Haine d'amour

Part 6

Chapter 63,785 wordsPublic domain

C’était une suprême tentative. Elle demeura inutile. Et l’inévitable scène commença.

Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes de sa situation. Elle souffrait atrocement de se voir déclassée, mais n’admettait point qu’elle le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes relations mondaines qui détournaient la tête pour ne pas la saluer. Oui... à Cannes, par exemple, où elle en avait rencontré plusieurs. A cause de cela, le séjour de cette ville lui était devenu un supplice. Cependant la plupart de ces femmes ne se gênaient pas pour tromper leurs maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme elle-même, de demander à l’art la dignité de leur existence et la réhabilitation. Quant à elle, son talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des titres plus beaux que sa couronne de comtesse, et des titres qu’au moins elle ne devrait qu’à elle seule... Puis, qui sait?... la fortune peut-être...

Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée par un besoin de revanche contre le sort, contre la société, contre son amant lui-même, qui lui offrait de l’argent et lui refusait son nom.

Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas croire à ses succès de peintre,—car les portraits de M^{me} Marsan l’eussent à peine fait vivre si elle n’eût possédé quelques rentes, produit de ses diamants admirables, jadis conservés grâce à la générosité du comte de Rovencourt, puis échangés contre des valeurs;—comme Vincent se taisait, Sabine lui lança même cette phrase, avec un cinglement d’ironie:

—D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix louis gagnés par mon pinceau que dix millions rapportés par l’APÉRITIF BERTET.

A ce moment, Vincent regarda sa montre.

—Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!... Ne m’avez-vous pas réservé toute votre après-midi?

—Pour ce que nous en faisons... dit le jeune homme.

—Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez une femme qui a tant souffert pour vous!... Ne devriez-vous pas être touché de ce que je ne veuille rien recevoir de vous que votre amour? Si je le possédais, je serais la femme la plus heureuse du monde, et je ne regretterais rien. Mais, ajouta-t-elle d’une voix amère, je vous demande la seule chose que vous ne puissiez pas me donner.

—Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même, je vous donne plus que vous ne le saurez jamais!... Et la misérable fortune que je mettais à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce que je vous sacrifie...

—Vincent!... Vincent!... Qu’est-ce que tu veux dire?...

Elle était domptée, transformée... Mais d’une si effrayante façon que M. de Villenoise eut peur de sa victoire. Cette créature violente, belle malgré tout dans sa colère, changea de visage: son teint mat prit une nuance terreuse, ses traits se tirèrent, ses lèvres blêmirent.

—Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle. Parle... Je le devine, va... C’est un mariage. O Vincent!... mon Vincent! Tu en aimes une autre... Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai!... Oh! oui, ce sera bon de mourir... Tu ne m’aimes plus!... Oh! c’est trop affreux!... c’est trop affreux!...

Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle étouffait. Une contraction nerveuse lui coupa la parole. Sa voix s’étrangla; les mots se perdirent en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un cri jaillit, et elle s’abattit en avant, le front sur le tapis.

«Allons!...» se dit M. de Villenoise avec un soupir d’irritation.

Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il s’agenouillait près d’elle, soulevait sa tête, prenait ses mains raidies, et baisait, avec des paroles de consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières, avaient perdu leur flamme et se convulsaient légèrement:

—Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu?... Moi, me marier!... Mais il n’en est pas question... Mais je n’y songe pas!... Écoute... voyons... Tu sais bien que je t’ai donné toute ma vie...

—Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui termina la crise nerveuse, tu le regrettes!...

Il protesta; il lui fit des serments. Et comme elle demandait l’explication de ce mot de «sacrifice» prononcé par lui tout à l’heure, il déclara que c’était une plaisanterie.

—Une plaisanterie!... avec l’expression que tu y as mise!

—Eh bien, non, c’est vrai... Je ne plaisantais pas... Mais je voulais te taquiner, me venger un peu... Car tu m’avais poussé à bout.

—Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus sincère surprise. En te disant que je t’aimais pour toi-même, que je ne voulais pas de ta fortune?...

Il n’insista pas. D’abord parce que c’était inutile; puis parce qu’il pensait à autre chose. En ce moment, Sabine, appuyée contre sa poitrine, semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur et au sourire, dans son étreinte. Ses propres nerfs d’homme secoués par le bouleversement de cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux yeux, par les caresses, commençaient à pressentir la saveur aiguë de volupté qui, souvent, s’était, pour eux, dégagée de pareilles scènes. Il pressa donc silencieusement et plus étroitement la jeune femme sur son cœur. Elle frissonna tout entière, poussa un soupir; puis, se dégageant:

—Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais les baigner d’eau fraîche.

Et, traversant l’atelier, elle alla soulever la portière qui voilait l’entrée de son boudoir.

Vincent la suivit.

* * * * *

IV

A partir de ce moment, la vie ancienne reprit pour Vincent de Villenoise,—cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle le mariage de son ami Robert Dalgrand et l’apparition de Gilberte avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut à nouveau fait le serment de remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée, dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes, il s’interdit de rencontrer volontairement M^{lle} Méricourt. Car, s’il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec lui-même qu’il était bien près de l’aimer. Il en était même à cette phase redoutable d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, dans le souvenir, des passions qui l’ont précédé, et où l’on s’affirme de bonne foi n’avoir jamais connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait: «Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu’il a de complet, d’absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me l’inspirer.»

* * * * *

Maintenant il montait à cheval de très bonne heure.

Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il prenait, pour rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de croiser Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s’enfermait dans sa bibliothèque et s’enfonçait dans sa traduction de Manilius. L’après-midi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des visites, ou bien explorait des boutiques d’antiquaires. Quant à ses soirées, elles appartenaient à Sabine.

Jamais M^{me} Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n’y avait mis les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe écrasant de l’hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni de le partager, ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs, elle ne tenait pas à se donner en spectacle à des laquais. Pas davantage ne voulait-elle paraître accepter sa situation clandestine. Quelle répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant le somptueux appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui jusqu’à la portière d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! S’éloigner furtivement de cette demeure où elle ne désespérait pas de s’installer un jour en épouse légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la tête haute, appuyée au bras de son mari. Et quelle joie sauvage elle éprouverait alors, à voir s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis s’étaient aplatis devant son titre de comtesse, et qui, aujourd’hui, se détournaient scandalisés sur son passage!... Mais ne serait-ce pas abdiquer à jamais un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise à la recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits qu’elle y voulait étaler? En attendant, c’était chez elle qu’elle accueillait son ami.

Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la clarté des lampes, ils avaient d’interminables causeries. Et, malgré l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles de Sabine, bien souvent pour eux s’égrenaient des heures pleines d’un charme profond. La jeune femme déployait un esprit original, donc la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s’était encore accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier elle-même, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu’était pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des velléités amoureuses. Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, en débitant des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les fins reflets des abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et elle savait si bien de quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent tentée. Ainsi c’était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu’ils allassent ensemble dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure, à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là, s’épanouissait en journées merveilleuses, en soirées de tiédeur et de parfums. Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les promenades à travers bois, terminées par quelque repas fort mauvais mais si amusant, sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce que Sabine craignait—en se gardant bien de l’avouer—c’était la barbare franchise des longs jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue les rayons, multiplie la clarté, fait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et de ses floraisons, et prolonge les heures éclatantes, sans se soucier des pauvres visages féminins dont la beauté agonise, d’une douloureuse agonie que tant de lumière outrage.

Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, M^{me} Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait pour qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient les restaurants connus, les prétentieuses _Têtes Noires_ où l’on retrouve, sous les étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers.

Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient devant eux l’heure unique, l’heure d’attendrissement et de chimère, durant laquelle ils marcheraient au bras l’un de l’autre sous les bois devenus obscurs.

Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine l’inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir les craintes, les doutes, les jalousies, les terreurs de l’avenir, les écœurements du passé, et jusqu’au tourment suprême, né de la différence d’âge entre elle et celui qu’elle aimait. Presque insignifiante, cette différence d’âge: trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, finie, mise à l’écart de la société, voyait se fermer l’avenir, au moment où il offrait tous ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en accusait près de quarante.

Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude et de nocturne enchantement où s’atténuaient de telles distances!... Sur la route grise, entre les hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain pâles, hérissés çà et là par les arbres épargnés, Sabine et Vincent marchaient, serrés l’un contre l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait l’heure. L’infini les enveloppait, les rapprochait. Ils ne s’en voulaient plus de rien. Ils étaient deux êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la nuit, deux êtres destinés à mourir et que réunissait le sentiment de leur fragilité en face de la beauté et de la mélancolie des choses.

Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus des blêmes clairières. Sabine s’arrêtait pour le contempler, et disait les noms des étoiles. Cela amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes étranges, pour désigner les beaux joyaux mystérieux scintillant si haut, si loin, et que cette connaissance de leurs symboliques appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de la main.

—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c’est Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un peu au-dessus, Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C’est Aldebaran.

Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est vrai... Aldebaran...» Mais, au lieu d’élever ses regards, il les abaissait vers elle, et il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d’abord l’intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n’y tenant plus, brusquement elle lui faisait face:

«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une certitude de plaire qui la transfigurait, la rendait adorable.

Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait lentement les lèvres jusqu’à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité: «Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.»

Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de M^{me} Marsan. Elle eut de la gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et lui rendait un compte minutieux des heures qu’il ne passait point auprès d’elle, Sabine crut tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de son amant.

La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il prenait d’agir en amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement ou d’une admiration commune, rendirent à leur liaison comme une apparence de douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, à peu près tout le temps que Robert Dalgrand et sa jeune femme consacrèrent à leur voyage de noce.

M. de Villenoise redoutait le retour de son ami. Car, alors, les rencontres avec Gilberte deviendraient inévitables. Comment se refuser à voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient souvent leur sœur? Toutefois, le jeune homme repoussait d’avance, et résolument, la complicité des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il, «qui s’exposent à la tentation; ils escomptent leur propre faiblesse, et, pour ne pas s’avouer la tyrannie de leurs désirs, ils paraissent n’obéir qu’à la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes pour se soustraire à des relations dangereuses. «Et si tous ces moyens ne réussissent pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai tout à Robert.»

Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule:

—Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage de votre ami Dalgrand?

—Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous intéressât.

Elle reprit:

—Sans doute à cause de mon peu de sympathie pour M. Dalgrand. Mais je tiens beaucoup plus à savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les démarches de mes amis. C’est d’une bien autre importance pour moi.

—Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi?

—N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer de moi?

—Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous nous connaissons à peine depuis sept ans, vous et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix que Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met guère les pieds en France. Il n’a su notre liaison que par votre divorce, et il ignore qu’elle dure toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé de vous trois fois.

Sabine eut un petit rire sardonique.

—Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement les deux premières, que vous avez dû lui interdire ce sujet de conversation.

—Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous dites là n’est pas exact.

M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. Ou plutôt il essaya de retrouver la nuance sous laquelle, voici déjà longtemps, il les avait rapportés à Sabine. Mais, comme la vérité gisait entre ses atténuations et les exagérations de la jeune femme, ils ne purent s’entendre, et, chacun accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion d’une querelle.

—Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait Vincent. C’était la situation qu’il trouvait fâcheuse.

—Et pourquoi, je vous prie?

—Ah! vous le savez bien... Il possède au plus haut degré l’esprit de famille et la passion de la régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur que dans le mariage.

—Vous allez me persuader, reprit Sabine, qu’il vous conseillait de m’épouser!

Vincent ne put s’empêcher de répondre:

—Non... Car il ne comprend le mariage qu’avec une jeune fille.

Des mots de ce genre remettaient à vif toutes les blessures de Sabine.

—Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment. Oui, quand on a encore le droit d’en épouser une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre...

Puis, changeant de ton:

—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu, votre ami Robert... C’est pour cela qu’il a épousé une des petites Méricourt...

M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle ce nom? Et que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une gaieté volontairement insolente:

—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère, et que leur vieux général de père laisse vivre à l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa... Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça ne doit pas ignorer grand’-chose...

—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, nommez-moi donc la femme dont vous pourriez parler sans essayer de la salir.

—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus d’indulgence que moi pour les femmes... Ce que je déteste, c’est l’hypocrisie sociale.

Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était elle qu’on accusait d’être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient bien raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux fausses vertus que le despotisme masculin leur impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l’intelligence, la bonté, le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté... Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande affaire est de n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n’avait jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge de dix ans, elle cherchait un mari, cette petite fille délurée d’officier sans fortune! Et, maintenant qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation allait être de chercher un amant.

—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre vertueux ami... Ah! il trouve qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas! Eh bien, la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse sont aussi celles qui vous font... arriver de certains accidents.

Ce n’était pas la première fois que les amertumes secrètes amassées au cœur de Sabine s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais rarement elle allait jusqu’à de si précises personnalités. Ce qui l’avait entraînée ce jour-là, c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait par hasard, que M. de Villenoise avait été garçon d’honneur, à la noce de Robert Dalgrand, avec une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna, puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. Mais elle se garda bien de lui dire qu’un vieux numéro de journal, enveloppant des romans qu’on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes, les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme d’allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu’elle ne l’était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible et emporté lui avait fait perdre toute mesure.

Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, et elle le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne jamais reparler de M. ni de M^{me} Dalgrand, pas plus que de M^{lle} Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de commandement et de menace. Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement comme pour partir... Elle trembla qu’il ne revînt pas. Alors elle voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification de le voir conserver un air de tristesse et de dédain.

Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire, une plus grande indulgence lui venait tandis qu’au cours de semblables scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel poison,» pensait-il, «est une seule faute passée dans la vie et dans l’âme d’une femme!... Et ce poison agit d’autant plus sûrement que cette femme est plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l’intermédiaire de son orgueil malade. Et il n’y a pas de remède. Son mariage avec moi, qu’elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait pas. Elle croirait découvrir chez les autres de l’ironie, chez moi du regret... Elle m’en voudrait toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie ne serait plus contenue par la crainte de me rebuter et de me perdre... Ce serait des scènes continuelles... Un enfer... où périrait certainement l’affection que je lui garde encore.»

«L’affection...» M. de Villenoise ne disait plus en lui-même «l’amour». Et, par suite des maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse défaillante s’approchait toujours plus de la résignation.

A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré les deux personnes qu’il admirait le plus, Robert et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs. Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d’adopter un costume d’homme pour peindre dans son atelier.