Haine d'amour

Part 18

Chapter 183,714 wordsPublic domain

Elle n’avait pas de confidente, personne sur l’épaule de qui sangloter sa peine. Trop fière ou trop chaste, elle n’avait murmuré dans nulle oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même ne s’en doutait pas. Et Robert, qui l’avait deviné,—plus par Vincent que par elle-même,—voyant ce rêve impossible, n’en avait rien dit à Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait le mal au lieu de le guérir. Le silence et l’ignorance valaient mieux autour de Gilberte. Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle compassion l’emportait, lui pourtant l’homme raisonnable et fort, l’inventeur audacieux, le grand garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit cœur muet!

Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si simplement héroïque, avec son visage d’enfant, assise à côté de son père, penchée sur sa tapisserie, l’aiguille seulement un peu flottante entre ses doigts tremblants, il perdit tout à coup le bel orgueil qui le grisait depuis le passage du viaduc. «Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à côté de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce à côté de ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse pureté d’âme procède la fermeté qu’elle déploie!»

Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant ce que la situation présentait encore de dangereux. Mais à quel point ne fut-il pas déconcerté, lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de sa tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante:

—Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le soigne?... Il n’a pas de mère, pas de sœur à son chevet!... Et les soins des étrangers, des mercenaires...

Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient d’une façon embarrassante.

—Mais, dit Lucienne, il a Robert.

—Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert est ici. Demain seulement il retournera... Et pendant toute cette longue nuit, dans le moment le plus dangereux...

Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas à cette enfant la vérité, si dure qu’elle fût?

—Ne vous tourmentez pas trop, mes petites, prononça-t-il,—s’adressant à sa femme autant qu’à sa belle-sœur,—Vincent possède, au contraire, la meilleure, la plus dévouée des garde-malades. Même pour vous, je ne l’aurais pas quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains.

Lucienne devina tout de suite. D’un sourire malicieux elle riposta au regard expressif de Robert, puis elle cligna des yeux en lui montrant Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant la jeune fille.

Celle-ci cependant questionnait, curieuse et instinctivement troublée:

—Quelle est cette femme qui le soigne?

—Une dame que vous ne connaissez pas, petite sœur.

—Une de ses parentes, alors?

Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez équivoque. Il avait été sur le point de trancher net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais, d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit que le remède ne fût pire que le mal. Comment la pauvre fillette, déjà toute secouée d’inquiétude, supporterait-elle un semblable coup?

Ses ménagements masculins n’atténuaient rien du tout. Il en avait trop dit, comptant sur l’ignorance de la jeune fille. Mais cette ignorance n’est que relative. Que de notions flottantes, émanées des causeries même les moins risquées, des lectures même les plus avouables, et de l’éducation littéraire même la plus restreinte, sans compter les indiscrétions, les hasards, viennent se condenser dans ces petits cerveaux! La curiosité les aiguise, la nature les éclaire. Et tout cela les emplit d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée, mais déformée toujours, pire pour certaines natures que la réelle connaissance des choses.

Gilberte pressentit tout de suite que la femme qui avait ce bonheur inouï de soigner Vincent, c’était sa rivale à elle-même. Toutefois, malgré les craintes de Robert, elle en éprouva presque du soulagement. Car elle s’était crue simplement dédaignée du jeune homme, et elle avait eu la douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme d’une fillette sans importance. Mais s’il était lié ou engagé ailleurs, peut-être avait-il une excuse. Peut-être même... Une divination d’une justesse extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle comprit certaines expressions de tristesse, certaines paroles inexplicables, remarquées chez M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus doux se substituait peu à peu à son amère aventure. Pourtant ce qui ne renaissait pas, ce qui ne renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels qu’eussent été les combats de Vincent, ils se termineraient maintenant en faveur de cette femme assise à son chevet. Quel indestructible lien que de mortelles souffrances atténuées par des mains légères! Comment détourner son amour et ses regards d’un visage qu’on a vu infatigablement auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses? Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment intraduisible et muet, enchaîné sous les triples barrières de la fierté, de la pudeur et de la bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le droit d’entrer dans la chambre du blessé, de lui offrir une cuillerée de potion, de relever ses oreillers sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle pu se faire aimer?...

C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses aiguillées de laine. Robert et Lucienne s’étaient retirés. En relevant la tête, Gilberte s’aperçut que le général s’était endormi dans son fauteuil, un livre de stratégie glissé sur ses genoux.

Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa poitrine le long sanglot silencieux qui l’étouffait depuis longtemps. Puis, une à une, sur sa tapisserie, des larmes lourdes et désespérées tombèrent...

XII

VINCENT avait repris toute sa connaissance. Le danger semblait conjuré. Il ne restait plus au malade qu’une extrême faiblesse.

Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine qui, la tête renversée sur le dossier d’une bergère, laissait ses yeux se fermer de lassitude:

—Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable femme?

Le regard encore lourd et indécis de Vincent suivit le geste de son ami. Il considéra un instant Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas repris leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent.

—Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la peine de t’émotionner non plus.

—Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été injuste envers elle... J’ai été cruel... Je l’ai fait souffrir...

—Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises, fit Robert, je vais t’interdire de parler.

—Tu ne sais pas... reprit le malade.

—Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre gaiement.

Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui coûtaient encore les phrases un peu longues, insista:

—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute changée... Jamais je ne l’avais vue ainsi... D’une telle douceur... Et pas la moindre allusion pénible, pas un reproche...

—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue visible de Vincent, tais-toi... Moi, d’abord, j’ai apporté du travail. Je vais prendre des notes.

Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, fit sortir la mine de son porte-crayon, et se mit à lire. De temps en temps, il s’arrêtait pour inscrire des signes dans les marges.

La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme son propre visage, M. de Villenoise regardait toujours Sabine.

La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était endormie pour de bon. Et, dans le ravage de sa beauté défaillante, se lisait la véritable étendue de son dévouement. Car elle était à l’âge où le moindre excès, la moindre imprudence, le plus léger surmenage précipite le déclin d’une jeunesse qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée par la crise fatale, si hantée par cette idée qu’avec chaque parcelle évanouie de ses charmes s’évanouissait une parcelle d’amour dans le cœur de Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur des nuits sans sommeil. Trop clairvoyante sous ce rapport, et prenant d’ordinaire tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers de la grande lumière, l’entretenant par d’ingénieux artifices de toilette qu’elle ne pouvait pratiquer à Villenoise, comment avait-elle trouvé le courage d’un irréparable sacrifice? Et maintenant que Vincent allait mieux, maintenant qu’il discernait et jugeait tout, elle osait s’approcher de lui dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes d’une longue veille. Parce que, dans cette délicate convalescence, les plus grandes précautions étaient indispensables, et qu’elle ne voulait pas confier son cher malade, fût-ce pour un instant, à d’autres mains.

M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse et fine, assez de côtés féminins pour apprécier ce qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté inaperçu, ou même eût fait tort à Sabine. Un amant moins sentimental aurait éprouvé peut-être un regret voisin du détachement à contempler ce pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau. Tandis que jamais, dans tout son éclat, la beauté de Sabine n’avait remué Vincent comme en ce moment le remuaient les meurtrissures du teint et des traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement des joues, et les menues griffures des rides sur cette figure endormie.

«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a sauvé la vie... Moi, j’avais brisé la sienne!... Et à quel prix m’arrache-t-elle à la mort?... Au prix de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout à son âge,—sa beauté. Et cela lorsque je venais de lui avouer brutalement mon amour pour une autre!...»

Robert, qui leva les yeux de son livre, devina en partie les pensées de Vincent.

—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire?

—L’épouser, répondit M. de Villenoise.

A ce moment le médecin entra. Le mouvement de cette entrée réveilla Sabine, qui vint écouter anxieusement les observations faites par l’homme de science.

—Je trouve un peu d’excitation, prononça celui-ci. Le pouls était meilleur hier.

Et, se tournant vers M^{me} Marsan:

—Le juge d’instruction est en bas. Il désire interroger M. de Villenoise le plus tôt possible. Mais je ne suis pas assez content de mon malade aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela à demain.

—Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent d’une voix presque forte. Faites-le entrer. J’ai si peu de chose à lui dire que cela ne me fatiguera pas.

Le médecin hocha la tête.

—Mais, reprit nerveusement le blessé, vous ne savez donc pas que c’est ce mystère qui me fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut encore peut-être...

—Votre mort!... s’écria Sabine.

Elle haussa les épaules.

—Mais, quelques centimètres plus bas, cette petite balle vous eût fait à la jambe une blessure insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu vous tuer?

Un silence étonné accueillit cette exclamation. M^{me} Marsan se força de rire et ajouta très vite:

—C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne faut-il pas le remonter un peu?

—Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent.

Le médecin se pencha de nouveau vers son malade. Mais Robert continua de regarder Sabine, qui, elle-même, regardait M. de Villenoise. Et tout à coup—il ne sut pas pourquoi—l’inventeur eut dans l’oreille comme l’écho des paroles échangées entre lui et M^{me} Marsan, le lendemain du crime, dans le cabinet de travail. Pourquoi repensait-il à cette conversation? Peut-être parce que Sabine venait de s’exprimer avec une intonation semblable. Que lui avait-elle dit alors? Il se sentait près de s’en souvenir, comme dans un réveil bizarre d’impressions... Une similitude d’accent évoquait des lambeaux de phrases, et aussi des particularités de physionomie. Elle lui apparaissait de nouveau la même femme que ce matin-là... Un peu différente d’elle-même, différente de la garde-malade sublime qu’il admirait tout à l’heure... Pourquoi?... L’autre jour, c’était l’émotion—ou du moins il l’avait cru. Mais maintenant?... Quelle note inquiétante avait donc sonné dans sa voix?...

Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours ses yeux fixés sur M^{me} Marsan. Elle sentit ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et, soudain, sans attendre le dernier avis du docteur, elle se détourna et sortit de la chambre.

Cependant le médecin se laissait fléchir par les instances de M. de Villenoise. Craignant que son refus ne provoquât plus de fièvre que l’entretien avec le juge, il partit en promettant de faire monter celui-ci.

Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait. Le blessé s’impatienta.

—Va donc voir, dit-il à Robert.

Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine.

—Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit, c’est moi qui ai prié le juge de partir. J’ai vu que le docteur faiblissait, je suis descendue avant lui...

Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts sur le front du malade:

—Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils. Pardonnez-moi... J’avais si grand’peur que vous ne vous fissiez du mal!...

—Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra demain?

—Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé que vous.

Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet qui s’était éveillé chez Dalgrand se dressa de nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et, dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut remarquer que M^{me} Marsan souhaitait qu’il ne fût pas là quand le juge d’instruction interrogerait Vincent.

Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse entre Paris et Villenoise. Parfois il passait la nuit au château. C’était quand il y arrivait dans la soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier train, il comptait s’en retourner avant le dîner, pour ne pas condamner Lucienne à une solitude trop longue. Mais il trouva que M^{me} Marsan s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de son départ. Elle avait donné bien vite l’ordre de faire atteler à trois heures pour conduire M. Dalgrand à la gare. Puis, s’informant de l’heure où il faudrait le faire chercher demain, elle avait dit:

—Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous aurons le juge d’instruction... On pourrait oublier d’envoyer la voiture... Et déjà on devra le chercher lui-même, au train d’Évreux.

De telles objections, dans une maison où les nombreux attelages n’avaient plus rien à faire, et de la part de Sabine, qui laissait d’ordinaire tous ces soins au premier piqueur,—affectant même de ne pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la valetaille,—ne pouvaient manquer de frapper Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se trouvait.

«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je n’assiste pas à l’interrogatoire de Vincent. Mais pourquoi?... Il faut que je sache. Je resterai, et je l’observerai. Ces diables de petites cervelles féminines... On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons peuvent s’y établir.»

Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré la franchise large de sa nature, ne déclara pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise. Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une idée qu’il lui suggéra, le malade se mit en tête de le garder jusqu’au lendemain.

—Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que tu fusses là en même temps que le juge. Tu connais tout de ma vie... Tu auras peut-être une idée qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela m’évitera la fatigue de faire deux fois le même récit, les mêmes réflexions. Ce que je dirai sera nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore permis de parler de...

Robert l’interrompit en riant.

—Et tu en dis bien long, cependant. Allons, tais-toi, sacré bavard! C’est entendu, je reste. Je vais aller dans ton cabinet téléphoner à Lucienne.

Le malade secoua la tête. Puis, comme il se sentait vraiment las, il fit signe à Sabine d’expliquer quelque chose.

Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher sa contrariété. Elle prit un air glacial.

—Le téléphone du château ne communique pas avec Paris, dit-elle. Il n’y a que celui de l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix.

—Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera. Et je rapporterai à Vincent des nouvelles de tout son monde.

Quand il revint, deux heures après, il trouva M. de Villenoise assoupi. Dès le seuil, il vit le doigt levé de Sabine. Il s’assit donc à distance, et se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur nécessaire pour que le papier ne criât pas.

M^{me} Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux, vint se placer sur un siège plus proche de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi sur sa propre maladresse? Comme il était sous l’influence d’une prévention, Robert trouva maintenant quelque chose d’exagéré dans la politesse qu’elle lui témoignait.

—Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse. Ce n’est pas encore, malheureusement, le sommeil de la santé. C’est un accablement plus profond. Pauvre ami!...

—Il a dormi tout le temps de mon absence? demanda Robert.

—Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine?

—Comme sur des roulettes. On travaille ferme. Et tout ce monde-là ne pense qu’à lui. Ah! il est sincèrement aimé.

—Il le mérite bien. Mais lisez votre journal, monsieur Dalgrand. Tenez, moi aussi, j’ai ma lecture.

Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent encore quelques réflexions sur le sujet et sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre le dossier de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel son visage disparut. Robert ne voyait plus que ses deux mains allongées et pâles, qui soutenaient le volume.

Lui-même s’absorba dans la politique. Mais, de temps à autre, la blancheur de ces mains sur la reliure foncée l’attirait, et il relevait les yeux.

Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par une remarque:

—Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez plus?

Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les mains si vivement que le livre tomba sur ses genoux.

—Oh! comme vous m’avez fait peur!

En effet, elle restait blême, et tout son corps tremblait.

—Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est vrai... J’ai parlé trop brusquement... Mais le souvenir de cette bague m’est revenu tout à coup... Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne quitterait votre doigt.

—J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine, qui se remettait avec peine.

—De la casser!...

—C’est-à-dire... la miniature.

—Comment cela? Vous l’avez heurtée?

—Probablement.

—Et la miniature s’est fendue?

—Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle est tombée.

—Vous avez les débris?

—Non.

—Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder la chose, peut-être. Mais vous devez être désolée, vous y teniez tant!

—Que voulez-vous!...

Cette exclamation d’une banalité résignée étonna Robert. Il crut remarquer de la gêne dans l’attitude de M^{me} Marsan. Aussitôt il insista beaucoup sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit? Elle avait dû se faire mal? car il fallait un choc assez violent pour briser cette petite plaque d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs morceaux.

Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir d’y prêter attention quand Vincent était à la mort? La miniature s’était détachée. Et s’il y avait plusieurs morceaux, c’est qu’ensuite, probablement, on avait marché dessus. Le fait est que la miniature n’existait plus, et que, par conséquent, on ne pouvait la replacer dans le chaton de la bague.

—Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau? demanda Robert, qui s’amusait à prolonger l’embarras visible de Sabine.

—Parce que Vincent aurait pu remarquer...

Bien vite elle expliqua:

—Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait impressionné comme un présage. Quand il sera guéri, je lui dirai.

Un doute ironique pointait dans les yeux de Robert.

—Pourquoi me regardez-vous comme cela? interrogea Sabine avec un air de hauteur. Si vous ne me croyez pas, allez regarder dans cette bonbonnière, là, vers le milieu de cette vitrine. Vous y trouverez la bague.

Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un sentiment irrésistible, qui supprimait toute galanterie, et presque toute politesse,—car il semblait douter de sa parole. Dans la bonbonnière, il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton, toujours entourée par la guirlande en marcassites. Mais, de la miniature, il ne restait qu’un fragment encore solidement encastré dans la monture. En examinant l’objet avec attention, il remarqua que l’anneau, pourtant ancien et massif, était déformé, faussé, et le chaton bossué.

—Diable! murmura-t-il, avec un ton plein d’une méfiance voulue, il a fallu un fameux choc!...

Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque petit mystère féminin. Aussi, quoiqu’il n’y attachât guère d’importance, il s’amusait, par malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser sur Sabine des regards capables de troubler la conscience la plus pure. A son grand étonnement, il la vit se lever, et marcher vers lui avec une telle expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un pas en arrière.

—Rendez-moi cette bague! dit-elle.

Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en eut du regret, en constatant la surprise et la joie mal dissimulées de M^{me} Marsan. Une détente se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou, s’enfonça dans sa poche. Mais, en même temps, elle essaya de rire.

—Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais juge d’instruction. Ne vous essayez plus à jouer ce rôle-là.

«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un retentissement tragique dans l’esprit de Robert. Cette bague avait donc un rapport quelconque avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait monter aux lèvres certaines syllabes à certains moments décisifs. En ce jour, et à Villenoise, on ne parlait pas de juge d’instruction sans songer au drame qui occupait toutes les pensées. Une femme comme Sabine n’aurait pas fait une plaisanterie pareille, si quelque impulsion venue des profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée à prononcer cette phrase.

«J’en aurais su davantage,» se dit Robert, «si j’avais feint de garder cette bague. La crainte que je m’en emparasse a fait perdre la tête à cette impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais le bijou de trop près. Elle a peur que je ne soupçonne quelque chose... Et, de fait, je soupçonne beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?... dans quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé de le dire. J’ai pourtant un jalon maintenant. L’accident arrivé à cette bague coïncide certainement avec le coup de revolver tiré sur mon pauvre ami. Partons toujours de là. Nous arriverons peut-être à un résultat que M^{me} Sabine elle-même ne saurait pas découvrir.»

Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait mieux, après son long sommeil, il supplia sa chère garde-malade de consentir à prendre enfin un repas régulier, à descendre dîner avec Robert. Elle fit moins de façons qu’il ne s’y attendait. Et, comme elle montrait même de la gaieté, presque une nuance de coquetterie, le malade se mit à les taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence, prenant plaisamment ombrage du tête-à-tête qu’il provoquait lui-même.

—Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre bon rire. O Dieu!... J’ai eu tellement peur de ne plus jamais...

Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha vers son amant... Et—tandis que, par discrétion, Robert s’éloignait—les bras amaigris du blessé enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine.

—Chère Sabine!... Ma chère femme!

—O mon Vincent!...

Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, pour ne point le fatiguer par trop d’émotion, elle détacha leur étreinte.

—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement profond.

Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil encore, elle lui envoya, des lèvres et des doigts, une caresse avec un sourire.