Part 2
Non, c’était vrai, son ami n’avait même point passé le baccalauréat, et se trouverait fort en peine pour décliner _rosa_, la rose. Mais cela ne l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs de son temps, et d’avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu’il possédait de faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la science superficielle et encyclopédique des écoles dites «spéciales»... Mais les connaissances acquises par l’observation, par les expériences progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après l’obtention d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un des employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments à sa passion pour la mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui remplissait ses rêves, c’étaient les colossales œuvres de fer, et aussi l’activité formidable et précise des machines. Dès qu’il avait quelque loisir, il profitait des facilités de circulation que lui donnait son emploi pour aller suivre sur place des travaux qui l’intéressaient. Parfois il risquait des conseils, élaborait des projets, dressait des plans. On finit par le retirer des bureaux, par lui confier une équipe de terrassiers; et, quand il eut achevé en deux semaines un nivellement pour lequel un ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. Mais aussitôt des jalousies l’entravèrent. Des chefs et sous-chefs, plus ou moins brevetés, se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui. Robert céda, quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; un ingénieur qui partait pour établir une voie ferrée en Asie Mineure l’emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son patron, il en combina d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus résistants, et de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes, qui coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul jour le temps calculé pour des Européens, que l’on eût engagés à grands frais. L’ingénieur craignit qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui le commencement de la fortune. Depuis lors—c’est-à-dire au cours de dix années—le nom de Robert Dalgrand s’était attaché à des travaux dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, n’était-elle pas établie à Paris, où l’on n’admet guère, à quelques éclatantes exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui Robert avait trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition: c’était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au profit de sa renommée les préjugés d’une patrie où fleurissaient à son encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes.
Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher ce récit, quand le landau s’arrêta devant la maison du boulevard Malesherbes où demeurait le général Méricourt. D’autres voitures, du même style banal, mêlées de quelques victorias ou coupés de maître, stationnaient en longue file au bord du trottoir. Près de la porte cochère, des badauds s’attroupaient. Un petit patronnet, sa manne sur la tête, ricana lorsqu’il eut vu passer M^{me} Pirard:
—Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander le moule au patron.
En bas, le vestibule était transformé en un buisson de plantes vertes, entre lesquelles un passage donnait accès à l’escalier. C’était une grande maison de rapport, dont le général n’occupait que le troisième étage. Aux deux premiers paliers, parmi d’autres plantes vertes, les locataires entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre le cortège.
M^{me} Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait. Vincent saisit cet instant pour lui dire:
—Pardon... Mais je ne suis pas au courant de la famille... Je ne voudrais pas commettre d’impair. La générale Méricourt est morte, n’est-ce pas?
La dame inclina la tête, désespérant de dire: «Oui». Et elle n’avait pas encore repris haleine assez pour parler quand, avec elle, Vincent de Villenoise entra dans le grand salon.
Une foule de toilettes claires mêlées à des habits noirs papillotèrent devant les yeux du jeune homme. Il hésitait. Mais tout de suite quelqu’un s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une telle étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert Dalgrand.
—Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel bonheur!
—Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu sais... De toute mon âme!...
A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en découvrant avec quelle vivacité de désir, quelle chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur de son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure de la «corvée» de cette noce s’effaçait dans la commotion profonde de cette poignée de main.
Troublé de se sentir brusquement tout autre, il s’inclinait maintenant devant le général. Celui-ci était en costume civil, n’ayant pas remis son uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris sa retraite. C’était un homme âgé, marié fort tard, et connu pour le culte qu’il gardait à la mémoire de sa femme, comme pour la passion de tendresse dont il enveloppait ses deux filles. Vincent remarqua sa haute taille, sa grosse moustache blanche, ses petits yeux expressifs et bons, puis, à son cou, la cravate rouge de la Légion d’honneur.
Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart.
—Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais comme je suis heureux!
A cette affirmation, une sorte de frisson interne refroidit M. de Villenoise. L’ardeur qu’il avait mise à souhaiter la félicité de son ami venait-elle donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait de cette félicité? D’où procède cette vague mais indéniable souffrance que cause l’affirmation trop éclatante du bonheur des autres? Est-ce la jalousie simple et basse, ou le sentiment que notre existence et notre affection sont alors réduites au minimum d’importance pour eux?
Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la bienvenue à d’autres personnes, Vincent le suivit du regard.
Le héros de la fête dépassait plus ou moins par la taille tous les hommes qui se trouvaient là. Le général seul était presque aussi grand que lui. Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait un peuplier dans le voisinage d’un chêne. Robert avait des épaules proportionnées à sa haute stature, des membres d’athlète, dont on voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les muscles avec une aisance robuste qui n’était pas sans grâce; hors de son col blanc s’érigeait un cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune et douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant. Il portait la barbe, ainsi que son ami de Villenoise, mais une barbe plus drue, moins élégante, et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre. C’était un superbe garçon, chez qui peut-être on eût découvert plus vite que chez l’autre les traces de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses manières, l’intelligence de sa physionomie, le charme persuasif de sa voix, lui donnaient, il est vrai, une toute particulière distinction. Mais il n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait à de plus lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à tous les sports les plus choisis de l’esprit et du corps.
Cependant, parmi les nombreux invités réunis dans ce salon, les conversations languissaient; les yeux se tournaient vers une porte intérieure; des messieurs regardaient leur montre; la mariée se faisait attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle d’honneur de Vincent, l’aidait sans doute à terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait en vain demandée à Robert.
Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement de l’heure qui passe, car, ne connaissant personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait en lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance, où se mêlait l’image de Dalgrand.
Dans ce recul, cette image lui paraissait presque plus familière. En effet, durant les dernières années, Robert, ayant vécu presque constamment hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu pour l’affection dépaysée de son ancien camarade.
Maintenant Vincent le revoyait gamin de six ans, dans la cour de l’école communale, qui lui tendait la moitié de sa tartine de quatre heures.
Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait apaisé les affres d’une faim véritable chez le chétif garçonnet qu’il était alors lui-même. Car la misère, chez les Bertet, avait été épouvantable, alors que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait aux expédients désespérés. La réclame, après avoir dévoré le fonds de commerce, les économies, le crédit du négociant, absorbait les meubles, les vêtements, la nourriture du ménage: elle épuisa le sang et la vie de M^{me} Bertet, qui en mourut. Et nulle clientèle ne venait à l’apéritif. Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son inventeur en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de boissons; il en fit charger à bord des navires, qui l’emportèrent dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner, forcèrent la vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C’était bien sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que ses voisins traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée. L’important était—comme pour toute martingale—qu’il pût renouveler ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre, quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix, le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux: le flot des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine avait-il agrandi son établissement, qu’il lui fallait agrandir encore, jusqu’à ce qu’il acquît le château et fonda l’usine de Villenoise, cette usine où travaillait, à l’heure même, pour son fils et son héritier unique, une population d’ouvriers.
Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir, parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade.
Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute grande; un remous creusa la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit s’avancer, d’une démarche muette et glissante, la plus charmante incarnation de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement.
C’était la mariée, celle qui se nommait encore M^{lle} Lucienne Méricourt, et qui, dans une heure, s’appellerait M^{me} Robert Dalgrand.
Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, on voyait, sur ses joues délicatement roses, l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche, dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait l’âme. Quelque chose d’adorable et de suave émanait de ce sourire, à cause de la pudeur qui s’efforçait de fermer les fines lèvres et de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait vu ce sourire, qui prenait le cœur tout d’abord, les regards, irrésistiblement, se portaient vers la petite touffe d’oranger presque perdue dans les fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification de cette fleurette, couronnant toute cette vivante et mouvante blancheur, effaçait les autres pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des spectateurs... Curiosité qui, par son objet et sa nature, par les images qu’elle évoquait, eût, sous le masque d’élégance, intérieurement ramené tous ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, des espérances, des déceptions, et cette fumée de mélancolie qui, dans le cœur, invinciblement s’élève devant tous les mystères humains.
Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d’une façon câline. Et le général, pour donner le signal du départ, eut un geste brusque de commandement militaire, sans doute parce qu’il redoutait quelque assaut de son émotion.
Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l’appel des noms, deux par deux, suivant l’ordre où les couples devaient descendre et prendre place dans les voitures.
M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La longue traîne de satin blanc mit un intervalle. Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à une dame, le premier témoin de la mariée,—un chef d’armée célèbre, également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de sa mère,—grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais empreints d’une singulière dignité.
Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier mécanicien, ne montrait ni gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l’avait élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d’un général. C’est que M^{me} Dalgrand était trop la mère de Robert par la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté pour n’avoir pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne pas s’être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et toujours sa place à côté de lui.
A la voir passer, toute droite et fière, avec son air de matrone biblique, Vincent recommençait à se souvenir, à rêvasser, l’esprit perdu au fil de sa songerie. Mais tout à coup il entendit son nom et tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle d’honneur.
«M. Vincent de Villenoise... M^{lle} Gilberte Méricourt.»
Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se retourna, effaré.
Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, tendant la main pour lui prendre le bras. Mais, dans sa surprise, il ne songeait pas à l’offrir. Elle lui dit:
—Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous!
D’elle-même, elle posa la main sur sa manche, l’entraîna presque vers l’escalier. Alors il crut devoir lui exprimer quelque plaisir d’être son cavalier pour la journée entière. La phrase lui vint plus spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue un instant auparavant. Son appréhension d’une corvée disparaissait devant le désir de produire une impression favorable.
M^{lle} Gilberte répondit:
—Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour garçon d’honneur. Tous, nous vous aimons déjà. M. Dalgrand nous a tant parlé de vous!
Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, leurs deux têtes se trouvaient si proches qu’il n’osait la regarder. Il ne voyait que le bouquet et l’aumônière qu’elle tenait à la main:—un bouquet tout blanc, garni comme une collerette par le point à l’aiguille du mouchoir que M. de Villenoise avait choisi très beau pour nouer autour de ces fleurs, et une aumônière faite de la même étoffe que sa robe et attachée par les mêmes rubans. Ils étaient, ces rubans et cette robe, de deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune pâle, presque blanc, de l’avoine mûre; et les étroites bandes de velours, du vert tendre et argenté de cette avoine avant que le soleil l’ait rendue bonne pour la moisson. Le chapeau de paille portait des nœuds de ce velours et des touffes de primevères de la même couleur que la robe. Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille debout à son côté, M. de Villenoise avait eu les yeux comme caressés par l’harmonie et la fraîcheur de cette toilette.
Mais ce fut seulement une fois installé en face d’elle, dans le landau, qu’il eut la vision distincte de M^{lle} Gilberte Méricourt.
Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on jamais d’une façon précise les êtres ou les objets dont le premier abord provoque l’éveil d’un sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement le cœur a-t-il jamais pour le regard cette netteté de couleurs et de contours qui supporte la description?
Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était le coloris plein de délicatesse et d’éclat de son teint, de ses yeux, de ses cheveux, de ses lèvres, de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie, dans une splendeur indicible de jeunesse. La pourpre de sa bouche un peu grande fleurissait sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés soulignaient son front blanc; les narines de son petit nez irrégulier mais joli prenaient, comme l’ourlet de ses fines oreilles, des transparences rosées de coquillage; et la masse de sa chevelure d’un brun franc se relevait sur sa nuque pâle et soyeuse, où s’estompaient quelques courtes mèches frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient pas une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, qu’ont si souvent les yeux humains; elles étaient d’une couleur sombre et pure, comme les yeux des gazelles.
* * * * *
Durant le court trajet du boulevard Malesherbes à la mairie de la rue d’Anjou, M^{lle} Gilberte ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier, se forma pour monter à la salle des mariages, le jeune homme sentit comme un souffle de plaisir lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, elle glissa un bras sous le sien.
Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la sensation douce et, pour ne pas la faire évanouir, se refusa tout de suite à l’analyser. Et aussitôt, dans ses manières avec Gilberte, se montra cette grâce émue, qui, même silencieuse, devient pour une femme le plus vif et le plus éloquent hommage.
Pendant la cérémonie du mariage civil, comme le maire lisait les articles du code, Vincent, dont le regard porté droit devant lui, en apparence, épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir pâlir ce visage au teint si fin. Il se tourna vers elle avec une expression de sollicitude. La jeune fille ne remarqua même pas son mouvement. Mais Lucienne et son fiancé se levèrent pour prononcer le «oui» qui devait les unir. Alors le sang reparut au visage de Gilberte, et, en même temps, deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les cils.
Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant vers elle, pour rencontrer son regard et se faire, par les yeux au moins, le confident de ce chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, en secouant la tête d’un geste imperceptible, le doigt levé jusqu’à ses lèvres comme pour lui recommander le silence. C’était entre eux un petit secret d’émotion, et c’était aussi une promesse de délicate et confiante causerie, car il lui demanderait, et elle lui dirait sans doute, de quelle intime source avaient jailli ces deux larmes.
Déjà le cortège se reformait pour se rendre à l’église de la Madeleine. Assis de nouveau l’un en face de l’autre dans le landau, Gilberte et Vincent ne se parlaient guère plus que dans le premier trajet; mais à plusieurs reprises leurs yeux se cherchèrent; et il lui sembla remarquer qu’elle se reposait, par la confidence plaintive que lui envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait montre avec tout le monde, et surtout lorsqu’elle se trouvait à proximité de son père ou de sa sœur.
Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus ennuyeux son rôle de garçon d’honneur. Un intérêt très vif captivait son imagination. La jolie fille dont il devait s’occuper matériellement à toute minute n’absorbait pas moins désormais sa pensée intime que son attention superficielle. Et ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même, c’était par le simple mouvement de sa personne gracieuse, par des tours de tête, par des finesses d’expression, par des sourires divers suivant les interlocuteurs, par des agenouillements à l’église, avec un joli geste des épaules et l’inclinaison de sa nuque si blanche sous ses vivants et lourds cheveux bruns.
«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait Vincent, debout près de la jeune fille prosternée. «Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle le mariage de sa sœur? Elle rêve du sien peut-être?... Qu’en attend-elle?»
Dans toute autre circonstance, cette sorte de curiosité eût éloigné mentalement le jeune homme de M^{lle} Méricourt. Sous l’artificielle candeur des jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le triste rôle du mari de les désillusionner; et il se sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer ce rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer à son existence un de ces pauvres êtres, qui en sont réduits à la ruse pour deviner la vie, où, brusquement ensuite, on les jette, sans transition entre la brutalité de cette vie et le vague univers providentiel et maniéré, dans lequel on les tenait en cage. Il les plaignait et les dédaignait, comme des créatures factices, dont la femme, plus tard, se dégagera sous l’influence de la passion et de la vie, mais qui, dans leur uniforme insignifiance, ne peuvent donner à prévoir ce que sera cette femme un jour.
Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un certain visage, un certain regard, et, sur sa peau fraîche, certaines nuances exquises, que Vincent commençait à lui prêter une valeur intime, déniée de parti pris à toutes ses pareilles.
Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la cérémonie religieuse, dont la beauté, la solennité, donnaient tant d’importance au mariage qui s’accomplissait là, et tant de prix, par suite, à la virginité, qui se symbolisait toute blanche, devant les somptuosités de l’autel, éblouissant d’orfèvreries, de lumières et de fleurs.
Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au doigt de Lucienne, dont la petite main dégantée mit une rose lueur de chair sous le nuage mystique du voile, M. de Villenoise éprouva comme une vague nostalgie, comme un mécontentement de sa propre existence, et un désir indistinct de quelque chose qui lui aurait manqué.
Un instant après, le suisse étant venu s’incliner devant lui, en murmurant deux ou trois mots, il vit Gilberte se lever. Elle lui tendit son bouquet, et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête. Alors il prit une main de la jeune fille, qui, de l’autre, présentait son aumônière. Elle allait de rang en rang, se penchait en allongeant le bras d’un geste souple, et se redressait avec un sourire de remerciement, tandis que les pièces de métal tintaient en tombant les unes sur les autres. Et cela recommençait toujours, car la vaste église était remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté il leur fallut changer de main et remonter dans l’autre sens.
Or c’était justement les minutes que Vincent considérait d’avance avec le plus d’appréhension dans cette journée de noce, celles de cette quête, où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus gauche des attitudes, tandis que la demoiselle exhibe sa toilette et se soucie de recueillir plus d’œillades admiratives pour elle-même que de pièces blanches pour la paroisse.