Oui.

--Et tu n’as point de peur?

--Je n’en ai plus.

--Tu as donc éprouvé une crainte en venant ici?

Et le monstre balançait sa tête d’un air triomphant.

--Celle de ne pas te rencontrer.

--Tu me braves, et tes pas viennent de trébucher contre des cadavres humains!

--Demain, peut-être, ils trébucheront contre le tien.

Un tremblement de colère saisit le petit homme. Ordener, immobile, conservait son attitude calme et fière.

--Prends garde! murmura le brigand; je vais fondre sur toi, comme la grêle de Norvège sur un parasol.

--Je ne voudrais point d’autre bouclier contre toi.

On eût dit qu’il y avait dans le regard d’Ordener quelque chose qui dominait le monstre. Il se mit à arracher avec ses ongles les poils de son manteau, comme un tigre qui dévore l’herbe avant de s’élancer sur sa proie.

--Tu m’apprends ce que c’est que la pitié, dit-il.

--Et à moi, ce que c’est que le mépris.

--Enfant, ta voix est douce, ton visage est frais, comme la voix et le visage d’une jeune fille;--quelle mort veux-tu de moi?

--La tienne.

Le petit homme rit.

--Tu ne sais point que je suis un démon, que mon esprit est l’esprit d’Ingolphe l’Exterminateur.

--Je sais que tu es un brigand, que tu commets le meurtre pour de l’or.

--Tu te trompes, interrompit le monstre, c’est pour du sang.

--N’as-tu pas été payé par les d’Ahlefeld pour assassiner le capitaine Dispolsen?

--Que me dis-tu là? Quels sont ces noms?

--Tu ne connais pas le capitaine Dispolsen, que tu as assassiné sur la grève d’Urchtal?

--Cela se peut, mais je l’ai oublié, comme je t’aurai oublié dans trois jours.

--Tu ne connais pas le comte d’Ahlefeld, qui t’a payé pour enlever au capitaine un coffret de fer?

--D’Ahlefeld! Attends; oui, je le connais. J’ai bu hier le sang de son fils dans le crâne du mien.

Ordener frissonna d’horreur.

--Est-ce que tu n’étais pas content de ton salaire?

--Quel salaire? demanda le brigand.

--Écoute; ta vue me pèse; il faut en finir. Tu as dérobé, il y a huit jours, une cassette de fer à l’une de tes victimes, à un officier de Munckholm?

Ce mot fit tressaillir le brigand.

--Un officier de Munckholm! dit-il entre ses dents.

Puis il reprit, avec un mouvement de surprise:

--Serais-tu aussi un officier de Munckholm, toi?

--Non, dit Ordener.

--Tant pis!

Et les traits du brigand se rembrunirent.

--Écoute, reprit l’opiniâtre Ordener, où est cette cassette que tu as dérobée au capitaine?

Le petit homme parut méditer un instant.

--Par Ingolphe! voilà une méchante boîte de fer qui occupe bien des esprits. Je te réponds que l’on cherchera moins celle qui contiendra tes os, si jamais ils sont recueillis dans un cercueil.

Ces paroles, en montrant à Ordener que le brigand connaissait la cassette dont il lui parlait, lui rendirent l’espoir de la reconquérir.

--Dis-moi ce que tu as fait de cette cassette. Est-elle au pouvoir du comte d’Ahlefeld?

--Non.

--Tu mens, car tu ris.

--Crois ce que tu voudras. Que m’importe?

Le monstre avait en effet pris un air railleur qui inspirait de la défiance à Ordener. Il vit qu’il n’y avait plus rien à faire que de le mettre en fureur, ou de l’intimider, s’il était possible.

--Entends-moi, dit-il en élevant la voix, il faut que tu me donnes cette cassette.

L’autre répondit par un ricanement farouche.

--Il faut que tu me la donnes! répéta le jeune homme d’une voix tonnante.

--Est-ce que tu es accoutumé à donner des ordres aux buffles et aux ours? répliqua le monstre avec le même rire.

--J’en donnerais au démon dans l’enfer.

--C’est ce que tu seras à même de faire tout à l’heure.

Ordener tira son sabre, qui étincela dans l’ombre comme un éclair.

--Obéis!
