Haine d'amour

Part 21

Chapter 213,850 wordsPublic domain

Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à Villenoise sans téléphoner comme d’habitude par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, il monta dans un omnibus du pays qui passait devant une des grilles du parc. Puis, à pied, il pénétra dans le bois.

Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner l’endroit d’où l’on avait tiré sur Vincent. Une force l’attirait là. Il ne pouvait pas s’abstenir d’y retourner encore.

Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en face du massif que Vincent même lui avait désigné la semaine précédente, lors de sa première sortie en voiture.

Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile, car les feuillages s’éclaircissaient sous les coups de vent d’octobre et les piqûres de la gelée blanche. Il examina les moindres rameaux, se pencha vers le sol, souleva les feuilles et les mousses.

Chacun de ses mouvements était presque machinal. Il n’espérait plus rien trouver. Quand il eut quitté le taillis, Robert escalada les pierres, remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la cime de l’escarpement.

Bientôt il atteignit une roche assez élevée, séparée d’une autre un peu plus basse, au delà de laquelle seulement il pouvait continuer l’ascension. C’était là que l’homme, en fuyant, avait exécuté ce bond dont l’esprit de Vincent était resté frappé. La distance entre les deux roches était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la franchir de sang-froid. Mais, pour continuer à grimper de ce côté, il fallait absolument faire le saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à cause de cette force, qui ne lui laissait guère de légèreté ni de souplesse, ne s’y était jamais risqué. Quand il voulait reprendre, au delà du ravin, la trace du meurtrier, il tournait la colline et redescendait du sommet jusque-là.

Aujourd’hui, son intention n’était pas de prendre cette peine. Que verrait-il là-haut de plus que les autres jours?... En bas, dans les broussailles, il avait conservé l’espoir de découvrir un fragment d’étoffe arraché, un objet tombé, une empreinte restée par hasard ineffacée et inaperçue... Mais, sur les rochers découverts et dans les allées battues, la course du meurtrier n’avait dû laisser aucune trace.

Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation, à mesurer de l’œil ce bond audacieux, qu’il n’eût vraiment pas osé faire. Il en restait plus impressionné, maintenant que les verdures, en se dispersant, dénudaient le roc.

«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse! Mais, au fait, il n’y a que les femmes pour avoir de ces résolutions insensées...»

Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle avait dû reprendre pied... Ce maigre arbuste, poussé dans une fente de la pierre, elle avait dû s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du vide...

A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste que Robert examinait. Des feuilles s’envolèrent. Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et là, sur cette surface aride...

Le jeune homme se pencha davantage. Ce n’était pas une cassure de pierre qui brillait de cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine. Mais il eut beau regarder, à la distance où il était, il ne put saisir la nature de ce minuscule objet qui venait d’attirer son attention.

«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat, ou quelque débris sans conséquence. Cela ne ressemble guère à une pièce de conviction. Voyons, vais-je remonter la colline pour aller l’examiner de près?»

Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger tout droit vers le château. Mais, comme déjà il en prenait la direction, une espèce de remords le saisit.

«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il.

Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le sentier qui montait le plus directement. Puis, une fois au sommet, il s’orienta et se dirigea du côté par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le plateau. Il dut alors redescendre un peu, et, finalement, il se trouva sur la roche faisant face à celle où il se tenait tout à l’heure.

Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait différent, il eut du mal à identifier l’arbuste qui devait lui servir de repère. Quand il l’eut reconnu, il lui fallut encore chercher longuement, parmi les irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de l’autre côté, avait attiré son attention. Le rayon de soleil frappant cet objet quelques minutes auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus sur la surface grisâtre de la pierre.

Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup son œil se fixa sur ce qui lui parut être un très petit caillou tacheté. Il le ramassa, le posa dans sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout à coup, avec la soudaineté de la foudre, la vraie figure de cet objet éclata dans son cerveau.

C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée dans la bague de Sabine... cette miniature cassée à l’angle, arrachée du chaton par un choc violent... cette miniature dont elle parlait avec tant de trouble, et dont elle expliquait la complète disparition par une histoire si évidemment fausse.

C’était donc ici, en heurtant une aspérité de ces roches, qu’elle l’avait brisée, perdue!... Et cela s’était passé entre la soirée à Dinant, où l’inventeur avait admiré le bijou, et le troisième jour suivant, où il était accouru au chevet de son ami.

Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait cette miniature, c’était la place même sur laquelle le meurtrier avait dû retomber en bondissant, et sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un point d’appui.

Le jeune homme se répétait toutes ces choses. Non plus qu’il eût besoin d’une preuve, mais parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en main de quoi confondre une criminelle. Car il s’était réservé d’agir lorsqu’il pourrait l’écraser d’une certitude et, du même coup, éclairer Vincent par une évidence foudroyante. Jusque-là, tant qu’il resterait à cette femme habile une issue pour s’échapper, il devait craindre son audace et l’aveugle générosité de M. de Villenoise.

Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... Il pouvait à peine croire à son sinistre succès. Assis sur une pierre, il contemplait au fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture microscopique, d’une délicatesse délicieuse, et qui allait devenir une arme effroyable. Comme il arrive dans certaines émotions puissantes et imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement de ce qui se passait en lui. C’était une sombre joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une indignation et un dégoût indicibles. Il savourait à la fois l’ivresse et l’horreur de son rôle.

Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation par les premières ombres du soir. Il se leva. Pendant une minute alors il chercha où il allait placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun risque de la briser, de la perdre ni de la montrer involontairement. Il tira son porte-monnaie, puis il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa montre. Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement dans le boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis sous le verre du cadran. Elle s’y logeait également bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles. Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut sous le verre qu’il la laissa.

Au château, on l’attendait avec une impatience voisine de l’inquiétude. La veille, il avait téléphoné ses regrets d’avoir manqué le train, et le matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr de pouvoir venir. M. de Villenoise, habitué maintenant à ses visites presque journalières, craignait qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine de Billancourt.

Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par un aimable reproche, puis tout de suite, s’accusa d’égoïsme.

—Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me consacres à peu près toutes tes journées. Sans compter la fatigue des allées et venues. Pour un homme occupé comme toi, c’est le plus grand sacrifice d’affection, c’est du dévouement «extra-supérieur»! Cher vieux Robert!... Et moi qui le gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il faut renoncer à guetter l’heure des trains, en me réjouissant de voir apparaître ton grand corps de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, c’est à se faire flanquer une balle de l’autre côté, pour être soigné de nouveau comme je l’ai été par vous deux!

En achevant cette boutade demi-plaisante, demi-émue, M. de Villenoise baisa la main de Sabine.

—Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être plus pris que jamais. Moi aussi je regretterai de ne plus venir... D’ici quelque temps cela me sera bien difficile.

—Tu restes cependant jusqu’à demain matin? demanda Vincent.

—Bien entendu.

Et Robert ajouta:

—Mais toi-même, et M^{me} Marsan, ne comptez-vous pas rentrer bientôt à Paris?

—Non... Pas avant Noël peut-être.

—Cependant tu n’es pas assez solide encore pour chasser?

—Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me retient. C’est une petite formalité que nous t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin de toi.

Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui voulait être embarrassé. Alors Dalgrand comprit que le mariage devait se célébrer à Villenoise.

«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de me trouver seul avec cette femme, sans éveiller de surprise chez Vincent?»

Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte.

Durant leurs récentes causeries, on avait parlé peinture. Robert avait poliment exprimé le désir de voir les œuvres de M^{me} Marsan. Celle-ci l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la Pompe.

Mais Vincent s’était écrié:

—Sans attendre que vous soyez de retour, vous devriez bien, ma chère amie, montrer à Robert le tableau que vous venez de faire ici, à la campagne. Vous n’avez jamais été mieux inspirée. Oui... vraiment, cela me ferait plaisir qu’il le vît.

—C’est bien facile, avait dit Sabine. Si monsieur Robert veut venir jusqu’à ma maisonnette, un jour, avant d’aller prendre son train... La voiture le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait pour une heure et demie en tout.

C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser le lendemain. Il était sûr que Vincent ne viendrait pas avec eux: une heure et demie de voiture, sans même compter le retour de la gare à Villenoise, étant encore trop pour lui.

Sabine—bien qu’elle-même en eût naguère donné l’idée—montra peu d’empressement. Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il ce soir, dans les façons de l’inventeur, et malgré tous les efforts de celui-ci, quelque chose qui inquiétait M^{me} Marsan.

—Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider cela pourtant, puisque Robert ne reviendra pas de sitôt.

Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle pouvait s’arranger. On partirait à huit heures et demie du matin, et M. Robert pourrait prendre le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi, Vincent viendrait la chercher, tout doucement, dans la victoria, qui ne le secouait pas trop.

Dès que cette décision fut prise, on se retira dans les chambres à coucher. Robert ne dormit pas de la nuit. Sa principale crainte était que la mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer un plan si bien combiné. Elle avait trop deviné son désir. D’instinct elle s’en méfiait et elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire en présence de Vincent pour la décider à l’écouter seule à seul? Si elle ne sortait pas avec lui demain matin, il faudrait partir sans lui parler. Il avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il était absolument forcé de prendre ce train de dix heures.

Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant à cette difficulté médiocre.

Le lendemain, dès sept heures, il était dans la chambre de son ami. Tous deux causèrent. On leur apporta le café au lait. La pendule sonna huit heures et demie. M^{me} Marsan ne paraissait pas.

—Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet de chambre.

Vincent fit demander si Madame était prête.

—Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop tard, qu’elle n’est pas habillée, fut la réponse.

Une rage froide saisit Dalgrand.

«Ah! tu te crois plus forte que moi!...» dit-il en lui-même. «Eh bien, nous allons voir, ma belle!»

A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle se répandit en excuses.

—Oh! ne vous désolez pas, madame, dit Robert. Nous avons encore pleinement le temps de passer chez vous, puis d’aller à la gare.

—Pour le train de dix heures quinze?...

—Mais oui!

—Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise en regardant la pendule.

Sabine éclata de rire.

—Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez pas le pays!...

Et comme on entendait le déclanchement de la sonnerie:

—Tenez, dit-elle, voilà neuf heures!

—Cette pendule ne va pas, dit Robert.

Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine un regard d’une saisissante intensité:

—C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. Regardez-la!...

Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, toute blanche, comme fascinée. Sur un geste qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran de la montre...

La miniature était là, sous le verre, avec son petit sujet microscopique et pimpant, sa forme spéciale, son angle brisé...

Ce fut un coup de foudre.

Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva les mains comme pour une supplication... Puis elle s’abattit en arrière, les membres raidis, les yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet nerveux.

M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, se précipita.

—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il.

—Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque de nerfs.

—Mais comment ça l’a-t-il prise?

—Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la d’abord. Laisse-moi la porter sur ton lit.

Dalgrand prit cette femme entre ses bras comme il eût fait d’un enfant, et l’étendit avec douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers le timbre électrique.

—N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas vêtu. Veux-tu que ton valet de chambre la voie ainsi entre nous deux?

Vincent dit:

—Tu as raison.

Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement se dissipait. La pitié s’en allait en même temps. Il grommela:

—Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais que c’était fini, ces crises-là.

—Elle y est sujette? demanda hypocritement Robert, qui passait un flacon sous le nez de Sabine.

—Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu lui fais respirer là?

—Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette collée sur la petite bouteille.

Il lut avec gravité: «Potion selon la formule», et un nombre de sept chiffres.

—Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent. Qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse? Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet de toilette.

Sabine gémissait d’une façon continue. Ses prunelles, remontées à demi sous la paupière supérieure, semblaient baignées d’une vapeur blanche. Ses doigts se refermaient avec tant de force que les ongles paraissaient s’incruster dans les paumes, et que toute la vigueur de Robert ne parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent approcha les sels de son visage, elle fit un léger mouvement comme pour s’en détourner, mais la crise parut plutôt redoubler de violence:

—C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand.

—J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il y a une pharmacie dans le château.

Un moment après, il revint. Les deux amis firent respirer de l’éther à la malade, puis ils en mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en coulèrent une petite cuillerée entre les lèvres.

Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent. Les gémissements saccadés s’espacèrent et se turent. Les doigts se détendirent. Les prunelles reprirent leur éclat.

—C’est fini, murmura Vincent.

Malheureusement, ce qui frappa les yeux de Sabine, lorsqu’elle reprit connaissance, ce fut le visage de Robert. Aussitôt elle retomba en arrière avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise hystérique reprit avec une nouvelle intensité.

—On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu là... hasarda Vincent.

—Évidemment... Dans son état, ma présence la gêne, dit Robert. Je vais me retirer. Tu viendras me dire quand elle sera remise.

—Mais ton train?

—Je ne le prendrai pas.

Robert se retira dans sa chambre.

«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais si elle m’en sert d’autres de ce genre... Si elle ne veut pas disparaître sans bruit de l’existence de Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi, tant pis! je la livre au juge d’instruction.»

* * * * *

Une heure après, il admirait l’énergie de cette volontaire créature. L’effrayante convulsion passée, elle était redevenue elle-même, elle souriait, elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides nerfs», et elle déclarait ne pas comprendre comment cela avait pu arriver.

—Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer son train à cause de moi! disait-elle. Alors, monsieur, j’espère que vous serez aimable tout à fait. Vous viendrez jusqu’à mon _cottage_ comme vous me l’aviez promis, avant de vous rendre à la gare?

—Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit Robert en s’inclinant.

—Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria M. de Villenoise.

A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut d’une gaieté charmante et d’un calme parfait. Il ne surprit dans ses yeux qu’une seule lueur d’angoisse. Ce fut à un moment où, par un geste machinal, il faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair tragique, elle ne laissa rien soupçonner de ce qui se passait en elle.

«Quelle organisation merveilleuse et redoutable que celle des femmes!» pensa Dalgrand. «Ou du moins d’une femme comme celle-ci.»

Peu après le déjeuner, M^{me} Marsan et Robert montaient sur le phaéton. Le jeune homme conduisait. Un domestique se plaça derrière eux.

La première partie de la course fut silencieuse. L’homme en livrée empêchait les paroles graves. Quant aux banalités, comment fussent-elles venues à ces lèvres serrées par la résolution ou par l’angoisse?

Robert, à un moment, fit tourner les chevaux dans une allée de traverse.

—Pas par là! s’écria Sabine avec une expression de terreur.

—Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien qu’on ne peut pas continuer en voiture. Mais nous ferons le tour de la colline à pied. Le phaéton ira nous attendre de l’autre côté du Chaos.

—Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous voulez me conduire?

—C’est là, répliqua-t-il.

Et il ajouta d’un ton dégagé:

—Je voudrais, chère madame, vous montrer l’endroit où j’ai trouvé ce petit objet...

Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais avec une fermeté extraordinaire:

—N’essayez pas de coup de théâtre. C’est inutile. Je m’expliquerai aussi franchement chez moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter.

Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête, mais parlait avec les yeux fixés droit devant elle, pour échapper autant que possible à la curiosité du domestique.

Elle prononça encore:

—Je vous jure de vous répondre sincèrement. Mais pas là!... Non!... Jamais là!... Marchons!

Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. Il renonça à son idée première de traîner cette malheureuse femme sur le lieu de son crime pour l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse de franchise équivalait à un aveu. Avait-elle donc résolu de dire la vérité?

Il regagna l’allée principale, effleura du fouet les épaules de son attelage, et le grand trot cadencé des chevaux rythma de nouveau le silence.

Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété, Sabine indiqua le chemin à Robert. Et bientôt on se trouva chez elle.

A peine descendue de voiture, M^{me} Marsan dit à sa femme de chambre:

—Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et partez par l’omnibus. Vous avez le temps pour le prochain train. Et vous gagnerez ensuite la rue de la Pompe par le chemin de fer de ceinture.

Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria:

—Comment! vous partez?...

—Mon cher monsieur, nous avons à causer, n’est-ce pas?

Il inclina la tête.

—Notre conversation sera peut-être longue, reprit-elle. Si nous la tenions ici, vous manqueriez votre train. Vincent arriverait, vous trouverait encore chez moi... Nous ne serions sans doute pas maîtres de lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec force, je ne veux pas qu’il sache!

—Pardon, dit Dalgrand, il saura.

Sabine blêmit.

—Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante fureur, il saura... Mais non pas vos calomnies, monsieur! Il saura la vérité, que je lui dirai moi-même... Et il l’apprendra quand je voudrai la lui dire... Ce ne sera pas par accident, ni par surprise... Et je ne veux pas que ce soit aujourd’hui!

—Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la connais tout entière, appuyée sur les preuves les plus irréfutables. Ce sont ces preuves que je voulais vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je les porterai à qui de droit.

—Mais je ne refuse pas de vous entendre... limier de police! dit-elle avec un superbe mépris.

Et ses yeux, chargés d’une indicible haine, eurent la satisfaction de voir Dalgrand rougir.

—Seulement, ajouta-t-elle, on donne au moins à une femme le droit de fixer l’heure et le lieu d’un rendez-vous.

—Fixez, madame, répondit Robert.

—A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train.

—Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise ne devait-il pas vous rejoindre ici tout à l’heure?

—Cela me regarde.

L’inventeur s’inclina.

—Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir.

Puis, lui lançant, comme elle passait devant lui, un coup d’œil par-dessus l’épaule, elle ajouta en ricanant:

—A moins que vous ne teniez toujours à monter voir mon tableau?...

—Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand, non sans une égale ironie.

Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et monta sur le phaéton.

—Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle au domestique, vous retournerez au château le plus vite possible, et vous ferez dire à monsieur que j’ai été forcée de partir pour Paris.

—Bien, madame.

—N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de suite, pour que monsieur ne se dérange pas. Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez moi qui m’a obligée à partir immédiatement, mais que je reviendrai demain de bonne heure. Vous avez bien compris?

—Oui, madame.

Un quart d’heure après, Robert et Sabine étaient sur le quai de la gare. Le train arrivait. Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un compartiment de premières, et s’effaça pour laisser monter la jeune femme.

—Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle. Vous trouverez de la place ailleurs.

Et elle escalada le marchepied.

Il n’insista pas pour lui imposer sa présence, mais monta dans le compartiment contigu. Seulement, de temps à autre, il regarda par le petit carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta la portière voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre M^{me} Marsan.

A Paris cependant elle accepta une place dans son fiacre.

Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose de lugubre. Ni l’un ni l’autre ne parlaient, et, quand ils pénétrèrent dans l’appartement inhabité, le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient le cadre morne préparé pour recevoir l’horrible secret qu’ils apportaient.

La femme de chambre n’arriva qu’après eux. Ce fut M^{me} Marsan qui déverrouilla les serrures, ouvrit les volets, souleva les stores de la petite serre. Alors le jardinet apparut,—un jardinet triste, déjà dévasté par le précoce automne parisien, et au fond duquel, sur un mur grisâtre, les dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient des taches de sang.

Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs housses à rayures.

—Je vous écoute, dit-elle.

Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait perdu de son audace.

—Madame, dit Robert, c’est vous qui avez tiré sur M. de Villenoise.

Elle eut un rire étrange.

—Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais.

Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée, elle l’aurait été par le son de ce rire et le ton de cette exclamation. Il eut même un instant de stupeur.

Elle ajouta d’une voix très calme:

—Prouvez-le.