Haine d'amour

Part 19

Chapter 193,862 wordsPublic domain

Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête pour surprendre quelque indice du secret de Sabine, se leva de table plus désorienté qu’auparavant. Il s’était retrouvé en face de la charmeuse admirée en Belgique. Une source mystérieuse de joie—ouverte, sans qu’il le sût, par un mot de Vincent—transfigurait de nouveau la changeante créature. Et, devant l’épanouissement de sa gaieté, dans le vol fantasque de son esprit, sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa pénétration d’analyste et d’observateur. Pourtant il garda l’impression de méfiance éprouvée dans l’après-midi,—impression trop vive et trop nette pour s’effacer de sitôt.

Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges idées le hantèrent.

Quand il se les rappela, au matin, en entrant dans la chambre de son ami, Robert crut avoir été le jouet d’un cauchemar.

Tout semblait harmonie et joie dans cette chambre, même sur la physionomie du malade. M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et sur son visage pâle se peignait cette ivresse que cause à ceux qui ont vu de tout près la mort la sensation du retour à la vie. Sabine avait changé de toilette. Sa femme de chambre était venue avec une malle. On avait mis de côté la robe sombre et simple, portée pendant des jours et des nuits. La jeune femme—car elle paraissait jeune ce matin-là—semblait vraiment la châtelaine de Villenoise, dans l’élégance et l’intimité de son chez-elle, vêtue qu’elle était d’un souple costume d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu vaporeux par la profusion des dentelles. Ses magnifiques cheveux noirs, partagés comme toujours en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas tordus en chignon, mais pendaient en une seule grosse natte, dont le bout, négligemment attaché, s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut surpris de la grâce que cette coiffure négligée donnait à cette beauté plutôt sévère; dix années lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai que la fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, que l’éclat des yeux, si l’on pouvait y voir le résultat d’une première nuit de complet repos et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, devaient être attribués peut-être plus exactement à un imperceptible et savant maquillage.

Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, et on ne sait quel air de fête répandu dans la pièce,—l’attirail des médicaments disparu, des gerbes de chrysanthèmes disposées avec goût,—puis surtout peut-être l’allégresse de vivre étincelant dans les yeux de cet homme jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir son lit de mort, tout ce spectacle, embrassé d’un coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un peu serré de Robert Dalgrand.

—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement M. de Villenoise. Nous nous sommes faits beaux. Regarde-moi donc!

Et il carrait en riant ses épaules amincies dans un joli veston de flanelle à ganses de soie.

—Oh! le fat, riposta son ami du même ton. Toi, beau?... Par exemple!... J’aime mieux regarder M^{me} Sabine.

—Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être... Allons, vas-y, je te le permets.

Robert effleura galamment de sa moustache la poudre de riz si habilement étendue sur la joue de M^{me} Marsan. Puis tous trois se mirent à échanger des taquineries sans prétention, des drôleries niaises, tous les enfantillages par où le cœur et l’esprit se détendent, après les grands travaux et les grandes anxiétés.

Un domestique vint demander si M. le juge d’instruction, avec son greffier, pouvait être reçu par M. de Villenoise.

On les fit entrer. Le magistrat prit un siège tout près du malade. Le greffier s’assit à une petite table, que l’on débarrassa de plusieurs bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise demanda la permission pour M^{me} Marsan et pour son ami Robert d’assister à l’entretien. Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il acquiesça avec un empressement poli.

Dès le début de la séance, les facultés observatrices de Dalgrand s’aiguisèrent en face d’un tout petit fait. Il observa que Sabine s’asseyait derrière le juge et à contre-jour.

«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque chose à cacher,—quelque chose que je dois et que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel rapport peut-il y avoir entre un secret de cette femme, qui tient à Vincent plus qu’à sa propre vie, et le crime qui a failli le lui enlever?»

Il se plaça lui-même de façon à l’observer le mieux possible. Mais à peine était-il assis, qu’elle vira d’un mouvement imperceptible, et, posant son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de Robert, elle y appuya sa tête de sorte qu’il ne vît plus son visage.

«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc sérieux?... Nous avons donc vraiment peur?»

M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il savait de l’attentat dirigé contre sa personne. C’était peu de chose. Et cependant il avait aperçu l’assassin.

—Vous dites, monsieur, que cet homme sautait d’un rocher sur l’autre, et que le bond indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté? demanda le magistrat.

—Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en ai été saisi, même dans ma situation critique.

—Donc l’homme est jeune, murmura le juge.

Vincent releva le mot.

—Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée, ce serait plutôt un jeune garçon qu’un homme fait.

—Sur quoi basez-vous cette supposition?

—Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la silhouette, l’allure du corps, et—je puis presque affirmer—l’absence de barbe. Mais, monsieur, autant je distingue nettement cette rapide vision quand je ferme les yeux, autant je suis incapable de la fixer par des mots, d’en détailler le moindre trait. C’est une impression plutôt qu’une image... Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la vois!...

M. de Villenoise, en prononçant ces derniers mots avec force, projeta le buste en avant.

Dalgrand crut remarquer—mais il n’en fut pas sûr—que Sabine avait eu comme un léger haut-le-corps en arrière.

—Nous avons fait une première perquisition, monsieur, reprit le juge, vers l’endroit d’où nous supposions qu’était parti le coup de revolver. Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec certitude. Et si vous voulez bien le déterminer exactement... aussi exactement, du moins, que votre mémoire...

—Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre près. Et s’il m’était possible de m’y rendre, je crois que je vous désignerais la broussaille d’où l’on a tiré. Si vous partez du château...

Il commença une description minutieuse de l’itinéraire à suivre, puis de l’allée sombre, et enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée.

—D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand qui doit reconnaître, à peu de chose près, l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira. Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La pointe du Chaos, là où les derniers blocs de l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés...

Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur qui faisait: «Oui,» de la tête.

—Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée. Le joli saut de mon bonhomme, eh bien, il l’a exécuté un peu plus haut, en remontant, de l’une à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre lesquelles je t’ai proposé un jour en riant de construire ton premier pont en aluminium.

—Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand.

—Alors, dit le juge, l’homme remontait dans les rochers... Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il au sommet?

—Aucun. Il ne pouvait que redescendre de l’autre côté par un sentier en pente douce. Mais il se mettait momentanément hors de portée. Car, pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement que lui, ou faire un très grand détour.

—N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une excavation vers la partie supérieure de la colline?

—Oui, un trou étroit et profond, que nous appelons le Puits du Diable.

A ce nom, Robert vit distinctement trembler la main sur laquelle reposait la tête de Sabine.

—J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua le juge.

M^{me} Marsan changea de position, prit une de ses mains dans l’autre. Mais, comme malgré son effort visible pour se raidir le frémissement nerveux continuait, elle se leva, fit deux pas dans la chambre. Et bientôt elle parut très occupée à disposer différemment les chrysanthèmes d’une des gerbes.

Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait devenir tellement pâle et craignait tant une trahison de son regard, qu’à son tour il enfouit sa tête dans ses mains.

Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï qui venait de le traverser comme un éclair.

«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce qu’elle y a jadis jeté quelque lettre peut-être, un de ces riens compromettants que toutes les femmes gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace, et dont elles ne se débarrassent qu’à la dernière extrémité. Voyons, est-ce que j’ai eu un instant de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...»

Enfin maître de son propre trouble, il revint à la conscience de ce qui se passait pour entendre Vincent expliquer que des fouilles dans le Puits du Diable n’amèneraient guère de résultat.

—Les roches se resserrent vers cinq à six mètres au-dessous de l’ouverture, de façon à ne pas laisser passer le corps d’un homme. C’est le revolver que vous penseriez peut-être retrouver là dedans, monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a jeté, il connaissait l’endroit, sans doute, et ce rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée excellente.

—Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle qui a failli vous tuer?

—Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit qu’elle est d’un calibre infime.

—La voici, prononça le juge.

M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un air un peu ému. Puis il la fit rouler dans sa paume. Et finalement il éclata de rire.

—Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est sorti d’un joujou d’enfant. Dire que ce méchant petit grain de plomb!... C’est humiliant, ma parole d’honneur!

Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son tour, l’interrogea:

—Qu’en pensez-vous?

—Je pense, dit-il, que cette balle est sortie d’une arme élégante, d’un de ces petits revolvers à crosse ouvragée, que certains hommes du monde aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout que les femmes adorent, comme des bijoux qui seraient dangereux.

Robert, involontairement cette fois, leva les yeux vers Sabine. S’il avait prévu son propre mouvement, il n’eût jamais osé l’accomplir. Son regard en disait trop.

Il rencontra celui de M^{me} Marsan. Elle posait sur lui, ardemment, ses prunelles noires. Quand elle se vit surprise, elle ne les détourna pas. Au contraire elle s’adressa directement à l’inventeur.

—Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière phrase du juge. Je les connais, ces petits revolvers. J’en ai eu un moi-même... un charmant, dont la crosse était de nacre avec mon chiffre en or.

Le juge d’instruction se retourna vivement. Lui aussi, il examina cette femme.

Elle était calme, souriant presque de l’allusion faite à la puérile crânerie de son sexe. Elle avança vers le lit, et passant la main devant le juge:

—Vous permettez?... dit-elle.

Vincent lui tendit la balle:

—Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de petits projectiles de ce genre que vous faisiez de si jolis cartons.

—Madame est forte au pistolet? demanda le juge d’instruction.

—Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger rire de fierté.

—Vous seriez bien bonne, madame, reprit le magistrat, de m’autoriser à prendre chez vous votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien ce genre d’arme...

—Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices masculins déplaisaient à M. de Villenoise... Je m’en suis ôté jusqu’à la tentation.

—C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait la guerre!...

A cette exclamation du malade, le juge prit un air véritablement perplexe. Puis, très vite, il s’empressa de faire dévier l’interrogatoire, craignant qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait de l’effleurer. Il avait fait une enquête minutieuse. Et maintenant il était absolument certain que, dans la vie de M^{me} Marsan, toute dévouée à son unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie même, ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, d’autre part, offrait l’exemple d’une fidélité rare chez un homme si jeune, dont la fortune devait attirer les femmes comme la lumière attire les papillons, beau garçon en outre, fait pour plaire et pour aimer à plaire. Bien que soupçonneux par devoir et par vocation, le magistrat eut un mouvement de gêne, en songeant à la pensée monstrueuse dont il venait d’obscurcir ce délicat roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur quelle piste absurde avait-il failli s’égarer? Il rattrapa bien vite à ses propres yeux sa courte sottise en affectant des airs d’homme du monde auprès de M^{me} Marsan.

Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases aimables, Sabine se retira de nouveau derrière lui. Mais elle se retira par un brusque renversement du corps, comme quelqu’un à bout de forces, qui n’en peut plus, qui va, s’il ne quitte pas à temps la scène, défaillir sous le poids de son rôle. Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle avait quitté trois minutes auparavant pour arranger les fleurs, ce fut un affaissement, un abandon écrasé de toute sa personne et un laisser-aller de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut qu’elle allait se trouver mal.

Il se leva alors lui-même, changea de place. Car il ne voulait pas qu’elle revînt à elle sous son regard, qu’elle lût dans ses yeux le trouble effroyable de sa pensée. Il n’osait plus regarder cette femme. Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme éperdue, le geste égaré, les prunelles fuyantes d’un coupable. Trop de certitude en même temps que trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient la disposition de son jugement, la maîtrise de son attitude.

Comment l’interrogatoire se termina, comment Robert se trouva dans une voiture à côté du juge d’instruction, se dirigeant vers le lieu de l’attentat, il s’en rendit à peine compte. Le désir de fuir avant tout, de quitter momentanément son ami et Sabine, avait, pendant quelques minutes, dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la force de leur donner une main paisible, de sortir avec un air naturel, pour obtenir cette délivrance immédiate.

Une fois hors de la chambre, il reconquit en partie son sang-froid. Le juge réfléchissait. Lui-même garda le silence. Du château à l’allée mystérieuse, il eut le temps de se tracer une ligne de conduite.

Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats aussi bien qu’à Vincent, et surtout à Sabine, l’abominable soupçon qui, d’un seul coup, lui avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, ainsi qu’une bête monstrueuse. Cette étreinte, il ne s’en débarrasserait qu’au moyen d’une évidence établie par lui-même, dans un sens ou dans un autre. A côté du juge d’instruction, il allait, lui, faire son enquête. Il y apporterait toute la prudence, toute la dissimulation nécessaires. Car de son habileté dépendaient son propre repos, le bonheur de Vincent et—peut-être—celui de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il tendait sa volonté. Mais comment conquérir, dans de si extraordinaires circonstances, l’impartialité, la froideur, la clairvoyance, dont il voulait s’armer?...

Il ne distinguait rien nettement. Son exploration avec le juge fut sans fruit. D’ailleurs ce magistrat, n’étant plus assez jeune pour grimper dans des rochers, se promettait de recommencer, avec des limiers lestes et habiles, un examen plus minutieux.

Ce fut le soir seulement que Robert reprit possession de lui-même. La vue de sa petite belle-sœur, un peu pâlie et souffrante, mais d’une si souriante douceur en son héroïque silence de vierge, retrempa ses forces, lui rendit l’énergie, le calme dont le dénuait depuis quelques heures cet immense bouleversement moral.

XIII

SI elle est coupable, elle l’est tout à fait,» se disait Robert, «et elle a tiré elle-même. Cette femme-là ne se donnerait pas de complice. D’ailleurs, dans sa vie retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors elle se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est pas là. Que Vincent ne l’ait pas reconnue, dans une vision rapide, et grimée comme elle devait l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est violente et jalouse. Je la crois capable d’une action désespérée. Mais le but?... le but d’un pareil crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce qui renverse mon hypothèse. Et une autre chose la réduit à néant: ce n’est pas une comédie de sollicitude que Sabine a jouée près de ce lit; elle a positivement arraché Vincent à la mort... Comment croire après cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?»

Un premier mode d’investigation s’indiquait. Il fallait faire causer Vincent sur les dernières conversations tenues entre lui et sa maîtresse, avant le crime. Leur bonne intelligence écartait la supposition d’un différend grave. Pourtant quelque chose avait pu se passer entre eux, d’où Robert tirerait un indice.

Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester seul avec M. de Villenoise. Toujours Sabine était présente. Cette obstination lui parut suspecte. Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, il s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête.

Cependant l’enquête avait minutieusement examiné les roches et les buissons témoins du crime. Rien de particulier ne fut découvert. Les gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent aucun renseignement.

Robert en était réduit à épier les moindres gestes, les moindres paroles de Sabine. Il reprit en sa présence, pour les commenter, tous les détails de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus en elle la moindre trace de trouble. Même il crut remarquer qu’à certaines allusions trop nettes, elle lui lançait un regard de triomphe narquois, comme pour lui dire: «Je te comprends, mon bonhomme... Va toujours... Tu perds tes peines.» Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle qui sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure d’une innocente qui méprise le soupçon?

* * * * *

Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait son courrier dans son cabinet de travail, il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en amazone, et son joli visage rougissait de chaleur sous ses frisettes ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance amena une taquinerie sur les lèvres de l’inventeur.

—Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On lève donc les petites filles si tôt, mademoiselle?

—Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme j’ai fait trotter et galoper ce pauvre papa! J’ai vraiment un peu peur qu’il ne prenne du mal, car le fond de l’air est frais.

Robert se leva.

—Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra se changer.

—Mais non, reprit la jeune fille. Il doit être maintenant presque à l’École de Guerre. Il a consenti à me laisser venir toute seule à cheval du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été long!

—Il se passe donc quelque chose de grave? demanda Robert, qui devint sérieux.

—Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux vous donner une indication sur l’assassin de M. de Villenoise.

—J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire de mystère et d’incrédulité.

En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme vous avez chaud!» disait-il. «Tenez, mettez ceci sur vos épaules.» Et n’ayant rien d’autre sous la main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe algérienne,—ce qui fit sourire la jeune fille malgré la gravité de ses préoccupations.

—Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez que s’il s’agissait d’une absurdité, père ne m’eût pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais je l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé de vous prévenir tout de suite.

—Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda l’inventeur.

—Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement un souvenir. Cela m’est revenu cette nuit, et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord, dites-moi? N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a tiré sur M. de Villenoise?

—Oui, dans ses bois. Vous le savez bien.

—Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a blessé pendant une promenade à cheval... Mais où?... Jamais on ne me l’a dit au juste. D’ou venait-il? Où allait-il?

—D’où il venait?... répondit Dalgrand, non sans quelque embarras. Peu importe! Il rentrait chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au bord d’une allée sombre, dans une espèce d’éboulis de rocs, encombré de végétation folle...

—C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos.

—Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous savez.

Sans relever cette interruption, la jeune fille reprit:

—C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte de l’autre côté par des sapins. Au sommet, il y a un drôle de trou profond que l’on appelle le Puits du Diable.

—Tiens! s’écria son beau-frère. Comment connaissez-vous si bien la géographie de Villenoise?

—Vous ne vous rappelez donc pas la promenade que j’ai faite avec Lucienne et M. Vincent... le jour où nous sommes tous allés là-bas, et où vous avez montré l’usine à papa?

—Ah! oui.

Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait jamais su au juste de quel côté Vincent avait conduit ces dames, parce qu’on avait pris le train précipitamment. Puis, en chemin de fer, le général et lui s’étaient entretenus de la fabrique.

—Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux bruns s’ouvrirent plus grands encore), lorsque M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme... Oui, un homme caché, qui nous épiait. J’ai eu peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus tard, M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se penchait au sommet du rocher.

—Un homme!... dit Robert.

—Oui, un jeune homme.

—Qu’est-ce qu’il faisait?

—Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise eût été seul, il aurait tiré sur lui ce jour-là.

De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine aux Pins, Gilberte maintenant devenait toute pâle. Et, malgré cette pâleur, l’animation non encore apaisée de sa course au grand trot lui marbrait les joues de plaques brûlantes.

—Petite sœur... dit doucement Robert (et toute sa sympathie tendre amollit sa voix), petite sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!...

Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse de son beau-frère faillit faire éclater son cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les sanglots allaient suivre... Mais l’effort désespéré de sa pudeur l’emporta. Elle trouva le courage de sourire.

—C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore saisie comme lorsque j’ai vu cette mauvaise figure entre les branches. Et quand je pense que c’était sans doute l’assassin!...

Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista pas. Il détourna ses propres yeux, qu’il sentait devenir humides aussi, pour ne pas blesser par une affectation de clairvoyance l’adorable fierté de cette enfant. Quand il ne la regarda plus, le sens de ce qu’elle racontait lui revint.

—Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me dites là, ma petite Gilberte?

Elle répondit simplement:

—Demandez à votre ami.

Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant un peu de l’importance qu’il devait attacher à ce récit, n’y voyant guère qu’un de ces fréquents effets de l’imagination féminine, une coïncidence trouvée après coup et de bonne foi, Gilberte reprit avec un accent d’horreur:

—Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais seulement, je suis sûre que je le reconnaîtrais!

—Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand avec une impétuosité dont tressaillit Gilberte. Décrivez-le-moi.

Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la respiration coupée.

—C’était un tout jeune homme, pâle, très brun, très maigre, sans barbe. Une figure plutôt efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux. Oh! ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!... Toute ma vie je le verrai!...

A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se redressait peu à peu, reculait son buste jusqu’au dossier de son fauteuil. Et ses yeux, devenus fixes, exprimaient presque de la terreur. C’est que la vérité de ses soupçons éclatait trop foudroyante, dans une fulgurance trop tragique!