Part 5
—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. S’il y a une chose détestable, c’est l’équitation sans jambe. Mais à notre époque et dans notre pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant assez d’empire sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les chevaux à comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? Un lieutenant, l’autre jour, à l’École de Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais, mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en ai pas besoin, elle a déjà trop d’impulsion sans cela.» Il croyait que les jambes servent seulement à augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... Mais moi, monsieur, je donne toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes... depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, et jusqu’au changement de pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe, on puisse équilibrer un cheval?
Ce «je vous le demande» n’était heureusement qu’une figure de rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son sujet favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la place aux répliques de son interlocuteur. L’autorité qu’on ne lui discutait pas en pareille matière, et l’habitude de s’adresser à des officiers hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l’interrompre, déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise eut à l’en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu’il pouvait à loisir, sous l’attention extérieure prêtée à ce bruit de paroles, bercer le plus délicieux des rêves.
L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les frôlaient; et c’est pourquoi il avait pris à M^{lle} Méricourt la place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous deux tendaient leurs regards en avant, comme n’osant plus croiser leurs prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur présence réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les délicates verdures d’avril, dans lesquelles leurs yeux s’enfonçaient, ne leur devenaient visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt des significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l’espèce de gêne oppressante et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette perspective d’allée sous bois mollement sablée d’un épais sable roux et colorée de cette couleur de soleil, sans se rappeler cette promenade.
Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des Acacias. Les feuillages, brusquement, s’espacèrent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. La lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes plus tardivement verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des cavaliers galopaient; deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie et l’intimité du décor disparurent. En même temps disparut aussi l’espèce de charme qui scellait les lèvres et détournait les yeux de Gilberte et de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un de l’autre. Alors ils se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange et délicieuse angoisse...
—C’est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe, continuait le général. C’est très bien, la main fixe... Mais encore faut-il s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors, plantez-moi un crochet dans l’arçon de la selle et attachez-y les rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et comment une main de bois pourrait-elle parler?...
—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte, faites-vous aussi des contre-changements de main de deux pistes au galop?
—Pas correctement, non, monsieur. Je n’y suis jamais arrivée.
—Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général. Une femme ne peut pas. C’est là qu’il en faut des jambes, pour le soutien de l’allure et pour les changements de pied!...
Il s’interrompit.
—Ah! dit-il, voici le maréchal.
Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait de vue, comme le connaissaient tous les habitués du Bois, venait à eux d’un pas tranquille. Tout de suite le jeune homme fut saisi par le respect un peu ému que lui inspirait cette maigre figure, d’une crânerie si élégante à cheval malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait résister à l’âge avec toute la puissante inertie de sa légendaire obstination.
Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa fille et M. de Villenoise, un coup d’œil rapide. Il hésita; puis, brusquement, dit à Vincent—mais d’une voix qui manquait de chaleur:
—Désirez-vous que je vous présente?
Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée auprès de M^{lle} Méricourt allait devenir un sujet de remarques, non seulement pour les amis du général, mais pour tout ce monde assoiffé de cancans qui n’a pas en vain baptisé son point de ralliement dans le Bois matinal du nom de _La Potinière_.
Aussitôt il prit congé, s’excusant même:
—C’était si intéressant de vous écouter, mon général! Je ne voulais pas vous interrompre.
—Ah! j’en ai bien d’autres à vous dire, cria gaiement M. Méricourt. Mais je vous repincerai. Venez donc un de ces matins, vers huit heures, me demander au Champ de Mars, au grand manège de l’École. Je vous montrerai ce que j’obtiens par le dressage à pied. Vous verrez... C’est très curieux.
Après avoir, en la saluant, rencontré de nouveau le regard de Gilberte,—un long regard brun et doux qu’il emporta dans son cœur, comme l’autre soir il avait emporté dans sa poche, contre sa poitrine, le brin de réséda,—Vincent retourna en arrière et reprit la petite allée verte que tout à l’heure ils avaient suivie côte à côte.
Oh! la charmante petite allée, si bien enclose de feuillage, et si peu à la mode, si dédaignée des promeneurs que les pas de leurs chevaux n’y seraient peut-être pas effacés jusqu’au soir! A y attarder ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement de la vie mondaine qui s’agitait à peu de distance. Il se croyait au fond de son parc immense à Villenoise. Et il n’y était pas seul. De nouveau Gilberte y chevauchait à côté de lui. Le général aussi était là qui développait sa théorie de la main fixe. Oui, le général en personne. Car il ne gênait en rien l’espèce de mirage en train de se fixer dans l’esprit de Vincent. Ce brave cœur de vieux militaire, que l’on sentait si paternel, si dévoué à l’adoration de ses deux fillettes, donnait au contraire comme une consistance, une solidité, à l’espèce de tableau de famille qui s’esquissait dans l’imagination de M. de Villenoise. Une famille... Une femme, un père, un foyer... Étaient-ce donc ces choses dont le confus désir tourmentait, depuis le matin de la noce, celui qui avait été—tellement contre son gré—le garçon d’honneur de Robert Dalgrand? Étaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification plus profonde au charme de Gilberte, à ce charme fait de grâce et de fraîcheur morales autant que de grâce et de fraîcheur physiques?
«Une famille!...» se dit Vincent, «Est-ce que j’en ai eu? Est-ce que j’en aurai jamais?»
Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir qu’il conservât d’elle était celui des pleurs qu’elle versait en cachette, disant à son petit garçon: «Ne le raconte pas à ton père, que j’ai pleuré. Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées d’inventeur, il nous mettra sur la paille.»
Son père?... Eh bien, non, c’était plus fort que lui!... Quand il voulait penser au père Bertet, ce qui s’évoquait devant ses yeux c’était l’affiche énorme avec la bouteille de l’APÉRITIF.
Voilà pour la famille dans le passé. Puis, lorsqu’il regardait l’avenir, il y apercevait... Sabine.
Jusqu’à présent, il avait étouffé ses vagues regrets sous une ironie voulue à l’égard du mariage, de la fidélité des femmes et de la candeur des jeunes filles. En cherchant les mauvais côtés de la famille, il avait fini par ne plus voir que ceux-là. Et il triomphait de les découvrir plus nombreux que les bons, oubliant qu’il en est ainsi pour toutes les choses humaines. D’ailleurs, à force de dénigrer en face de lui-même aussi bien que devant les autres ce qu’il ne pouvait posséder, Vincent avait fini par croire, de bonne foi, qu’il conformait sa vie à ses théories, alors que c’étaient ses théories, au contraire, qu’il conformait aux nécessités et aux fatalités de son existence.
De là vint son étonnement de tout ce qui s’éveilla en lui dès qu’il eut rencontré Gilberte.
Il ne pouvait croire à ce qu’il éprouvait. Il ne se reconnaissait pas.
III
COMME M. de Villenoise s’y attendait, il trouva chez lui, à son retour du Bois, un mot de Sabine. Elle l’avait écrit dès son arrivée rue de la Pompe, pour appeler Vincent près d’elle le plus vite possible. Et elle comptait sur lui pour déjeuner.
Le jeune homme changea de vêtements et partit à pied pour se rendre chez son amie.
Il se mit en marche sans entrain, comme il l’avait prévu deux jours auparavant. Et tout de suite se déroula le décor de cette promenade tant de fois accomplie depuis six années. C’étaient les mêmes perspectives d’avenues élégantes, les mêmes carrefours qu’il coupait machinalement suivant une ligne identique, les mêmes jardinets où toutes les fleurs se tenaient droites comme dans les bouquets montés; et, là-haut, dans le ciel, c’étaient toujours les deux minarets du Trocadéro, qui semblaient à Vincent deux bornes immuables limitant et rétrécissant son rêve. Il reconnut encore, au bout de toutes les rues dans lesquelles son œil s’enfonçait, des pans découpés dans l’énorme charpente rougeâtre de la Tour Eiffel; tantôt l’assise d’un des piliers; tantôt une courbe de l’arête; et là-bas, à ce tournant qu’il reconnaissait, une brusque apparition d’ensemble: un grand spectre de fer, grêle et déchiqueté, tel que l’ossature d’un monument antédiluvien, construit par une race de géants disparue. Et, comme toutes les fois, le regard de Vincent monta de la base au faîte, s’obstinant à vouloir se donner une sensation de hauteur qui échappait à sa vue, bien que son cerveau l’attestât. Même, ainsi que jadis, un mot de Robert Dalgrand se formula dans sa pensée, un mot qui surgissait toujours pour lui à ce même angle de trottoir, car c’est là qu’il l’avait entendu il y avait déjà longtemps:
—Je ferai mieux que cela, avait dit son ami en désignant la Tour Eiffel. Je le dégotterai, ce grand échafaudage, bâti pour aller réchampir la lune.
«Il ne le dégottera plus,» se dit Vincent, «car maintenant le voilà marié. Et un homme marié, c’est un homme fini pour les hardis travaux et les grandes entreprises.»
Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la rue Jean Goujon et la rue de la Pompe ramenait Vincent sur la voie des paradoxes coutumiers. Ce n’était pas seulement son corps qui reprenait une routine; son esprit et même son cœur s’étaient engagés sur l’ancien chemin. A mesure qu’il avançait, l’image de Sabine se précisait, plus attirante... Des souvenirs s’insinuaient en lui, le reprenaient, lui faisaient monter aux lèvres un sourire, ou dans les yeux une brume d’attendrissement! Il était maintenant bien près de s’en vouloir, de s’accuser d’ingratitude et d’injustice, en songeant à cette pauvre femme charmante, qu’une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus atroces souffrances que le plus cruel poison.
Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement remué, prêt à l’indulgence pour elle à cause des torts dont il se trouvait coupable, il franchissait la voûte d’une énorme maison de rapport, passait devant une loge de concierge, dans laquelle, entre des colonnes de stuc et à travers une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre et le velours rouge, franchissait une cour, et se dirigeait vers un second corps de logis donnant sur des jardins.
Sabine Marsan, qui en occupait le rez-dechaussée, avait obtenu l’adjonction à son appartement d’une petite serre; elle avait fait ouvrir largement le mur qui joignait cette serre au salon, et, du tout, elle avait composé le plus charmant atelier qui se pût voir.
Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il se sentit tout de suite ressaisi par le décor. La gamme chantante des verdures, des étoffes, des toiles posées sur des chevalets, l’emplit de cette poignante douceur que suscite une familière mélodie inentendue depuis longtemps. Les verrières, malgré de grands stores abaissés, laissaient passer des rais de soleil. Des palmiers y trempaient les pointes de leurs feuilles, d’où la lumière semblait rejaillir, toute verte; ou bien elle pétillait à la cassure d’une soie drapée. Il y avait des nattes claires sur le parquet, des sièges d’osier écrasés de coussins, un magnifique tapis d’Orient, cadeau de M. de Villenoise, un mannequin japonais dans un angle, et partout des moulages, des croquis, des ébauches, une profusion de paravents. Puis, ce qui ajoutait à cette fantaisie, à cette gaieté, c’étaient de toutes parts, dans des vases de toutes formes et de toutes dimensions, des gerbes de lilas et de roses, que M. de Villenoise y avait fait porter le matin même, avant le retour de Sabine.
Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent, un dogue danois, d’une taille énorme, se leva et s’approcha du visiteur, en remuant la queue d’un air content.
—Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui flatta sa tête massive. Eh bien, où donc est ta maîtresse?
Une portière se souleva. Elle parut.
Et, mieux que l’intimité du décor, l’aspect de cette femme troubla le cœur de Vincent. Ce n’était pas qu’elle fût très belle... Certes elle l’avait été; elle l’était encore presque, malgré la vive clarté de ce midi d’avril qui imprégnait, qui baignait l’ombre même, en dépit des stores, et qui montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau légèrement jaunie de brune, et aux angles un peu froissés de ces longs yeux noirs. Cette beauté, encore si désirable—et qui devait resplendir le soir aux lumières,—n’était pas ce qui fit s’ouvrir avec une effusion si spontanée les bras de Vincent. Non... Mais la femme qu’il enveloppa d’une étreinte émue était celle que, pendant six années, il avait entendue lui dire: «Je t’aime!» Et à chaque fois qu’elle lui disait ce mot elle lui avait pris une parcelle d’âme, de jeunesse, en même temps qu’elle fixait en lui une parcelle de souvenir. Si bien que beaucoup de lui-même était maintenant en elle, et qu’il ne pouvait descendre dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments de cette autre existence avec laquelle la sienne, si étroitement, s’était confondue. Cela pouvait s’appeler peut-être tout simplement la force de l’habitude, mais qu’est-ce que l’habitude, sinon ce que nous avons mis de nous-mêmes dans des êtres et dans des choses, et ce qui fait qu’ils nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, nous, que «nous y tenons».
—Mon Vincent!... murmurait Sabine.
Puis elle l’écartait à la longueur des bras, le regardait au fond des yeux, et répétait encore:
—Mon Vincent!...
Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi, d’avoir pu rester si longtemps éloignés l’un de l’autre. Et ils passèrent quelques minutes à se dire les plus tendres choses, des enfantillages et des folies; ou bien à se taire, perdus en de lents baisers. Mais ils se refusaient à préciser leurs sentiments et à s’interroger sur les deux derniers mois: comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît s’évanouir l’ivresse factice où les jetait cette heure exceptionnelle.
Cependant la femme de chambre vint leur annoncer que le déjeuner était servi.
—Bien... dit Sabine.
Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de l’étroit divan qui les rapprochait. Un mouvement hors de ce siège où leurs corps se frôlaient, et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque chose de douteux et d’amer glissait déjà sur leurs lèvres, où se refroidissaient leurs baisers.
—Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre heures à Cannes? soupira Sabine. Tu le pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre, indépendant de tout?
Cette phrase malheureuse rendit sensible à Vincent ce qu’il oubliait en ce moment même, c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa solitude, et le manque absolu d’entraînement vers ce Midi où il aurait retrouvé Sabine. Il répondit, en abandonnant le tutoiement de leur intimité:
—Mais, ma chère amie, vous étiez partie... un peu pour me fuir, n’est-il pas vrai?... Vous ne pouviez plus me voir sans vous irriter contre moi.
—Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime. (Il éleva les sourcils, avec un sourire assez dur.) Oui... et parce que je souffre de ton indifférence!
—Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement, que nous prenions ensemble au moins notre premier repas sans reproches?
Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent une courte flamme noire. Elle se dressa; puis avec un léger ricanement:
—C’est vrai, vous m’y faites penser. Le déjeuner nous attend. Venez-vous?
Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même et contre elle. Mais, avant de monter les trois marches qui menaient à la salle à manger, Sabine se retourna, lui jeta les bras au cou.
—Des reproches?... Non, non, je ne veux pas vous en faire... Jamais!... O mon ami! vous m’aimerez comme vous voudrez, comme vous pourrez... J’ai trop souffert loin de vous! Si vous saviez!... Ah! j’ai tort de vous le dire... Mais je ne puis pas vivre sans vous... Je n’ai que toi, vois-tu!...
Un peu attendri, un peu gêné aussi par cette exaltation, il la calmait de quelques paroles câlines; puis, désignant la porte près d’eux, au delà de laquelle la femme de chambre attendait devant leur couvert mis:
—Chut!... Estelle peut nous entendre.
—Qu’importe! fit Sabine.
Pourtant elle baissa la voix:
—M’aimes-tu?
—Tu le sais bien.
—Dis-le-moi alors.
—Je t’aime beaucoup.
—Oh! ne dis pas «beaucoup».
—Préfères-tu donc que je dise «un peu»?
—Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je t’aime».
Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec un effort presque visible. Et, tout de suite, il lui en voulut un peu de l’avoir contraint à prononcer un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur démentait la signification absolue. Elle-même ne s’y trompa pas. Dès cette seconde, elle sentit s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la torturait son attachement désespéré pour cet homme. Elle s’était promis tant de bonheur à le revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face de lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, à l’entendre parler de Cannes, et du portrait qu’elle avait réussi, et des petits potins du monde artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle se tendait intérieurement. La tentation lui venait de dire quelque chose de violent et de cruel. Un désir de plus en plus aigu la poussait à faire souffrir Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce n’était pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait à sourire d’un air doux: c’était la peur de le glacer, de l’éloigner davantage, et le sentiment de sa propre impuissance.
Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son bizarre tourment, si elle avait pu, en même temps, crier à M. de Villenoise: «Je vous déteste!...» et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles. Car des mouvements de haine la soulevaient, à sentir que jamais il ne serait possédé d’elle comme elle était possédée de lui.
Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table, au service coquet, semée de petits bouquets de fleurs, Estelle avait successivement posé les plats préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux, que Sabine avait combinée avec toute sa science raffinée de mondaine et de voluptueuse, et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un recommencement de bonheur.
—Je ne sais pas comment vous faites, ma chère amie, dit Vincent avec gaieté. Je ne mange bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon chef en apprentissage auprès de votre cuisinière.
—Ma cuisinière?... Vous savez bien que je n’en ai pas.
—Cependant, ce n’est pas Estelle?...
Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui, en ce moment, apportait les fruits.
—Si... c’est un peu Estelle... mais sous ma direction.
Il se récria.
—Vous vous occupez de cuisine!...
—Bien entendu. Ou, du moins, quand vous venez vous asseoir à ma modeste table. Car pour moi-même, je ne m’en donnerais jamais le tracas.
Contrarié, M. de Villenoise déclara:
—En ce cas, je n’accepterai plus un repas ici.
—Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine. Mais qu’est-ce qui vous étonne?...
Et, après un silence durant lequel la bonne quitta la pièce, elle ajouta:
—Puis-je avoir votre train de maison?
—Il ne tiendrait qu’à vous, ma chère amie.
—Comment cela?
—Est-ce que tout ce que je possède ne vous appartient pas? Vous n’avez qu’un mot à dire pour en disposer.
—Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et je vous l’ai répété cent fois, d’être une femme entretenue.
Il la regarda tristement. Elle était plus pâle encore que d’habitude, ses grands sourcils noirs froncés, le regard dédaigneux, la bouche souffrante. Alors, baissant la voix, il prononça, avec un grand effort de tendresse et de conciliation:
—Voyons, ma chérie, vous savez bien qu’en acceptant de moi une faible partie de ce que vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez pas vous croire une femme entretenue.
—Soit, mais le monde le croirait.
—Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne tenez pas à lui. Vous n’avez pas besoin de le fréquenter.
—C’est ce qui vous trompe, dit-elle violemment. Le fréquenter... non, je n’y tiens pas. Car je le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me jette la pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à vous!... parce que vous êtes un homme et que vous avez de l’argent. Nous avons pourtant commis la même faute... Et si l’affaire avait suivi son cours, le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère vous eût appelé «mon complice»!...
M. de Villenoise fit un mouvement.
—Je sais... reprit Sabine sans lui permettre d’ouvrir la bouche. Vous allez me dire que vous n’étiez pas marié, vous... que vous étiez libre...
Il secoua la tête. Elle attendit, déconcertée. Puis, comme il ne parlait pas, elle demanda:
—Eh bien?...
—J’allais seulement vous proposer de passer dans votre atelier, où le café doit être servi.
—Ah! ricana-t-elle, ce sujet de conversation vous gêne?
—Il m’est horriblement pénible, ma chère amie.
Elle répondit, exaspérée:
—Je comprends ça.
—D’ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne nous empêchera, n’est-ce pas? de continuer cet entretien dans la pièce à côté.
Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion, se mit à jouer avec Hirsow, le chien danois, qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait de se faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à manger.
—Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade! ordonna-t-il en désignant ses épaules.
Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la poitrine deux pattes puissantes. Vincent, bien qu’arc-bouté pour le recevoir, fit un pas de recul. Et le chien, qui maintenant dépassait en hauteur le jeune homme, inclinait vers lui sa tête formidable, la gueule entr’ouverte par un halètement de joie.
—Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez, Sabine, comme ce chien est content de me revoir... Oui, mon vieux... assez... oui, c’est bien, reprit-il, tandis que l’animal se frôlait contre lui avec des petits cris extasiés. Cela me fait vraiment plaisir.
—Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette russe, vous avez beau ne pas vouloir m’entendre, il y a cependant une chose que je veux absolument vous dire.
—Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et il s’enfonça dans une bergère, auprès de la petite table portant le plateau du café, dans un angle de cette serre, qui élargissait l’atelier, et qu’au dehors un jardinet muré de lierre isolait de tout voisinage.—Ah! le joli coin! murmura-t-il encore. Quel goût vous avez, Sabine!