Han d'Islande

Part 12

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Cette catastrophe mystérieuse consterna tout le village, et l’on s’efforça vainement de l’expliquer. Des prières pour l'âme de Caroll furent dites dans la même église où, quelques jours auparavant, lui-même avait chanté des cantiques d’actions de grâces sur son bonheur. On ne sait ce qui retint à la vie la veuve Stadt. Au bout de neuf mois de solitude et de deuil, elle mit au monde un fils, et, le jour même, le village de Golyn fut écrasé par la chute du rocher pendant qui le dominait.

La naissance de ce fils ne dissipa point la douleur sombre de sa mère. Gill Stadt n’annonçait en rien qu’il dût ressembler à Caroll. Son enfance farouche semblait promettre une vie plus farouche encore. Quelquefois un petit homme sauvage--dans lequel des montagnards qui l’avaient vu de loin affirmaient reconnaître le fameux Han d’Islande--venait dans la cabane déserte de la veuve de Caroll, et ceux qui passaient alors près de là en entendaient sortir des plaintes de femme et des rugissements de tigre. L’homme emmenait le jeune Gill, et des mois s’écoulaient; puis il le rendait à sa mère, plus sombre et plus effrayant encore.

La veuve Stadt avait pour cet enfant un mélange d’horreur et de tendresse. Quelquefois elle le serrait dans ses bras de mère, comme le seul lien qui l’attachât encore à la vie; d’autres fois elle le repoussait avec épouvante en appelant Caroll, son cher Caroll. Nul être au monde ne savait ce qui bouleversait son cœur.

Gill avait passé sa vingt-troisième année; il vit Guth Stersen, et l’aima avec fureur. Guth Stersen était riche, et il était pauvre. Alors, il partit pour Roeraas afin de se faire mineur et de gagner de l’or. Depuis lors sa mère n’en avait plus entendu parler.

Une nuit, assise devant le rouet qui la nourrissait, elle veillait, avec sa lampe à demi éteinte, dans sa cabane, sous ces murs vieillis comme elle dans la solitude et le deuil, muets témoins de la mystérieuse nuit de ses noces. Inquiète, elle pensait à son fils, dont la présence, si vivement désirée, allait lui rappeler, et peut-être lui apporter bien des douleurs. Cette pauvre mère aimait son fils, tout ingrat qu’il était. Et comment ne l’aurait-elle pas aimé? elle avait tant souffert pour lui!

Elle se leva, alla prendre au fond d’une vieille armoire un crucifix rouillé dans la poussière. Un moment elle le considéra d’un œil suppliant; puis tout à coup, le repoussant avec effroi:--Prier! cria-t-elle; est-ce que je puis prier?--Tu n’as plus à prier que l’enfer, malheureuse! c’est à l’enfer que tu appartiens.

Elle retombait dans sa sombre rêverie, lorsqu’on frappa à la porte.

C’était un événement rare chez la veuve Stadt; car, depuis longues années, grâce à ce que sa vie offrait d’extraordinaire, tout le village de Thoctree la croyait en commerce avec les esprits infernaux. Aussi nul n’approchait de sa cabane. Étranges superstitions de ce siècle et de ce pays d’ignorance! elle devait au malheur la même réputation de sorcellerie que le concierge du Spladgest devait à la science!

--Si c’était mon fils, si c’était Gill! s’écria-t-elle; et elle s’élança vers la porte.

Hélas! ce n’était pas son fils. C’était un petit ermite vêtu de bure, dont le capuchon rabattu ne laissait voir que la barbe noire.

--Saint homme, dit la veuve, que demandez-vous? Vous ne savez pas à quelle maison vous vous adressez.

--Si vraiment! répliqua l’ermite, d’une voix rauque et trop connue.

Et, arrachant ses gants, sa barbe noire et son capuchon, il découvrit un atroce visage, une barbe rousse et des mains armées d’ongles hideux.

--Oh! cria la veuve, et elle cacha sa tête dans ses mains.

--Eh bien! dit le petit homme, est-ce que, depuis vingt-quatre ans, tu ne t’es pas encore habituée à voir l’époux que tu dois contempler durant toute l’éternité?

Elle murmura avec épouvante:--L’éternité!

--Écoute, Lucy Pelnyrh, je t’apporte des nouvelles de ton fils.

--De mon fils! où est-il? pourquoi ne vient-il pas?

--Il ne peut.

--Mais vous avez de ses nouvelles. Je vous rends grâces. Hélas! vous pouvez donc m’apporter du bonheur!

--C’est le bonheur en effet que je t’apporte, dit l’homme d’une voix sourde; car tu es une faible femme, et je m’étonne que ton ventre ait pu porter un pareil fils. Réjouis-toi donc. Tu craignais que ton fils ne marchât sur ma trace; ne crains plus rien.

--Quoi! s’écria la mère avec ravissement, mon fils, mon bien-aimé Gill est donc changé?

L’ermite regardait sa joie avec un rire funeste.

--Oh! bien changé! dit-il.

--Et pourquoi n’est-il pas accouru dans mes bras? Où l’avez-vous vu? que faisait-il?

--Il dormait.

La veuve, dans l’excès de sa joie, ne remarquait ni le regard sinistre, ni l’air horriblement railleur du petit homme.

--Pourquoi ne l’avoir pas réveillé, ne lui avoir pas dit: Gill, viens voir ta mère?

--Son sommeil était profond.

--Oh! quand viendra-t-il? Apprenez-moi, je vous en supplie, si je le reverrai bientôt.

Le faux ermite tira de dessous sa robe une espèce de coupe d’une forme singulière.

--Eh bien! veuve, dit-il, bois au prochain retour de ton fils!

La veuve poussa un cri d’horreur. C’était un crâne humain. Elle fit un geste d’épouvante et ne put proférer une parole.

--Non, non! cria tout à coup l’homme avec une voix terrible, ne détourne pas les yeux, femme; regarde. Tu demandes à revoir ton fils? Regarde, te dis-je! car voilà tout ce qui en reste.

Et, aux lueurs de la lampe rougeâtre, il présentait aux lèvres pâles de la mère le crâne nu et desséché de son fils.

Trop de malheurs avaient passé sur cette âme pour qu’un malheur de plus la brisât. Elle éleva sur le farouche ermite un regard fixe et stupide.

--Oh! la mort! dit-elle faiblement; la mort! laissez-moi mourir.

--Meurs si tu veux!--Mais souviens-toi, Lucy Pelnyrh, du bois de Thoetree; souviens-toi du jour où le démon, en s’emparant de ton corps, a donné ton âme à l’enfer! Je suis le démon, Lucy, et tu es mon épouse éternelle! Maintenant, meurs, si tu veux.

C’était une croyance, dans ces contrées superstitieuses, que des esprits infernaux apparaissaient parfois parmi les hommes pour y vivre des vies de crime et de calamité. Entre autres fameux scélérats, Han d’Islande avait cette effrayante renommée. On croyait encore que la femme qui, par séduction ou par violence, était la proie d’un de ces démons à forme humaine, devenait irrévocablement par ce malheur sa compagne de damnation.

Les événements que l’ermite rappelait à la veuve parurent réveiller en elle ces idées.

--Hélas! dit-elle douloureusement, je ne puis donc échapper à l’existence!--Et qu’ai-je fait? car tu le sais, mon bien-aimé Caroll, je suis innocente. Le bras d’une jeune fille n’a point la force du bras d’un démon.

Elle poursuivit; ses regards étaient pleins de délire, et ses paroles incohérentes semblaient nées du tremblement convulsif de ses lèvres.

--Oui, Caroll, depuis ce jour je suis impure et innocente; et le démon me demande si je me le rappelle, cet horrible jour!--Mon Caroll, je ne t’ai point trompé; tu es venu trop tard; j’étais à lui avant d'être à toi, hélas!--Hélas! et je serai punie éternellement. Non, je ne vous rejoindrai pas, vous que je pleure. À quoi bon mourir? J’irai avec ce monstre, dans un monde qui lui ressemble, dans le monde des réprouvés! et qu’ai-je donc fait? Mes malheurs dans la vie seront mes crimes dans l’éternité.

Le petit ermite appuyait sur elle un regard de triomphe et d’autorité.

--Ah! s’écria-t-elle tout à coup en se tournant vers lui, ah! dites-moi, ceci n’est-il pas quelque rêve affreux que votre présence m’apporte? car, vous le savez, hélas! depuis le jour de ma perte, toutes les fatales nuits où votre esprit m’a visitée ont été marquées pour moi par d’impures apparitions, d’effrayants songes et des visions épouvantables.

--Femme, femme, reviens à la raison. Il est aussi vrai que tu es éveillée, qu’il est vrai que Gill est mort.

Le souvenir de ses anciennes infortunes avait comme effacé en cette mère celui de son nouveau malheur; ces paroles le lui rendirent.

--O mon fils! mon fils! dit-elle; et le son de sa voix aurait ému tout autre que l'être méchant qui l’écoutait. Non, il reviendra; il n’est pas mort; je ne puis croire qu’il est mort.

--Eh bien! va le demander aux rochers de Roeraas, qui l’ont écrasé, au golfe de Drontheim, qui l’a enseveli. La veuve tomba à genoux et cria avec effort:

--Dieu, grand Dieu!

--Tais-toi, servante de l’enfer!

La malheureuse se tut. Il poursuivit.

--Ne doute pas de la mort de ton fils. Il a été puni par où son père a failli. Il a laissé amollir son cœur de granit par un regard de femme. Moi, je t’ai possédée, mais je ne t’ai jamais aimée. Le malheur de ton Caroll est retombé sur lui.--Mon fils et le tien a été trompé par sa fiancée, par celle pour qui il est mort.

--Mort! reprit-elle, mort! Cela est donc vrai?--O Gill, tu étais né de mon malheur; tu avais été conçu dans l’épouvante et enfanté dans le deuil; ta bouche avait déchiré mon sein; enfant, jamais tes caresses n’avaient répondu à mes caresses, tes embrassements à mes embrassements; tu as toujours fui et repoussé ta mère, ta mère si seule et si abandonnée dans la vie! Tu ne cherchais à me faire oublier mes maux passés qu’en me créant de nouvelles douleurs; tu me délaissais pour le démon auteur de ton existence et de mon veuvage; jamais, durant de longues années, Gill, jamais une joie ne m’est venue de toi; et cependant aujourd’hui ta mort, mon fils, me semble la plus insupportable de mes afflictions, aujourd’hui ton souvenir me semble un souvenir d’enchantement et de consolation. Hélas!

Elle ne put continuer; elle cacha sa tête dans son voile de bure noire, et on l’entendait sangloter douloureusement.

--Faible femme! murmura l’ermite; puis il reprit d’une voix forte:--Dompte ta douleur, je me suis joué de la mienne. Écoute, Lucy Pelnyrh, pendant que tu pleures encore ton fils, j’ai déjà commencé à le venger. C’est pour un soldat de la garnison de Munckholm que sa fiancée l’a trompé. Tout le régiment périra par mes mains.--Vois, Lucy Pelnyrh. Il avait relevé les manches de sa robe, et montrait à la veuve ses bras difformes teints de sang.

--Oui, dit-il en poussant une sorte de rugissement, c’est aux grèves d’Urchtal, c’est aux gorges de Cascadthymore, que l’esprit de Gill doit se promener avec joie.--Allons, femme, ne vois-tu pas ce sang? Console-toi donc!

Puis tout à coup, comme frappé d’un souvenir, il s’interrompit:

--Veuve, ne t’a-t-on pas remis de ma part un coffre de fer?--Quoi! je t’ai envoyé de l’or et je t’apporte du sang, et tu pleures encore! Tu n’es donc pas de la race des hommes?

La veuve, absorbée dans son désespoir, gardait le silence.

--Allons! dit-il avec un rire farouche, muette et immobile! tu n’es donc pas non plus de la race des femmes, Lucy Pelnyrh!--Et il secouait son bras pour qu’elle l’écoutât.--Est-ce qu’un messager ne t’a pas apporté un coffre de fer scellé?

La veuve, lui accordant une attention passagère, fit un signe de tête négatif, et retomba dans sa morne rêverie.

--Ah! le misérable! cria le petit homme, le misérable infidèle! Spiagudry, cet or te coûtera cher!

Et, dépouillant sa robe d’ermite, il s’élança hors de la cabane avec le grondement d’une hyène qui cherche un cadavre.

XVII

Seigneur, je peigne mes cheveux, je les peigne en pleurant, parce que vous me laissez seule, et que vous vous en allez dans les montagnes.

_La Dame au Comte_, romance.

Éthel, cependant, avait déjà compté quatre jours longs et monotones depuis qu’elle errait seule dans le sombre jardin du donjon de Slesvig; seule dans l’oratoire, témoin de tant de pleurs et confident de tant de vœux; seule dans la longue galerie où, une fois, elle n’avait pas entendu sonner minuit. Son vieux père l’accompagnait quelquefois, mais elle n’en était pas moins seule, car le véritable compagnon de sa vie était absent.

Malheureuse jeune fille! Qu’avait fait cette âme jeune et pure pour être déjà livrée à tant d’infortune? Enlevée au monde, aux honneurs, aux richesses, aux joies de la jeunesse, aux triomphes de la beauté, elle était encore au berceau qu’elle était déjà dans un cachot; captive près d’un père captif, elle avait grandi en le voyant dépérir; et pour comble de douleurs, pour qu’elle n’ignorât aucun esclavage, l’amour était venu la trouver dans sa prison.

Encore si elle eût pu avoir son Ordener auprès d’elle, que lui eût fait la liberté? Eût-elle su seulement s’il existait un monde dont on la séparait? Et d’ailleurs, son monde, son ciel, n’eussent-ils pas été avec elle dans cet étroit donjon, sous ces noires tours hérissées de soldats, et vers lesquelles le passant n’en aurait pas moins jeté un regard de pitié?

Mais, hélas! pour la seconde fois, son Ordener était absent; et, au lieu de couler près de lui des heures bien courtes, mais toujours renaissantes, dans de saintes caresses et de chastes embrassements, elle passait les nuits et les jours à pleurer son absence et à prier pour ses dangers. Car une vierge n’a que sa prière et ses larmes.

Quelquefois elle enviait ses ailes à l’hirondelle libre qui venait lui demander quelque nourriture à travers les barreaux de sa prison. Quelquefois elle laissait fuir sa pensée sur le nuage qu’un vent rapide enfonçait dans le nord du ciel; puis tout à coup elle détournait sa tête et voilait ses yeux, comme si elle eût craint de voir apparaître le gigantesque brigand et commencer le combat inégal sur l’une des montagnes lointaines dont le sommet bleuâtre rampait à l’horizon ainsi qu’une nuée immobile.

Oh! qu’il est cruel d’aimer alors qu’on est séparé de l'être qu’on aime! Bien peu de cœurs ont connu cette douleur dans toute son étendue, parce que bien peu de cœurs ont connu l’amour dans toute sa profondeur. Alors, étranger en quelque sorte à sa propre existence, on se crée pour soi-même une solitude morne, un vide immense, et, pour l'être absent, je ne sais quel monde effrayant de périls, de monstres et de déceptions; les diverses facultés qui composaient notre nature se changent et se perdent en un désir infini de l'être qui nous manque; tout ce qui nous environne est hors de notre vie. Cependant on respire, on marche, on agit, mais sans la pensée. Comme une planète égarée qui aurait perdu son soleil, le corps se meut au hasard; l'âme est ailleurs.

XVIII

Sur un grand bouclier ces chefs impitoyables Épouvantent l’enfer de serments effroyables; Et près d’un taureau noir qu’ils viennent d’égorger, Tous, la main dans le sang, jurent de se venger.

_Les Sept Chefs devant Thèbes._

Les rivages de Norvège abondent en baies étroites, en criques, en récifs, en lagunes, en petits caps tellement multipliés qu’ils fatiguent la mémoire du voyageur et la patience du topographe. Autrefois, à en croire les discours populaires, chaque isthme avait son démon qui le hantait, chaque anse sa fée qui l’habitait, chaque promontoire son saint qui le protégeait; car la superstition mêle toutes les croyances pour se faire des terreurs. Sur la grève de Kelvel, à quelques milles au nord de la grotte de Walderhog, un seul endroit, disait-on, était libre de toute juridiction des esprits infernaux, intermédiaires ou célestes. C’était la clairière riveraine dominée par le rocher sur le sommet duquel on apercevait encore quelques vieilles ruines du manoir de Ralph ou Radulphe le Géant. Cette petite prairie sauvage, bordée au couchant par la mer, et étroitement encaissée dans des roches couvertes de bruyères, devait ce privilège au nom seul de cet ancien sire norvégien, son premier possesseur. Car quelle fée, quel diable, ou quel ange eût osé se faire l’hôte ou le patron du domaine autrefois occupé et protégé par Ralph le Géant?

Il est vrai que le nom seul du formidable Ralph suffisait pour imprimer un caractère effrayant à ces lieux déjà si sauvages. Mais, à tout prendre, un souvenir n’est pas si redoutable qu’un esprit; et jamais un pêcheur, attardé par le gros temps, en amarrant sa barque dans la crique de Ralph, n’avait vu le follet rire et danser, parmi des âmes, sur le haut d’un rocher, ni la fée parcourir les bruyères dans son char de phosphore traîné par des vers luisants, ni le saint remonter vers la lune après sa prière.

Si pourtant, la nuit qui suivit le grand orage, les houles de la mer et la violence du vent eussent permis à quelque marinier égaré d’aborder dans cette baie hospitalière, peut-être eût-il été frappé d’une superstitieuse épouvante en contemplant les trois hommes qui, cette nuit-là, s’étaient assis autour d’un grand feu, allumé au milieu de la clairière. Deux d’entre eux étaient couverts de grands chapeaux de feutre et des larges pantalons des mineurs royaux. Leurs bras étaient nus jusqu’à l’épaule, leurs pieds cachés dans des bottines fauves; une ceinture d’étoffe rouge soutenait leurs sabres recourbés et leurs longs pistolets. Tous deux portaient une trompe de corne suspendue à leur cou. L’un était vieux, l’autre était jeune; et l’épaisseur de la barbe du vieillard, la longueur des cheveux du jeune homme, ajoutaient quelque chose de sauvage à leurs physionomies, naturellement dures et sévères.

À son bonnet de peau d’ours, à sa casaque de cuir huilé, au mousquet fixé en bandoulière à son dos, à sa culotte courte et étroite, à ses genoux nus, à ses sandales d’écorce, à la hache étincelante qu’il portait à la main, il était facile de reconnaître, dans le compagnon des deux mineurs, un montagnard du nord de la Norvège.

Certes, celui qui eût aperçu de loin ces trois figures singulières, sur lesquelles le foyer, agité par les brises de mer, jetait des lueurs rouges et changeantes, eût pu être à bon droit effrayé, sans même croire aux spectres et aux démons; il lui eût suffi pour cela de croire aux voleurs et d'être un peu plus riche qu’un poëte.

Ces trois hommes tournaient souvent la tête vers le sentier perdu du bois qui aboutit à la clairière de Ralph, et d’après celles de leurs paroles que le vent n’emportait pas, ils semblaient attendre un quatrième personnage.

--Dites donc, Kennybol, savez-vous qu’à cette heure-ci nous n’attendrions pas aussi paisiblement cet envoyé du comte Griffenfeld dans la prairie voisine, la prairie du lutin Tulbytilbet, ou là-bas, dans la baie de Saint-Cuthbert?

--Ne parlez pas si haut, Jonas, répondit le montagnard au vieux mineur, béni soit Ralph Géant qui nous protège! Me préserve le ciel de remettre le pied dans la clairière de Tulbytilbet! L’autre jour j’y croyais cueillir de l’aubépine, et j’y ai cueilli de la mandragore, qui s’est mise à saigner et à crier, ce qui a failli me rendre fou.

Le jeune mineur se prit à rire.

--En vérité, Kennybol! je crois, moi, que le cri de la mandragore a bien produit tout son effet sur votre pauvre cerveau.

--Pauvre cerveau toi-même! dit le montagnard avec humeur; voyez, Jonas, il rit de la mandragore. Il rit comme un insensé qui joue avec une tête de mort.

--Hum! repartit Jonas. Qu’il aille donc à la grotte de Walderhog, où les têtes de ceux que Han, démon d’Islande, a assassinés, reviennent chaque nuit danser autour de son lit de feuilles sèches, en entre-choquant leurs dents pour l’endormir.

--Cela est vrai, dit le montagnard.

--Mais, reprit le jeune homme, le seigneur Hacket, que nous attendons, ne nous a-t-il pas promis que Han d’Islande se mettrait à la tête de notre insurrection?

--Il l’a promis, répondit Kennybol; et, avec l’aide de ce démon, nous sommes sûrs de vaincre toutes les casaques vertes de Drontheim et de Copenhague.

--Tant mieux! s’écria le vieux mineur; mais ce n’est pas moi qui me chargerai de faire la sentinelle la nuit près de lui.

En ce moment, le craquement des bruyères mortes sous des pas d’homme appela l’attention des interlocuteurs; ils se détournèrent, et un rayon du foyer leur fit reconnaître le nouveau venu.

--C’est lui!--c’est le seigneur Hacket!--Salut, seigneur Hacket; vous vous êtes fait attendre.--Voilà plus de trois quarts d’heure que nous sommes au rendez-vous.

Ce seigneur _Hacket_ était un homme petit et gras, vêtu de noir, dont la figure joviale avait une expression sinistre.

--Bien, mes amis, dit-il; j’ai été retardé par mon ignorance du chemin et les précautions qu’il m’a fallu prendre.--J’ai quitté le comte Schumacker ce matin; voici trois bourses d’or qu’il m’a chargé de vous remettre.

Les deux vieillards se jetèrent sur l’or avec l’avidité commune, aux paysans de cette pauvre Norvège. Le jeune mineur repoussa la bourse que lui tendait Hacket.

--Gardez votre or, seigneur envoyé; je mentirais si je disais que je me révolte pour votre comte Schumacker; je me révolte pour affranchir les mineurs de la tutelle royale; je me révolte pour que le lit de ma mère n’ait plus une couverture déchiquetée comme les côtes de notre bon pays, la Norvège.

Loin de paraître déconcerté, le seigneur Hacket répondit en souriant:

--C’est donc à votre pauvre mère, mon cher Norbith, que j’enverrai cet argent, afin qu’elle ait deux couvertures neuves pour les bises de cet hiver.

Le jeune homme se rendit par un signe de tête, et l’envoyé, en orateur habile, se hâta d’ajouter:

--Mais gardez-vous de répéter ce que vous venez de dire inconsidérément, que ce n’est pas pour Schumacker, comte de Griffenfeld, que vous prenez les armes.

--Cependant.... cependant, murmurèrent les deux vieillards, nous savons bien qu’on opprime les mineurs, mais nous ne connaissons pas ce comte, ce prisonnier d’état.

--Comment! reprit vivement l’envoyé; pouvez-vous être ingrats à ce point! Vous gémissiez dans vos souterrains, privés d’air et de jour, dépouillés de toute propriété, esclaves de la plus onéreuse tutelle! Qui est venu à votre aide? qui a ranimé votre courage? qui vous a donné de l’or, des armes? N’est-ce pas mon illustre maître, le noble comte de Griffenfeld, plus esclave et plus infortuné encore que vous? Et maintenant, comblés de ses bienfaits, vous refuseriez de vous en servir pour conquérir sa liberté, en même temps que la vôtre?

--Vous avez raison, interrompit le jeune mineur, ce serait mal agir.

--Oui, seigneur Hacket, dirent les deux vieillards, nous combattrons pour le comte Schumacker.

--Courage, mes amis! levez-vous en son nom, portez le nom de votre bienfaiteur d’un bout de la Norvège à l’autre. Écoutez, tout seconde votre juste entreprise; vous allez être délivrés d’un formidable ennemi, le général Levin de Knud, qui gouverne la province. La puissance secrète de mon noble maître, le comte de Griffenfeld, va le faire rappeler momentanément à Berghen.--Allons, dites-moi, Kennybol, Jonas, et vous, mon cher Norbith, tous vos compagnons sont-ils prêts?

--Mes frères de Guldbranshal, dit Norbith, n’attendent que mon signal. Demain, si vous voulez....

--Demain, soit. Il faut que les jeunes mineurs, dont vous êtes le chef, lèvent les premiers l’étendard. Et vous, mon brave Jonas?

--Six cents braves des îles Fa-roër, qui vivent depuis trois jours de chair de chamois et d’huile d’ours, dans la forêt de Bennallag, ne demandent qu’un coup de trompe de leur vieux capitaine Jonas, du bourg de Loevig.

--Fort bien. Et vous, Kennybol?

--Tous ceux qui portent une hache dans les gorges de Kole, et gravissent les rochers sans genouillères, sont prêts à se joindre à leurs frères les mineurs, quand ils auront besoin d’eux.

--Il suffit. Annoncez à vos compagnons, pour qu’ils ne doutent pas de vaincre, ajouta l’envoyé en haussant la voix, que Han d’Islande sera le chef.

--Cela est-il certain? demandèrent-ils tous trois ensemble et d’une voix où se mêlaient l’expression de la terreur et celle de l’espérance.

L’envoyé répondit:

--Je vous attendrai tous trois dans quatre jours, à pareille heure, avec vos colonnes réunies, dans la mine d’Apsyl-Corh, près le lac de Smiasen, sous la plaine de l’Étoile-Bleue. Han d’Islande m’accompagnera.

--Nous y serons, dirent les trois chefs. Et puisse Dieu ne pas abandonner ceux qu’aidera le démon!