Part 7
Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d’étonnement. Mais la silhouette se retourna: c’était Sabine. La tête brune de la jeune femme émergeait d’un col droit, et sur son buste fin s’étalait un plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié.
—Je vous fais peur? demanda-t-elle.
—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi.
—Et pourquoi pas?
Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un compliment, et elle ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l’éclair d’admiration qui aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait l’élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis le matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait produire. Et peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, si le regard de son amant lui eût avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que dur et gênant.
Elle prit un air détaché.
—Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue ainsi?... C’est mon costume de travail. Avec tout ce gâchis de couleurs, nous sommes presque forcées, nous autres femmes...
Vincent remarqua:
—C’est pour cela que vous l’avez pris blanc?
—Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original. Rosa Bonheur s’habille en homme... même pour sortir dans la rue... Oui, elle se promène en blouse.
—Prenez cette tenue-là pour travailler, tant que vous voudrez, dit M. de Villenoise. Mais, je vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît prodigieusement. C’est tout simplement horrible.
Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude et la forme désobligeante du jugement. Aussi, comme elle craignait par-dessus tout de lui déplaire, elle eût probablement relégué au plus vite et pour jamais ses vêtements d’homme dans une armoire, s’il n’eût cru devoir poursuivre:
—D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends pas que vous songiez à vous laisser voir par des étrangers sous une mascarade pareille. C’est tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et, pour une femme seule, comme vous êtes...
—A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine.
—Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne voulez pas qu’on vous manque de respect...
—Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant les bras sur son plastron empesé. C’est vous qui osez parler du respect qu’on me doit? Et qui donc m’a fait perdre celui de tout le monde?... Ah! cela vous rend jaloux qu’on me voie dans ce costume! Dites-le donc franchement, au lieu de me faire une morale déplacée.
Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec un baiser. Car elle était vraiment d’une séduction irrésistible et comique, avec son costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par l’air d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier même serait plus facile à dégeler qu’un amant qui sent venir une scène. Aussi Vincent, qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit avec un haussement d’épaules:
—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de l’autre.
Sur quoi Sabine répliqua:
—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! Car je mettrai constamment ce costume dans mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour vous permettre d’y trouver à redire.
Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement pour moi!...» ou quelque chose de ce genre, la jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, elle commençait à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans ses yeux en songeant qu’elle se condamnait à lui déplaire. Cependant son orgueil restait si fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de suite, à rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle attendait Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu’elle était libre, et que, tant qu’il ne l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun droit sur elle, Sabine accentua les façons masculines dont s’offusquait tant M. de Villenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardin et s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de cartouches et des cartons mouchetés de balles traînant sur les guéridons, dans l’atelier. Elle ne se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise dans l’étui du jeune homme lorsqu’ils buvaient le café ensemble; elle en eut constamment aux lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies, jusqu’à des paquets de _caporal_, se mêlèrent à ses étuis de couleurs. Elle parla même de se faire couper les cheveux; mais, comme elle les avait très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette velléité.
La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût aperçue par d’autres hommes dans son costume de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute à lui, la soustraire aux obsessions et aux tentations, eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise rencontra dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon à l’œil, examinaient les études et les ébauches de l’artiste, ou qui, renversés dans des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident sans-gêne. Les premières fois, il constata que M^{me} Marsan, pour les recevoir, avait passé une robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit aucune remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des journalistes qui viennent examiner mes envois pour le Salon,» Sabine, outrée de son affectation de confiance ou d’indifférence, poussa les choses plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva, dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec un personnage aux cheveux grisonnants, à l’air hautain, et de fort élégante tournure.
Sabine les présenta:
—M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville.
Ce dernier prit congé, en disant:
—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie.
Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où elle avait reconduit le comte de Bréville, elle posa sur M. de Villenoise un regard triomphant et s’écria:
—Vous le voyez, c’est une commande.
Il se taisait. La jeune femme reprit:
—Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué à vivre en recluse, suivant vos conseils. C’est un journaliste influent qui m’a fait connaître M. de Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à visiter mes envois pour le Champ de Mars.
Vincent dit, avec une voix qui voulait garder un accent naturel:
—C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville dont vous allez faire le portrait?
—Non, répliqua Sabine avec un air de bravade. C’est sa maîtresse.
—Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise. Cela m’eût étonné...
Il prononçait lentement, et lentement aussi ses yeux toisèrent la fine silhouette, d’une masculinité équivoque. Rien ne pouvait être plus blessant que son intonation, sa réticence voulue, son regard... Mais il était exaspéré. Tous ses efforts intérieurs ne tendaient qu’à garder son sang-froid.
Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, Sabine bondit littéralement de fureur. Elle eut un élan de fauve. Et lui, par un instinctif mouvement de défense, mit les bras en avant, saisit les frêles poings crispés.
Elle bégaya:
—Le lâche!... Le lâche!...
Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle qui le prit à l’épaule, enfonçant ses ongles dans l’étoffe et dans la chair. Et, tout en l’immobilisant par cette étreinte, elle avait un geste comme pour le pousser vers la porte, avec ce cri:
—Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux plus te voir!...
—Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande pas mieux. Cette vie n’est plus tenable.
Elle ricana—mais d’un ricanement qui ressemblait à un sanglot. Et elle souhaitait la force de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais elle n’avait eu tant envie de l’insulter, de le meurtrir, ni tant de frayeur de le perdre. Une impulsion lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance, elle sentait les angoisses qui en résulteraient pour son orgueil, l’horreur que lui inspirerait Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot précis qu’elle attendrait de lui. D’ailleurs ce serait abandonner la lutte, accepter le rôle de maîtresse soumise, renoncer aux revendications de ce qu’elle croyait ses droits. Elle se serait rendue odieuse en pure perte.
Toutes ces pensées traversaient comme des éclairs son état trouble et violent. Et la cruelle tension de ses nerfs lui faisait mal à crier.
—Il faut en finir, prononça froidement M. de Villenoise. J’avoue que je ne suis point fait pour endurer de pareilles scènes. Nous nous sommes séparés deux mois pour les interrompre. Elles recommencent. C’est ma faute, évidemment. Je me reconnais incapable de vous rendre heureuse... Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter qu’à distance, prenons-en notre parti.
Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses mains de l’épaule du jeune homme. A présent elle le regardait, très droite, toute blanche, ses beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et fixe.
Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait en lui la tendresse et la pitié. Il y voyait s’annoncer l’attaque de nerfs.
—D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il—en mettant à ce mensonge nécessaire une certaine douceur d’intonation,—je venais précisément vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise. Le directeur de mon usine m’écrit qu’il a besoin de moi...
—Épargnez-vous donc les frais d’imagination, dit-elle. Pourquoi cette fausse excuse?... Qui vous retient?... Partez.
Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant elle sentait croître en elle-même une souffrance aiguë, intolérable.
—Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais pas vous quitter brusquement, Sabine. Mais puisque vous le prenez de la sorte... Adieu.
Elle répondit sans faire un mouvement:
—Adieu.
Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains, qu’il baisa. Puis, comme cette main retombait inerte, il s’attarda quelques secondes, un sourire gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir cette liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant... Car il connaissait trop la pauvre nature brûlante et douloureuse qui se raidissait devant lui—sous l’ironie de ce costume d’homme... Cependant, que faire?... De quelque façon qu’il agît, ne verrait-il pas, à chacun de ses gestes, saigner et s’enflammer ce cœur de femme? A cette minute même, une sensation de cauchemar lui coupait la respiration, creusait dans sa poitrine comme un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La tentation de fuir l’emporta. Il balbutia:
—Je vous écrirai.
Et il se dirigea vers la porte.
Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence inquiétant. Puis, tout à coup, comme il touchait la portière, un cri aigu, un nom clamé comme par la détresse d’un être en danger de mort:
—Vincent!...
Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers une table, saisissait un objet, l’approchait de sa tempe. Vincent vit un éclair de métal, puis il entendit un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer son petit revolver, un de ces bibelots garçonniers dont elle s’entourait depuis quelque temps.
—Si tu sors... je me tue!
Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs eût crispé son doigt sur la détente.
M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui tourna la main pour diriger le canon en l’air, puis, détachant de force les doigts serrés, lui enleva l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective amollit les membres du jeune homme. Il pâlit. Et Sabine, dont il maintenait encore le poignet, sentit sa paume devenir humide et froide.
—Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un peu!
Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins bras, baisa son visage, ses mains, le drap de son habit.
—Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, je te rends malheureux. Mais je t’aime... Ah! je t’aime... Et je souffre!...
Comme il fit un geste, elle se cramponnait à lui:
—Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte pas! Je ne sais pas ce que je ferais... J’ai peur...
Il protesta—mais d’une voix blanche, résignée—qu’il ne songeait plus à partir.
—Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce ton. Je sens bien que tu me détestes... Et cela me rend folle!
—Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela me serait impossible, quoi que tu fasses... Mais pourquoi t’infliges-tu de pareils tourments?... Nous pourrions être si tranquillement, si doucement amis!
Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce mot:
—«Amis...»
Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un humble abattement,—toute sa violence tombée. C’étaient de lourdes larmes, des sanglots profonds, comme d’une petite fille au désespoir. Et son costume d’homme la rendait plus pitoyable, par le contraste de cette virilité apparente avec sa puérile détresse.
Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, afin de la ramener par une plaisanterie au ton de leur familiarité ordinaire. Elle écarta son mouchoir de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. Dans le tumulte de son orgueil soulevé, de son impérieuse passion, de ses pleurs d’impuissance, elle avait oublié les circonstances extérieures, elle avait perdu conscience de son travestissement. M. de Villenoise, avec un sursaut d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il offensée de nouveau par cette anodine moquerie prononcée pour la distraire? Qu’allait-elle imaginer encore? Tout était à craindre de cette nature follement irritable, impulsive à l’excès.
Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une robe japonaise, dans un angle de l’atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette changée, son corps souple ondulant dans une houppelande nippone, où de fantastiques oiseaux, sur un fond de soie violette, éployaient des ailes d’or.
—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne le remettrai plus jamais, ce costume d’homme qui t’a fait fâcher contre moi.
Un sourire triste et fin souligna cette promesse, à laquelle Sabine avait mis une intonation d’espiègle repentir. Avec les vêtements, la femme aussi venait de se transformer. Déjà cette créature d’imagination s’abandonnait toute à une sensation nouvelle. Les yeux tragiques ruisselaient encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait de coquetterie; au coin de la bouche, la gaieté, la tendresse, frémissaient, allaient s’épanouir. Sabine, en drapant autour d’elle la robe orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent de glaces. Elle se trouva—comme elle était en effet—d’une beauté étrange; et la certitude d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression de sa récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle folie s’était-elle tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait demain... toujours?... Et, s’il lui en voulait un peu, il ne lui en voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie souple aux rudes oiseaux en fils d’or...
La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire provocant et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds de Vincent.
—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n’essaierai plus de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal.
Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient sous l’épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués, comme des serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et l’étroite robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps prosterné. Cette posture si humble s’embellissait de tout l’orgueil qu’elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que tout à l’heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur. Certes, on eût pu l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu’elle manquât de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuellement victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était l’artifice.
A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique souvent reconquis,—ainsi ce soir par le manège délicieux de cette amoureuse Japonaise,—ne laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces scènes et leurs alternatives de fureurs et de caresses exténuaient son sentiment. Et, quoiqu’il eût prudemment effacé, sous l’éloignement et l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, cependant l’image de cette jeune fille, qui continuait à rayonner vaguement dans les régions inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante encore une liaison si différente de son rêve.
Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait la douceur auprès de lui d’une présence féminine si calme qu’elle n’eût point troublé l’atmosphère de rêverie et de silence. C’était l’idée du mariage—cette idée jadis hostile—qui maintenant lui apparaissait avec toutes les séductions de l’irréalisable. Dans son vaste hôtel, il voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il l’imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait pas d’entendre le son de sa voix, mais ce qu’évoquait son oreille, c’était l’insensible bruissement des fines étoffes—surahs ou batistes—dont elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient posés sur lui tandis qu’il écrivait... Mais ce qui surgissait alors, c’étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s’enfonçait avec plus d’application dans les obscurités de ses textes latins.
N’importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d’une suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la solitude de sa bibliothèque, il n’osait plus lever les yeux de sa page blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots immobiles.
Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à la noire tristesse la mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand.
Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu d’étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux devait se conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis les bords du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu’ils étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il abandonner si longtemps son usine, les ateliers de construction qu’il avait récemment établis à Billancourt?
Sa lettre donnait de ce retard une explication à laquelle Vincent ne s’attendait guère. Robert y parlait plus encore de travaux et d’inventions que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient point ralenti l’étonnante activité de son cerveau. S’il restait en Belgique, c’est qu’il y organisait une entreprise tout à fait nouvelle, qui devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, il avait obtenu l’autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait pas à d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc plus qu’à la mettre à exécution. Ce n’était pas ce qui pouvait l’embarrasser. D’ailleurs il ne précisait pas son projet. «Je veux,» disait-il à Vincent, «t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à Paris dans quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s’agit. Mais c’est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer la date exacte... Une date qui comptera, je t’en réponds, dans l’histoire de l’industrie humaine.»
Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même enthousiasme que de sa mystérieuse découverte,—si bien que M. de Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient l’une ou l’autre,—Robert ajoutait:
«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel. Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale façon. Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, toute cette ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu’il ne restera plus qu’à la déboulonner.»
De la part d’un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires.
M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la réalité, resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille d’une pareille nature. Quoi! l’amour, cette passion tellement exclusive, au lieu d’absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d’un voyage de noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l’humilier. Car, depuis deux mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient à troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité par son rêve, s’insurgeait davantage contre l’application à une tâche pourtant modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune homme devait bien en convenir avec lui-même) le beau calme de sa vie s’était envolé... peut-être à jamais. Et maintenant même, en achevant cette lettre de Robert, comment se fit-il qu’il tressaillit à une phrase plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en post-scriptum:
«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur Gilberte? Gare à toi si tu as flirté avec elle, don Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur, certain récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont des sous-entendus mélancoliques... _On ne te voit plus..._ Elle ne dit pas grand’-chose, mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas difficile de lire entre leurs lignes.»
Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour se persuader qu’en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive impression. Il se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté du bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu’elle avait échangé avec lui tandis qu’ils étaient à cheval. Et tout son passé de joli garçon, les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent à supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé d’elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion qu’une aussi troublante hypothèse.
A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit M^{lle} Méricourt.