Part 15
Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline, elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement. Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir.
Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs, à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet, excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...»
Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs, grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté. On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte, et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait aujourd’hui.
Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers eux.
—C’est toi, Vincent?
Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta:
—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire.
M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la situation par une présentation brusque.
—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages.
Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa. Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future M^{me} de Villenoise.
Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin, heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont elle craignait l’influence, lui dit:
—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous.
Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude, la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti.
Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées, une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille maîtresse.
Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs. La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.»
Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme du tout.»
Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise.
Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y remarqua une bague, la seule que M^{me} Marsan portât. C’était un bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait, par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites. L’inventeur admira tout haut cette bague.
—C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté de M. de Villenoise. Et encore, remarquez-vous que, malgré sa valeur d’art, il ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur Dalgrand, l’amour n’est pas inaltérable comme votre aluminium: le contact de l’or le corrompt. Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien j’aime ma petite bague!... Vous me faites plaisir en la trouvant jolie. Elle est à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais.
Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, M^{me} Marsan lui rappela qu’il était venu pour causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer dans le salon voisin.
—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j’ai à dire peut être entendu de vous.
Il se retourna vers Vincent, et d’une voix changée, assourdie:
—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu toujours?
—Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise, avec un accent et un élan qui donnaient une gravité singulière à sa phrase. Et il souligna encore son exclamation en allant prendre la main de son ami, en la serrant avec une effusion qui répondait sans doute à quelque chose de sous-entendu entre eux.
A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à Vincent:
—C’est donc après-demain l’inauguration? Et il était entendu que vous y seriez! La famille Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me disiez-vous que cette cérémonie n’aurait pas lieu avant la semaine prochaine, et que vous ne resteriez pas ici pour y assister?
Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine les derniers mots mystérieux des deux amis anéantissaient pour elle les triomphantes sensations de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses angoisses, et, du même coup, à ses maladresses.
—Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit Vincent, qui haussa les épaules. (De nouveau il se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi, les impressions apaisantes n’avaient été que passagères.)
—De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine.
—De l’essai du pont sous diverses charges et à des vitesses différentes.
—L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais parlé!
C’était l’intention de s’exposer au danger à côté de Dalgrand qui avait rendu discret M. de Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner une inquiétude à M^{me} Marsan, et à lui-même des scènes ennuyeuses, le ton de juge d’instruction que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer les lèvres.
—Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me cachiez quelque chose!
—Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma chère amie? Permettez-moi de vous reconduire. Vous devez être fatiguée.
—Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle railleusement. Je demeure ici même.
—Excellent poste d’observation!
—Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation possible. Un menteur comme vous échappe toujours par quelque subterfuge.
—Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot de vous que d’aucun être au monde!... Vous allez le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais vous revoir!
—Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous donne le choix.
—Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent qui perdait son sang-froid.
—Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous me mener dans votre chambre?
Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée, donnant sur la terrasse. Par les deux croisées ouvertes, on apercevait la Meuse, qui scintillait sous les lumières.
Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût vu M^{me} Marsan dans sa chambre, alluma lui-même les candélabres de la cheminée, puis ferma les volets, les fenêtres, les rideaux.
Ensuite il marcha sur elle les bras croisés.
—Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur.
Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit ses deux mains devant son visage et murmura:
—Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage de l’épreuve...
Il lui écarta rudement les mains.
—Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un homme, avec sa loyauté, avec tous ses meilleurs sentiments. Vous ne savez pas à quelle force il me faut recourir... Mais ma patience est à bout! Quelle est cette épreuve dont vous n’avez pas le courage, et qui doit montrer si je sais dire la vérité?
—Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez pitié! Je suis une misérable!... Je ne vous parlerai plus comme je l’ai fait.
—Que vouliez-vous dire?
—N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse inauguration sera passée... Nous retournerons à Paris ensemble, et nous oublierons ces vilains moments.
M. de Villenoise frappa du pied.
—Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration.
—Alors vous me laisserez y assister!
—Ah! c’est un piège! cria le jeune homme hors de lui. Vous ne me croyez pas encore! Eh bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne pouvez pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... ou tout est fini entre nous.
Sabine s’écria:
—Il se passe après-demain quelque chose que vous voulez me cacher! Pourquoi ne verrais-je pas essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être libre.
Vincent répondit:
—Eh bien, soit!
Alors elle se leva toute droite, le visage d’une blancheur de cendre, et elle dit d’une voix sans timbre:
—Cette épreuve dont je vous parlais tout à l’heure, voulez-vous encore vous y soumettre?
Il répliqua brutalement:
—Allez-y!...
—Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une question, et je verrai si vous savez mentir.
Le jeune homme se troubla légèrement.
—Quelle question?... Si c’est encore une de vos folies, aurai-je au moins le droit de n’y pas répondre?
—Que vous répondiez ou non, je devinerai bien la vérité, à moins que vous ne soyez un parjure et un menteur.
Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés avec la plus méprisante intonation. A ce moment, son exaspération lui tourna la tête comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait au taureau piqué de banderilles. Il avait trop souffert secrètement à cause de cette femme pour être ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle risquait beaucoup à le défier.
Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse s’approcha de son amant et lui dit:
—Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte Méricourt!
Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté en pleine poitrine. Il recula.
—Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle, ne réfléchissez pas... Répondez.
Il lui dit:
—Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes une imprudente et une folle!...
Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les yeux fixes:
—Jurez... Jurez...
—Je ne puis pas jurer cela.
—Vous l’aimez donc?
—Oui.
Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une colère furieuse la soutenait, et peut-être aussi l’atroce triomphe d’avoir convaincu Vincent de sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à épouser la jeune fille. Les deux idées se confondaient. Elle avait donc eu raison d’incriminer ce voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes ces pensées, qu’elle embrassa en quelques secondes, la soulevèrent d’une indignation qui supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient pas changé d’expression, n’avaient pas quitté ceux de Vincent. Il attendait avec anxiété ce que ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne pas voir couler des torrents de pleurs. Il se rétracterait alors, il trouverait des arguments—puisque ce n’était pas une rupture qu’il voulait. Mais tout à coup, comme il allait prendre les devants, ne voyant arriver ni les convulsions ni les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à la porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier.
Vincent la suivit—mais d’un pas moins prompt, pour ne pas donner aux gens de l’hôtel le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il arriva devant la porte qu’elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais inutilement. Il l’appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de Villenoise, gêné, se retira.
Une demi-heure après, comme il n’était pas minuit, le jeune homme sonna et fit demander si M^{me} Marsan n’était pas encore couchée et pouvait lui accorder deux minutes d’entretien. La femme de chambre vint répondre que cette dame était au lit.
—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible inquiétude crispait le cœur.
—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m’a parlé à travers la porte, sans ouvrir.
Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait accompli aucune folie sur le premier moment, qu’elle savait qu’il avait insisté pour la revoir, qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, pour connaître ce qu’il avait à lui dire, avant de prendre une résolution. Mais il restait encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès qu’une espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il écoutait avec anxiété s’il n’entendrait pas tout de suite après la chute d’un corps dans la Meuse...
Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant déjà levé, il s’endormit lourdement.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce malaise confus et abominable qu’apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de la plus cruelle, de la plus inguérissable des blessures?... Il avait commis l’action dont il se croyait le moins capable. Quelle éclipse avait donc subie sa volonté?
Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures et demie. Avant même de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna, tendit l’enveloppe au domestique.
—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame est partie dès la première heure ce matin.
Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement et de remords que subissent les natures impressionnables après toute séparation violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se rappeler que les siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme s’atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, après tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie qu’elle avouait était une souffrance et non un crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner avec Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! Que lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui, Vincent... Pauvre passionnée Sabine!
Il courut au télégraphe, et lui envoya cette dépêche à sa villa près de Villenoise:
_Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain dans la matinée. Rien ne changera._
VINCENT.
Mais, tout en combinant des mots qui, sous une indifférence extérieure, portassent une signification consolante, le jeune homme n’alla pas jusqu’à se contredire. En effet, la première émotion passée, déjà naissait en lui l’espoir que Sabine, par fierté ou par désintéressement, lui rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le savait épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son cri avait été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. Jamais, au prix des plus habiles mensonges, il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le lui avoir dit, et si brutalement!... Mais puisqu’elle le savait... De quoi cette femme n’était-elle pas capable par orgueil? En ce moment il avait tout à craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il pas?
Une espèce de fatalisme engourdit les pensées de Vincent. Après tout, ne risquait-il pas sa vie demain, à côté de son ami Robert? A ses yeux, le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur. Il n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste à toutes les vertus de ce nouveau métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore pour recommencer à se tourmenter.
IX
LE lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le cœur de M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu le visiter auparavant, et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut.
C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. Au-dessus des piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait une charpente fine, découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous.
Le viaduc se divisait en trois travées: celle du centre appuyée sur les deux piles émergeant des flots bleus de la Meuse; les deux autres rejoignant les culées accotées au remblai de la voie.
Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil restait saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement dans la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d’art, sculpté dans un métal précieux.
Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait d’interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu’à cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était répandu qu’on allait essayer le pont. La foule aussitôt arrivait pour voir, avec l’espoir inavoué d’une catastrophe. Mais des piquets de soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds.
Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs silhouettes. C’étaient des personnages importants, les directeurs de plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait d’arriver de Bruxelles.
Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines chauffaient. On entendait leur souffle rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sifflet strident. L’une d’elles s’avança jusqu’à la culée du viaduc, et l’on s’amusa de voir courir quelques-uns des gros personnages qui discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils avaient cru, eux aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas de faire peut-être avec elle un plongeon dans la rivière. Mais la locomotive évoluait seulement pour aller se placer à la tête d’un train de marchandises.
Cependant un monsieur très grand, que l’on disait être le constructeur, vint crier quelque chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite générale, mais digne, avec les arrêts de quelques retardataires, qui flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la culée.
A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs se serrèrent un peu dans la foule. Une machine siffla, si loin du pont qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle toucha le tablier du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée. Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le tapage s’éteignit soudain sur l’autre rive, et elle disparut là-bas, avant qu’on se fût rendu compte.
C’était l’essai d’un minimum de poids avec un maximum de vitesse. Il avait réussi. Quelques applaudissements éclatèrent dans la foule.
Maintenant, ceux de la berge comptaient sur le passage immédiat d’un train. Aussi furent-ils surpris de voir quelques-uns des messieurs de là-haut descendre au bord de la rivière, s’embarquer dans un petit bateau de promenade, et gagner le milieu du courant. Là, le cou tordu, la tête levée, ils examinaient le viaduc. En même temps, des ouvriers s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent entre les poutres de métal, comme des oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds, les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement de leurs voisines et donnèrent l’explication de la manœuvre.
On s’assurait si rien n’avait fléchi.
Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise étaient dans la barque avec deux ingénieurs. Leur examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers, qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, pas une défaillance dans ce faisceau de forces organisé pour une formidable résistance.