Haine d'amour

Part 8

Chapter 83,716 wordsPublic domain

C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la présence de la jeune fille, c’est qu’il se trouvait en compagnie de Sabine.

M^{me} Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Villenoise dans les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre une baignoire au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour la représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux artistes de Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments de leurs meilleures créations. C’était, pour elle qui sortait si peu, une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne connaissait encore que les noms.

Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans l’ombre de leur étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, il vit surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt.

Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d’un tel choc, qu’il n’eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette apparition s’était produite par un enchantement.

Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la joie, mais de la gêne et presque de la frayeur. Il eut un mouvement comme pour se lever et s’enfuir. Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula sa chaise. Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entravait si péniblement son ami. Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui, tandis que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée, interdite même à ses regards dont M^{me} Marsan pourrait observer la direction, révélait à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut à peine le temps de pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnût dans la pénombre de cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme. Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être l’absolue ignorance? Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? Puisque je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa main.» Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui, tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu’un coup d’œil trop clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours.

Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire. Pas assez, toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s’avançait, puis se reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d’être aperçu par elle. En même temps, l’autre crainte, celle que Sabine ne le devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches.

—Qu’avez-vous, mon ami? demanda M^{me} Marsan.

—Rien.

—Est-ce que quelque chose vous gêne?

—Pas du tout.

—Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, comme vous êtes placé là?

Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les lumières le fatiguaient. Intérieurement, elle s’étonna. Non pas des imperceptibles incidents, mais du soudain changement d’humeur de M. de Villenoise. Car il était venu fort gaiement à cette représentation, et, tout à l’heure, le fou rire l’avait pris devant l’impayable façon dont Coquelin, dans _Les Précieuses_, criait: «Au voleur!...»

Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât drôlement, sur ces planches solennelles, des couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne souriait même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, ne reflétait rien des effets inattendus de la mimique ni de la suggestive perversité des intonations. Mais l’expression de ses traits restait rigide et tendue comme sous l’intensité d’une idée fixe. Et, par instants, ses prunelles, invinciblement attirées, glissaient dans une direction que Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, avec une espèce de sursaut conscient, poser leur regard vide sur la femme qui minaudait toute seule au milieu de la scène.

—Eh bien, dit tout à coup M^{me} Marsan, je suis bien aise de l’avoir entendue, cette fameuse étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement du public. Moi, elle m’agace. Et vous?

M. de Villenoise eut un haussement d’épaules.

—Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez. Vous m’en avez parlé avec tant d’enthousiasme après votre soirée chez la marquise de Vernage!

Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence.

—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la figure de son ami,—peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir, cette complainte de _La Cruche cassée_, qui vous avait produit une telle impression chez la marquise.

—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué une différence, prononça Vincent, qui sentit une intention dans l’interrogatoire auquel on le soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif.

Un frisson parcourut la chair de Sabine. La divette, ce soir, n’avait pas chanté la complainte de _La Cruche cassée_!... Vincent n’avait rien entendu! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et, cette préoccupation, il la dissimulait! Qu’était-ce?... A quoi pensait le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une femme?

Toutes les griffes des jalousies, des colères, des inquiétudes habituelles à Sabine, lui entrèrent d’un seul coup dans le cœur. Car, pour sa sensibilité exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu’elle s’efforçait de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi!... Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait sans arrière-pensée, où elle jouissait franchement d’un plaisir partagé avec celui sans qui, pour elle, aucun plaisir n’existait! Elle s’en était réjouie tout le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit de ses soumissions récentes. Car voici bien près d’une semaine qu’elle n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle l’avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre.

Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu de repos berçait son âme troublée. Tout à l’heure, dans la voiture qui les amenait au théâtre, en se serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de gaieté, de jeunesse. Puis cette atmosphère de théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait une griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières scènes du spectacle, elle avait ri comme une enfant.

Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille suffisait à crever la bulle éblouissante de sa félicité. L’exaltation de bonheur, sans cause bien précise, qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à coup, et peut-être avec moins de raison encore que pour s’envoler jusqu’aux nuages. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs de la joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir.

La jeune femme refréna pourtant l’impulsion qui la poussait à convaincre Vincent de distraction et de fourberie, et à réclamer de lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette fougue intérieure, qui la sortait d’un état presque intolérable, et détendait par du bruit et de l’action la fixité de sa pensée sur une image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes concessions de sa part et au refroidissement visible de Vincent—qu’elle rassembla toutes ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux. Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se contenta d’observer M. de Villenoise.

En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation continuait. On jouait maintenant une scène d’_Hernani_. L’acteur qui faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix caverneuse s’écrier:

_Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères._

Sabine s’éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène. Cependant, il n’osait profiter de cette facilité, car il sentait, dans l’ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment, effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus, il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu’il regardait quelque chose par l’imperceptible écartement des doigts. Mais l’obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la direction.

Toutefois—comme la femme la moins maîtresse d’elle-même garde encore une supériorité de finesse sur le plus circonspect des hommes—la représentation ne s’acheva pas sans que Sabine eût découvert le sujet des préoccupations de Vincent. Pour y parvenir, elle affecta de s’intéresser tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune homme prit le change. Il s’oublia quelques secondes de trop dans une contemplation passionnée et soucieuse. L’expression de ses yeux trahissait quelque chose de plus grave même que de l’admiration. Sabine en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de chute et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers le balcon.

Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d’un vieux monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci qu’elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un peu rigide et figé, amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes du mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un mécanisme, ces trois syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et, mentalement, elle prononça: «Méricourt». Avant d’avoir bien regardé Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait une rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités.

Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce jeune visage. Elle put constater chez M^{lle} Méricourt un attrait plus captivant que la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui avaient séduit M. de Villenoise avant même qu’il les analysât. Dans la façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail, dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle: c’était une expression plutôt qu’une ligne ou qu’un geste. On éprouvait à la voir ce qu’on éprouve devant certaines fleurs et devant certains oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement dont elle pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit bien quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait aux moindres mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette petite n’avait pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait une vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu.

Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne valait-elle pas mieux, avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son art, que cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs, une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de despotes. On ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant leurs instincts les plus bas. Ce Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise, oubliait peut-être en ce moment leurs six années d’amour et tous les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, simplement parce qu’il constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait devenir facilement un grand homme dans cette imagination d’écolière qui le prendrait pour ce qu’il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais, en même temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse ardeur qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet homme dont elle dénigrait les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaîner quelque force de la nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt.

Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage tendu, la joue rose, la bouche entr’ouverte par un sourire. Même, à un instant, elle battit des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n’était pas très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré, puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses prunelles.

—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir... Sortons.

Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu’ils n’auraient pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale et qu’ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent avec bruit.

—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres...

—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle.

Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le départ des derniers spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait été l’une des reines. Elle resta donc, comme d’habitude, à épier par la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu’elle reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue, elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on appelle le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui, jadis, tenaient à honneur d’être reçus chez elle. Ce qu’elle éprouvait en ce moment, debout derrière cette porte entr’ouverte, avec la fureur de jalousie qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire.

Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait entre ses dents les noms de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes arrogantes, au bras de leurs maris.

—Voilà M^{me} de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et _votre_ marquise de Vernage... Dieu! qu’elle a enlaidi!... Étiennette Dulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert d’Épeuilles... Philippine de Berval...

Cette litanie continuait. M. de Villenoise n’écoutait pas. Mais, sans prêter l’oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de ses rancunes, lui faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert, de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N’était-il pas à jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans l’amour? Il ne devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté d’une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se plaignait pas?

Après la soirée qu’il venait de passer, de telles réflexions semblaient plus amères à M. de Villenoise. Si M^{me} Marsan s’était retournée pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle eût frémi de voir cette face d’ombre, où la mâle beauté bien connue se raidissait dans une expression morne et hostile.

Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans un mouvement vers lui, elle dit d’une voix plus haute:

—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général!

—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde violence, en lui étreignant le poignet.

—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle.

—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu confus. On a l’oreille si fine pour son propre nom.

Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. Elle avait vu l’effet de son exclamation sur Vincent. Mais elle avait pu élever la voix sans crainte. Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant sa loge.

«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il ne me les a pas montrés! Il a fait semblant de ne pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé de cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur. Oh! il se passe quelque chose... Peut-être est-il déjà épris de cette petite poseuse. Et elle aura fait la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a des millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais! Dieu! s’il songeait à l’épouser!... Mais non... cela ne se fera pas... car je les tuerais tous les deux!...»

Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et déchiraient l’âme de Sabine, tandis que Vincent la ramenait, dans sa voiture, rue de la Pompe. Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement, comme elle l’aurait fait dans une circonstance de moindre gravité. L’effroi de ce qu’elle soupçonnait la rendait cette fois prudente et muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur soirée. Une tristesse profonde, une vague inquiétude, lui serraient le cœur et lui fermaient la bouche.

Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la joue de son amie. Mais les lèvres comme la joue restèrent froides.

Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... Et chacun des deux amants se trouva seul en face de la nuit.

V

MAINTENANT Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu’il aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt, inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force de sa volonté le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait en lui le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, de savoir ce qu’elle faisait, ce qu’elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle s’entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de fréquenter sa famille dès que Dalgrand serait de retour. Puis il comprenait que ce serait commettre la pire imprudence. Alors il se rudoyait intérieurement, comme l’on rudoie pour son bien le malade qui veut guérir et qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du médecin.

Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait en des perspectives monotones. Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue pénible à ses réflexions. Car, s’il avait été libre, cette fortune eût facilité son mariage avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner tout ce qui s’achète, et, en particulier, les beaux chevaux que devait souhaiter cette amazone accomplie!

Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s’illuminer de surprise et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible s’exaspérait en lui à ces rêves d’une dangereuse précision.

Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise le troublait encore par l’orgueilleuse répugnance qu’à cet égard montrait Sabine. Il n’avait même pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers celle-ci à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il la dépouillait sans rien lui rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un amant, avec quelle prodigalité Vincent n’eût-il pas racheté chacune des pensées par lesquelles il offensait l’amour de cette malheureuse femme!

Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l’accablait plus de ses reproches, elle ne l’offusquait plus de ses fantaisies... Elle avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir domptée. Elle devenait soumise et timide. Était-ce le pressentiment d’une fatalité installée en dominatrice dans ce cœur d’homme sans lequel elle ne pouvait pas vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu’elle n’osait se dire à elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus touchante qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré lui, l’irrévocable malheur de cette amie encore si chère. Il s’en voulait et il la plaignait. Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui l’eussent réconfortée, avec l’accent qu’il l’eût convaincue. Il se taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres. Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences ressemblaient à celui qu’on garde près d’un mort.

Un matin, comme Vincent travaillait dans sa bibliothèque, on lui apporta la carte d’un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son domestique et condamner sa porte, lorsque, machinalement, il jeta les yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa place et descendit. En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras.

Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de fait, Vincent mit un peu de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. Tout de suite il crut retrouver à ce contact un peu de l’énergie qui lui faisait défaut depuis quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l’admiration confiante qui, lorsqu’il était gamin, lui inspirait tant de sécurité près de son camarade.

Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert n’avait paru taillé pour ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l’activité, le triomphe et l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de gravité dès qu’il eut examiné Vincent.

—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine.

—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. Mais c’est à peu près fini. Je te conterai cela plus tard.

—Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude. Est-ce que l’APÉRITIF ne va plus?

—Je me moque bien de l’APÉRITIF, ricana Vincent. La fabrique marche toute seule. Tu sais que j’ai là un directeur... l’intelligence et la probité mêmes.

—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur le côté gauche du veston de son ami.