Haine d'amour

Part 20

Chapter 203,768 wordsPublic domain

—Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a vue à côté de lui!... seule avec lui!...

Gilberte eut un cri de saisissement.

—Robert!... Qu’est-ce que vous dites?...

—Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir.

Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques minutes, resta d’une immobilité de pierre, fasciné par l’idée intérieure.

Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée du désir de savoir, et soulevée tout à coup par elle ne savait quelle indéfinissable espérance.

A la fin, elle prononça presque tout bas:

—Robert...

Puis, plus haut:

—Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous dire...

Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié qu’elle était là. Puis sa physionomie s’adoucit, et il prononça d’un ton presque léger:

—Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous mettez pas martel en tête... Et surtout ne parlez de ceci à personne.

Elle fut désappointée par son accent.

—Papa le sait déjà, dit-elle.

—Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi... Je leur dirai de garder le secret.

Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert ajouta:

—Vous serez bien gentille d’aller maintenant la retrouver, Lucienne. Moi, j’ai beaucoup à faire, je vous prierai de m’excuser.

Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un air brave, malgré l’indécision de sa voix:

—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter cela au juge d’instruction, je n’aurai pas peur. Je ferai tout ce qu’il faudra pour qu’on retrouve...

Il l’interrompit d’un sourire.

—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: ne vous mettez pas martel en tête... C’est moi qui vous dirai quand il faudra parler au juge d’instruction.

* * * * *

Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à Villenoise, son imagination s’efforça de la revêtir d’habits d’homme. Dans sa pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous un feutre à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit; puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: «Un garçon brun, maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...» La ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude.

Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de douceur adressé par Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d’un cauchemar. «Non, décidément, c’est impossible!...»

Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour d’irréfutables preuves s’affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que: «brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes sur dix. D’ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits entrevus dans le saisissement d’un instant de frayeur? Et, d’autre part, si Robert se reportait à l’interrogatoire de Vincent par le juge d’instruction, comment s’étonner d’un peu d’émotion chez une femme durant un pareil entretien, ou même d’une défaillance physique, surtout après les extraordinaires fatigues supportées par M^{me} Marsan? Et c’était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame!...

Jamais si tragique problème ne s’était posé devant son esprit. Il ne se rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n’y plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau.

Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se trouver seul avec son ami. Pour cette occasion tant cherchée, Robert avait préparé un plan de conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir le nom de Sabine. Ce fut même Vincent qui le prononça le premier.

—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, je ne vois pas trace en elle de ce caractère difficile dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je n’ai recueilli des indices que sur ta propre tyrannie.

—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui se mit à rire.

—Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes sortes de choses?... Attends que je me rappelle... Ah! oui... par exemple, de tirer au pistolet.

—Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce n’est pas contre le pistolet précisément que j’objectais. Figure-toi qu’à un moment Sabine s’amusait à me contrarier en se donnant des allures masculines,—ce que je déteste le plus chez une femme! Elle s’habillait en homme dans son atelier, recevait ses modèles, et même des journalistes, dans ce costume... Elle fumait comme un petit volcan... Et, par-dessus le marché, en effet, elle avait installé un tir dans son jardin. Puis, brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître tout cela, dans un de ses accès de soumission passionnée qui parfois suivaient ses révoltes les plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit en remarquant une expression singulière sur le visage de l’inventeur, qu’est-ce que tu as donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne crains pas l’air.

—C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant vers la croisée.

—Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. Ce n’est pas une atmosphère pour toi, cet intérieur de malade.

Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il affirma que Vincent n’était plus malade.

M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. Assis dans son fauteuil, les jambes soulevées sur un pouf et couvertes par une courte-pointe en satin, les cheveux et la barbe sortant pour la première fois des mains du coiffeur, il était bien près de redevenir le beau garçon de naguère. Mais ses yeux encore un peu rentrés dans leurs orbites, son teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve qu’il venait de traverser.

—Toi, malade! répétait Robert. Allons donc! Tu as plutôt l’air... eh! parbleu... d’un fiancé. Voyons, sois franc! A quand la noce?

Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. Il ne répondit pas tout de suite.

—Je te demande pardon, murmura son ami. Je croyais que c’était décidé.

—Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a fait pour moi, c’est mon strict devoir.

—Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer, ne te pèsera guère.

Vincent lui lança un regard de reproche.

—Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou que le mien puisse oublier si vite?

—Cependant...

—Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté M. de Villenoise. Je n’en ai pas le droit. Nous ne pourrions dire que des paroles dangereuses et inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance. Je l’aime tendrement. Pourtant... (il hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai, je ne ferai pas un mariage d’amour.

Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux. Car il n’avait pas encore la vigueur suffisante pour dominer son émotion.

Dalgrand, que poussait le sentiment d’une effrayante responsabilité, eut le courage de ne pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait. Un point très important devait être éclairci.

—Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir deux cœurs,—comme tu le disais à l’instant,—mais je présume que cet organe, unique chez toi, ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne affection. La reconnaissance décide le triomphe de cette affection-là. Mais est-ce bien la reconnaissance toute seule? Avant ton accident, ne te souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où j’ai pu me figurer que je dînais avec le couple le plus uni et le plus légitime de la terre?... La reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née.

—Ah! cette soirée... cria Vincent.

Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux de feu dans son visage tout blanc.

Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce convalescent. Mais il touchait peut-être au fond de la vérité. Il fallait qu’il sût.

—Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était charmante. J’en ai gardé le meilleur souvenir.

Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en ce moment, il n’était pas moins pâle que son ami.

—Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon! dit Vincent. Tu es là qui juges au hasard... Je te dis que tu ne sais rien!... ni de mes sentiments, ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... Elle t’a joué la plus merveilleuse comédie!...

Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une espèce de violence:

—C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du mal de cette pauvre femme à présent?...

Il ferma les lèvres avec une expression si résolue que Dalgrand n’espéra plus lui en faire avouer davantage.

—Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon enfant, quelle idée te mets-tu dans la tête? Mais non, tu n’en dis pas du mal.

Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand reprit:

—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce n’est pas dire du mal d’une femme que de raconter cela... surtout à un vieux frérot comme moi.

M. de Villenoise avança la main.

—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler jamais... Pas même à toi. Tu es pour moi autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. Quant aux miens, je les réparerai. Ce ne sont pas les moindres. J’ai agi brutalement, cruellement...

C’était la seconde fois que Vincent s’accusait de cet acte cruel, qui devait rester un mystère pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait suffisamment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté que peut montrer un amant envers une femme aussi passionnément éprise que Sabine, c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut aimer une autre. M. de Villenoise n’était pas un homme à injurier sa maîtresse, encore moins à la frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu dans ses yeux à deux reprises.

Avec les données que possédait l’inventeur, on pouvait reconstituer la scène de Dinant. S’il admettait que le personnage dont l’apparition avait effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée pour épier M. de Villenoise, quelle n’avait pas dû être la rage de cette créature violente en apercevant l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois, avec une jeune fille aussi jolie que M^{lle} Méricourt! Elle avait dû en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie. Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu peut-être de son amour sacrifié—ou, pire encore, la phrase de rupture, l’intention exprimée d’épouser la rivale.

Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse jalouse, menacée d’abandon.

Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions n’étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait repris connaissance, le blessé et Sabine ne s’étaient pas regardés comme des adversaires de la veille. Ils s’étaient tout de suite témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine? Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre voulût ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à l’infidélité?

Ainsi, la situation restait la même. Des indices, oui... Des indices de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve!... même pas une preuve morale!... aucune certitude absolue! Impossible, dans un pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient. Vincent était presque guéri. Bientôt il allait annoncer officiellement son mariage avec Sabine... Puis le conclure. Et Dalgrand, avec le tragique soupçon qui lui dévorait le cœur, assisterait à la cérémonie!...

C’était à perdre le sang-froid et la raison.

Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle n’avait point avancé d’un pas. Déjà les magistrats énervés souhaitaient de ne plus entendre parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en défaut. L’affaire allait être classée.

XIV

UNE après-midi, Robert Dalgrand arrivait à l’improviste chez son beau-père, boulevard Malesherbes.

C’était presque tout de suite après le déjeuner. Le général et sa fille se trouvaient à la maison.

—Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier Gilberte?

—Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce que vous voulez en faire, de cette petite personne?

—J’ai besoin d’elle.

Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille. Elle pensa qu’il l’emmenait chez le juge d’instruction. M. Méricourt lui-même fut impressionné par la gravité de son gendre.

—Si c’est à propos de cette triste affaire de Villenoise, observa le vieillard, ne serait-ce pas à moi plutôt de l’accompagner?...

—Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas cette fillette où il ne serait pas convenable qu’elle allât sans vous. Elle ne se trouvera avec personne d’autre que moi-même. Mais c’est une course que je ne puis faire sans elle. Et il m’est impossible de vous dire maintenant de quoi il s’agit.

—Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et ne fais pas attendre Robert.

La recommandation était inutile. Malgré certains battements de cœur provoqués par une inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt mis son chapeau, sa jaquette, ses gants.

—Me voici, dit-elle.

En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait.

—Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua Gilberte.

—Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment. Votre sœur n’est pas sortie. Seulement j’ai mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui avec vous dans ma propre voiture.

Cette précaution acheva de communiquer à Gilberte le sentiment qu’elle voyageait dans le romanesque et le mystère.

—Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand au cocher. Vous irez jusqu’à l’Étoile, puis vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare Saint-Lazare.

—C’est donc une promenade hygiénique? sourit Gilberte.

—Vous l’avez dit, petite sœur.

Une fois dans la voiture, il expliqua:

—Notre but est la gare. Seulement nous arriverions trop tôt. Je m’y suis pris d’avance, craignant ne pas vous rencontrer après deux heures.

Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré cela, Robert lui fit encore faire un détour.

—Et nous aurons tout de même à attendre, dit-il à sa belle-sœur.

—Est-ce que nous prendrons le train? demanda celle-ci.

—Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée à papa.

Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand fit entrer la voiture dans la cour du Havre. Et il voulut la garder sur place en face de l’escalier des grandes lignes.

—Il nous est défendu de stationner ici, dit le cocher.

—Où se mettent les voitures qui viennent attendre les voyageurs?

—Là, fit le cocher, lui montrant une victoria postée perpendiculairement au trottoir du café.

—Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que possible de la gare, ordonna Dalgrand.

Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent ses pareils pour se conformer à une indication dont ils ne comprennent pas le but. Mais il obéit. Dalgrand remonta dans la voiture à côté de Gilberte.

—Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée dans votre coin. Là!... Vous n’avancerez la tête que lorsque je vous le dirai.

Puis, soulevant le petit volet de drap sur le carreau derrière lui, Robert se mit à guetter avec une attention profonde.

L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner la rencontre qu’il espérait obtenir aujourd’hui. Plusieurs fois ses plans avaient manqué. Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement à faire le voyage de Paris, mais à convenir d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait. Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance de M^{me} Marsan. Elle voyait en lui presque un allié. En tout cas, elle le ménageait et le flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur Vincent. Aussi lorsque, la veille, il lui avait proposé un rendez-vous à la gare pour retourner ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite accepté.

—Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez pas dans la salle d’attente quand on ouvrira les portes, ne m’attendez pas. C’est que je me trouverai retenu par quelque affaire.

—Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être exact. Moi je n’y manquerai pas.

C’était la première fois qu’elle quittait Vincent pour une aussi longue absence. Le jeune homme était maintenant guéri. Cependant Dalgrand connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait désormais M. de Villenoise s’habituer à ne plus la voir autour de lui, et qu’elle l’abandonnerait à lui-même plus de quelques heures à la fois. Il était donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas son train.

Cependant l’instant du départ approchait. Robert, en proie à cet énervement spécial que cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille du gros cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant dans la cour. Il guettait surtout ceux qui venaient par la rue de Rome, car c’était le chemin de Sabine en arrivant de Passy. Le plus grand nombre étaient découverts, ce qui favorisait son examen. En effet, on n’était pas encore à la mi-octobre, le temps restait beau, et très peu de voitures fermées circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le règlement. Et Dalgrand dévisageait à loisir les voyageurs qui s’approchaient.

Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau visage impérieux dont il attendait l’apparition.

Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers l’horloge quand, tout à coup, il sentit les mains de Gilberte se crisper sur son bras. Malgré l’anxiété de son attente, il se retourna vivement. Ce fut pour constater la pâleur et l’effroi répandus sur la figure de sa belle-sœur. Les traits de la jeune fille étaient décomposés.

—Oh! murmura-t-elle, l’homme!...

Puis tout de suite:

—C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!...

Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le regard de Gilberte, et, dans un fiacre s’arrêtant au ras du trottoir, il reconnut Sabine.

M^{me} Marsan portait un petit feutre de voyage orné d’une simple aigrette,—presque un chapeau d’homme. Une voilette au tissu imperceptible ne cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers contribuait encore à lui donner une apparence légèrement masculine.

—Regardez... Regardez, Gilberte! murmura Dalgrand.

Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait autant que la jeune fille. Pourtant il eut le sang-froid de se dire: «Mon expérience réussit mieux encore que si je lui avais moi-même désigné cette femme.»

Sabine attendait que son cocher eût fini de compter sa monnaie. Elle se tenait debout, le visage un peu relevé, directement en face de Robert et de Gilberte. Les gens ralentissaient le pas en approchant d’elle. Quelques-uns se retournèrent. On voulait voir plus longtemps cette taille élégante, cette physionomie originale, ce beau profil.

Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse en or, prit son en-cas et un petit paquet sur les coussins du fiacre, se détourna et disparut sous la voûte—lentement, la tête droite, sans aucune attention apparente à l’admiration des passants.

Dalgrand regarda Gilberte.

Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui ne l’interrogèrent même pas, car ils percevaient sa propre certitude. Et ces deux grands yeux épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant, lui firent peur. N’avait-il pas imposé à cette pauvre petite un excessif saisissement?

—Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous êtes donc tout à fait sûre?

Elle répondit d’une voix de somnambule:

—Tout à fait... tout à fait sûre.

—Rentrons, fit-il.

Et se penchant à la portière, il donna au cocher l’adresse du boulevard Malesherbes.

Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte n’avait pas bougé. La fixité, l’effarement de ses yeux, restaient les mêmes. Rien n’était plus sinistre que son silence et son immobilité.

—Mignonne... dit câlinement son beau-frère, prenant ses mains, qu’il sentit froides à travers le gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera faite.

—Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable! C’est trop épouvantable!...

Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une diversion salutaire. Ses nerfs se détendirent. Robert, en la voyant pleurer, éprouva un soulagement infini. Car il se reprochait déjà de ne pas l’avoir préparée, si peu que ce fût, à une émotion pareille. Lui qui connaissait l’état d’âme de cette enfant, son amour, ses angoisses, ses jalousies peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle d’une épreuve si tragique, où les plus secrètes profondeurs de son être seraient à la fois bouleversées? Mais ses gros sanglots d’enfant le rassuraient. Il lui dit doucement à l’oreille, comme on approchait de la maison:

—Pleure plus, petite sœur. Père croirait que j’ai fait du chagrin à sa Gilberte.

Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant vers le jeune homme:

—Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous allons faire?

—Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez vous calmer, vous tranquilliser, vous reposer entièrement sur moi. Et surtout garder le silence. En aurez-vous la force?

Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, emporta le secret de ce cœur si chastement fermé:

—Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui qu’elle va!... Si elle allait le tuer!...

Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude qu’elle devait forcément concevoir.

Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne que ce danger-là n’existait plus. Mais il ne pouvait lui peindre l’intimité, la sécurité régnant à Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, que Vincent songeait à faire sienne aux yeux de tous pour toujours. Donc il manquait d’arguments devant la réflexion entêtée de la jeune fille:

—Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!...

—Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il enfin. C’est une présomption de notre part... une forte présomption. Mais nous n’avons pas le droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer en certitude. Cette femme est peut-être le personnage que vous avez aperçu...

—Comment! peut-être?

—Oui. Car on a vu des ressemblances aussi extraordinaires. Mais cela même ne prouverait pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise.

Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert prit le général à part et le mit au courant. Mais, tout d’abord, il lui avait demandé sa parole d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla d’aller trouver le juge d’instruction et de tout dire à ce magistrat. Puis il ajouta:

—D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le mieux. Après tout, M. de Villenoise, s’il aime cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire arrêter pour si peu de chose. Entre amoureux, ces peccadilles ne font souvent que pimenter la passion.

Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se désintéressa du drame.

Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la vie de sa chère petite Gilberte étaient noués à cette trame sanglante. Il ne s’en douta pas davantage ce soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie et s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil. Il remarqua seulement qu’elle était un peu pâle.

—C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi, se dit-il. Ça l’a remuée, cette fillette. Robert aurait bien dû laisser M. de l’APÉRITIF se débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette mignonne à une pareille histoire. Enfin, elle oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose.

—Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite Gilberte est bien sage, je lui ferai monter un cheval... Oh! mais un cheval!... Seulement, dame! ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec lui que ce que je te permettrai.

—Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est que cette merveille de cheval? demanda la jeune fille avec un gentil sourire.

Elle était soulagée que son père n’abordât pas le sujet qui lui subjuguait l’âme. Pourtant elle aurait encore préféré le silence.

* * * * *