Part 22
—Vous vous êtes habillée en homme et vous vous êtes cachée pour assassiner mon ami, reprit l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée et cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait avec deux dames...
Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de s’attendre, la troubla d’une façon visible. Pourtant elle s’écria:
—Quelle jolie invention!
—Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins.
Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle qu’il l’avait reconstituée, faisant des allusions à la scène de Belgique entre les deux amants, comme s’il en eût connu les moindres détails, peignant la fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, la tentative de meurtre, et, finalement, ce bond hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute et le bris de la bague.
—Vous auriez mieux fait de laisser la miniature où vous prétendez l’avoir trouvée, dit M^{me} Marsan. Quelle valeur cette découverte a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même pour M. de Villenoise? On verra trop les fils blancs dont est cousue votre anecdote. Croyez-vous qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on ne comprendra pas que vous voulez détacher de moi mon amant pour lui faire épouser votre belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... Cela n’irait pas mal à cette petite fille d’officier pauvre!...
Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si effrayante que Sabine se leva, prête à fuir... Mais à cette minute, un souvenir revint à Dalgrand... celui d’un incident remarqué durant l’entrevue avec le juge. Et, à tout hasard, il lança cette phrase, dont il ne pouvait lui-même deviner la portée:
—Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien, et que j’ai des moyens très faciles d’élargir le Puits du Diable, pour permettre aux magistrats d’aller voir ce qui se trouve au fond.
Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette, les mains et les lèvres tremblantes.
Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, et, d’une voix subitement adoucie:
—Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout me dire. Ce misérable secret restera entre nous.
—Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant par ce cri involontaire.
—Non, dit Robert, Vincent le saura.
—Il me pardonnera! s’écria victorieusement Sabine. Car j’ai agi par amour... Et le ciel m’est témoin que je ne voulais pas le tuer!
—Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand.
Elle reprit son air le plus froidement hautain.
—De quel droit me le demandez-vous? Je ne le dirai qu’à lui-même. Et je vous le répète: il me pardonnera.
Robert secoua lentement la tête.
—Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il.
Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue. Les yeux altiers de Sabine se noyèrent, s’effarèrent comme ceux d’une bête blessée à mort.
—Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement d’un tel doute, vous êtes plus criminel que moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le droit de frapper ainsi une pauvre femme!
A cet accent de douleur, une pitié traversa le cœur de Robert. Cependant il devait aller jusqu’au bout. Se rappelant cette «cruauté» ignorée dont s’était accusé Vincent, il reprit:
—Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable état de son cœur?
Sabine murmura:
—Il est revenu à moi depuis.
—Depuis?... répéta Robert. Puis sur une autre intonation, il ajouta:—Depuis... l’accident?...
Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait maintenant le plan désespéré conçu par Sabine pour reconquérir M. de Villenoise. Non, elle n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser aussi grièvement, sans doute... La malheureuse femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un imperceptible attendrissement dans la voix qu’il reprit:
—Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent croit vous devoir la vie, quel est le sentiment qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot d’amour, ou celui de reconnaissance?
—Il veut m’épouser, déclara Sabine.
Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance de son orgueil et de sa sécurité.
Robert insista:
—Vous dit-il qu’il vous aime?
Elle se tut. Son silence était bien la chose la plus abattue, la plus navrée, la plus humble, dont Robert eût jamais été témoin. Pour ne point avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna les yeux.
Tout à coup il entendit la voix de Sabine, mais si changée, si timide, qu’il en tressaillit de surprise. Elle disait:
—Monsieur, répondez-moi sur votre honneur. Vincent vous a-t-il dit qu’il ne m’aime plus?
Comme il se taisait, désarmé par cette douceur, hésitant à porter un pareil coup, même à cette grande coupable, elle ajouta:
—Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et je vous hais. Cependant j’estime que vous êtes un honnête homme, et je croirai votre parole d’honneur. Parlez.
Il répondit:
—Madame, je vous jure de dire la vérité. Vincent m’a confié qu’il vous épousait par devoir.
Sabine porta les deux mains vers son cœur et ferma les yeux, avec un long frémissement de tout le corps. Quand cet éclair de souffrance affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle regarda son bourreau, et reprit très bas:
—En aime-t-il une autre?
—Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi de ne pas vous répondre.
Elle eut un rire déchirant, atroce.
—En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne me pardonnera pas!...
Un silence tragique tomba dans le grand atelier à demi vide, sans tentures, sans tapis, où de larges toiles grises, jetées sur des amas de choses, semblaient des linceuls ensevelissant les heures mortes, les heures de joie vécues là, et qui ne reviendraient jamais.
A la fin, Sabine parla:
—Je sais quelle promesse vous me demanderez, monsieur, pour ne pas me livrer à la justice.
Il l’interrogea du regard.
—C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler, de partir, peut-être même de ne pas revoir une dernière fois Vincent.
Étonné de son calme, il répondit simplement, comme pour un projet ordinaire:
—Je crois que cela vaudrait mieux.
—Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je vous en fais volontiers le serment. Mais, en retour, je vous demande une grâce.
—Laquelle?
—Ne retournez pas à Villenoise avant demain dans l’après-midi. D’ici là, Vincent aura reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué. Je veux qu’il apprenne par moi-même...
Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux de Robert.
—Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle.
Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse:
—Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils pas garants que je ne pourrai ni le circonvenir, ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon pardon?
Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle ajouta:
—Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon crime, adressé au juge d’instruction? Si je vous ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous arriverez demain à Villenoise, vous ferez parvenir cette lettre.
Elle se levait déjà pour chercher du papier, une plume. Mais la sincérité, la dignité de son accent avaient persuadé l’inventeur. Il fit un geste de la main.
—Inutile, madame.
Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé de quelque chose qu’il avait encore à dire.
—N’avons-nous pas fini, monsieur?
—Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager en Amérique, vous seriez peut-être assez bonne pour accepter la commande de certains travaux de peinture pour lesquels votre talent me serait bien utile. Je voudrais connaître, au point de vue pittoresque, les grandes constructions métalliques...
Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant avec ironie:
—Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la clientèle de M. de Villenoise?
—Je vous assure, madame...
Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif regard qu’il n’osa pas insister.
—Adieu donc, madame, dit-il.
Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde de sa tête, il mit toute la respectueuse politesse de l’homme du monde.
Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, toute droite, les prunelles fixes, les bras tombés, dans une immobilité de statue.
Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale et fière, qu’il ne devait plus oublier.
XV
LORSQUE, le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Robert Dalgrand, dans une voiture de louage, franchit la grande grille de Villenoise, une appréhension lui crispa le cœur. Que se serait-il passé? Comment allait-il trouver Vincent?
Devant lui, la royale avenue de châtaigniers s’étendait, d’aspect plus grandiose encore, dans la sauvage tristesse de l’automne. Au fond, la façade du château, blanche et rigide au milieu de son cadre élargi, ressemblait à un visage dont l’impassibilité garde un secret mélancolique.
Pour la première fois peut-être, l’imagination, chez Robert, domina l’énergie de la pensée, et il se sentit impressionné par la physionomie des choses.
Son malaise intérieur se changea en une terrible anxiété lorsqu’un domestique lui dit que monsieur n’était pas au château, mais qu’il avait laissé une lettre pour M. Dalgrand.
—Une lettre pour moi!...
—Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait.
—Où est-il?... A l’usine?
—Non. Monsieur est parti brusquement pour Paris.
«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle donc inventé, cette femme, pour le faire accourir vers elle, lui qui ne pouvait encore sans imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui disait-elle en ce moment, dans cet atelier où, hier, lui-même, Dalgrand, l’avait confondue, réduite au désespoir et à la soumission?... Par quelles sorcelleries le reprenait-elle?
Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait trouvé moyen de revoir Vincent! Elle l’avait joué, lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas conduit comme le dernier des insensés en refusant cette lettre qu’elle voulait écrire pour le juge d’instruction? Dire qu’il avait cru cette sirène, cette créature de sang et de perfidie! Maintenant tout était bien perdu, car l’intervention même de la justice arriverait sans doute trop tard pour éclairer Vincent, pour le délivrer du piège où elle l’aurait enfermé.
Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel sang-froid, tandis qu’il suivait le valet de chambre jusque dans le cabinet de travail où M. de Villenoise avait laissé sa lettre.
L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira l’enveloppe, et tout de suite il en remarqua une seconde sur laquelle ces mots en grosses lettres lui sautèrent aux yeux:
«Attends d’être seul pour lire.»
Alors il remarqua que le domestique, un peu étonné de ce qui se passait, demeurait planté devant lui, le regard luisant de curiosité.
—Allez, dit Robert, laissez-moi.
—Monsieur n’a besoin de rien? demanda le valet.
—De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai.
—Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je donner des ordres?
—Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en!
Une fois que l’homme eut quitté la pièce, Dalgrand, avant même de s’asseoir, ouvrit la seconde enveloppe. Elle contenait une lettre assez longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et un mot très court de Vincent.
Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un coup d’œil. Et il continuait à le contempler d’un regard fixe, tous les traits de son visage pétrifiés et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même l’émotion. Puis, tout à coup, un cri sourd monta de sa poitrine. Son grand corps chancela... Il s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait au front.
Voici ce qu’il avait lu:
«Mon cher ami,
«Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée cette nuit avec du laudanum. Sa femme de chambre affolée est accourue m’apporter cette terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait me remettre dès ce matin, suivant les dernières volontés de sa maîtresse.
«Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus. Viens m’y rejoindre. Mais lis d’abord sa lettre. Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses que tu ne saches.
«VINCENT.»
Il se passa un moment avant que Robert eût le courage de lire cette confession de Sabine. Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé dans les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte, le rappela à lui-même. Il déplia le papier et parcourut ce qui suit:
«Mon Vincent bien-aimé,
«Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà que je suis morte. Ne me pleure pas, car je suis coupable. Pardonne-moi seulement!
«C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la vie. O mon Vincent! ne me le refuse pas, puisque j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort que j’ai failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par pitié, n’enveloppe jamais mon souvenir dans une pensée de malédiction.
«C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On te l’aurait dit si je ne te l’avais pas révélé la première. Je n’ai donc pas le mérite de mon aveu.
«Ton ami Robert Dalgrand avait découvert la vérité. Sans lui, j’aurais eu le bonheur suprême et monstrueux de te posséder à toujours par mon crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de remords!...
«Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton épouse m’auraient fait m’applaudir de mon horrible action. Ce n’était pas possible, n’est-ce pas?... Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement coupable et aussi divinement heureuse! Il ne fallait pas que cela fût.
«Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique ma conduite. Je n’ai pas voulu te tuer, toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de moi pendant de longs jours, pour t’entourer de mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et pour t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que tu croyais aimer.
«Malgré ma sûreté de main, ma précaution de viser très bas, je t’ai porté un coup qui a failli devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!... Si tu savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton lit de souffrance!...
«Si tu étais mort, je me serais tuée.
«Tu n’en doutes pas, maintenant...
«Oui, l’homme, le misérable criminel que tu as vu bondir sur les rochers, c’était moi! Je me suis montrée exprès,—sûre, par mon costume, d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré, j’avais laissé une jupe, un chapeau de femme et une mante de soie, avec lesquels j’étais venue. J’ai rapidement passé tout cela sur mes vêtements masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du Diable mon petit revolver—celui à crosse de nacre avec mon chiffre en or—et mon feutre d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais que ces deux objets tomberaient tout au fond, par l’étroite ouverture, là où se resserre le puits, et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on ne minât le roc.
«Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es guéri, ma mort te rend libre... Tu vas être heureux... Oh! ne me chasse pas entièrement de ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande!
«Si un élan de miséricorde, si peut-être même un dernier frémissement de tendresse pour la pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon, accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma tombe. Fais inscrire sur une petite plaque de marbre: «_Elle repose pardonnée._» Il me semble qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai. Et je pourrai y croire. On ne ment pas aux morts.
«Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon, Vincent!... Et cette pensée adoucit en moi l’atroce douleur de savoir que désormais tu seras heureux par une autre.
«Adieu, et pardon! Je t’aime.
«SABINE.
«Je te prie de me faire enterrer dans le petit cimetière du village près duquel j’ai vécu cet été.»
XVI
DIX mois s’étaient écoulés. Vincent de Villenoise avait épousé Gilberte.
Le soir des noces, la jeune fille, en ôtant de son corsage le petit bouquet d’oranger, montrait à son mari, sous les fleurs artificielles et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda gardé depuis le bal où elle était sa demoiselle d’honneur. Alors lui-même, en souriant, tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun avait eu la même idée: le premier souvenir de leur amour devait les accompagner à la fête nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté Gilberte aux bras de son mari, et commencé la défaite de sa virginale timidité. Ce fut la première fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les fit amants.
L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise.
Bien des changements avaient été faits dans la propriété. On avait comblé le Puits du Diable, démoli l’allée qui longeait le Chaos, et qui maintenant disparaissait sous une plantation de jeunes sapins. Des tombereaux de terre jetés entre les rocs avaient transformé l’aspect du ravin lui-même, et se couvraient de fleurs sauvages. A la lisière de la forêt, la villa qu’avait habitée Sabine n’existait plus; le terrain, vendu à un paysan, étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ d’avoine mûre.
A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait bien déjà le ravissant visage de la nouvelle châtelaine. M^{me} de Villenoise allait là-bas presque journellement, dans son panier attelé de deux poneys. Et c’était pour elle un amusement si doux d’exercer sur ce petit peuple une royauté de providence généreuse, que son mari dut intervenir.
—Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop me les gâter.
Ou bien:
—Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu ne dois rien commencer que tu ne sois résolue à poursuivre.
Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations, pria Vincent de la conduire visiter la tombe de Sabine.
La jeune femme avait depuis longtemps appris par son beau-frère les moindres détails de la triste histoire, et même elle avait lu la lettre de la morte.
M. de Villenoise accueillit sa requête avec étonnement. Cependant, réflexion faite, il consentit.
Par une matinée splendide, tous deux partirent à cheval, à travers bois, se rendant au petit cimetière. Le groom tint leurs montures à la grille. Ils entrèrent.
C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques, où, dans les très humbles campagnes, la mort se montre d’une bonhomie si douce et d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs. Des rosiers, jadis plantés par des mains pieuses, mais qu’on a cessé d’émonder, et qui maintenant envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la forme étroite et allongée des monticules funèbres. De larges marguerites, de petits œillets sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de place en place, les nobles hampes de roses trémières. On ne distinguait pas les sentiers. Grâce aux croix seulement, on évitait de marcher sur les tombes.
Mais, au milieu de toute cette verdure et de ces couleurs, un espace d’une crudité blanche attira et choqua l’œil de Gilberte.
Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre sous le ciel d’un bleu dur, dans la pluie aveuglante de lumière.
Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation devant la tombe de Sabine.
A deux pas derrière elle, M. de Villenoise, gêné, restait les yeux à terre, tête nue sous la brûlure du soleil.
Le monument était un chef-d’œuvre artistique. Vincent l’avait commandé à un très grand sculpteur. Appuyée contre le bloc de marbre qui portait le nom de la morte, une figure féminine d’une grâce délicieuse étendait à demi la main droite, dans un geste d’apaisement, de pardon, de pitié. Elle semblait vouloir faire descendre quelque chose d’infiniment doux dans l’invisible profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de cette main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet de marbre portait ces mots, qui commentaient le geste de la statue:
ELLE REPOSE PARDONNÉE.
Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine. Pour les rares visiteurs du cimetière, cette inscription devait sembler une simple formule religieuse.
Cependant Gilberte s’était retournée vers son mari. Elle lui toucha le bras. Il leva les yeux. Jamais elle ne lui avait paru si belle. Une gravité attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait un charme d’enfance. Elle dit:
—Je la trouve superbe, cette tombe. Mais regarde!... Rien que du marbre et du métal doré! Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses, ou même un simple bouquet des champs?...
Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte ajouta d’une voix insinuante et câline, ainsi qu’une petite fille qui demanderait une grosse faveur:
—Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce pas? Vois-tu... sa folie et son crime ont fait notre bonheur. Et elle a tant souffert!...
Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura:
—Pauvre, pauvre créature de douleur et de passion!... Vincent, elle t’aimait et elle t’a perdu... N’est-elle pas assez punie?
_Achevé d’imprimer_
le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze
PAR
ALPHONSE LEMERRE
25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
_A PARIS_