Part 16
Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre la conduite du train de fourgons vides qui devait tenter l’épreuve après la locomotive isolée.
Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait, fût-ce par la force. Il sourit et céda. Nulle inquiétude n’existait en lui au sujet de cette seconde expérience. Il préférait se réserver pour la troisième.
Quelques messieurs remuants se portèrent alors vers la machine du train en partance, afin de donner des poignées de main au mécanicien et de lui promettre des récompenses.
—Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand, n’allez pas troubler ce brave homme!
Il prit seulement avec lui le directeur de la Compagnie, devant qui le mécanicien se redressa, comme un sergent devant son général.
—Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda son chef.
—Oui, monsieur le directeur.
—Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien?
—Oh! rien du tout, monsieur le directeur.
—Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid, dit Dalgrand d’un air gai. Pas de grande vitesse! Ne te crois pas sur la malle des Indes.
—Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres à l’heure, pas plus. Le convoi de ma belle-mère, quoi!
—Parfait! approuvèrent les deux messieurs, avec un sourire.
Pourtant l’homme hésitait.
—Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin d’être deux, pas vrai? Si c’était un effet de votre bonté de me débarrasser de ce gaillard-là, qui a quatre gosses au logis.
Il se dérangea un peu et démasqua le visage noirci du chauffeur, qui se dissimulait de son mieux.
—Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que tu fais là? dit le directeur.
—Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je ne veux pas déserter mon poste. Ne me déshonorez pas! Laissez-moi sur ma machine!...
Et il ajouta, d’une voix désolée:
—Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et maintenant, si elle court un danger, faut-il que ça soit juste à c’t’heure que je l’abandonne?...
On se taisait toujours. Il dit:
—D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe à l’eau, je m’y jette après.
—Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à l’eau! Y a pas de danger!
Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon descendît? L’illogisme généreux de ce brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils n’en firent rien voir.
—Allons, assez causé! dit le premier. En route!
Et il donna de la main le signal du départ.
La machine siffla,—un long sifflement modulé que le mécanicien lança comme une fanfare. Puis le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il suivit des yeux le tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée, il regarda l’aiguille des secondes. Puis il compta: «Un... deux... trois...» jusqu’à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa. Le train avait passé le pont.
—Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l’heure. Ce garçon-là n’a pas accéléré d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand?
Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se tournant vers lui, crut lui voir les yeux humides.
—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, cher monsieur? fit alors l’inventeur.
—Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand.
Robert eut un geste vers l’autre train chargé qui l’attendait, vers l’effrayante masse qu’il allait conduire au pas sur son fin viaduc. Mais il sourit et il dit bien vite:
—Certes, je l’espère.
Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d’aluminium n’avait pas bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne lui fît aucun compliment avant l’épreuve définitive. Ses yeux cherchaient Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui.
Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la locomotive du train chargé, où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité; tous les autres, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables. M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l’abri, ne répondait même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre: «C’est inutile, messieurs... c’est inutile...»
Enfin, comme on insistait vraiment d’une façon gênante, il cria: «Prenez garde!...» Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup de sifflet.
Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet fut magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les autres.
Dalgrand les vit qui élargissaient encore la distance à droite et à gauche. Alors il envoya un second coup de sifflet et, tout de suite cette fois, mit le train en mouvement.
On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux effort accompli par la bête de fer pour mettre en branle la masse accrochée derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite, une seconde locomotive et un second tender représentaient un poids semblable de quarante mille kilos. Puis venaient des wagons remplis d’obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs chargés de pierres de taille, d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et tout cela commençait à rouler lourdement avec des à-coups réguliers dont la terre tremblait.
Dalgrand avait exagéré la charge imposée par le préfet de police et par la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît tellement immense, que le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi les antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole de la force brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis que le véritable instrument de l’humanité affinée, savante, de cette humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c’était ce métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature, et dont un simple fil remplacerait les lourdes barres sous lesquelles l’ouvrier actuel, l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri.
C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur debout sur sa locomotive,—une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l’œil fixe et tendu à travers la vitre de l’abri, il regardait cette route argentée qu’étalait devant lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l’expérience, lui laissait le temps de réfléchir. C’était son œuvre bien-aimée contre laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une légèreté si audacieuse, d’un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait réclamer de lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander cette prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque d’avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour sa création, qu’il risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il reculerait indéfiniment le triomphe.
Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent.
—Tu peux quitter la locomotive sans quitter le train, dit-il d’une voix altérée. Descends et remonte dans un fourgon. Nous allons assez lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arrière.
Vincent sourit et secoua la tête.
—On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n’en doute pas, mon ami.
Robert ne lui répondit pas. La locomotive s’engageait sur le tablier d’aluminium. Une vibration métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le poids des wagons, cela devint un gémissement... ensuite une clameur. Tout le pont criait sous l’écrasement de cette masse. Les oreilles de Dalgrand bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il entendait, si c’était seulement la trépidation du métal, ou si c’était le craquement des charpentes, l’éclatement des joints, le hurlement désespéré de son œuvre qui se disloquait, s’effondrait...
D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile d’attente, avec des faces blanches, des bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge culbuter, tomber à pic, crever le miroir paisible de la Meuse?...
La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par l’énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi remplissait l’espace. Et chaque fois qu’un nouveau chariot suivait les autres sur le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant.
Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté d’épure sur le fond laiteux de l’atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante géométrie.
Et lentement, lentement, la locomotive continua d’avancer. A présent, elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies. Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d’arriver à l’extrémité du pont, tout à coup la locomotive s’arrêta, comme pour reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits halètements successifs. Le train, maintenant, s’allongeait tout entier sur le viaduc. Dalgrand l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de l’arrêt et du départ.
Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que l’ignorant même pressentait si grand sous sa simplicité apparente, l’enthousiasme de la foule éclata. Du fond des berges, du haut des talus, de la lointaine campagne, des applaudissements partirent, et des acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles et comme perdus dans l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les dispersa.
Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans anxiété désormais, les nerfs détendus dans l’assurance du succès final. On ne craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était qu’un train qui passait. On le regarda machinalement s’éloigner jusqu’au dernier fourgon, son disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme pour un voyage véritable.
Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se garer sur la droite, on ne vit plus, entre la rivière bleue et le ciel gris-perle, que le dessin délicat du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa force.
Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos, Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient à pleins bras.
Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait l’importance de son triomphe: l’aurore d’une ère nouvelle, l’avènement du métal de l’avenir, et la défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un travail si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre aux conceptions ambitieuses et à l’impatiente activité de la pensée humaine.
X
L’ÉMOTION éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le laissait dans un état d’âme tout spécial. C’était un contentement de lui-même qui le disposait à l’indulgence, et aussi une aspiration vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois.
D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient plus lui suffire. Il voulait s’adonner à une tâche plus utile, d’un esprit plus moderne et d’une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L’exemple de Robert, l’ivresse d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant, lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le domaine philanthropique et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre du bon ou du mauvais vouloir d’un patron. Il allait étudier la question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses observations, sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui aussi, sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif manœuvre qui gâche le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique enfermé dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il se serait passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d’amour, son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces infimes tourments auprès des préoccupations dignes d’absorber les forces et les pensées d’un homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par un devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne devait pas laisser les exigences et les nervosités d’une femme entraver ses entreprises futures. Il n’avait plus d’amour pour elle, et il en avait pour une autre... soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il voulait être! Sa conduite à venir était bien simple: il éliminerait l’amour de sa vie.
En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de Villenoise fit presque sans en avoir conscience le trajet de Dinant à Paris, puis celui de Paris à Villenoise.
Le lendemain,—le jour même pour lequel il avait annoncé par dépêche sa visite à Sabine,—il arriva dans son château à neuf heures du matin. Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis que lui-même se mettait entre les mains de son valet de chambre. Après une toilette rapide, il monta à cheval et se dirigea vers la villa de M^{me} Marsan.
La route était longue, car il lui fallait traverser la forêt, et il en avait bien pour trois quarts d’heure en se hâtant. Tout de suite, il mit sa jument au galop, lui laissant développer la fougue que de simples promenades au pas, entre les mains des piqueux, avait amassée chez cette ardente bête, pendant l’absence de son maître. Gipsy, fort étonnée qu’on ne lui demandât pas quelque acte préliminaire d’obéissance par une sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie, secouant avec espièglerie les rênes abandonnées sur son cou. Elle allait, à grandes foulées vigoureuses, tout enivrée de vitesse. Et M. de Villenoise eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il voulut la ralentir. Enfin il la remit au petit galop rassemblé, puis au pas. Un soudain besoin de flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière promenade en cet endroit. La vision précise de Gilberte lui apparut, avec l’air dont elle avait dit certains mots, la façon dont elle tendait ses mains sous le filet d’eau de la cascade, et la tristesse avec laquelle ensuite elle s’était détournée de lui.
Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait tout à coup rejetée entre ses bras. Depuis, M. de Villenoise n’avait plus pensé à cet incident. Ses gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte à l’intérieur du domaine. Ce domaine était clos d’ailleurs, mais d’un mur assez bas, facile à escalader, et qui, par places, tombait en ruines. Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, craignant d’être surpris, s’était caché parmi les broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu retenir un mouvement d’admiration qui avait écarté les branches lorsque avait passé, si près de lui, l’adorable jeune fille...
Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de Vincent fouillaient l’épaisseur du fourré, et sa main droite s’enfonçait, d’un geste un peu nerveux, dans celle de ses poches qui contenait un revolver.
Il suivait alors une allée tout à fait assombrie par la proximité de la colline rocheuse. A un moment, cette allée, qu’un cheval pouvait parcourir, mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos de pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes où s’indiquait la place de l’ancien éboulement. Les blocs écroulés disparaissaient sous l’envahissement des verdures. Un sentiment de solitude profonde et la sauvagerie du site procuraient à Vincent un plaisir légèrement anxieux, grâce auquel il oublia, durant quelques minutes, et ses souvenirs et le but de sa course.
Mais un détour du chemin le ramena dans une large avenue qui ondulait presque jusqu’à l’horizon, par des alternatives de montées et de descentes, entre le rideau sombre des futaies. Alors il mit Gipsy au trot. Et il ne l’arrêta plus que devant la grille de la villa.
Du bout de son stick, et sans descendre de cheval, il agita la sonnette. De l’autre côté d’une pelouse, sur les marches du perron, Estelle, la femme de chambre, apparut.
Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au lieu d’ouvrir, elle rentra dans la maison, comme pour appeler quelqu’un ou prendre quelque chose. Un instant après, elle revint, tenant entre ses doigts une lettre.
M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude, avait sauté à terre, et secouait de nouveau la sonnette, cette fois à tour de bras. Pourquoi Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle devait l’attendre cependant.
Quand il revit Estelle, il cria:
—Mais, sapristi! Arrivez donc!
Et avant qu’elle eût ouvert la bouche:
—En voilà une idée de me faire poser à la porte!... Où est madame?... Est-ce qu’elle n’a pas reçu ma dépêche?
—Je demande pardon à monsieur, dit la femme de chambre. Je cherchais cette lettre que madame m’a dit de remettre à monsieur dès qu’il...
—Elle n’est donc pas là!...
Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion où il y avait de la joie et de l’angoisse.
—Non, monsieur... Mais madame sera ici sans faute demain matin...
—Ah! dit-il,—et ce fut la joie qui se dissipa pour ne plus laisser que l’angoisse,—qu’est-ce qu’il y a donc?
La femme de chambre, qui maintenant ouvrait la grille, expliqua que madame s’était trouvée forcée de partir pour Paris... Une retouche à un tableau qu’on emportait en Amérique,—ce qui ne souffrait pas de retard. Madame avait été désolée, car, ayant reçu la dépêche de monsieur, elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait demain, et si monsieur voulait indiquer le moment de la journée...
Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur le visage de cette fille quelque chose qu’elle ne disait pas. Il trouvait tout cela singulier. Et, par une contradiction bien humaine, il se vexait de ce que Sabine eût fait passer une affaire quelconque avant la grande affaire de le revoir et de terminer leur querelle. Il demanda:
—Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir à Villenoise? J’ai voyagé toute la nuit...
—C’était difficile, monsieur. Le château est loin, à pied... Madame n’a que moi... Ou alors il aurait fallu rencontrer un garde...
—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. Tenez-moi mon cheval. Inutile de le faire entrer à l’écurie. Je repars tout de suite.
Il traversa la pelouse, monta les marches, entra dans le salon, pour lire la lettre de Sabine loin des regards curieux d’Estelle.
M^{me} Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, mais en y ajoutant des paroles tendres et désolées. Aucun reproche quant au brutal aveu dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, même détournée, à Gilberte. Mais un pardon bien humblement demandé pour sa propre démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les excès de sa jalousie. Voici comment elle terminait:
«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je n’interrogerai plus ton cœur! Je le bercerai s’il dort, je le consolerai s’il souffre, je le panserai s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant que je le tiendrai doucement dans mes deux mains, ce cœur chéri, tant que tu ne me l’arracheras pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te défie de me l’ôter!...»
M. de Villenoise mit froidement dans sa poche le feuillet satiné sur lequel s’étalait cette phraséologie. «Je crois à son amour,» pensa-t-il. «Hélas! je n’y crois que trop... Mais jamais je ne croirai à cette angélique tendresse... Ce baume délicieux qu’elle me promet, où le trouverait-elle? Son orgueil et sa passion ne lui versent dans l’âme que des torrents de lave. C’est de bonne foi qu’elle veut m’ouvrir le paradis... Mais elle n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de cet enfer.»
Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et dit à la femme de chambre:
—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut compter sur ma visite demain, vers la même heure.
Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit trot. Il se sentait plus nerveux qu’en venant. L’absence de Sabine lui causait une irritation. Mais tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être agressif. Ah! misère!... Il résolut de ne plus penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non... pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il poussa un grand soupir.
«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. Je déjeunerai aussitôt. Puis j’irai faire un tour à l’usine. Et, dès cette après-midi, je causerai avec quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai quelles sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai les premières notes pour mon futur travail.»
Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce qu’il appelait «le Chaos». Comme tout à l’heure à cet endroit même, il se mit au pas. L’ombre était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. De légers pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement distant, cristallin, de l’invisible petite cascade, rendaient plus profond le silence des grands bois déserts.
Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha les oreilles, dressa la tête, avec un regard de côté vers les roches noyées de verdure. Puis, brusquement, elle fit un écart.
M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une volte-face, et voulut la ramener vers le massif dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors la bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle résistance était rare,—le cavalier attendit que la jument eût posé les sabots de devant par terre, et il allait la corriger avec ses éperons, lorsqu’un fait dont il ne se rendit pas tout de suite compte se produisit.
Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un tel choc dans le côté droit de Vincent qu’il en vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy s’emballa. Comme M. de Villenoise venait de lui rendre toutes les rênes parce qu’elle pointait, il ne put prévenir son élan affolé. Mais déjà il comprenait qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré, il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant pas, il retourna la tête pour surprendre quelque indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable d’audace, d’un homme qui s’enfuyait.
A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à calmer Gipsy folle de peur?... Un cheval ne pouvait suivre un homme dans ce chaos de pierres. Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il était blessé... Il le sentait. A chaque foulée de sa jument, il croyait maintenant qu’un poignard entrait plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte gris clair, du sang coulait, que le vent de la course parfois éclaboussait en pluie sur la robe dorée de l’alezane.