Part 17
M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir pour boucher sa blessure. Mais une faiblesse lui cassa les bras. Une sueur froide mouilla ses tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. Puis l’étourdissement s’accentua. Un bien-être survint. Le galop furieux de Gipsy l’emportait comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si vite de chaque côté de son chemin?... Toute une foule éperdue qui se précipitait... Où donc couraient ces géants dont les fronts touchaient le ciel?...
C’étaient les châtaigniers de la royale avenue dont Vincent, de ses yeux troubles, distinguait la déroute vertigineuse. Par quel prodige d’équilibre inconscient le malheureux restait-il à cheval?... Gipsy galopait toujours, mais, la vue du château l’ayant rassurée, elle ralentit un peu son allure. Dans le parc anglais, des jardiniers aperçurent M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant contre la crinière. L’un d’eux remarqua du sang. Ils coururent et crièrent. Des gens les virent du château. On s’élança. Devant le premier homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta net. Et ce fut le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, qui reçut dans ses bras M. de Villenoise évanoui.
* * * * *
Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté de son lit le médecin attaché à la cité ouvrière dépendant de son usine.
—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement ce brave homme. J’ai téléphoné à votre docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène un de nos premiers chirurgiens.
—Un chirurgien!... s’écria le blessé.
—Oh! simplement pour extraire la balle que vous avez dans le côté. J’ai déjà fait un sondage, et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun organe essentiel n’est atteint.
—On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais comment?... Pourquoi?... Quel est cet homme? Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers m’aiment... N’est-ce pas, monsieur?
—S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus dessous... Il ne faudrait pas que le gredin s’y montrât!... M. le directeur était ici à l’instant. Mais il est parti pour empêcher les hommes et les femmes d’accourir au château.
—Ils voulaient venir, ces braves gens?...
—Oui, et les femmes se disputent à qui vous servira de garde... Mais, monsieur, il ne faudrait pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable de ne pas parler du tout.
La recommandation se trouva inutile. Avant la fin de la phrase, Vincent était tombé dans un nouvel évanouissement.
Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre.
L’impossibilité de l’interroger rendait absolu le mystère dont s’enveloppait l’attentat. Le Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une instruction. Mais, comme les données étaient à peu près nulles, force fut d’attendre que le blessé lui-même—si toutefois il ne mourait pas—pût fournir les renseignements indispensables.
A cause de la personnalité de M. de Villenoise, de sa situation, du bien qu’il faisait, des sympathies venues à lui de toutes parts, cette tentative d’assassinat mit en rumeur toute la province et occupa l’attention de Paris.
La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs sondages n’amenèrent pas la découverte de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins tremblaient qu’il ne se réveillât pas.
Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime, elle savait déjà l’horrible chose. L’émotion des gens à la gare, une conversation entendue en route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint dans sa villa tellement défaite, que sa femme de chambre qui, par hasard, ne savait rien encore, en fut épouvantée.
—Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la malheureuse femme, qui haletait. Je vais à Villenoise, et je n’en sortirai que lorsqu’il sera hors de danger.
Elle ajouta plus bas:
—Ou morte, s’il...
Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole.
—Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est déjà dix heures? La nuit est particulièrement sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois?
—Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla, secouée d’un frisson.)—Oh! non... La voiture qui m’a ramenée de la gare m’attend. Je tournerai la propriété et je remonterai par la grande avenue.
Deux heures après elle entrait dans la chambre du blessé.
Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion d’un calme factice. Car elle trouvait là des médecins qui ne la connaissaient pas, et, si elle leur paraissait devoir être, par sa présence, un danger pour le malade plutôt qu’un secours, ces messieurs lui fermeraient la porte sans cérémonie.
Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme, d’une distinction qui s’imposait, et d’une beauté si douloureuse, tout de suite et presque sans paroles ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait au chevet du blessé.
Dans cette chambre muette, où planait une si sombre angoisse, elle aperçut une robe de femme qui se mêlait aux redingotes noires des illustres praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste médecin de campagne. C’était une humble jupe grisâtre d’ouvrière. Une des femmes de l’usine avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût accepter ses services.
—Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à la fois doux et altier auquel les gens du peuple ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer maintenant. C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise.
L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle si doucement qu’on ne l’entendit pas. Alors Sabine s’avança vers le groupe des trois hommes, qui la regardaient avec une curiosité grave, non exempte d’une bienveillance attendrie.
—Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle.
Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir.
—Mais où donc l’a frappé cette balle? Je croyais qu’il avait seulement la jambe cassée.
—La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait rien... Qui a pu vous dire?...
—Oh! personne... fit-elle précipitamment.
Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les docteurs se retirèrent dans leurs chambres. Celui de Villenoise voulait veiller, mais, devant l’attitude de Sabine, il comprit que son dévouement deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, se tiendraient prêts à répondre au premier appel.
—Soyez tranquille, dit M^{me} Marsan. Je vous réveillerai plutôt sans nécessité.
Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: «Ce n’est pas votre sommeil qui me préoccupe.»
Le valet de chambre de M. de Villenoise, Prosper, s’installa sur un fauteuil dans la pièce voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de «madame», la porte de communication.
La consigne des médecins était simple. Il fallait, autant que possible, empêcher le blessé de se mouvoir. Une potion calmante, versée par demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres entr’ouvertes, devait le maintenir dans une espèce d’engourdissement et mettre obstacle aux frénésies de la fièvre. Dès la première heure du jour, on ferait une nouvelle tentative pour extraire la balle, qui avait contourné l’os iliaque et se trouvait sans doute vers la hauteur de l’aine.
Près de Vincent, Sabine resta seule.
Elle vint à son lit et le regarda. En présence des autres, à peine avait-elle osé fixer les yeux sur ce visage. Si elle l’avait vu vraiment, qu’aurait-elle trahi de sa douleur ou de sa passion? Maintenant elle le contemplait. Toute droite, dans une immobilité de statue, elle tâcha de prolonger cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était enchaîner son propre cœur, en dominer le tumulte, se rendre compte de la situation, et penser avant de sentir.
Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. Sabine glissa sur ses genoux, baisa la main du blessé qui pendait contre les couvertures, se cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante et inerte. Alors des sanglots lui montèrent à la gorge. Longtemps elle pleura, étouffant dans les draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois sa tête oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse voisin de la démence. Puis elle s’immobilisa, le front enseveli,—apaisée peut-être par un évanouissement... peut-être clouée là par quelque méditation terrible.
—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... Arrêtez-les!... Ils m’ont tué!... Oh! les assassins!...
Ces cris de délire, en éclatant au-dessus de Sabine, la rappelèrent à elle-même. Elle bondit sur ses pieds, juste à temps pour que le valet de chambre, attiré par la voix de son maître, ne la surprît pas dans son étrange prostration.
M. de Villenoise était sur son séant, la figure enflammée, le bras tendu, les yeux dilatés d’effroi. Sabine le trouva plus navrant à voir que tout à l’heure sous son masque blême de mourant. Elle perdait la tête.
—Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez les docteurs!
Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps le buste de son maître, tant il craignait un élan hors du lit. Le brusque appui des pieds sur le sol pouvait tuer le blessé.
—La potion... dit le domestique. Est-ce l’heure?
Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle n’avait pas donné la potion à temps!... Voilà pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?... Qu’en savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être... Grands dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait avouer sa négligence à ce valet, plus attentif qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!...
Toute tremblante, elle approcha la cuiller des lèvres du blessé. Celui-ci continuait à divaguer, à se débattre, parlant toujours de cette fuite des arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade fantastique, par cette effrénée déroute glissant éperdument à sa droite et à sa gauche.
—Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que monsieur ne s’inquiète pas comme ça... Monsieur est tranquillement dans son lit, disait Prosper avec douceur.
Le contact frais de la cuiller apaisa un instant le blessé, qui aspira les quelques gouttes avec délices.
—Encore... A boire!... murmura-t-il.
Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors Vincent retomba sur ses oreillers. Il s’agita encore un instant, murmura des mots entrecoupés, mais sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après une seconde cuillerée du calmant, il s’immobilisa de nouveau, tout épuisé, avec cette rigidité du visage, ces prunelles noyées sous les cils entr’ouverts, cet amincissement des narines, cette détente et cette pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, avaient tant impressionné Sabine.
Le valet de chambre se retira. Et, durant le reste de la nuit, M^{me} Marsan ne manqua plus de donner la potion avec régularité. Elle ne pleura plus. A partir de cet instant, elle remplit sans émotion apparente, sans interruption, sans lassitude, son rôle de garde-malade. Elle conquit cet absolu sang-froid que montrent dans certaines occasions, et parfois avec continuité, les gens extrêmement nerveux, sang-froid produit moins par la domination que par la tension excessive de leurs nerfs.
Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister quand les docteurs lui interdirent absolument d’assister à la tentative qu’ils allaient faire pour l’extraction de la balle.
Ce fut une heure de suprême angoisse.
Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse femme, à la fin, ne put tenir en place. Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle descendit des escaliers, traversa des salons qu’elle ne connaissait pas, où jamais elle n’avait mis les pieds, et, tout à coup, se trouva sur une terrasse. Des degrés de pierre descendaient à droite et à gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En face, l’immense avenue de châtaigniers s’étendait, dans la somptuosité royale de sa largeur sablée, de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, ce qui surprit Sabine, ce fut de voir, au milieu de cette avenue, la tache noire et mouvante d’une voiture qui accourait à toute vitesse.
Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque parente de M. de Villenoise, inconnue d’elle-même, ne vînt lui prendre sa place au chevet de cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort... O Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était fiancé à la jeune fille!... Si celle-ci avait le droit de venir le soigner!... Eh bien, quoi?... Elle la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle est la maîtresse de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les paroles lui viendraient assez vite... Des paroles telles que cette enfant comprendrait qu’on ne lui volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle adorait!...
La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un homme sauta à terre. Sabine, saisie, mit quelques secondes à le reconnaître... C’était Robert Dalgrand.
Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme un mouvement de terreur, de recul...
Mais lui, resté sous l’impression de la soirée de Dinant, lui qui voyait en elle la femme de son ami, et qui constatait sur ce visage toute l’agonie de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il s’écria:
—Ah! chère madame...
Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut les bras que maintenant Robert lui ouvrit, car elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis qu’elle gémissait:
—Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!...
Robert jeta un grand cri:
—Vincent est mort!...
—Non, non!... fit-elle en se redressant tout à coup. Oh! non!... oh! ne dites pas cela...
Puis, quand elle se fut un peu remise, elle ajouta:
—On est en train d’extraire la balle... C’est une opération cruelle... Les docteurs ont dû l’endormir...—Elle gémit de nouveau:—Oh!... Et ils ont si peu d’espoir!...
—Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir... Il faut attendre... Pauvre, pauvre ami!...
Tous deux rentrèrent, montèrent au premier étage, s’avancèrent à pas étouffés jusqu’à la porte de la chambre. Là, Prosper se tenait en faction. Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne sortait de la pièce.
Robert entraîna M^{me} Marsan dans le cabinet de travail.
—Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il à brûle-pourpoint. Moi, j’ai une conviction que rien ne m’ôtera de la tête.
Il la regardait avec cette expression intense et dure qu’ont les gens en proie à des pensées tragiques. Les paupières de Sabine palpitèrent et se baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait ses lèvres disparut.
—Vous avez une conviction?... murmura-t-elle.
—Oui.
Elle prononça d’une voix éteinte:
—Eh bien... dites...
Il hésita.
—Cela m’est difficile... à vous... madame. J’espérais que, vous-même, d’abord, vous me mettriez sur la voie.
—Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce que je puis savoir?...
Elle s’animait, parlait plus haut.
—Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il meurt!... Que voulez-vous dire?... Comment connaîtrais-je son assassin?...
—Chère madame, dit Robert très doucement en lui prenant la main, ne vous faites pas tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous parler de cela maintenant...
Il la berçait de ses paroles comme un enfant malade. Sous la caresse de son accent, Sabine parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main sur son front, tourna vers le jeune homme des yeux surpris et craintifs. Puis elle eut un rire nerveux.
—Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite... Je suis folle... Je ne sais pas ce que je dis... Mais parlez, vous. Qu’est-ce que vous croyez donc?...
Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la conversation, éviter ce terrible sujet, c’était Sabine qui le pressait de lui découvrir ses soupçons.
—En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en moi? lui disait-elle. Que supposez-vous?... Une vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier renvoyé de l’usine?...
Robert secoua la tête, avec un air de dire: «C’est plus grave encore que cela.»
Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui, même sur ses muscles puissants, creusa une trace douloureuse.
—Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez bien que vous me torturez!...
Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation que plus tard.
—Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir commencé. Je pensais que mon idée serait peut-être la vôtre et que vous me comprendriez à demi-mot. Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je crains les réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma conviction est que notre malheureux Vincent... (il s’arrêta encore) a eu la folie... de vouloir... de... enfin d’attenter lui-même à ses jours.
Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en demeura muette, les yeux effarés, ne comprenant pas.
—Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se suicider... mais pourquoi?
Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne soupçonnait pas l’état de son cœur!» pensa-t-il.
En effet, Sabine en ignorait les combats, tout en se dévorant de jalousie à cause de Gilberte. Elle croyait que Vincent amoureux suivrait simplement sa passion, comme elle-même l’aurait fait s’il eût été possible qu’elle en aimât un autre.
—Il avait des idées noires, expliquait vaguement Robert. Là-bas, en Belgique, il n’est venu essayer le viaduc avec moi que dans l’intention de risquer sa vie...
—En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait donc pas pour?...
—Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé par l’expression d’égarement que prit le visage de Sabine.
—Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!... C’est horrible!...
Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert, dans l’émotion et l’embarras de sa position singulière, avec cette femme entre les bras et ces messieurs qui le considéraient avec étonnement, n’eut pas la notion juste des choses. Il ne savait plus après quelles paroles Sabine avait perdu connaissance, et ne garda aucune appréciation exacte de cette scène.
—Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur ami de M. de Villenoise. Madame s’est trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse d’une tentative de suicide... Le malheureux avait des chagrins... Mais quel est au juste son état?... Je vous en supplie, dites-moi toute la vérité!
—Un suicide?... répéta le grand médecin de Paris avec un air de surprise et de doute. Et il regarda le chirurgien. Celui-ci hocha la tête, eut un grave sourire.
—On ne se suicide pas en se braquant un revolver sur la hanche. Ou alors ce n’était pas sérieux.
—Messieurs, interposa le médecin du pays, notre blessé, dans un court instant de connaissance, m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir.
—Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?... Parlez... supplia Dalgrand.
Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir. Ils avaient enfin extrait la balle. On l’avait retrouvée moins profondément qu’on ne craignait, mais dans une direction imprévue. Le choc contre l’os iliaque avait amorti la vitesse du projectile, qui n’avait pas pénétré dans l’intestin, mais avait effleuré le péritoine. Une péritonite localisée en résultait, dont le blessé pouvait certainement guérir, mais que la moindre aggravation rendrait générale et sans doute mortelle.
—Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il vivra!... C’est moi qui le soigne... Aucune complication n’est à craindre.
—Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses comme celle-ci, madame, dit un des médecins avec douceur.
—Non, non... Pas de danger!... fit-elle.
Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa hors de la chambre.
—Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien. Des sentiments comme ceux-là accomplissent plus de miracles que nos bistouris.
—Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le voir?
—Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est affaibli par l’opération et étourdi par les anesthésiques. La moindre agitation serait dangereuse. Ayez un peu de patience. Avant la fin de la journée, nous lèverons sans doute la consigne.
XI
UNE des premières données, en même temps qu’une des premières surprises du magistrat chargé d’instruire l’«affaire de Villenoise», fut le faible calibre de la balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil, ni même d’un pistolet de combat, mais d’un petit revolver de poche. L’instrument du crime n’était donc pas l’arme d’un assassin vulgaire. On pouvait à peine admettre que ce fût celle d’un homme décidé à tuer. L’examen de cette balle tendait à détruire l’hypothèse d’une vengeance d’ouvrier éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était produite à l’usine depuis une longue période de temps. La popularité dont y jouissait M. de Villenoise rendait la supposition plus improbable encore.
L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. Moins encore celui d’un braconnier—qui aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé ces diverses catégories de criminels possibles, le juge d’instruction se sourit finement à lui-même: sans nul doute il se trouvait en face d’un drame passionnel.
Comme le blessé ne pouvait encore subir un interrogatoire, le magistrat fit venir Dalgrand et le questionna sur la femme, ou _les_ femmes qui jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise.
—Je suis à même de vous renseigner très exactement sur ce point, répondit l’inventeur. Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que je connais non seulement sa situation amoureuse, mais ses projets et ses moindres pensées à ce sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec M^{me} Sabine Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui ne vous a fait nul mystère de cette liaison. La douleur de cette pauvre femme, le dévouement de ses soins envers mon ami, témoignent d’une tendresse dont je connaissais déjà toute l’étendue. Il n’y a pas huit jours, nous avons passé ensemble, à Dinant, une soirée des plus cordiales. Leur affection réciproque semblait plus étroite que jamais. Pour tout dire, j’ai des raisons de croire que M. de Villenoise était décidé à régulariser la situation et que le mariage était prochain. Eh bien, cette femme qui l’adore, qui allait porter son nom, est la seule femme qui existe dans la vie de M. de Villenoise...
Robert allait continuer. Il s’arrêta.
—Vous semblez faire une restriction, monsieur, insinua le juge.
—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai pas dit: dans son cœur. Mais il s’agit d’un mystère si délicat...
—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de l’instruction...
—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, monsieur. La pure jeune fille à qui je pense ignore le rêve passager qu’elle a fait naître. Et d’ailleurs (il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de celles qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver.
Il y eut un instant de silence pendant lequel le juge se demanda s’il insisterait. La physionomie de Dalgrand l’en découragea. Il reprit:
—Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités de l’existence que mène M^{me} Sabine Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival?
—J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur. Mais ceci est une certitude exclusivement morale. Vous avez toutes les ressources de l’enquête...
Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit avec un soupir de soulagement. Ces secrets d’amour étalés, cette nécessaire mais brutale analyse, le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait d’avoir tout récemment découvert le prodige d’héroïque pudeur qu’est parfois le cœur d’une jeune fille.
La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir serré la main de son ami sans que celui-ci l’eût reconnu, Robert était aussitôt retourné à Paris pour donner des nouvelles à sa famille.
Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure et invisible angoisse elle l’attendait, la pauvre enfant amoureuse!... Comme eux tous, elle avait appris le malheur par les journaux; elle s’était déchiré le cœur à toutes les phrases contradictoires et incohérentes du fait-divers. Vincent était-il vivant ou mort? De quelle gravité était sa blessure?... Impossible de le savoir au juste. Aussi c’est à cause d’elle surtout que Robert s’était jeté dans le dernier train du soir, pour lui sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute une autre nuit.