Part 18
Qu’on n’en doute pas, les cœurs en apparence les plus desséchés et les plus endurcis recèlent toujours dans leur dernier repli quelque affection ignorée d’eux-mêmes, qui semble se cacher parmi des passions et des vices, comme un témoin mystérieux et un vengeur futur. On dirait qu’elle est là pour faire un jour connaître au crime la douleur. Elle attend son heure en silence. L’homme pervers la porte dans son sein et ne la sent pas, parce qu’aucune des afflictions ordinaires n’est assez forte pour pénétrer l’écorce épaisse d’égoïsme et de méchanceté dont elle est enveloppée; mais qu’une des rares et véritables douleurs de la vie se présente inattendue, elle plonge dans le gouffre de cette âme comme un glaive, et en touche le fond. Alors l’affection inconnue se dévoile, à l’infortuné méchant, d’autant plus violente qu’elle était plus ignorée, d’autant plus douloureuse qu’elle était moins sensible, parce que l’aiguillon du malheur a dû remuer le cœur bien plus profondément pour l’atteindre. La nature se réveille et se déchaîne; elle livre le misérable à des désolations inaccoutumées, à des supplices inouïs; il éprouve réunies en un instant toutes les souffrances dont il s’était joué durant tant d’années. Les tourments les plus opposés le déchirent à la fois. Son cœur, sur qui pèse une stupeur morne, se soulève en proie à des tortures convulsives. Il semble qu’il vienne d’entrevoir l’enfer dans sa vie, et qu’il se soit révélé à lui quelque chose de plus que le désespoir.
Le comte d’Ahlefeld aimait son fils sans le savoir. Nous disons son fils, parce qu’ignorant l’adultère de sa femme, Frédéric, l’héritier direct de son nom, avait ce titre à ses yeux. Le croyant toujours à Munckholm, il était bien loir de s’attendre à le retrouver dans la tourelle d’Arbar et à le retrouver mort! Cependant il était là, sanglant, décoloré; c’était lui, il n’en pouvait douter. On peut se figurer ce qui se passa en lui quand la certitude de l’aimer pénétra dans son âme inopinément avec la certitude de l’avoir perdu. Tous les sentiments que ces deux pages décrivent à peine fondirent sur son cœur ensemble comme des éclats de tonnerre. Foudroyé, en quelque sorte, par la surprise, l’épouvante et le désespoir, il se jeta en arrière et se tordit les bras, en répétant d’une voix lamentable:
--Mon fils! mon fils!
Le brigand se mit à rire; et ce fut une chose horrible que d’entendre ce rire se mêler aux gémissements d’un père devant le cadavre de son fils.
--Par mon aïeul Ingolphe! tu peux crier, comte d’Ahlefeld, tu ne le réveilleras pas.
Tout à coup son atroce visage se rembrunit, et il dit d’une voix sombre:
--Pleure ton fils, je venge le mien.
Un bruit de pas précipités dans la galerie l’interrompit; et au moment où il retournait la tête avec surprise, quatre hommes de haute taille, le sabre nu, s’élancèrent dans la salle; un cinquième, petit et replet, les suivait, portant une torche d’une main et une épée de l’autre. Il était enveloppé d’un manteau brun, pareil à celui du grand-chancelier.
--Seigneur! cria-t-il, nous vous avons entendu, nous accourons à votre secours.
Le lecteur a sans doute déjà reconnu Musdœmon et les quatre domestiques armés qui composaient la suite du comte.
Quand les rayons de la torche jetèrent leur lumière vive dans la salle, les cinq nouveaux-venus s’arrêtèrent frappés d’horreur; et c’était en effet un spectacle effrayant. D’un côté, les restes sanglants du loup; de l’autre, le cadavre défiguré du jeune officier; puis ce père aux yeux hagards, aux cris farouches, et près de lui l’épouvantable brigand, tournant vers les assaillants un visage hideux, où se peignait un étonnement intrépide.
En voyant ce renfort inattendu, l’idée de la vengeance s’empara du comte et le jeta du désespoir dans la rage.
--Mort à ce brigand! s’écria-t-il en tirant son épée. Il a assassiné mon fils! Mort! mort!
--Il a assassiné le seigneur Frédéric? dit Musdœmon, et la torche qu’il portait n’éclaira point la moindre altération sur son visage.
--Mort! mort! répéta le comte furieux.
Et ils s’élancèrent tous six sur le brigand. Celui-ci, surpris de cette brusque attaque, recula vers l’ouverture qui donnait sur le précipice, avec un rugissement féroce, qui annonçait plutôt la colère que la crainte.
Six épées étaient dirigées contre lui, et son regard était plus enflammé, et ses traits étaient plus menaçants qu’aucun de ceux des agresseurs. Il avait saisi sa hache de pierre, et, contraint par le nombre des assaillants à se borner à la défensive, il la faisait tourner dans sa main avec une telle rapidité, que le cercle de rotation le couvrait comme un bouclier. Une multitude d’étincelles jaillissaient avec un bruit clair de la pointe des épées, lorsqu’elles étaient heurtées par le tranchant de la hache; mais aucune lame ne touchait son corps. Toutefois, fatigué par son précédent combat avec le loup, il perdait insensiblement du terrain, et il se vit bientôt acculé à la porte ouverte sur l’abîme.
--Mes amis! cria le comte, du courage! jetons le monstre dans ce précipice.
--Avant que j’y tombe, les étoiles y tomberont, répliqua le brigand.
Cependant les agresseurs redoublèrent d’ardeur et d’audace en voyant le petit homme forcé de descendre une marche de l’escalier suspendu au-dessus du gouffre.
--Bien, poussons! reprit le grand-chancelier; il faudra bien qu’il tombe; encore un effort!--Misérable! tu as commis ton dernier crime.--Courage, compagnons!
Tandis que de sa main droite il continuait les terribles évolutions de sa hache, le brigand, sans répondre, prit de la gauche une trompe de corne suspendue à sa ceinture, et, la portant à ses lèvres, lui fit rendre à plusieurs reprises un son rauque et prolongé, auquel répondit soudain un rugissement parti de l’abîme.
Quelques instants après, au moment où le comte et ses satellites, serrant toujours le petit homme de près, s’applaudissaient de lui avoir fait descendre la seconde marche, la tête énorme d’un ours blanc parut au bout rompu de l’escalier. Frappés d’un étonnement mêlé d’effroi, les assaillants reculèrent.
L’ours acheva de gravir l’escalier lourdement en leur présentant sa gueule sanglante et ses dents acérées.
--Merci, mon brave Friend! cria le brigand.
Et profitant de la surprise des agresseurs, il se jeta sur le dos de son ours qui se mit à descendre à reculons, montrant toujours, sa tête menaçante aux ennemis de son maître.
Bientôt, revenus de leur première stupéfaction, ils purent voir l’ours, emportant le brigand hors de leur atteinte, descendre dans l’abîme, ainsi que sans doute il en était monté, en s’accrochant à de vieux troncs d’arbres et à des saillies de rochers. Ils voulurent faire rouler des quartiers de pierre sur lui; mais avant qu’ils eussent soulevé du sol une de ces vieilles masses de granit qui y dormaient depuis si longtemps, le brigand et son étrange monture avaient disparu dans une caverne.
XXVI
Non, non, ne rions plus. Voyez-vous, ce qui me paraissait si plaisant a aussi son côté sérieux, très sérieux, comme tout dans l’univers! Croyez-moi, ce mot hasard est un blasphème; rien sous le soleil n’arrive par hasard; et ne voyez-vous pas ici le but marqué par la providence?
LESSING. _Émilia Galotti._
Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans ce que les hommes nomment hasard. Il y a dans les événements comme une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout à coup il sort de ce chaos des éclairs effrayants, ou des rayons merveilleux; et la sagesse humaine s’humilie devant les hautes leçons de la destinée.
Si, par exemple, quand Frédéric d’Ahlefeld étalait dans un salon somptueux, aux yeux des femmes de Copenhague, la magnificence de ses vêtements, la fatuité de son rang et la présomption de ses paroles; si quelque homme, instruit des choses de l’avenir, fût venu troubler la frivolité de ses pensées par de graves révélations; s’il lui eût dit qu’un jour ce brillant uniforme qui faisait son orgueil causerait sa perte; qu’un monstre à face humaine boirait son sang comme il buvait, lui, voluptueux insouciant, les vins de France et de Bohême; que ses cheveux, pour lesquels il n’avait pas assez d’essences et de parfums, balaieraient la poussière d’un antre de bêtes fauves; que ce bras, dont il offrait avec tant de grâce l’appui aux belles dames de Charlottenbourg, serait jeté à un ours comme un os de chevreuil à demi rongé; comment Frédéric eût-il répondu à ces lugubres prophéties? par un éclat de rire et une pirouette; et ce qu’il y a de plus effrayant, c’est que toutes les raisons humaines auraient approuvé l’insensé.
Examinons cette destinée de plus haut encore.--N’est-ce pas un mystère étrange que de voir le crime du comte et de la comtesse d’Ahlefeld retomber sur eux en châtiments? Ils ont ourdi une trame infâme contre la fille d’un captif; cette infortunée rencontre par hasard un protecteur qui juge nécessaire d’éloigner leur fils, chargé par eux d’exécuter leur abominable dessein. Ce fils, leur unique espérance, est envoyé loin du théâtre de sa séduction; et, à peine arrivé dans son nouveau séjour, un autre hasard vengeur lui fait rencontrer la mort. Ainsi c’est en voulant entraîner une jeune fille innocente et abhorrée dans le déshonneur, qu’ils ont poussé leur fils coupable et chéri dans le tombeau. C’est par leur faute que ces misérables sont devenus des malheureux.
XXVII
Ah! voilà notre belle comtesse!--Pardon, madame, si je ne puis aujourd’hui profiter de l’honneur de votre visite. Je suis en affaires. Une autre fois, chère comtesse, une autrefois; mais, pour aujourd’hui, je ne vous retiens pas plus longtemps ici.
_Le prince à Orsina._
Le lendemain de sa visite à Munckholm, de grand matin, le gouverneur de Drontheim ordonna qu’on attelât sa voiture de voyage, espérant partir pendant que la comtesse d’Ahlefeld dormirait encore; mais nous avons déjà dit que le sommeil de la comtesse était léger.
Le général venait de signer les dernières recommandations qu’il adressait à l’évêque, aux mains duquel le gouvernement devait être remis par intérim. Il se levait, après avoir endossé sa redingote fourrée, pour sortir, quand l’huissier annonça la noble chancelière. Ce contre-temps déconcerta le vieux soldat, accoutumé à rire devant la mitraille de cent canons, mais non devant les artifices d’une femme. Il fit néanmoins d’assez bonne grâce ses adieux à la méchante comtesse, et ne laissa percer quelque humeur sur son visage que lorsqu’il la vit se pencher vers son oreille avec cet air astucieux qui voulait seulement paraître confidentiel.
--Eh bien, noble général, que vous a-t-il dit?
--Qui? Poël? il m’a dit que la voiture allait être prête.
--Je vous parle du prisonnier de Munckholm, général.
--Ah!
--A-t-il répondu à votre interrogatoire d’une manière satisfaisante?
--Mais... oui vraiment, dame comtesse, dit le gouverneur, dont on devine l’embarras.
--Avez-vous la preuve qu’il ait trempé dans le complot des mineurs?
Une exclamation échappa à Levin.
--Noble dame, il est innocent!
Il s’arrêta tout court, car il venait d’exprimer une conviction de son cœur, et non de son esprit.
--Il est innocent! répéta la comtesse d’un air consterné, quoique incrédule; car elle tremblait qu’en effet Schumacker n’eût démontré au général cette innocence qu’il était si important aux intérêts du grand-chancelier de noircir.
Le gouverneur avait eu le temps de réfléchir; il répondit à l’insistance de la grande-chancelière d’un ton de voix qui la rassura, parce qu’il décelait le doute et le trouble:
--Innocent...--Oui,--si vous voulez...
--Si je veux, seigneur général!
Et la méchante femme éclata de rire.
Ce rire blessa le gouverneur.
--Noble comtesse, dit-il, vous permettrez que je ne rende compte de mon entretien avec l’ex-grand-chancelier qu’au vice-roi.
Alors il salua profondément, et descendit dans la cour où l’attendait sa voiture.
--Oui, se disait la comtesse d’Ahlefeld rentrée dans ses appartements, pars, chevalier errant, que ton absence nous délivre du protecteur de nos ennemis. Va, ton départ est le signal du retour de mon Frédéric.
--Je vous demande un peu, oser envoyer le plus joli cavalier de Copenhague dans ces horribles montagnes! Heureusement il ne me sera pas difficile maintenant d’obtenir son rappel.
À cette pensée, elle s’adressa à sa suivante favorite.
--Ma chère Lisbeth, vous ferez venir de Berghen deux douzaines de ces petits peignes que nos élégants portent dans leurs cheveux; vous vous informerez du nouveau roman de la fameuse Scudéry, et vous veillerez à ce qu’on lave régulièrement tous les matins dans l’eau de rose la guenon de mon cher Frédéric.
--Quoi! ma gracieuse maîtresse, demanda Lisbeth, est-ce que le seigneur Frédéric peut revenir?
--Oui, vraiment; et, pour qu’il ait quelque plaisir à me revoir, il faut faire tout ce qu’il demande; je veux lui ménager une surprise à son retour.
Pauvre mère!
XXVIII
... Bernard suit en courant les rives de l’Arlança. Il est semblable à un lion qui sort de son antre, cherchant les chasseurs, et déterminé à les vaincre ou à mourir.
Il est parti, l’espagnol vaillant et déterminé?
C’est d’un pas rapide, une grosse lance au poing, dans laquelle il met ses espérances, que Bernard suit les ruines de l’Arlança.
_Romances espagnoles._
Ordener, descendu de la tour d’où il avait aperçu le fanal de Munckholm, s’était longtemps fatigué à chercher de tous côtés son pauvre guide Benignus Spiagudry. Longtemps il l’avait appelé, et l’écho brisé des ruines avait seul répondu. Surpris, mais non effrayé de cette inconcevable disparition, il l’avait attribuée à quelque terreur panique du craintif concierge, et, après s'être généreusement reproché de l’avoir quitté quelques instants, il s’était décidé à passer la nuit sur le rocher d’Oëlmoe pour lui donner le temps de revenir. Alors il prit quelque nourriture, et s’enveloppant de son manteau, il se coucha près du foyer qui s’éteignait, déposa un baiser sur la boucle de cheveux d’Éthel, et ne tarda pas à s’endormir; car on peut dormir avec un cœur inquiet, quand la conscience est tranquille.
Au soleil levant, il était debout, mais il ne retrouva de Spiagudry que sa besace et son manteau laissés dans la tour, ce qui semblait l’indice d’une fuite très précipitée. Alors, désespérant de le revoir, du moins sur le rocher d’Oëlmoe, il se détermina à partir sans lui, car c’était le lendemain qu’il fallait atteindre Han d’Islande à Walderhog.
On a appris dans les premiers chapitres de cet ouvrage qu’Ordener s’était de bonne heure accoutumé aux fatigues d’une vie errante et aventurière. Ayant déjà plusieurs fois parcouru le nord de la Norvège, il n’avait plus besoin de guide, maintenant qu’il savait où trouver le brigand. Il dirigea donc vers le nord-ouest son voyage solitaire, dans lequel il n’eut plus de Benignus Spiagudry pour lui dire combien de quartz ou de spath renfermait chaque colline, quelle tradition s’attachait à chaque masure, et si tel ou tel déchirement du sol provenait d’un courant du déluge ou de quelque ancienne commotion volcanique.
Il marcha un jour entier à travers ces montagnes qui, partant comme des côtes, de distance en distance, de la chaîne principale dont la Norvège est traversée dans sa longueur, s’étendent en s’abaissant graduellement jusqu’à la mer, où elles se plongent; de sorte que tous les rivages de ce pays ne présentent qu’une succession de promontoires et de golfes, et tout l’intérieur des terres qu’une suite de montagnes et de vallées, disposition singulière du sol, qui a fait comparer la Norvège à la grande arête d’un poisson.
Ce n’était point une chose commode que de voyager dans ce pays. Tantôt il fallait suivre pour chemin le lit pierreux d’un torrent desséché, tantôt franchir sur des ponts tremblants de troncs d’arbres les chemins mêmes, que des torrents nés de la veille venaient de choisir pour lits.
Au reste, Ordener cheminait quelquefois des heures entières sans être averti de la présence de l’homme dans ces lieux incultes autrement que par l’apparition intermittente et alternative des ailes d’un moulin à vent au sommet d’une colline, ou par le bruit d’une forge lointaine, dont la fumée se courbait au gré de l’air comme un panache noir.
De loin en loin il rencontrait un paysan monté sur un petit cheval au poil gris, à la tête basse, moins sauvage encore que son maître, ou un marchand de pelleteries assis dans son traîneau attelé de deux rennes, derrière lequel était attachée une longue corde, dont les nœuds nombreux, en bondissant sur les pierres de la route, étaient destinés à effrayer les loups.
Si alors Ordener demandait au marchand le chemin de la grotte de Walderhog:--Marchez toujours au nord-ouest, vous trouverez le village d’Hervalyn, vous franchirez la ravine de Dodlysax, et cette nuit vous pourrez atteindre Surb, qui n’est qu’à deux milles de Walderhog.--Ainsi répondait avec indifférence le commerçant nomade, instruit seulement des noms et de la position des lieux que son métier lui faisait parcourir.
Si Ordener adressait la même question au paysan, celui-ci, imbu profondément des traditions du pays et des contes du foyer, secouait plusieurs fois la tête et arrêtait sa monture grise en disant:--Walderhog! la caverne de Walderhog! les pierres y chantent, les os y dansent, et le démon d’Islande y habite; ce n’est sans doute point à la caverne de Walderhog que votre courtoisie veut aller?
--Si vraiment, répondait Ordener.
--C’est donc que votre courtoisie a perdu sa mère, ou que le feu a brûlé sa ferme, ou que le voisin lui a volé son cochon gras?
--Non, en vérité, reprenait le jeune homme.
--Alors, c’est qu’un magicien a jeté un sort sur l’esprit de sa courtoisie.
--Bonhomme, je vous demande le chemin de Walderhog.
--C’est à cette demande que je réponds, seigneur. Adieu donc. Toujours au nord! je sais bien comment vous irez, mais j’ignore comment vous reviendrez.
Et le paysan s’éloignait avec un signe de croix.
À la triste monotonie de cette route se joignait l’incommodité d’une pluie fine et pénétrante qui avait envahi le ciel vers le milieu du jour et accroissait les difficultés du chemin. Nul oiseau n’osait se hasarder dans l’air, et Ordener, glacé sous son manteau, ne voyait voler au-dessus de sa tête que l’autour, le gerfaut ou le faucon-pêcheur, qui, au bruit de son passage, s’envolait brusquement des roseaux d’un étang avec un poisson dans ses griffes.
Il était nuit close quand le jeune voyageur, après avoir franchi le bois de trembles et de bouleaux qui est adossé à la ravine de Dodlysax, arriva à ce hameau de Surb dans lequel Spiagudry, si le lecteur se le rappelle, voulait fixer son quartier général. L’odeur de goudron et la fumée de charbon de terre avertirent Ordener qu’il approchait d’une peuplade de pêcheurs. Il s’avança vers la première hutte que l’ombre lui permit de distinguer. L’entrée, basse et étroite, en était fermée, suivant l’usage norvégien, par une grande peau de poisson transparente, colorée en ce moment par la lumière rouge et tremblante d’un foyer allumé. Il frappa sur l’encadrement de bois de la porte, en criant:
--C’est un voyageur!
--Entrez, entrez, répondit une voix de l’intérieur.
Au même instant une main officieuse leva la peau de poisson, et Ordener fut introduit dans l’habitacle conique d’un pêcheur des côtes de Norvège. C’était une sorte de tente ronde de bois et de terre, au milieu de laquelle brillait un feu où la flamme pourpre de la tourbe se mariait à la clarté blanche du sapin. Près de ce feu le pêcheur, sa femme et deux enfants vêtus de haillons étaient assis devant une table chargée d’assiettes de bois et de vases de terre. Du côté opposé, parmi des filets et des rames, deux rennes endormis étaient couchés sur un lit de feuilles et de peaux, dont le prolongement semblait destiné à recevoir le sommeil des maîtres du logis et des hôtes qu’il plairait au ciel de leur amener. Ce n’était pas du premier coup d’œil que l’on pouvait distinguer cette disposition intérieure de la hutte, car une fumée âcre et pesante qui s’échappait avec peine par une ouverture pratiquée à la sommité du cône enveloppait tous ces objets d’un voile épais et mobile.
À peine Ordener eut-il franchi le seuil, que le pêcheur et sa femme se levèrent et lui rendirent son salut d’un air ouvert et bienveillant. Les paysans norvégiens aiment les voyageurs, autant peut-être par le sentiment de curiosité, si vif chez eux, que par leur penchant naturel à l’hospitalité.
--Seigneur, dit le pêcheur, vous devez avoir faim et froid, voici du feu pour sécher votre manteau et d’excellent rindebrod pour apaiser votre appétit. Votre courtoisie daignera ensuite nous dire qui elle est, d’où elle vient, où elle va, et quelles sont les histoires que racontent les vieilles femmes de son pays.
--Oui, seigneur, ajouta la femme, et vous pourrez joindre à ce rindebrod excellent, comme le dit mon seigneur et mari, un morceau délicieux de stock-fish salé, assaisonné d’huile de baleine.--Asseyez-vous, seigneur étranger.
--Et si votre courtoisie n’aime pas la chère de saint Usulph, [Note: Patron des pêcheurs.] reprit l’homme, qu’elle veuille bien prendre patience un moment, je lui réponds qu’elle mangera un quartier de chevreuil merveilleux ou au moins une aile de faisan royal. Nous attendons le retour du plus fin chasseur qui soit dans les trois provinces. N’est-il pas vrai, ma bonne Maase?
_Maase_, nom que le pêcheur donnait à sa femme, est un mot norvégien qui signifie _mouette_. La femme n’en parut nullement choquée, soit que ce fût son nom véritable, soit que ce fût un surnom de tendresse.
--Le meilleur chasseur! je le crois, certes, répondit-elle avec emphase. C’est mon frère, le fameux Kennybol! Dieu bénisse ses courses! Il est venu passer quelques jours avec nous, et vous pourrez, seigneur étranger, boire dans la même tasse que lui quelques coups de cette bonne bière. C’est un voyageur comme vous.
--Grand merci, ma brave hôtesse, dit Ordener en souriant; mais je serai forcé de me contenter de votre appétissant stock-fish et d’un morceau de ce rindebrod. Je n’aurai pas le loisir d’attendre votre frère, le fameux chasseur. Il faut que je reparte sur-le-champ.
La bonne Maase, à la fois contrariée du prompt départ de l’étranger et flattée des éloges qu’il donnait à son stock-fish et à son frère, s’écria:
--Vous êtes bien bon, seigneur. Mais comment! vous allez nous quitter si tôt?
--Il le faut.
--Vous hasarder dans ces montagnes à cette heure et par un temps semblable?
--C’est pour une affaire importante. Ces réponses du jeune homme piquaient la curiosité native de ses hôtes autant qu’elles excitaient leur étonnement.
Le pêcheur se leva et dit:
--Vous êtes chez Christophe Buldus Braall, pêcheur, du hameau de Surb.
La femme ajouta:
--Maase Kennybol est sa femme et sa servante.
Quand les paysans norvégiens voulaient demander poliment son nom à un étranger, leur usage était de lui dire le leur.
Ordener répondit:
--Et moi, je suis un voyageur qui n’est sûr ni du nom qu’il porte, ni du chemin qu’il suit.
Cette réponse singulière ne parut pas satisfaire le pêcheur Braall.
--Par la couronne de Gormon le Vieux, dit-il, je croyais qu’il n’y avait en ce moment en Norvège qu’un seul homme qui ne fût pas sûr de son nom. C’est le noble baron de Thorvick, qui va s’appeler maintenant, assure-t-on, le comte de Danneskiold, à cause de son glorieux mariage avec la fille du chancelier. C’est du moins, ma bonne Maase, la plus fraîche nouvelle que j’aie apportée de Drontheim.--Je vous félicite, seigneur étranger, de cette conformité avec le fils du vice-roi, le grand comte Guldenlew.