Haine d'amour

Part 3

Chapter 33,700 wordsPublic domain

Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose, à ces minutes charmantes, c’était de fuir trop vite. Il marchait dans un rêve très doux, pas à pas sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte s’inclinait pour tendre l’aumônière aux personnes les plus éloignées, Vincent serrait un peu les doigts pour la retenir et sentait au bras le poids de son jeune corps; puis il pliait le coude et la redressait en l’attirant vers lui. Et il éprouvait la sensation d’être très loin, seul avec elle, et de lui prêter, d’une façon efficace, nécessaire, la protection de sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux revenus à leur place, et que M^{lle} Méricourt s’isola pour s’agenouiller sur le prie-Dieu, Vincent eut comme un tressaillement de réveil, comme un serrement de cœur désappointé.

* * * * *

Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait prévue si longue et qui passa comme un éclair,—au lunch, et durant la réception de l’après-midi chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental où elle fut sa voisine, et dans le bal où la valse les enlaça,—il ne lui fit pas la cour. Aussi fut-il étonné de surprendre par instants, dans les yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement attendri qui répondait à quelque chose au fond de son âme à lui, quelque chose qu’il ne s’expliquait pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le moins du monde. Toutefois, c’était bien une réponse et non point une offensive de coquetterie, ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé, mais d’une si spontanée confiance, dont parfois elle accueillit celles de ses phrases qu’il aurait jugées les plus banales. M. de Villenoise commença donc—mais bien tard—à se surveiller avec rigueur; car, s’étant interdit, pour des raisons qu’il s’imaginait indestructibles, de songer au mariage, il s’interdisait également de laisser deviner à cette jeune fille l’immense sympathie qu’elle lui inspirait.

Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la parole ne servant à rien lorsque entrent en jeu les mystérieuses affinités d’où va naître l’amour. Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques, de découvrir que l’on aime l’un et l’autre la musique ou les voyages, que l’on éprouve un égal ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur préfère la solitude des bois et autres beautés de la nature; tous ces préliminaires d’une attraction simultanée ne sont que des symptômes, sous couleur d’être des moyens. On ne se plaît pas parce que l’on s’est exprimé des penchants identiques; mais on s’exprime des penchants identiques, et même on croit les posséder, parce que l’on se plaît ou que l’on veut se plaire.

M. de Villenoise apprit donc, sans que son cœur, déjà secrètement touché, en battît plus ou moins vite, que Gilberte ne prenait aucun plaisir aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose très amusante; qu’elle avait encore des professeurs de littérature anglaise, de piano et d’italien; qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle préférait l’équitation.

Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi elle avait pleuré à la mairie et pourquoi son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé d’une tristesse contre laquelle elle semblait se défendre.

Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement que pendant qu’ils dansaient, ce fut en valsant qu’elle le lui expliqua.

—Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne nous quittions jamais. Nos leçons, nos promenades, nos emplettes, nous les faisions ensemble. Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite Luce? Voyez-vous, monsieur, quand j’y pense, la vie me semble tellement triste que je voudrais mourir.

Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les désespoirs de la vingtième année.

Elle reprit:

—Vous ne me croyez pas? C’est parce que vous n’avez pas de sœur. Mais l’idée de retrouver sa chambre vide!... (La voix de Gilberte s’étrangla.) Ah! si ce n’était pas pour mon père... je voudrais vraiment mourir ce soir.

—Mais vous vous marierez à votre tour.

Elle rougit, haussa légèrement les épaules.

—Bah! qui sait?

—Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous prononcé des vœux devant l’autel de sainte Catherine?

—Oh! non.

—Alors?

Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise insista.

—Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard sincère de ses beaux yeux bruns. Eh bien, moi, je ne consentirai à me marier que comme Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira tout à fait.

—Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on puisse vous plaire... tout à fait?

Elle répondit—peut-être un peu trop vivement:

—Oh! si...

Puis elle resta interdite une seconde, rougit plus fort, et ajouta:

—Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui me plaira, je ne lui plairai pas. C’est toujours ainsi.

—Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon ami Robert.

—Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure que moi. D’ailleurs, il y a des exceptions. Et cette chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans une même famille.

—Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte? Voilà une qualité presque invraisemblable chez une jeune fille.

—Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air de leur en vouloir. Qu’est-ce qu’elles vous ont fait?

—Elles me font peur.

Gilberte eut un rire d’enfant.

—Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que je vous fais peur?

—Plus que vous ne croyez.

Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. Comme ils étaient l’un devant l’autre dans un angle du salon et que la musique faisait encore tourner les autres couples, elle leva les mains et lui dit:

—Valsons.

Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché contre lui-même et aussi contre elle, sans savoir au juste pourquoi.

Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune fille à sa place, M. de Villenoise s’aperçut que les mariés étaient partis. Alors il eut la vision du coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les imagina, dans l’ombre de cette voiture close, savourant les premières minutes de solitude. Il se représenta la lenteur et l’hésitation des premières tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée par ce robuste bras vêtu de drap noir... D’un grand effort, il tâcha de réveiller son scepticisme à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance et sa haine de tout lien, en même temps que sa méfiance des virginités de corps obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes. Il ne put pas. Tout cela faisait place à un malaise de désir indistinct, à un sourd désenchantement de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie, sinon à lui remplir le cœur.

Cependant, le général, désireux de se retirer, cherchait sa fille cadette. Il s’arrêta devant le garçon d’honneur de Gilberte, qui se leva aussitôt.

—Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous, monsieur, dit le vieillard. Je le regrette. Mon gendre nous a dit de vous tant de bien! Mais nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais.

—Mon général, c’est beaucoup d’honneur...

—Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit M. Méricourt. Mon cousin, le membre de l’Institut,—vous l’avez vu? le second témoin de ma fille Lucienne,—estime beaucoup vos œuvres. J’admire cela infiniment chez un jeune homme dans votre grande situation de fortune. Tant d’autres ne songeraient qu’à s’amuser...

—Mais cela m’amuse, mon général.

M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge. Toutefois, sur ce terrain, il était mal à l’aise, ne sachant pas au juste la nature des travaux aux-quels se livrait Vincent, et se rappelant avoir passé, dans la _Revue des Deux Mondes_, des articles signés de lui sur «l’Alexandrinisme dans la littérature romaine». Le titre l’avait effrayé; il ne les avait pas lus.

Brusquement donc, il aborda un autre sujet.

—Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, monsieur. Il a des lignes superbes, beaucoup de branche, des jambes de cerf; et il se rassemble, m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau.

—Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une bonne bête. Où donc l’avez-vous vue, mon général?

—Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. Mais... de loin. Car vous ne fréquentez pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias.

—Non, j’avoue que la foule...

—Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins la foule des bipèdes. Mais celle des quadrupèdes m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette est contente de se voir saluer par tous les officiers.

—Alors M^{me} Dalgrand va se trouver privée. Car mon ami Robert...

—Oh! interrompit le général—tombant au piège de Vincent, qui voulait le faire parler de Gilberte,—ce n’est pas de ma fille aînée qu’il s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle manque du feu sacré. Mais c’est la petite!... On dirait qu’elle est née à cheval, cette gamine-là. Vous la verrez... Elle est étonnante.

—Est-ce que M^{lle} Gilberte aimerait chasser à courre? Nous avons ce qu’il faut, dans mes modestes bois de Villenoise.

—Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant. Mais ce sont là des goûts de haut luxe que je ne voudrais pas lui donner.

M. Méricourt expliqua même qu’il désirait plutôt modérer cette passion chez Gilberte. Car pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et les difficultés de leur établissement, on ne peut jamais savoir. Sans sa position spéciale dans l’armée,—car il restait un maître et un arbitre en matière d’équitation, et pouvait encore, par exceptionnelle faveur, choisir ses montures dans les écuries de l’École Militaire,—sa fortune personnelle ne lui permettrait guère, à lui comme à sa fille, que les rosses de manège. Le général dit tout cela fort simplement, sauf l’allusion un peu emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne, rival des comte d’Aure et des Baucher.

—Ah! jeune homme, je ne connais pas vos moyens, mais je ferais le pari de rester encore, à mon âge, plus longtemps que vous en selle aux allures vives, et de vous faire demander grâce. Aux dernières manœuvres que j’ai dirigées,—il y a de cela quatre ans au plus,—je semais derrière moi mes aides de camp...

Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait pas de sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener Gilberte, il laissa s’organiser un cotillon: quelques figures improvisées seulement, car on manquait d’accessoires. Les jeunes gens prirent des fleurs dans les corbeilles pour les échanger avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de réséda et la mission de danser avec la demoiselle qui portait un brin semblable. Il la trouva tout de suite. C’était Gilberte.

—Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons échanger nos fleurs.

Elle accepta celle du jeune homme, et, à son tour, lui fixa la sienne au revers de l’habit. Puis ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme c’était la dernière danse et qu’une débandade s’opérait parmi les invités, ils se dirent au revoir.

Un instant après, comme un groupe de gens empêchait M. de Villenoise d’approcher du vestiaire, il aperçut encore M^{lle} Méricourt à qui l’on passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle ôta les fleurs du cotillon, épinglées sur son corsage, et qui, s’écrasant sous le manteau, auraient taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement, les laissait tomber à terre sans regarder autour d’elle, ne se sachant pas observée par lui, qui s’effaçait derrière d’autres personnes. Machinalement, il attendait qu’elle touchât le brin de réséda. Elle le prit et parut le jeter comme les autres. Mais, lorsqu’une seconde après elle éleva la main vers son cou pour remonter son col garni de plumes frisées, Vincent aperçut distinctement la fleurette qu’elle dissimulait dans sa paume.

Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la gardait pour de bon, qu’elle l’emportait en souvenir.

Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta s’ils avaient une voiture. Il avait commandé son coupé, et il le mettait à leur disposition. M. Méricourt refusa, disant qu’il avait fait attendre un des landaus de la noce. Déjà le chasseur de l’hôtel partait pour faire entrer la voiture sous la voûte.

Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir du péristyle, Vincent remarqua que Gilberte gardait obstinément sa main droite cachée sous sa sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif en le voyant s’approcher.

Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux sonnèrent sur les dalles, et, dans la cour, le landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors le jeune homme se découvrit pour accepter la main que lui offrait le général. Comme il restait le bras à demi étendu, Gilberte comprit qu’il attendait de sa part une semblable faveur. Gauchement, pour lui présenter sa main libre, elle appuya du coude contre sa poitrine un éventail qu’elle tenait. L’éventail glissa. Gilberte eut un mouvement involontaire; et, sous la sortie de bal, une seconde écartée, M. de Villenoise vit distinctement qu’elle n’avait pas lâché sa fleur.

Ce fut sans doute à cause de cela que, dans son coupé, en revenant chez lui, il ôta le brin de réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa la moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, puis, l’étalant de façon à le froisser aussi peu que possible, il le glissa dans son porte-cartes.

II

LA rue Jean Goujon s’étendait, déserte et sèche, entre les façades de ses maisons bleuies de nuit claire et écrasées de silence, lorsque le coupé de M. de Villenoise y réveilla des sonorités inattendues.

Il était une heure du matin. Tout dormait ou semblait dormir, dans ce quartier riche, où l’épaisseur des murs doublés de tentures somptueuses défend et appesantit le repos des habitants. Aussi la voix du cocher sonna-t-elle avec une étrangeté presque lugubre quand il cria, tout à travers cet engourdissement de sommeil:

—La porte, s’il vous plaît!

Après le déchirement de ce cri, tout sembla plus muet et plus mort. Mais, presque aussitôt, deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la nuit une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent mit pied à terre dans un grand vestibule, où une seule lampe électrique, enfermée dans un calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier et quelques palmes d’un camœrops gigantesque, en laissant au delà tout un enfoncement d’obscurité.

—Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau sur lequel apparaissait, parmi plusieurs lettres, le rectangle bleu d’un télégramme, cette dépêche est arrivée voilà deux heures à peine. Autrement, je l’aurais portée à Monsieur, soit chez M. Méricourt, soit à l’Hôtel Continental.

Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un coup d’œil sur les écritures des enveloppes; puis, sans se presser, il ouvrit la dépêche. Comme il n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme, qui cependant ne venait pas de Paris,—car ce n’était pas la carte fermée des communications pneumatiques,—ne lui causait nul sursaut d’émotion ou de curiosité.

Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder ensuite, sans qu’à cette contemplation aucun éclair s’allumât dans ses prunelles. Pourtant, il ne composait sa physionomie pour personne, pas même pour Prosper, son valet de chambre, qui, aussitôt les lettres remises, était monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher le commutateur des lumières électriques et de préparer l’eau chaude.

La dépêche était datée de Cannes et contenait ces mots:

_Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou quatre jours. Ne puis plus attendre joie de vous revoir._

SABINE.

Ces deux lignes, que composaient les caractères détachés et sans expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait d’une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou d’impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura:

—Pauvre femme!

Puis il monta l’escalier, lentement, avec une hésitation de tout le corps où se trahissait bien l’indécision, l’anémie de la volonté, qui était comme la diathèse de son âme.

Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une ligne de conduite nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie était organisée suivant les exigences de certains devoirs aux-quels Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la seule résolution d’examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment ne venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être pénible désormais l’accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à prendre. S’interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s’il découvrait qu’il aimait, ou tout au moins qu’il était capable d’aimer?... Alors qu’il avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la mort, sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l’acquit d’une dette d’honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé la vie.

Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était pas trop, croyait-il, payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la perte d’une fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris dont l’avait accablée le monde.

Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était, depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa fierté n’acceptait pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher de travailler pour vivre, de peindre des fleurs et des portraits à l’aquarelle afin d’entretenir le modeste luxe qui, pour cette créature dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire.

Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans l’état de froide clairvoyance où met la moindre parole maladroite d’une femme dont on n’est plus épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortune avec Sabine, c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, fort atténuantes pour lui, l’empêchaient de se croire tenu à une si complète réparation. Et il restait réfractaire à toute suggestion tendant à le mener vers un tel acte d’héroïsme, que sa très rigide et délicate conscience elle-même jugeait exagéré.

En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu’il n’était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque facile, et les coquetteries qu’elle se permit à son égard, plus encore peut-être que la force d’un entraînement irrésistible, l’avaient décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet de noblesse émané d’un très spécial milieu avait, pour l’héritier de l’APÉRITIF, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante de Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu compte du rien de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère d’une aristocratique résidence.

Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de passion ou qu’une crise de pitié tendre pour les souffrances d’orgueil devinées chez sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution, un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C’était l’image d’une scène abominable: l’évocation du petit appartement que, six années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse coquetterie à parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un inoubliable soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs de femme, sous le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette malheureuse—dont pourtant il causait la honte—et le sentiment de son impuissance à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était pas l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le honteux châtiment de la constatation, n’avait pas été jusqu’à réclamer la flétrissure d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité d’humeur, sans alléguer l’adultère. Par pitié ou par dédain, il laissait à sa femme coupable la possibilité d’épouser celui pour qui elle l’avait trompé. Mais le scandale n’en avait pas moins amusé tout Paris. Et l’écœurant souvenir n’en restait pas moins fixé dans le cœur de Vincent.

Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand lit drapé où vivement il s’était réfugié pour mieux réfléchir, cette lassitude d’une liaison rendue indissoluble par les circonstances lui courbatura l’âme tout à coup, l’écrasa sous une pesanteur de fatalité. Ainsi donc Sabine allait revenir... Dans trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre télégramme—daté de Paris celui-là—ou bien quelque billet apporté au galop par un commissionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues pendant deux mois... Une minutieuse vision lui montrait tous les détails de cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... Il se voyait quittant à pied son hôtel pour parcourir d’un pas hygiénique le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, toute voisine de la maison où habitait M^{me} Marsan. Ce trajet, il en connaissait les moindres accidents; sa mémoire faisait défiler devant lui des physionomies familières de maisons, et des coins de verdures pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits jardinets de l’avenue Henri Martin. Même en pensée, il s’attardait, flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes de l’heure ou de la saison, sans hâte bien vive d’arriver au but. Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait, il parcourait allègrement les derniers mètres. C’est que, soudain, il songeait à la bonne minute de l’accueil, à l’exclamation de joie dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme, immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre d’art et de fantaisie qu’était l’atelier où elle passait presque toute son existence.

Hélas! le court frisson d’attendrissement dont le secouait par avance la spontanéité de l’étreinte, l’oubli de toutes les misères communes dans la chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait bien vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine, tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance, l’amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance, elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d’autant plus souffrir l’autre, qu’ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond du cœur. En effet, la froide inertie de Vincent exaspérait l’âme impatiente et passionnée de Sabine autant que l’âpre impétuosité de cette âme glaçait et irritait M. de Villenoise.

* * * * *